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L'indistinction chez Altdorfer

Publié le par Jean-Yves Alt

« Quiétude des bois qui envahissent l'espace, mais où l'arbre s'écoule vers le bas et veut toucher le sol de ses lichens, griffes d'un végétal... »

Ces vers de Maurice Guillaud évoquent combien le végétal étreint ici les êtres vivants.

Le tableau est entièrement couvert d'un immense rideau de feuillages sans autre ouverture sur les lointains que ce petit coin de ciel, lui-même compressé par le poids énorme des frondaisons qui le surplombent.

La forêt n'est pas une simple toile de fond. Saint Georges et le dragon se fondent dans la nature au point de disparaître. Il n'y a aucune différenciation de facture entre les éléments constitutifs du tableau. La surface est unifiée par un graphisme qui exprime les forces qui circulent à travers toute la nature.

Albrecht Altdorfer, Paysage avec saint Georges combattant le dragon, vers 1510

Alte Pinakothek de Munich

Les figures elles-mêmes sont soumises à ce traitement et saint Georges se confond avec le monde qui l'entoure. Il est immobilisé, ainsi que le monstre, comme figé sous l'emprise d'une nature exubérante. Le règne végétal impose ses lois. La forêt est comme un organisme vivant, cohérent dans ses parties et qui ne comporte aucune différence entre le haut et le bas, la gauche et la droite. La forêt se continue à l'extérieur du champ de l'image.

Ainsi, tous les endroits de la toile ont la même importance.

Effectuer des distinctions, donner à voir parmi un ensemble compliqué, aider à déceler le sens des choses, tel est ce que je ressens devant ce tableau : m'amener à chercher et à trouver – après la frustration de l'indistinction – ce qu'il faut voir dans toute la complexité du monde. De là, le grand plaisir esthétique de la découverte.

L'indistinction des choses est source de plaisir pour les yeux qui sollicitent des repères de lecture parmi une morne surface. Ici, les feuillages, les buissons et les fougères, dessinés avec minutie, enveloppent des figures qui se résorbent dans un décor compliqué par un excès de détails répétés. Je reste fasciné, comme le sont, face à face saint Georges et le dragon.

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L'amour pour Marcel Proust

Publié le par Jean-Yves Alt

On peut dire que pour Proust, l'amour est radicalement mauvais, comme pour les bouddhistes l'attachement à la vie, mais que les souffrances qu'il produit sont bonnes et libératrices.

A ce point de vue, l'inverti peut paraître privilégié : aimant les hommes qui aiment les femmes et qui donc ne peuvent pas l'aimer, il ne peut guère ignorer que son amour ne sera jamais réciproque ; et il ne peut pas non plus l'enfouir sous les compromis sociaux dans lesquels les amours normales risquent de se perdre, sans le savoir. Mais l'inversion, elle aussi, a ses triches et ses comédies, que Proust découvre sans pitié.

En tout cas, ce n'est pas l'amour pervers, mais l'amour malheureux, que Proust célèbre. Swann pourrait se figurer qu'il continue d'aimer Odette, après l'avoir épousée ; il aurait tort. Mais le fait est qu'il ne le croit pas. La perversion a l'avantage d'assurer que le pervers sera seul et réprouvé ; elle révèle mieux sa solitude parce qu'elle pèse plus lourdement sur lui. Mais tout amour profond et jaloux suffit pour isoler ceux qui le ressentent : il n'a pas besoin de la garantie supplémentaire que l'homosexualité ajoute. Cette certitude que « chaque personne est bien seule » – et chaque amour malheureux –, on a dit qu'elle était liée aux déséquilibres dont Proust souffrait.

C'est oublier tant de grands écrivains qui l'ont partagée avec lui, sans être asthmatiques ni désaxés. Quel poète contredit Aragon quand il affirme qu' « il n'y a pas d'amour heureux » (et Proust, en somme ne dit rien d'autre). Rimbaud, certes pas. Ni Baudelaire. Ni Vigny, ni Musset, ni d'ailleurs Racine non plus que Ronsard. L'amour est-il moins malheureux chez Dostoïevsky que chez Proust ? Rogojine souffre-t-il moins que Swann ?

Emmanuel Berl

■ in Proust, chapitre IV : L'amour par Emmanuel Berl, Editions Hachette/Génies et Réalités, 1967, pages 104/105

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Le queer, avenir de l'homme ? par Lawrence R. Schehr

Publié le par Jean-Yves Alt

Penser le « queer », ou mieux, le vivre, c'est penser le post-queer, un moment prévisible où l'identité sexuelle ne sera plus une catégorie, ne sera donc plus ce sur quoi une communauté pourrait être construite.

Sébastien Nouchet, attaqué et brûlé le 16 janvier 2004 à Nœux-les-Mines (Pas-de-Calais); Matthew Shepard, attaqué le 6 ou 7 octobre 1998 à Laramie, Wyoming (USA), mort quelques jours plus tard. Scotty Joe Weaver, abattu, poignardé, étranglé et brûlé près de Mobile, Alabama (États-Unis) en juillet 2004. Les crimes de haine contre les homosexuels (et ceux perçus comme tels) sont d'une actualité inquiétante.

« Casser du pédé », (« queer-bashing ») est une réalité toujours trop présente, hélas. Si l'on définit un crime de haine, comme Denis Duclos, c'est-à-dire comme une action contre quelqu'un qui est agressé « en raison même de [son] appartenance, réelle ou supposée, à [une] communauté », il faut nuancer dès maintenant, car la communauté « queer » n'est pas exactement une communauté ethnique ou religieuse. La ou les communautés « queer(s) », formées volontairement, n'existent pas de la même façon que celles qui se fondent sur une origine génétique, biologique ou socialement héritée. L'on ne choisit pas son homosexualité, certes, mais l'on choisit d'appartenir ou non à une communauté, en se définissant selon sa sexualité et en l'assumant. S'il est relativement facile de définir sa race ou sa religion (ou même, son homosexualité), se définir comme queer dans un monde post-moderne devient de plus en plus difficile.

Dans les pays anglo-saxons, aux Pays Bas et en Scandinavie, par exemple, l'on se sert du mot queer, pour dire homosexuel, bisexuel, transsexuel, transgenre, et plus encore, ou bien pour renvoyer à tout ce qui n'est pas hétéronormatif. Ironiquement, si le discours queer semble plus avancé aux États-Unis qu'en France, la réalité états-unienne est bien en retard comparée à celle de l'Europe en ce qui concerne la vie quotidienne urbaine pour ceux qui font partie de cette communauté, ou mieux, ceux qui n'en font pas partie. Car l'idée d'une communauté queer ghettoïsée est typiquement américaine. La politique identitaire et communautaire ainsi que l'idée de liberté personnelle sont radicalement différentes en Europe et aux États-Unis.

Aussi faudrait-il repenser l'idée de crime de haine anti-queer en prenant deux choses en compte.Il faut considérer qu'une telle agression est commise contre un individu et qu'il n'y a aucun besoin d'appartenir à une communauté, qu'elle soit réelle ou imaginaire. Plus important encore, il faut tenir compte du fait que les définitions changent, deviennent plus larges et poreuses, et finissent par rendre tout de guingois.

Penser le queer, ou mieux, le vivre, même si le mot ou le discours n'ont pas pénétré partout, veut dire penser le post-queer, un moment prévisible où l'identité sexuelle, si identité il y a, ne sera plus une catégorie, ne sera donc plus ce sur quoi une communauté pourrait être construite. Ainsi, dans un avenir plus ou moins proche, devra-t-on repenser les rapports de l'individu et cette sorte de crime, ce qui nous permettrait de repenser la question de l'identité queer dans un monde où tout le monde pourrait l'être. Et ceci, en raison du fait que l'hétérosexualité, elle aussi, est en train de changer: si les bébés éprouvette existent depuis 1978 et s'il y a actuellement d'autres techniques comme la fécondation in vitro (MIN), les possibilités de la procréation médicalement assistée ne cessent de croître, du moins pour les gens aisés. Dans un avenir proche, l'accouplement hétérosexuel et la procréation pourraient ne plus être liés. Dans ce cas, l'hétérosexualité ne deviendra-t-elle pas une autre pratique liée davantage au plaisir qu'à son origine ontologico-biologique ? Elle aussi serait queer.

Comme quoi, si tout le monde (à part les luddites intransigeants ?) était queer (ou bien, post-queer), l'on pourrait envisager qu'un crime de haine commis contre un individu que nous aurions naguère appelé « homosexuel » et que nous qualifions de « queer » ne soit plus un crime de haine, mais simplement un « crime » tout court. Vision utopique, mais quand même prometteuse. L'idée de l'identité sexuelle changera tôt ou tard : nos catégories différenciatrices devenues vagues ou absentes à l'avenir, le rapport entre la sexualité et l'identité évoluera, ou mieux, deviendra un rapport accidentel, un rapport de plaisir et de jouissance de l'individu et du collectif.

L'on voit apparaître des signes de cette révolution dans les espaces urbains occidentaux : la métrosexualité, le discours unisexe, la séropositivité comme condition chronique (encore une fois pour les plus aisés). Tous ces phénomènes changent notre vision de ce qu'est ou sera le queer ; ils promettent un avenir où tout sera queerisé. Ou rien. Cette révolution qui s'esquisse changera la perception du crime de haine. Mieux, il n'existera plus quand la sexualité ne sera plus une catégorie épistémologique ou déontologique. Et c'est la seule façon de l'effacer : le rendre caduc dans un monde qui est en train de naître, un monde où ces divisions et ces cloisons n'auront aucun sens.

Lawrence R. Schehr, université de l'Illinois

Article publié dans Les Lettres Françaises, supplément au journal L’Humanité du 31 août 2004


Dossier complet « Queer Théories : genres, classes, sexualités » (format PDF)

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Avec Le Parmesan, le peintre est un « joueur »

Publié le par Jean-Yves Alt

Étonnant, cet autoportrait du peintre ! Mais, s'agit-il vraiment d'un portrait ?

Le Parmesan a-t-il voulu s'amuser avec son image, la modifier, et, donc en disposer ? C'est ce pouvoir du peintre – faiseur de miracles visuels – qui me fascine.

L'illusion concerne non pas la peinture mais le miroir parce que le premier élément que j’ai perçu dans cette œuvre est la surface bombée du miroir convexe.

En oubliant que je suis face à une peinture, Le Parmesan [Francesco Mazzola, dit Il Parmigianino] a réussi à me piéger : ce que j'ai regardé d'abord, c'est une image reflétée.

J'ai cru donc, un instant, voir une image dans un véritable miroir. Et si cette illusion a fonctionné si bien, c'est parce mon appréhension visuelle de cet objet a été instantanée.

Le Parmesan – Autoportrait dans un miroir convexe – vers 1524

Huile sur bois, diamètre 24,4 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne

Parce que la surface du miroir fait écran, l'image reflétée est très simple. La main sert de lien entre la surface du miroir et l'arrière-plan où est située la tête. Les détails des vêtements et le fond sont réduits à une expression sommaire.

Ce qui m'envoûte dans ce tableau n'est pas son réalisme mais son « côté » bizarre : je suis étonné non par la maîtrise technique, mais, intellectuellement, par une double modification :

- celle qui consiste à réaliser un autoportrait où le peintre a choisi de déformer son portrait.

- celle qui consiste à transformer ma perception en me faisant croire être devant un miroir et non une peinture.

Cette double modification n'a pas produit une représentation disharmonieuse. Bien au contraire, la main est certes disproportionnée mais très sensuelle, tandis que le visage est plus celui d'un ange que celui d'un homme.

Ce portrait prend ainsi une orientation à la fois artificielle et merveilleuse. Il ne décrit pas une individualité, il n'expose pas un état, au sens social du terme. Le Parmesan a réussi un magnifique autoportrait allégorique (son sourire mystérieux en dit long sur les mystères de l'illusion) et arbitraire (comme tout jeu).

Le Parmesan aurait-il voulu dire que le monde est un labyrinthe dans lequel on peut éprouver le plaisir de se sentir perdu ?

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