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Quai ouest, Bernard-Marie Koltès [théâtre]

Publié le par Jean-Yves

Un hangar désaffecté dans le quartier abandonné d'une grande ville portuaire, séparé du centre de la ville par un fleuve...

 

Un hangar, l'exil, ses blessures...

 

Et, la nuit, ses ombres, ses lumières offrant réalité au paysage comme le noir et le blanc donnent réalité à la photographie ou à l'image de l'écran.

 

Que raconte Quai ouest ? Koch, un homme de la ville a décidé de mourir. Il veut disparaître dans le fleuve. Dans une voiture qu'il ne sait pas conduire, il se fait amener à cet endroit abandonné, par une femme, Monique. De ce quartier à moitié démoli surgissent des garçons, une fille et des parents plus âgés. Un monde pauvre et hautain, celui de l'exil.

 

Le suicide de Koch n'est plus alors qu'un prétexte. Très vite, que le corps de Koch finisse ou non au fond du fleuve n'a plus aucune importance. Il y a Charles, Rodolf, Fak, Abad, Claire. Un monde traversé par tous les drames ordinaires de la vie où tout est l'objet de tractations : le suicide de Koch, sa voiture, la sœur de Charles, l'amitié.

 

La moindre des complicités laisse transparaître ses illusions. Chaque parole, son ombre : le profond secret de chacun. Paroles échangées entre vingt ébauches d'intrigues, coupées d'autant d'ébauches de rêves, de mensonges. Paroles grandies, magnifiées par l'endroit, la résonance de tous les bruits, la rumeur lointaine de la ville, ses lumières, la présence nocturne du fleuve.

 

Rien n'est dit du visage ou du corps de Charles, Claire ou Fak, sinon leur âge. Pourtant, ils sont là, profondément charnels, avec leur jeunesse blessée, avec, chacun, leur histoire dont rien n'est dit.

 

Et, que dire de l'énigmatique Abad ? Il parle peu, sans aucune familiarité. Dans son secret il semble le maître de tout le jeu de lumière et d'ombre qui fonctionne dans le texte comme une salle d'écho. Homme de couleur, il est avec Charles d'une complicité sans motif, sans histoire, à peine énoncée, brutale, et précaire.

 

Quai ouest, c'est d'abord une histoire qui rend compte de déracinements. Un livre important.

 

■ Éditions de Minuit, 1985, ISBN: 2707310301

 


Les motivations qui me poussaient à écrire par Bernard Marie Koltès


Du même auteur : La nuit juste avant les forêts [théâtre]

 

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Le garçon sur la colline, Claude Brami

Publié le par Jean-Yves

Une journée magique d'été. Sur la colline, non loin de la ferme familiale, dans une lumière brûlante qui enveloppe un paysage aride et superbe, Pascal Couvilaire, treize ans, rencontre un inconnu. La sympathie est immédiate entre l'enfant aux souffrances muettes et l'homme, voyageur au passé tyrannique.

 

Pascal laisse peu à peu resurgir son passé douloureux. Le récit se concentre sur l'essentiel : sa rencontre exceptionnelle avec Pierre Gravepierre ; communication profonde où les secrets intolérables peuvent enfin se dire.

 

L'image du père, Antoine, mort dans des circonstances telles que Pascal s'en sent responsable est le point d'ancrage de la vie du garçon.

 

Cette mort accidentelle est survenue le jour où Pascal a subi une relation physique avec un camarade, Régis Bonname :

 

— Qu'est-ce que t'as, Régis ?

— J'ai envie de pisser. […]

— Pascal.

— Oui ?

— Regarde.

Il avait une drôle de voix. Et sa braguette était ouverte !

— Ben, rien. Je... Je sais pas, moi. On dirait que t'as drôlement envie de pisser.

— Ouais... Attends. Tu vois ce bateau, là ? […]

— Je te le donne, si tu me touches.

— Hein !

C'était dingue. Pascal avait voulu se lever, en finir. Mais Régis Bonname qui se tenait dressé au-dessus de lui, l'avait renvoyé d'une poussée sur le lit.

— Touche-moi, Pascal. Tu perds rien. Et en plus, t'auras le bateau.

— Ça va pas ou quoi ! Lâche-moi !

Il avait reculé. Il avait retiré d'un sursaut dégoûté sa main que Régis Bonname voulait guider. Et il se bagarrait. Il préférait entamer une vraie bagarre. Même s'il savait qu'il n'était pas de taille. Il se débattait sur le lit. Il roulait sous le poids de Régis Bonname qui cherchait à le coincer entre ses jambes. Il l'entendait râler contre son oreille. Et il se tordait. Il se démenait tant et si bien qu'il réussissait. Régis Bonname finissait par abandonner la lutte avec un petit cri, et se redressait, se reboutonnait précipitamment, les pommettes brillantes et les yeux luisants.

— Tu vois, c'était pas difficile... Tu peux prendre le bateau, maintenant.

Il avait mis du temps à comprendre. Puis il avait répondu non. Seulement non. Il ne voulait pas de l'escorteur. Il n'avait rien fait pour l'obtenir. Rien. Il n'avait pas desserré le poing pendant la bagarre. Et ce n'était que de la colle qui poissait ses doigts. Il n'avait rien touché ! (pp. 244/245)

 

« A Vieillecombe, son père […] réparait l'antenne de télé, […] il attendait de descendre du toit pour en parler plus longuement. Pascal n'avait pu bouger de la cour. Il se sentait brouillé et malade. Et tellement sale. Il avait eu beau s'essuyer et se frotter les mains à s'en écorcher la peau, il savait bien que c'était inutile. Ce genre de trace ne s'effaçait plus. Et sa propre répulsion n'était rien comparée à celle que son père allait manifester dans un instant. Il aurait donné n'importe quoi pour l'éviter. Mais aucune échappatoire ne lui apparaissait. Son esprit pataugeait dans une nausée noire. Et les aboiements de Marquise qui se trouvait là aussi, achevaient de l'y enfoncer. Il s'était retourné contre la chienne. Il lui avait jeté un caillou, comme il aurait voulu se l'envoyer à lui-même. Comment aurait-il pu se douter des conséquences ? Comment aurait-il pu prévoir le désastre ?... Il avait juste jeté un caillou. Marquise, atteinte en plein flanc, avait eu un sursaut qui l'avait déportée contre le bas de l'échelle. Et alors... Alors, dans un vertige d'horreur et d'impuissance, il avait vu son père tomber. » (pp. 246/247)

 

L'arrivée de Pierre Gravepierre, un ami de son père, frère d'armes en Algérie, va faire renaître, chez Pascal, le désir d'aimer. Grâce à la chaleur des gestes, la confiance, la connivence de l'adulte, Pascal renoue avec l'affection tout au long d'une journée.

 

« C'était quelqu'un le grand Antoine... » Quelqu'un, oui — M. Borgeat l'avait répété à l'enterrement, lors de son hommage. Quelqu'un dont la commune n'avait eu qu'à se féliciter de le compter parmi les siens. Quelqu'un dont personne n'avait jamais eu à redire, dont tous regrettaient la valeur, les mérites et l'exemple. Un ami, un conseiller, un guide, un homme, hors du commun. Bon voisin. Bon chasseur. Bon mari. Et bon père surtout. Oui. » (p. 225)

 

Pierre agit comme un double du père. Jusqu'au moment où le garçon découvre sa manœuvre : l'ami du père est aussi l'amant de la mère. Pascal prend un fusil et tire…

 

La facilité de lecture – écriture sobre et pudique – ne doit pas occulter l'importance du message. La solitude de l'enfance devient d'autant plus grave que Pascal doit, pour conforter l'image idyllique imposée par les adultes, mimer la joie de vivre.

 

— Il n'y a pas tellement de façons de se défendre contre le malheur. On a beau s'agiter, tempêter, on finit par se refermer dessus comme, comme une huître... Oui, tu sais, les huîtres, quand quelque chose les blesse, elles l'entourent de couches de nacre. Elles en font une perle bien ronde, lisse, douce et précieuse. Il n'y a aucune douleur qui résiste à ce traitement...

Il froissa l'extrémité de son mégot pour l'éteindre et le laissa tomber près de Biscotte qui n'y accorda même pas un coup d'oeil. Ce n'était sûrement pas elle qui l'aurait ramené pour prouver sa douceur.

— Tu vois pourquoi je t'ai raconté tout ça, Pascal ?

— Je crois, oui...

— Ces perles-là, tout le monde en porte. Des plus ou moins grosses et lourdes. La seule chose qu'on peut se dire, c'est que plus elles pèsent et plus elles ont de la valeur. Tu comprends ça ?

— Oui, répéta Pascal.

Il aimait beaucoup cette idée de perle. Il ne parvenait plus à sentir le poids, la taille exacte ni l'emplacement de la sienne. Mais c'était seulement parce qu'il était gourd et transi. Essoré. Oui, essoré. Un linge qu'on avait tordu et retordu pour le vider de ses dernières gouttes de crasse et qui reprenait lentement forme, qui se dénouait, vibrant, neuf dans un monde neuf, aidé par une bourrade affectueuse de Pierre Gravepierre. (pp. 251/252)

 

■ Éditions Gallimard/Folio, 1982, ISBN : 2070373975

 

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Un extrait de New York City Inferno, film de Marvin Merkins

Publié le par Jean-Yves

JEROME. — Bonjour, comment allez-vous ?

JOHN. — Bien. D'où êtes-vous ?

JEROME. — Je suis Français.

JOHN. — Vous êtes ici uniquement en vacances ?

JEROME. — Bien... en quelque sorte... en quelque sorte... Que faites-vous, ici ?

JOHN. — Je suis étudiant.

JEROME. — En quoi ?

JOHN. — En théologie.

JEROME. — Mon ami m'a dit que tu faisais des tas de choses pour les homosexuels et le militantisme... Et...

JOHN. — Je travaille pour plusieurs organisations « homo ». Je travaille avec des groupes religieux et avec le « natas force » qui est l'organisation la plus importante.

JEROME. — Et que faites-vous ?

JOHN. — Bien, nous faisons différentes choses avec « integrity » qui est l'un des groupes religieux avec lesquels je travaille. Nous avons un programme hebdomadaire, différents orateurs, et nous participons à des activités communautaires afin de rassembler les gens.

JEROME. — Mais maintenant, par exemple, j'ai beaucoup entendu parler d'Anita Bryan, ici... et faites-vous quelque chose contre elle ?

JOHN. — Anita était Miss America il y a dix ans. Elle est alors devenue une chanteuse très populaire, puis elle a fait des publicités à la télé pour les jus d'oranges. Mais elle a commencé ses attaques contre les lois sur les droits des homosexuels... en Floride. Et c'est à ce moment que son nom est apparu souvent sur les journaux. Depuis elle a mis les homosexuels sur le devant de la scène, et ils ont fait des campagnes contre les jus d'orange, en les boycottant ; ils ont fait des défilés de protestation et plus tard des campagnes contre les stations de télé qui passaient des publicités pour les jus d'orange. Elle prétend que tout ce que font les homosexuels est contraire à la bible. Donc la bible dit qu'ils sont dans l'erreur et sont des pécheurs et voilà comment elle nous attaque.

TOM. — Anita Bryan est une fanatique, vrai ; et vous devez agir selon ses propres idées et ceci pour différents propos.

JOHN. — Elle prend la Bible à la légère et je ne crois pas qu'il est possible de continuer longtemps comme cela. La partie qu'elle utilise est vide de sens, et personne ne parle contre l'homosexualité. La Bible parle aussi des femmes qui doivent se taire et de celles qui portent les cheveux courts, et dit que c'est mal. Mais c'était une autre époque et cela n'a rien à voir avec aujourd'hui.

JEROME. — Et que se passe-t-il à New York, vous avez un nouveau maire, maintenant ; est-il progay ou...

JOHN. — Et bien, tous les candidats à la mairie, ont été contactés par la communauté homosexuelle et interrogés sur ce qu'ils pensent sur nos droits. Ed Coch a beaucoup agit pour nos droits…

JEROME. — Qui est-ce ?

JOHN. — C'est le nouveau maire. Et il a beaucoup agi pour nous lorsqu'il était au congrès à Washington.

JEROME. — Et maintenant ?

JOHN. — Et maintenant, il va faire la même chose ici, parce qu'il l'a promis et que nous avons aidé à le faire élire. Nous sommes très puissants maintenant, à New York, et les gens qui se présentent à des élections ne peuvent pas se permettre de nous ignorer. Ils doivent venir nous voir, nous parler et nous dire s'ils ont l'intention de nous aider. Et comme cela, en retour, nous les supportons.

JEROME. — Et voyez-vous des différences entre la vie homosexuelle ici, à New York, et dans les autres villes ?

JOHN. — Oh, oui ! C'est beaucoup plus fermé dans les autres villes. Nous pouvons être beaucoup plus libres et plus ouverts, ici à New York, que dans n'importe quelle autre ville.

 


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Quand André Breton illustrait Gustave Moreau

Publié le par Jean-Yves


« J'aime beaucoup ces hommes qui se laissent enfermer la nuit dans un musée pour contempler à leur aise, en temps illicite, un portrait de femme qu'ils éclairent au moyen d'une lampe sourde. Comment, ensuite, n'en sauraient-ils pas de cette femme beaucoup plus que nous n'en savons ? » (1)





Gustave Moreau – La Fée aux griffons – 1876

Huile sur toile, 212cm x 120cm, musée Gustave Moreau


(1) Nadja, André Breton, éditions Gallimard/Folio, 1972, p. 132


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« Être jusqu'au bout » par Jean Cocteau

Publié le par Jean-Yves

« ... Intrépide et stupide, il te fallait prendre un parti. Cela limite la difficulté d'être, puisque pour ceux qui embrassent une cause, ce qui n'est pas cette cause n'existe pas. Mais toutes les causes te sollicitent. Tu as voulu ne te priver d'aucune. Te glisser entre toutes et faire passer le traîneau. Eh bien, débrouille-toi, intrépide ! intrépide et stupide, avance. Risque d'être jusqu'au bout. »

 

Jean Cocteau

 

in « La difficulté d'être », Éditions du Rocher, 1957

 


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