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Le visage de ma mère, Anne et Jean-Paul Martin-Fugier

Publié le par Jean-Yves

Françoise vit à Annecy en 1960. Elle a dix-sept ans. Sa mère est institutrice, la famille est modeste.

 

Françoise vit seule à Paris, à la veille des élections présidentielles de mai 1981. Elle travaille dans une galerie de tableaux, après avoir été, un temps, professeur.

 

Françoise raconte sa vie, simplement, pudiquement, celle de l'adolescence en Savoie, celle de la maturité à Paris, et du passé au présent, fait le compte des accidents de parcours, des accidents d'amour qui l'ont blessée et l'ont empêché de vivre le bonheur.

 

Annecy, c'était le temps des copains et des copines, de la chorale, des premiers flirts. Le temps d'un grand amour aussi, le tout premier, celui qu'elle éprouve pour Jean-Philippe, bientôt parti aux États-Unis et dont elle pleure l'absence. Un amour construit sur des événements minuscules – un sourire, un regard, une main serrée, un amour qui sera odieusement trahi, bafoué, blessure inguérissable du cœur.

 

Paris, c'est une vie nouvelle, la découverte d'autres visages, l'apprentissage de l'amitié. Chez Catherine, la mère de Julien, dont elle est le professeur au lycée Montaigne, c'est la rencontre avec François, dont Françoise sera, pendant six ans, amoureuse et avec lequel elle rompra. Une autre déchirure pour une sensibilité aussi fragile que la sienne.

 

Julien est un personnage attachant, en quête de son identité. Adolescent gracieux puis jeune homme charmant, il est sérieux avec légèreté, avec détachement. Quelques expériences avec des filles ne le satisfont pas et quand il tombe amoureux d'un garçon qui préfère les femmes, il éprouve de manière dramatique l'impossibilité de cette relation et tente de se suicider.

 

L'amitié qui unit Françoise et Julien, née au lycée et entretenue par des sorties en tête à tête, est l'un des sentiments les plus beaux qui s'expriment dans ce livre, dédié aux amours impossibles.

 

Entourée d'homosexuels, Françoise en connaît le meilleur et le pire. Le meilleur avec Paul, l'ami fidèle, toujours présent, le complice des bons et des mauvais jours ; Louis, le directeur de la galerie, qui cache son homosexualité derrière un personnage de vieux garçon. C'est sa dignité et sa délicatesse. Le pire, c'est la découverte de Jean-Philippe, son amour de jeunesse, homosexuel lui aussi qui donne Françoise à son amant, piétinant ainsi la pureté et la beauté d'une passion adolescente.

 

« Le visage de ma mère » est un roman difficile à raconter, si tant est que cela soit nécessaire. Mais il est encore plus délicat de traduire son exceptionnelle qualité de sensibilité, d'émotion, de tendresse mêlée de mélancolie, sinon de tristesse. Françoise est un personnage auquel on ne peut qu'être attaché, comme à un animal blessé que l'on voudrait rassurer, caresser, aimer. Et ce n'est pas le moindre paradoxe de ce livre que de parler d'amour... comme peu d'écrivains savent vraiment le faire, en parlant avant tout de douleur, de souffrance. Il est des accidents d'amour que l'on n'oublie pas.

 

■ Éditions Grasset, 1984, ISBN : 2246331714

 

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Un été de chien (9)

Publié le par Jean-Yves


Pour soulager son ami



le jeune maître fait la chasse aux puces.





Gérard Ter Borch – Garçon épuçant son chien – vers 1655

Musée Correr, Venise


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La pédérastie de Gide vue par Ramon Fernandez

Publié le par Jean-Yves

Corydon considéré par beaucoup comme une violence destinée à défendre la pédérastie de Gide est, pour Ramon Fernandez, la pierre angulaire de son œuvre.


Dans son essai sur Gide (1), Ramon Fernandez s'acharne à mettre en lumière, sans faux-fuyants, sans moralisme, la révolution intérieure que fut pour Gide la révélation du plaisir mais aussi sa volonté d'assumer sa pédérastie sans la clameur des agressivités gratuites, mais avec le courage (dans cette première moitié du XXe siècle) d'un être qui ne peut nier, ni renier, la part importante de la chair et ses conséquences dans un mode de vie et une œuvre littéraire.


Ramon Fernandez situe très bien le regard que portait Gide sur son goût des garçons :


« On n'entend rien, en effet, au problème de la pédérastie si l'on ne s'avise du fait qu'elle est un objet d'opprobre, non seulement pour les vertueux et les saints, mais pour les libertins et les débauchés [...] Aisément, l'inverti devient le bouc émissaire de la débauche universelle, une sorte d'abcès de fixation par où s'écoule le pus du corps social. »


Dans le chapitre sur Corydon, Ramon Fernandez décortique les rapports entre « naturel » et « chrétien » et bouscule bien sûr cette notion de « naturel » qui est subjective mais s'entête à se vouloir une abstraction morale. Il établit également un parallèle, époustouflant d'acuité, entre l'homosexualité (on disait l'inversion) de Proust et la pédérastie de Gide.


Les deux abordent des univers différents mais surtout s'éloignent dans leur attitude face au plaisir, face à l'amour. Dans l'immense intérêt qu'ils portaient au monde en général, Gide et Proust ont su inscrire leur « différence » comme le lien personnel et privilégié de l'exercice de la pensée et de l'écriture.



(1) Gide ou Le Courage de s'engager, de Ramon Fernandez, 1931


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Pour l'amour de Marie Salat, Régine Deforges

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman par lettres, anodin en apparence, qui empoigne le lecteur et ne le lâche plus.

Nous sommes en 1903, dans un petit village du Sud-Ouest de la France. Deux jeunes femmes, Marie et Marguerite, mariées se rencontrent. Elles s'aiment, elles s'écrivent.

Marie Salat a réellement existé ; des cartes postales ont été retrouvées. Qu'importe d'ailleurs.

Lentement ces deux femmes s'approchent, se cherchent, se trouvent, connaissent le plaisir, l'intensité d'un amour que l'homme, dans le milieu social très modeste où elles évoluent (l'une était couturière, l'autre ouvrière), ne peut, ou ne sait pas, donner.

C'est un livre superbe d'authenticité, de liberté. Et c'est surtout, plus loin que cette histoire d'amour caché, sans que cela ne soit jamais expliqué, une vision exacte et volontairement tranquille de la vie des ouvriers, des humbles au début du XXe siècle.

Tranquille oui, pour ces deux femmes qui, pendant un an vont connaître – rien à voir avec les Nathalie Barney, Liane de Pougy et autres amazones – la splendeur de la passion et vont en accepter la brûlure.

C'était en 1903-1904. Il faut lire ces lettres pour écouter, sur le chemin désert, les pas de Marie et de Marguerite qui se rejoignent pour l'ivresse du corps.

■ Pour l'amour de Marie Salat, Régine Deforges, Éditions Le Livre de Poche, 2003, ISBN : 2253045063


de Régine Deforges : La bicyclette bleue

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Mon cœur, de ton visage n'a pu oublier la douceur, Pierre Fuzel (nouvelles)

Publié le par Jean-Yves

Années 40/50 : les protagonistes, âgés de dix à quinze ans, de ces cinq nouvelles, brûlent d’amour ; chacun avec sa propre sensibilité et parfois avec la simplicité de l'ignorance… Certains n'ont pas encore été confrontés aux interdits sociaux.

 

Des enfants, des justes, finalement, sur lesquels l'auteur pose un regard d'une humanité bouleversante. Le titre de ce recueil, inspiré d'un poème d'André Chénier, en résume l'atmosphère tendre et tragique.

 

Le narrateur de la nouvelle « La balustrade », qui a neuf ans, désire profondément être ami avec Fernand. Pour lui, cela passe naturellement et sincèrement par vouloir embrasser son ami. Ce baiser, a lieu pour la première fois, dans la cour de l'institution religieuse où sont scolarisés les deux enfants… à proximité d'une balustrade. Des filles qui passent par là sont témoins de cet élan. Elles sont pour sûr choquées et s'empressent d'aller le répéter. Pourtant à aucun moment, les protagonistes du baiser et les témoins imaginent de l'amour derrière cet acte. Les deux garçons ont seulement mis en place un mode de relations inédites, ce que les autres ne peuvent tolérer. Si quelques enfants de l'école sont ulcérés par ce baiser, c'est qu'ils imaginent que derrière cet acte se cache une moquerie épouvantable qui serait attachée à une différence de religion entre Fernand et le narrateur (on pense bien évidemment au baiser de Judas à Jésus).

 

Le narrateur ne comprend pas l'interdit que lui rappelle l'institutrice :

 

« Je venais d'apprendre en quelques heures qu'il pouvait être merveilleux et hautement désirable d'embrasser un autre garçon, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose, et en même temps que cela provoquait la colère, l'horreur, au mieux l'incompréhension des autres. » (p. 20)

 

Il ne comprend pas que d'autres puissent s'opposer à la réalisation de désirs irrépressibles, « dont la puissance était telle que le souffle en était coupé, que l'estomac se transformait en boule douloureuse incapable de recevoir la nourriture, qu'on était pris de vertige, et dont l'accomplissement conduisait à un paradis de bonheur et de douceur » (p. 20).

 

Les deux garçons, lors d'une explication, découvre qu'ils partagent la même joie à embrasser ou être embrassé. Ce qui est beau entre ces deux garçons, c'est ce besoin de réciprocité. Pour le narrateur, c'est évidemment de penser : toi que j'ai embrassé, tu seras, dès cette nuit, dans mon paradis. Baisers sans artifice, baisers de la nature dont le narrateur imagine qu'il n'y aura point de satiété ; toujours il aura soif de baisers…

 

Une autre qualité de cette nouvelle est dans la langue simple et riche à la fois, assez répétitive quand il le faut – comme celle des enfants – pour être étrange et prenante.

 

Dans la nouvelle « Intrusion », qui commence avec la description de Monsieur Linz, professeur de lettres classiques totalement « dévoué à la cause pédagogique » (p. 65), le lecteur se dit que Gilles, tout jeune lycéen « déraciné par une migration familiale » (p. 65) va pouvoir s'épanouir. Au cours des congés d'hiver, il fait la connaissance de Roger, lycéen plus âgé, scolarisé dans le même établissement. Gilles est d'abord stupéfait puis sensible à l'amitié que ce « grand » lui porte. Les deux garçons s'intéressent aux sciences et techniques, à l'électronique, notamment à la radio. Les vacances terminées, au lycée, Gilles retrouve Roger ainsi qu'un ami de ce dernier, Martinet, dévoué corps et âme à celui-ci.

 

Un jour, sans que Gilles comprenne quoi que ce soit, Roger le rabroue et le traite avec mépris. Que s'est-il passé ? La fin de la nouvelle répondra à cette question et montrera un monsieur Linz chargé de stéréotypes, encombré de clichés moraux… Entre temps, Gilles aura découvert avec Laurent, un petit lycéen, ce que voulait lui faire comprendre Martinet, sur « ce que ça veut dire "aimer" » (p. 83).

 

Cette nouvelle dévoile ce mal qui transforme les toutes jeunes libertés : ce rôle de censeur que trop souvent les êtres empruntent à tous ceux qui, pendant si longtemps, les ont recouverts de l'opprobre. Etrange retournement des choses : il faut se méfier de s'emparer de cela même contre quoi chaque protagoniste a si longtemps lutté.

 

Dans la nouvelle « En sursis », le lecteur découvre la joie et la peur de Serge lors de l'arrivée de Pierre, dans sa chambre au pensionnat. Pierre souhaite se rapprocher de Serge mais ce dernier a parfois des attitudes contradictoires comme s'il craignait quelque chose :

 

« Nous [c'est Pierre qui parle] on est amis parce que... on s'entend bien. Ça arrive aussi que tu aimes très fort — en Pierre, revient une expérience vécue : une passion secrète pour un camarade de classe — si fort que ça fait mal ! Et, l'autre s'en moque.

Serge se retourne violemment.

— Il ne s'en moque pas ! C'est parce qu'il a peur ! À cause des autres ! […]

— Il ne faut plus parler de ça parce que — sa voix se casse — parce que... parce que... » (p. 158)

 

Parce que Serge perçoit, dans une dimension érotique, la lumière intense du désir, il sait aussi pourquoi il doit y résister. Contrairement à Pierre, il a compris les conventions morales et sociales, encadrée de ses interdits, qui règlent les relations aux autres.

 

« […] les grandes personnes qui font des choses pareilles, on les met en prison, ou dans un asile d'aliénés. Il [un surveillant] a parlé de maladies, et d'un tas de trucs qui m'ont fait croire qu'on était vraiment des exceptions, des anormaux. » (p. 170)

 

Dans cette nouvelle, récit d'une enfance et d'une adolescence enfermée dans les interdits, Serge sauvera sa peau grâce à Pierre, par un retournement de ses croyances passées…

 

« Tu as beau être naïf, tu es toujours dans le vrai ! » (p. 172), lui répond Serge.

 

Ces nouvelles rappellent qu'il est toujours très important de connaître, de comprendre les contingences historiques des choses, voir comment et pourquoi les situations sont devenues ce qu'elles sont, et, qu'il ne faut pas s'effaroucher de la sexualité enfantine, parce que les corps ont besoin du plaisir.

 

Un recueil où les enfants pourraient chanter : « J'suis trop petit pour me prendre au sérieux / trop sérieux pour faire le jeu des grands / assez grand pour affronter la vie / trop petit pour être malheureux. » (Jacques Higelin, La croisade des enfants).

 

Éditions Quintes-Feuilles, août 2011, ISBN : 978-2953288551

 

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