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Un bon patriote, John Osborne (théâtre)

Publié le par Jean-Yves

Comment un officier modèle finit-il par trahir son pays ? C'est le sujet d'« Un bon patriote », la pièce en trois actes de John Osborne (1929-1994), récit à peine romancé d'un chantage à l'homosexualité sur fond de décadence viennoise.



On est à l'aube du XXe siècle et les nationalités commencent à fissurer sérieusement le vieil Empire austro-hongrois. Il convient moins d'être patriote que d'être pour l'empereur. L'expression est restée, et John Osborne s'en est souvenu quand il a écrit A Patriot For Me, histoire d'un patriote très spécial le colonel Redl.

 

Ce dernier, parti de rien et devenu chef du contre-espionnage, fut longtemps considéré comme un modèle de réussite et un serviteur exemplaire de l'État, jusqu'au jour où on découvrit qu'il livrait à la Russie des informations essentielles. Le colonel avait un secret : il était homosexuel. Pendant vingt ans, il avait réussi à le cacher à ses supérieurs, mais pas aux services secrets du tsar. Lesquels, sans mauvais jeu de mot, le retournèrent. On ne pouvait rêver espion mieux placé. Finalement démasqué, il n'eut d'autre choix que de se tirer une balle dans la tête. On était en 1913, l'année suivante la guerre allait éclater. Le scandale fut énorme.

 

Pour John Osborne, le cas du colonel Redl rassemblait tous les ingrédients d'une petite provocation : à l'époque (en 1965), la pièce évoquait d'ailleurs pour le public anglais la retentissante affaire MacLean, Philby, Blunt et Burgess, tous brillants sujets et travaillant dans les secteurs sensibles du renseignement ou des Affaires étrangères, qui venaient d'être convaincus d'espionnage au profit de l'Union soviétique

 

La pièce suit la carrière de Redl, depuis l'École des Cadets jusqu'à la balle fatidique : en tout, vingt années, qui sont aussi celles du crépuscule de l'empire des Habsbourg. Mais, au-delà de cette trame événementielle qu'il respecte, Osborne s'intéresse surtout aux motivations profondes, au mystère du personnage qui s'est forgé un destin aussi exceptionnel.

 

Le cas sort en effet de l'ordinaire. Dans un pays où l'on pousse les préjugés du rang jusqu'à obliger l'épouse morganatique de l'héritier du trône, François-Ferdinand, à marcher deux cents mètres derrière son mari dans les cérémonies officielles, il y a peu de chance que le fils d'un humble employé des chemins de fer entre un jour dans la caste très fermée des officiers supérieurs. Mais Redl est un génie froid. Il a compris très vite qu'à partir du moment où il suivait scrupuleusement la filière, en respectant les règlements et les autorités, il arriverait au sommet. Miné, l'empire de François-Joseph ne se maintient plus que par la puissance de sa bureaucratie et de ses règlements minutieusement observés. L'ascension irrésistible de Redl ressemble donc à un patient travail sur lui-même, afin de se conformer en tout point à cette image de serviteur zélé de l'État, froid, travailleur, modéré dans ses opinions et dans sa vie.

 

En cela, il est à l'image de cette époque frileuse et étriquée, où le foisonnement artistique et intellectuel (Vienne), semble être la soupape de sûreté d'un conformisme étouffant.

 

Ce monde qui « pue la gaieté, l'irréalité et la poussière » (p. 54), comme dit un des personnages de la pièce, est celui dans lequel Freud a trouvé le terrain propice à ses recherches. Il fourmille, en effet, de névroses. Ce sont des femmes corsetées dans leurs vêtements, du cou aux chevilles, des hommes camouflant leurs pensées derrière d'énormes moustaches viriles, à la façon du vieil empereur, qui viennent s'asseoir sur le divan du psychanalyste.

 

Redl, au début de sa carrière tout au moins, leur ressemble. Il en rajoute même dans la raideur et le désintérêt apparent pour les choses du sexe. C'est un militaire impeccable qui consacre presque tout son temps au travail, et pousse même le zèle jusqu'à fréquenter de temps en temps le bordel, pour ne pas se singulariser aux yeux de ses camarades. Il s'y ennuie d'ailleurs (acte I, scène 4). En fait, une seule ambition l'habite, trop impérieuse pour n'être pas une façon inconsciente de se justifier : réussir. L'ascension du soldat semble se faire au détriment de l'homme : « Vous êtes fait d'efforts, de logique, de méthode, d'intelligence » (p. 27), lui dit, admiratif et un peu effrayé, le lieutenant-colonel qui lui annonce son admission à l'École de Guerre. Et quand il ajoute « Vous pensez au mariage ? », Redl répond « Oui, pour l'écarter quelque temps encore » (p. 29). En fait, il fait bien quelques tentatives, flirtant avec une comtesse russe et l'idée d'un mariage qui le situerait socialement. Mais quand il couche auprès d'elle, il éteint la lumière ; et après se réveille en pleine nuit, angoissé à vomir (acte I, scène 7).

 

Freud a fait remarquer, et c'est presque un lieu commun aujourd'hui, que la violence du refoulement était égale à l'intensité du désir refoulé ; c'est ce qu'on désire le plus qui fait le plus peur. Osborne imagine donc une très freudienne scène de dénégation où Redl, mis en face de son homosexualité par un jeune homme qui l'aborde à la terrasse d'un café, réagit violemment en voulant lui casser la gueule. Mais cette crise lui ouvre les yeux sur lui-même, et la scène suivante le montre couché aux côtés d'un jeune homme et disant : « Oh, pourquoi ai-je attendu... si longtemps ! » (p. 76)

 

Autant Redl a mis d'énergie à repousser son homosexualité, autant il va en mettre à rattraper le temps perdu. Il devient un coureur de pantalons. Ses rapports avec les garçons ne se bornent pourtant pas à une chasse hystérique. Quand la Comtesse (celle qu'il avait failli épouser) lui enlève Stefan, il a d'authentiques larmes de désespoir, et ce cri d'amoureux dépossédé : « Vous ne connaîtrez jamais ce corps comme moi je l'ai connu. Ces rides à l'angle de ses yeux. Savez-vous combien il en a ? […] Ses genoux, la plante de ses pieds... Vous ne saurez jamais comment je les lui lavais pendant des heures. Vous ne saurez jamais la longueur de ses cuisses. Vous ne l'avez pas vu, vous ne l'avez pas regardé. Vous ne le verrez jamais. » (p. 118) Pourtant, son amour s'accommode de passer de l'un à l'autre, du moment qu'ils se ressemblent.

 

Pendant ce temps, les services secrets russes, qui le surveillent depuis des années pour trouver son point faible, établissent patiemment la liste : « un musicien, un serveur, un caporal, une ordonnance, un pâtissier, un compositeur d'imprimerie et un reporter » (p. 108). Ils passent après Redl pour leur faire signer des confidences, notent les cadeaux qu'il leur fait, prennent des photographies compromettantes. Le colonel, lui, fait des dettes. Il est de plus en plus puissant, de plus en plus élégant. Il se permet même une apparition au bal du baron Von Epp (acte II, scène 1), qui réunit tous les ans le gratin des folles viennoises ; sous le sceau du secret, bien entendu.

 

Empire russe contre Empire austro-hongrois : sur un bon millier de kilomètres, les deux impérialismes sont face à face. Redl, à la tête du contre-espionnage autrichien, occupe une position capitale. D'autant plus qu'on assiste, dans ces années d'avant-guerre, à une concurrence des plus vives entre les États d'Europe, et à un armement généralisé. Dans ce contexte, livrer à l'ennemi les plans de mobilisation de l'Empire (deux ans avant 1914) est une trahison majeure, à la mesure de l'homme qui la commet. Redl, bien sûr, cède à un chantage, celui de voir son homosexualité rendue publique et sa carrière brisée ; mais peut-être va-t-il, en même temps, au-devant du destin qu'il a choisi. Car, pour rendre sa trahison plus complète, il accepte aussi de l'argent, grâce auquel il va s'étourdir plus que jamais, en amants, en alcool et en fêtes. Sa vie s'emballe.

 

L'armée, qui s'inquiète des revers que subit son espionnage, le charge d'enquêter. Le voici chargé d'une affaire dans laquelle il est lui-même le coupable. Le filet qui se resserre autour de lui semble décupler son appétit de vivre ; il valse, follement, au bord de l'abîme.

 

Une trahison a toujours des raisons secrètes. On s'est demandé si les homosexuels n'étaient pas prédisposés à trahir. N'ont-ils pas, comme les futurs espions de Sa Majesté que montre Another Country, cultivé dès leur jeune âge la dissimulation et le double jeu ? N'ont-ils pas à venger des humiliations secrètes ? On aurait pu aussi se demander, tout simplement, si ce n'était pas la paranoïa anti-homosexuelle qui ouvrait la porte au chantage.

 

« Un bon patriote » n'est pas une pièce manifeste, c'est d'abord un roman d'aventure extraordinaire. Ce personnage, qui réussit à cacher pendant vingt ans ce qu'il est, est fascinant. En plus, Osborne lie admirablement son destin avec la décadence de l'Autriche-Hongrie ; et il le fait à la façon d'un dramaturge : tout passe à travers des rapports et des situations.

 

L'homosexualité, quand elle se fait masque, rejoint la théâtralité : Ce qui est frappant, c'est que Redl ait pu paraître si longtemps le contraire de ce qu'il était. Le problème des apparences, de la réalité et de la sincérité, c'est ça justement, le théâtre.

 

■ Éditions Gallimard, Collection Théâtre du monde entier, 1969

 

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Le dragueur de Dieu, Conrad Detrez

Publié le par Jean-Yves

Dragueur de Dieu ? Alliance opportune de termes antinomiques ou symbole d'une ambiguïté ?

 

« Le dragueur de Dieu » décrit tranquillement l'itinéraire d'un narrateur à la poursuite d'un ami, Victor.

 

Un soir qu'il erre dans les bois, Victor, jeune novice, saisi d'une extase religieuse, ressent l'étreinte d'un être inconnu. Nul doute pour lui, il s'agit de l'ange Amour dont a rêvé son enfance. Confondant les troubles de la chair et les saints transports de l'âme, Victor n'a de cesse de renouveler l'expérience. Il abandonne le couvent et s'engloutit dans les remous démoniaques du Paris des enfants de Sodome. Son ami, le narrateur, part à sa recherche.

 

Le narrateur est un individu « hors-jeu », qui assiste à tout mais ne participe à rien, comme si le temps et ses farces avaient dévoilé, avant le départ, le dessous des cartes. Ce désespoir du « connu d'avance » sera l'occasion de poser un étrange regard passif sur le monde homosexuel, et, plus particulièrement sur la frange sociale de l'homosexualité qui rassemble les laissés-pour-compte. Dans ce choix de l'observation, Conrad Detrez offre une tendre ironie et la chaleureuse lucidité de la fraternité.

 

Le Dieu, que drague Victor, a forme d'ange : image palpable et comestible, placée entre un mystère difficile à appréhender et la troublante séduction de l'homme de chair. Victor autorise la rencontre du ciel et de la terre : outre son corps brûlant il attend les mêmes délices divins.

 

À partir du souvenir de son errance dans les bois, l'ange sera la caution de tout ce que la vie offre de vibrant et de fou ; l'ange sera le messager altéré du rêve impossible, la mélopée autour du mot « amour » :

 

« Il en retint qu'Amour, ange et Dieu provenaient des mêmes hauteurs. »

 

L'ange c'est aussi le sourire ironique de l'écrivain qui sait ce que l'attente du garçon signifie de toujours inaccompli. Il représente le double jeu permanent entre détresse et générosité. L'ange joue toutes les facettes de ses ailes illusoires :

 

« C'est ainsi que des anges se donnent à des élèves aviateurs et à des parachutistes rayonnant de chasteté... »

 

D'autres anges encore hantent les pages du roman : ceux où jeunesse et virilité donnent un ersatz de divinité.

 

À la recherche de Dieu le roman de Detrez ? Plutôt l'ironie violente de cette quête. Brutalité cachée qui glisse comme un doux fatalisme :

 

« Les baisers qu'il attendait du ciel, il estima plus sûr de les chercher sur terre. »

 

« Le dragueur de Dieu » est un conte en mezza-voce sur la seule affaire de la vie : l'autre. Et, donc sur le mal à vivre, pour débusquer la recherche de l'amour là où elle ne s'avoue jamais.

 

Conrad Detrez détruit la prétention humaine à s'adjoindre Dieu, coûte que coûte, pour oublier une vie que les hommes n'ont pas su transfigurer. Aimer est la faim éternelle qui nous tenaille :

 

« Il n'est pas bon que l'homme soit seul. »



C'est ce cri que répercute Conrad Detrez, dans ce roman puissant et tendre qui ne se finit pas. Ces paumés seront recueillis par un « jardinier ». Clôture sur une communauté de la promiscuité et du silence.

 

■ Éditions Calmann-Lévy, 1981, ISBN : 2702103901

 


Du même auteur : La ceinture de feu - La mélancolie du voyeur


Dans ce roman, l'auteur livre un portrait à charge d'André Baudry (surnommé « le Père, Luc ») et de son club Arcadie : « À "l'Ange vert" on en parle mais pour s'en moquer. Ils inversent les lettres, ils disent : le Père Cul. Ce père-là dirige un groupe de catholiques. [...] Chez le Père Luc, la danse figurait parmi les activités principales [...] il n'avait pas eu envie d'y retourner : il jugeait le Père Luc trop autoritaire. Cet homme, dont on ne savait pas très bien s'il était vraiment prêtre, avait fondé ce club afin de venir en aide aux chrétiens qui n'attirent pas les chrétiennes [...] favorisait la naissance d'amitiés entre croyants et les surveillait [...] prononçait "l'allocution de la semaine" et mettait les convives en garde contre le laisser-aller, la gaudriole. » (pp. 136-138)

 

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Biron à la galerie "Au Bonheur du jour"

Publié le par Jean-Yves

Nicole Canet

 

La Galerie Au Bonheur du Jour

 

présentent :

 

 

NUS MASCULINS ASIATIQUES

 

Asian Male Nudes

 

avec entre autres, des photographies de Biron

 

 

du 4 avril au 28 mai 2012

 

Vernissage le mardi 3 avril de 18h à 22h

 

Biron, photographe depuis les années 1950, dès 1961 gagne des prix pour ses photos. Il publie ses recherches sur Tristan Tzara avec Michel Sanouillet du Centre du XXe siècle à l'Université de Nice, avant d'abandonner ses études pour se rétablir en 1978 à San Francisco, centre de la libération gaie aux Etats-Unis.   


 

Depuis les années 1990, Biron se spécialise à documenter les images de jeunes hommes multiculturels. Ses photos paraissent dans une dizaine de livres et dans plusieurs revues gaies telles que Blue, Têtu, XY et OG. Elles sont exposées à la Galerie Scott Nichols à San Francisco, la Galerie Au Bonheur du Jour à Paris et à l'exposition 2011 de l'Institut Kinsey à Bloomington, Indiana.   


 

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Krafft-Ebing ou l'utilisation de l'horreur (1886)

Publié le par Jean-Yves

Richard Von Krafft Ebing (1840-1902) est issu de l'aristocratie allemande ; il fait son entrée dans la médecine par des travaux sur les crimes sexuels. En 1886, il publie « Psychopathia Sexualis » (1) : les perversions sont découvertes par le biais de l'horreur et, au fil des pages, on peut voir cohabiter en parfait voisinage l'amateur de mouchoirs violets, le travesti masochiste et le monsieur qui éventrait les petites filles dans les sous-bois pour jouir dans la plaie béante.

 

Autrement dit, Krafft Ebing part de l'horreur du crime sexuel pour déboucher sur l'horreur de toutes les perversions. Pour lui, les gestes inoffensifs – comme par exemple des griffures lors des préludes amoureux – sont l'ébauche de déviations, elles-mêmes à l'origine de perversions pouvant conduire à des actes monstrueux.

 

L'onanisme (la masturbation) est le terreau sur lequel poussent toutes les perversions ; ainsi, dans une étude faite auprès de femmes qui se masturbent, il a constaté que sur les onze enfants qu'elles ont eus, cinq sont nés prématurés, quatre hydrocéphales et deux se sont masturbés eux-mêmes à l'âge de 7 et 12 ans. Toute perversion est un vase communiquant avec l'autre.

 

Krafft-Ebing classe l'homosexualité dans la rubrique des « paresthésies » où sont nichées toutes les satisfactions érotiques dont la conservation de l'espèce n'est pas l'objectif, et ce par un raisonnement qui aboutit à reconnaître que c'est le plaisir lui-même qui est vicieux et dépravé.

 

L'extrême diversité des sujets étudiés tient de l'académie et de la cour des miracles : idiots profonds et professeurs d'université, dépravés et hommes du monde, travestis infâmes et ministres du culte.

 

Observation 415 : Par une soirée d'été, au crépuscule, X.Y. docteur en médecine dans une ville de l'Allemagne du Nord, a été pris en flagrant délit par un garde champêtre, au moment où il faisait sur un chemin des actes d'impudicité avec un vagabond. Il masturbait ce dernier et ensuite s'est soustrait aux poursuites judiciaires en prenant la fuite. Le procureur royal abandonna la plainte parce qu'il n'y avait aucun scandale public et que l'immissio membri in anum n'avait pas eu lieu. On a trouve en la possession d'X une vaste et longue correspondance uraniste qui a permis de constater que, depuis des années, il avait des rapports uranistes suivis avec des personnes appartenant à toutes les classes de la société.

X. est issu d'une famille tarée. Le grand-père du côté paternel est mort aliéné et s'est suicidé. Le père était un homme de constitution faible et de caractère bizarre. Un frère du malade s'est masturbé depuis l'âge de deux ans. Un cousin était inverti, il commit les mêmes actes contre les bonnes mœurs que X. ; c'était un jeune homme imbécile ; il a fini ses jours avec une maladie de la moelle épinière. Un frère de son grand-père du côté paternel était hermaphrodite. La sœur de sa mère était folle. La mère passe pour être bien portante. Le frère de X. est nerveux et a des accès de colère violente.

Étant enfant, X. était aussi très nerveux. Le miaulement d'un chat lui causait une peur terrible ; on n'avait qu'à imiter la voix d'un chat pour qu'il se mit à pleurer amèrement et à se cramponner de peur aux personnes de son entourage. […]

À l'âge de treize ans, X. fut mis en pension. Là, il pratiqua l'onanisme mutuel, séduisit ses camarades, se rendit impossible par sa conduite cynique, de sorte qu'on dut le renvoyer chez ses parents. Déjà, à cette époque, des lettres d'amour, d'un caractère lascif et parlant d'inversion sexuelle, tombèrent entre les mains des parents.

À partir de l'âge de dix-sept ans, X fit ses études sous la direction sévère d'un professeur de lycée. Il faisait des progrès convenables. Il n'avait du talent que pour la musique. Après avoir fait son baccalauréat, X devint, à l'âge de dix-neuf ans, étudiant de l'Université. Là, il se fit remarquer par son genre cynique et par sa fréquentation de jeunes gens sur lesquels toutes sortes de bruits couraient, avec force allusions à leurs amours homosexuelles. Il commença à devenir coquet dans sa mise ; il aimait les cravates voyantes, portait des chemises très échancrées au cou, serrait ses pieds dans des hottes étroites et peignait ses cheveux d'une façon étrange…

 

C'est lui qui nomme « Sadisme » et « Masochisme » en référence à Sade et Sacher Masoch, retrouvant ainsi une veine littéraire qui ne pouvait être saisie qu'après un siècle de pensée scientifique.

 

L'homosexuel oscille entre grotesque et monstrueux, sympathie et compassion. Sur les 447 cas examinés, l'homosexuel est soit ridiculisé à bon compte, soit considéré comme un destin tragique sauvé du grotesque par la puissance de la passion. Il en résulte la séparation entre bons et mauvais pervers, et la psychiatrie laïque devient une sorte de jugement dernier médical. Mauvais pervers : monstrueux, violent, violeur, taré, dysmorphophobique ; bons pervers : tourmentés, malheureux, incompris, dégoûtés d'eux-mêmes, ayant pleins d'hésitations et, après, rongés de remords.

 

Krafft-Ebing propose castration, mariage forcé, coït hétérosexuel dirigé sous hypnose.



L'héritage des travaux de Krafft-Ebing

 


Krafft-Ebing a permis de consolider le mythe d'une normalité. En tant que pionnier du traitement statistique de l'information, le chiffrage et le voyeurisme du comportement ont gommé tout du dynamisme mental et du fantasme. En réduisant la sexualité à une moyenne d'opinions exprimées, il n'a mis en évidence qu'un fantasme moyen la concernant, fantasme qui n'est plus, au bout du compte, celui de personne. En fixant un vocabulaire, des descriptions, les faits observés sont tenus pour définitivement connus et immuables.

 

Psychopathia Sexualis constitue ainsi LE catéchisme : le discours psychiatrique n'aura plus à porter sur les phénomènes mais sur les théories que l'on va pouvoir élaborer à leur propos, et la connaissance ne traitera plus de l'objet mais du concept de cet objet.



Freud et ses successeurs vont travailler à partir de ces données cliniques, comme si leur établissement s'était accompli sans aucun présupposé.

 

(1) Richard Von Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis, Traduction de René Lobstein, Éditions Payot, 1950 et Éditions Pocket, 1999, ISBN : 2266092618

 


Compléments : Avec Krafft-Ebing, l'homosexualité se trouvait placée sous le signe de la pathologie, parmi l'ensemble des troubles sexuels et aux côtés, par exemple, du sadisme, du masochisme, du fétichisme, de l'exhibitionnisme, de la pédophilie érotique, de la gérontophilie ou de la zoophilie. Krafft-Ebing, qui fut professeur aux universités de Strasbourg, de Graz et de Vienne, était aliéniste et ses observations se rapportent toutes à des cas de malades dits mentaux. Ces études ne considèrent plus l'homosexualité comme un péché ou un crime, mais ainsi qu'une maladie qu'il convient de guérir. Mais, nulle part, Krafft-Ebing ne discute les concepts de maladie ou de norme qui se trouvent à la base de sa conception. Cette discussion sera entreprise plus tard par des médecins possédant une formation philosophique, des connaissances psychologiques, historiques et ethnologiques manquant aux psychiatres du XIXe siècle. Jaspers l'abordera dans son Traité de psycho pathologie générale, Jung dans l'ensemble de son œuvre.

Krafft-Ebing tenta une classification des diverses sortes d'homosexualité et une théorie de leur nature et de leur genèse. Cet effort de classification était utile pour dissiper l'idée superficielle qu'on se fait des homosexuels et qui les identifient, pour les hommes, à des efféminés, des « folles », ou des « tantes », et, pour les femmes, à des viragos essentiellement masculines.

Krafft-Ebing commença par diviser les homosexuels en deux groupes, ceux dont la particularité aurait été congénitale, et chez l'autre, acquise.

Puis, il souligna l'importance de l'âge de la personne aimée. Pour l'homosexualité masculine, il nota un premier groupe dont l'attrait se porte vers des garçons impubères, de moins de douze ans, ou à peine pubères, jusqu'à quatorze ans ce qui, d'après lui, n'offrirait qu'une variante d'une pédophilie érotique plus générale; un deuxième groupe, le plus nombreux, s'orienterait vers les adolescents de quinze à dix-neuf ans; un troisième enfin, vers les hommes adultes. Un dernier groupe se caractériserait par le goût des vieillards, et correspondrait à celui des gérontophiles hétérosexuels.

Parmi les cas qu'il tenait pour « congénitaux », Krafft-Ebing distinguait quatre degrés. Le premier, ou hermaphrodisme sexuel, se caractériserait par un penchant pour les deux sexes, les tendances homosexuelle et hétérosexuelle existant côte à côte, l'une prenant le pas sur l'autre selon les circonstances, l'éducation, la volonté, etc. Le deuxième serait celui des homosexuels au sens strict, ou uranistes, chez qui l'attrait pour le même sexe serait exclusif. Le troisième comprendrait les personnes dont le comportement psychique se rapproche de l'autre sexe, tels que les hommes efféminés et les femmes viriles ; le quatrième, des cas où les caractéristiques physiques elles-mêmes appartiendraient au sexe opposé et se rattacheraient à l'androgynie ou à la gynandrie.

Krafft-Ebing pensait que les « homosexuels vrais » ne se distinguent des autres hommes que par leur sensibilité sexuelle, le caractère et l'ensemble de la personnalité mentale demeurant conformes au sexe auquel la personnalité appartient de par sa conformation anatomique. Il y trouvait des saints et des scélérats, des courageux et des lâches. Au contraire d'eux, les « efféminés » ne seraient pas seulement attirés par leur propre sexe mais se sentiraient féminins envers l'homme. Souvent, dès l'enfance, ils aiment la compagnie des petites filles, adorent faire la cuisine, coudre ou broder, choisir des toilettes féminines. Plus âgés, ils dédaignent de fumer, de boire ou de se livrer aux sports, mais prennent plaisir aux chiffons, aux parfums, à la parure, aux arts. Ils sont ravis de se travestir. Et c'est en femmes qu'ils se comportent envers ceux qu'ils aiment. Leur démarche est souvent féminine, même lorsque la conformation du bassin et du squelette demeure normale. S'ils se rencontrent, ils papotent comme des commères, féminisent leur nom. Le baron devient la baronne, M. Meunier devient la Meunière, le joli blond la jolie blonde. Krafft-Ebing observe que, contrairement à ce que pense souvent l'homme moyen, ces « folles » sont loin d'être majorité parmi les homosexuels. Ils sont moins nombreux que ceux du groupe qu'il appelle « les homosexuel vrais ». Et il ajoute que beaucoup d'efféminés sont bel et bien des hommes à femmes, ainsi que la plupart des travestis dont l'importance est sans mesure avec la publicité qu'on leur fait. Quant aux efféminés homosexuels, ils se sentent femme durant l'acte. Ils jouissent par le succubus ou coït passif inter femora, par la masturbation passive ou l'ejaculatio viri dilecti in os. Quelques-uns recherchent la pédérastie passive, mais rarement la pédérastie active. Les androgynes, eux, se caractériseraient non seulement par l'orientation du désir ou des traits de personnalité appartenant à l'autre sexe, mais par une conformation anatomique qu'on a appelée depuis le « pseudo-hermaphrodisme ». Il ne s'agit pas, en effet, d'hermaphrodisme véritable en ce qu'on ne trouve pas, en ces cas, de glande embryonnaire bisexuée, mais seulement des caractéristiques somatiques du sexe opposé, telles que, chez l'homme, des hanches larges, des formes rondes par développement abondant du tissu adipeux, l'absence de barbe, la voix de fausset, etc. Mais, là aussi, il arrive que des hétérosexuels possèdent ces particularités anatomiques. Bien sûr, Krafft-Ebing n'a pas manqué de noter les complications qui s'attachent parfois à l'homosexualité et comment des perversions telles que le sadisme, le masochisme ou le fétichisme s'y associent, ainsi qu'ils le font à l'hétérosexualité. Il cite la fréquence du fétichisme des chaussures, du velours, de la fourrure, du cuir. Un de ses malades avait établi une statistique de toutes les personnes bottées qu'il rencontrait. Lorsque les bottes correspondaient à son idéal, il cherchait par tous les moyens à faire connaissance de qui les portait. Une fois en possession de ses fétiches, il en prenait au lit, chaque soir, une paire qui lui permettait d'évoquer son possesseur et d'entreprendre des rêves voluptueux. Les blousons et pantalons de cuir, les culottes et les gants de peau, les parapluies, les chaînes et les gourmettes, les nuques rasées ou les cheveux brillantinés comptent parmi les accessoires fétichistes les plus fréquents de l'homosexualité.


Lire « Psychopathia Sexualis » sur le site Gallica-Bnf


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur l'ouvrage de Sylvie Chaperon : Les origines de la sexologie 1850-1900 sur son site altersexualité.com


Lire encore : Ulrichs ou « une âme de femme enfermée dans un corps d'homme »

 

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Le crime masturbatoire

Publié le par Jean-Yves Alt

Avant le XVIIIe siècle, tout acte sexuel qui était perpétré en dehors du mariage, ou qui n'avait pas pour but la procréation, était considéré comme un péché ou un crime. Les philosophes des Lumières comme Montesquieu et Voltaire furent parmi les premiers à s'élever contre les répressions arbitraires résultant de cette conception morale issue de la religion.

Mais deux types de sexualité restaient encore proscrits sans être pour autant criminalisés : la masturbation et l'amour socratique, selon le terme employé par Voltaire – aujourd'hui nous dirions « homosexualité ».

La masturbation éveillait un énorme sentiment de panique. C'est Samuel-Auguste Tissot, un médecin des Lumières qui attira l'attention du public en publiant « De l'onanisme », en 1760. Son traité eut une importance primordiale pour deux raisons :

■ La première était qu'à cette époque rationaliste, l'enfant était conçu comme un être doué d'une innocence naturelle que seule une mauvaise éducation pouvait corrompre. Ainsi la lutte contre cet « abus de soi-même » fournissait les bases d'une nouvelle pédagogie éclairée. Toute faute dans la formation d'un enfant pouvait inciter à la masturbation : mauvaise alimentation, mauvaises habitudes dans la façon de s'habiller et de dormir, mauvaise éducation, mauvais style de vie. Aussi, l'éducateur se devait de contrôler la moindre facette de la vie d'un enfant.

■ La seconde raison était que Tissot faisait un lien entre sexualité et folie : la masturbation conduisait à toutes sortes de maux dévastateurs, dont l'atrophie de la moelle épinière et du cerveau. Selon lui, cette conduite sexuelle inacceptable était source de démence, bien que la masturbation elle-même ne soit issue que de facteurs sociaux et culturels telle une éducation mal dirigée, une imagination excessive.

Après la Révolution française, Philippe Pinel fut chargé de réorganiser totalement la psychiatrie et les conclusions de Tissot (ci-contre) furent adoptées comme modèles psychiatriques explicatifs. Une nouvelle génération de psychiatres considéra ainsi les conséquences de « l'excès de sexe et d'alcool » comme une marque de démence. Mais ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle qu'un lien plus précis fut mis en valeur : on crut pouvoir assimiler le quatrième stade syphilitique avec la dementia paralytica, une maladie mortelle du cerveau.

Mais à cette époque, des circonstances sociales, géographiques, climatiques, culturelles et héréditaires défavorables pouvaient aussi mener à la folie. Au milieu du XIXe siècle, la théorie de la dégénérescence allait constituer un système explicatif où tout phénomène psychopathologique devait se référer à la cause ou à la conséquence d'un état de démence.


Lire aussi : Sexe et liberté au siècle des Lumières par Théodore Tarczylo

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