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Le partage des os, Reginald Hill

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le partage des os » présente un superbe suspense au climat pesant dont la construction et la mise en scène relèvent de la tragédie classique.

Deux intrigues s'entrecroisent : un suicide annoncé par une succession de lettres anonymes au super-intendant Dalziel, et une série de décès et de disparitions aux circonstances confuses et controversées.

Le récit ne se refuse pas à l'humour quand Dalziel fait « planer des nuages de soupçons du côté de chez Swain », nom d'un des suspects.

De même, lorsque Dalziel s'interroge sur « deux pédés en train de monter le même bateau ». Wield, le flic homo, s'insurge. Dalziel l'a jadis protégé d'une sordide enquête interne, mais il remet cependant son supérieur à sa place : « Non, chef, je ne crois pas qu'ils soient gays. Encore qu'ils ne soient pas toujours faciles à reconnaître, n'est-ce pas ? »

L'humour tourne parfois à l'ironie douloureuse. Wield est ainsi passé à tabac sur un lieu de drague où il ne se rendait que pour les besoins de son enquête. Le cri de haine d'un des agresseurs rend compte de l'homophobie : « Sale pédé de merde, qui refile le sida aux gens normaux ! »

Reginald Hill sait raconter une histoire sans oublier de montrer à ses lecteurs les ravages de l'ignorance et des préjugés.

■ Le partage des os, Reginald Hill, Éditions Le Masque, 1992, ISBN : 2702422284


Du même auteur : Un amour d'enfant

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Monsieur Thorpe, Emmanuel Bove [Nouvelles]

Publié le par Jean-Yves

Une des raisons de l'oubli dans lequel est tombé Emmanuel Bove (1898-1945), auteur célèbre du début du XXe siècle, ne serait-elle pas l'extrême raffinement de son propos ?

 

Inutile de chercher, dans ces nouvelles, la peinture d'êtres d'exception. Emmanuel Bove affectionne les gens sans histoires, humbles au sens vrai du terme, perdu dans l'anonymat et la banalité, n'ayant pour seul héroïsme que l'émotion qui les porte et, parfois, les transfigure. Tel ce malheureux, dans la nouvelle intitulée Canotier, qui, à peine sorti de prison où il a purgé une lourde peine, se met aussitôt en quête de sa bien-aimée (depuis longtemps disparue), et découvre l'enfantine jubilation de la neige, l'ivresse de la liberté recouvrée.

 

Il y a du Witold Gombrowicz chez cet écrivain : même génie des situations fausses, bancales, génératrices de malaise et qui font se lézarder les masques sociaux comme les déguisements de la morale ordinaire, afin de mieux mettre à nu les âmes, de découvrir à la faveur d'une blessure, l'histoire des cœurs enfouis.

 


À cet égard, il y a la poignante et fort curieuse histoire de ce vieil Anglais nommé Monsieur Thorpe
(titre de la nouvelle comme du recueil entier) qui, derrière la coquetterie un peu cérémonieuse et démodée des personnes âgées, abrite un cœur d'or et une candeur invraisemblable.

 

Je me demande pourquoi un écrivain de cette trempe, fort prisé par Colette paraît-il, a connu une éclipse aussi totale qu'imméritée. Or, il y a chez lui cette grâce que ne possèdent pas toujours les plus grands ; cette manière nonchalante, flâneuse, comme joueuse, d'aborder les thèmes les plus graves : la solitude, l'amour, la mort.

 



■ Éditions Le Castor astral, 2003, ISBN : 2859205438

 

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Une si belle arrière saison, Ursula Zilinsky

Publié le par Jean-Yves

David, Toby et Félix : trois amis d'enfance. Les deux premiers sont anglais, le troisième allemand. Ils ont une dizaine d'années au début du siècle quand le livre commence avec le couronnement du roi Edouard VII.

 

Félix est l'héritier de la deuxième manufacture d'armes allemande.

 

Toby n'est pas à plaindre non plus puisque à la mort de son père (très porté sur « les jeunes cochers chaussés de grandes bottes et maniant le fouet »), il deviendra Lord Altondale, pair du royaume.

 

David n'a ni titre de noblesse, ni argent à espérer puisqu'il est fils de vicaire. Mais sa richesse n'est pas moindre car il est d'une beauté indécente. Dès l'école, d'ailleurs, « la beauté physique s'avérait aussi utile que de l'argent à la banque ou qu'un titre sur son papier à lettres ». À Oxford, il devient l'ami du jeune Lord Anthony Fielding, « une créature exquise l'air exsangue et langoureux d'un whippet dégénéré ». Mais c'est grâce à la rencontre de Lucas Ryder, un poète renommé proche de la soixantaine, que le destin de David prendra toute sa mesure. Il en devient le secrétaire particulier et bientôt l'amant. Leur amitié durera jusqu'à la mort de Lucas, quelques mois après la fin de la première guerre mondiale. Ce conflit atrocement meurtrier transformera David très profondément. « Le très joli dandy » deviendra grâce à son courage « le commandant David Harvey aux nombreuses décorations ».

 

Après l'insouciance et la joie de vivre des premières années du siècle, la guerre sépare Félix de ses amis et les cicatrices de la défaite allemande mettront longtemps avant de se refermer. Alors seulement la réconciliation pourra avoir lieu. L'amitié aura été la plus forte.

 

« Une si belle arrière saison » est excellent à plusieurs égards. On s'intéresse vite au destin de ces trois garçons et à celui de tous les personnages, très bien dessinés, qui les entourent. Si le roman n'échappe pas toujours à quelques lieux communs, force est de reconnaître que la description de certains milieux et de leurs mœurs est remarquablement accomplie : des écoles anglaises les plus huppées, dans le style d'Another Country, à la boue des tranchées.

 

Sans oublier cette place aussi éminente accordée à un personnage homosexuel décrit avec chaleur et sans excès de romantisme plus ou moins apitoyé.

 

■ Éditions Balland, 1985, ISBN : 271580511X

 

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René Crevel, Michel Carassou

Publié le par Jean-Yves Alt

Écrivain-né, homme fait écrivain ou écrivain fait homme, René Crevel incarne de façon exemplaire une brève existence qui se confond avec les livres publiés. René Crevel se vivait écrivain ; le reste – si important et nécessaire pour comprendre l'acte de témoigner et d'écrire – coule de source.

Les amours, la maladie qui le hante, l'engagement dans le surréalisme et, sous une forme moindre, dans la politique, les amis, la mère et la famille... ne sont que les pulsions ou les blessures jamais pansées sur lesquelles l'œuvre se bâtit.

Michel Carassou a bien su intégrer l'étude des livres en gestation, les exaltations et les douleurs de l'amour, la quête effrénée des plaisirs, les plages de solitude imposées par la maladie et la création, la souffrance d'une tuberculose sans cesse guettant sa proie. René Crevel vit pour écrire, il écrit pour vivre. Sa vie est aussi l'écho du monde qui l'entoure et de l'histoire qui le porte. Elle est la matière première d'une production littéraire nombrilique mais aussi victorieusement en résonance avec son temps.

René Crevel était homosexuel, comme il est difficile de le concevoir aujourd'hui. Né en 1900, René Crevel s'épanouit très tôt, après une enfance meurtrie par la tyrannie maternelle. Il vit sa différence comme l'expression subversive de son indépendance. Dans les années 20, en France et en Allemagne notamment, le milieu artistique comptait nombre d'homosexuels qui se fréquentaient, se soutenaient, avec élégance et un brin de provocation. Les marins, soldats, et autres prolétaires, qui facilement partageaient ces amours, inscrivaient l'homosexualité dans la découverte ludique des perversités qui libèrent l'individu des carcans réducteurs d'un mode de vie uniforme.

Michel Carassou montre un René Crevel authentique, draguant les poupes (pédés de l'époque) sans complexe, avec comme seule restriction le temps perdu à satisfaire les délicieuses exigences des sens.

Le biographe révèle aussi un André Gide humain, amoureux de Marc Allégret, un Jouhandeau et une Élise maîtres de leur connivence, un Klaus Mann totalement conscient de son homosexualité.

À travers René Crevel, beau, aimé, charmeur, adulé, supérieurement intelligent, travailleur et fougueux amoureux des beaux corps et des aventures, au-delà d'une image de l'homosexualité exhibée avec lucidité, c'est la conscience d'une liberté individuelle et intime dans l'intelligentsia européenne, entre 1920 et 1935.

René Crevel aima les hommes et quelques femmes. Il aima surtout le plaisir. Deux hommes marquèrent sa vie amoureuse : le peintre américain Eugène Mac Cown, le dessinateur allemand Rudolf Carl von Ripper. Deux femmes sont à ses côtés : Mopsa Sternheim, allemande, par la suite antinazie (comme le fut Klaus Mann, fils de Thomas), femme superbe, ambiguë, bisexuelle le grand amour de René sans doute, et Tota Cuevas de la Serna, argentine, riche et généreuse.

Ces amours montrent aussi l'internationalisme du monde artistique, une fusion intellectuelle si bénéfique quant à l'ampleur et la richesse de la création avant la Seconde Guerre mondiale. Le livre de Carassou est sur ce point un excellent document historique, comme il l'est sur le surréalisme (on sait l'attachement quasi filial de Crevel pour André Breton et Paul Eluard). Époque florissante où se côtoyèrent dans un respect – et parfois des luttes fratricides – les plus grands écrivains et les peintres les plus illustres. Époque exceptionnelle où soudain se développe le nazisme

« ... Intellectuels de tous les pays, unissez-vous aux prolétaires de tous les pays. » On est le 1er mai 1935. René Crevel, malade, atteint aussi aux reins (tuberculose toujours), sait que l'heure est grave. Il regrette que Breton n'ait jamais voulu parler de l'homosexualité de son disciple. Il continue à croire que « ... rien de ce qu'on a coutume de nommer un vice ne m'a jamais empoisonné ni même arrêté. Toutes mes soifs (soifs corporelles, soifs d'alcool, soifs de drogues, d'eau pure et d'encre) ont pourtant réussi à construire [...] cette synthèse qu'est ma vie. »

René Crevel se suicide. Il a 35 ans. Il avait dit : « Dès qu'il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution... Si j'écris un nouveau roman, je veux qu'il soit très explicite du côté sexuel. »

■ René Crevel, Michel Carassou, Éditions Fayard, 1989, ISBN : 221302314X


Petite bibliographie de René Crevel : Détours – La mort difficile – Les pieds dans le plat – Mon corps et moi

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Quand Stendhal illustrait Le Guerchin

Publié le par J3an-Yves

« Mathilde parut au milieu d'eux en longs vêtements de deuil, et, à la fin du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq francs.


Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la tête de son amant. Fouqué faillit en devenir fou de douleur.


Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres sculptés à grands frais, en Italie.


Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants. » (1)



Le Guerchin (Francesco Barbieri dit) – Salomé recevant la tête de saint Jean-Baptiste – vers 1637

Huile sur toile, 139cm × 175cm, musée des Beaux-Arts, Rennes


(1) Le rouge et le noir, Stendhal, Tome II, chapitre XLV



Juste après l'exécution de Julien, Fouqué (son ami de toujours) rachète son corps au bourreau. Mathilde demande à voir la tête du père de son enfant, puis empoigne la tête de Julien et l'embrasse au front. Elle enterrera elle-même la tête à côté de sa tombe, dans une grotte située non loin de Verrières où Julien avait l'habitude de s'installer. Leur enfant aurait dû être pris en charge par madame de Rênal, mais celle-ci meurt trois jours après Julien. (source Wikipédia)


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