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Voir double : un barbu dans la montagne...

Publié le par Jean-Yves

De la préhistoire à nos jours, de l'Océanie à l'Europe, les artistes ont sciemment truffé leurs œuvres d'images cachées, de détails destinés à en troubler le sens. La double image est une tentation qui guette, quelle que soit l'époque, tous ceux qui dessinent. Elle sert également à véhiculer des messages religieux, politiques ou sexuels.

 

À la Renaissance, les artistes se plaisent à dissimuler des visages, souvent inquiétants, dans les nuages, les rochers ou les racines. Certains, comme Matthaüs Merian, vont jusqu'à dessiner de grandes têtes-paysages coïncidant avec la totalité de l'image.

 

Une démarche qui vise à interroger le regard sur le sens allégorique ou spirituel du tableau.

 

 

Matthaüs Merian (attribué à) – Paysage anthropomorphe – après 1610

 

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L'école du Sud, Dominique Fernandez

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, Dominique Fernandez se penche sur son passé. Mais « L'école du Sud » n'évoque pas directement ses souvenirs personnels. L'écrivain réinvente et met en perspective historique la vie de son père et de sa mère. Au nom de la fiction, l'auteur modifie quelque peu les événements : il capte l'essentiel de la mémoire et élabore un récit cohérent enrichi d'une subtile réflexion sociale.

Le narrateur, Porfirio Vasconcellos, raconte son passé et celui de la femme, Constance, qu'il a plus tard épousée.

Dominique Fernandez « devient » son propre père, Ramon Fernandez (sous le truchement de Porfirio), mais reste présent à chaque ligne. S'il prend la place du père ce n'est pas par désir d'identification mais pour mieux cerner l'ambiguïté d'un personnage qu'il a peu connu et dont la célébrité politique fut lourde à assumer par le fils. Cette prise de position offre un plus à ce roman. Il n'est pas aisé de régler honnêtement la question d'un père à la fois immense et renégat.

Dominique Fernandez a choisi le roman, pour écrire la biographie de ses parents. Aussi grand que soit son souci d'objectivité, c'est avec tendresse qu'il entreprend sa quête de la vérité. Le temps épure la haine et la passion explique les doutes.

Dominique Fernandez ne tente pas de réhabiliter son père : ses idéaux politiques sont opposés aux siens. L'auteur offre à son père ce que peuvent l'amour et la fiction, une deuxième existence, chaleureuse et émouvante.

« L'école du Sud » est divisé en deux parties : la biographie du père et celle de la mère. Trois protagonistes participent au drame à chaque instant. Porfirio, Constance et Dominique, fils dans la réalité, absent du récit, mais qui par le pouvoir de l'écriture se glisse dans la peau de ses parents, et recrée les étapes de plusieurs odyssées familiales, aussi bien celle d'Adeline la grand-mère paternelle que celle de Porfirio élevé dans l'exubérance surpeuplée d'un palazzo d'Agrigente ou de Constance seule avec son frère dans un misérable deux-pièces de Saint-Etienne.

Ramon Fernandez se sépara de sa femme. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, intellectuel avide d'action, il vacille dans la collaboration et les idéaux fascistes. Dans ce roman, Dominique Fernandez peut analyser et expulser les cauchemars. L'ombre d'un père est difficile à porter. Cette mémoire-là est douloureuse. Mais dans la maturité de sa propre vie, il tente de retrouver les racines qui le relient au père.

Dans la réalité le père de Ramon Fernandez est mexicain, la mère française. Dans le roman, l'auteur le fait naître en Sicile, la seconde patrie de l'auteur, la terre de ses passions.

Ce roman atteint toute sa dimension, au-delà de la chronique familiale, lorsque s'affrontent deux civilisations, le Sud lié au père, le Nord d'où émerge la mère, fille d'un instituteur laïc et puritain. Porfirio, élevé par des femmes dans le décor baroque d'un pays incendié de soleil et de faste, Constance que la misère condamne à la réussite scolaire. D'un côté un homme sensuel, entouré de figures maternelles, d'un autre une femme meurtrie, féministe avant la lettre, qui s'invente une discipline de la solitude.

■ Éditions Grasset, 1991, ISBN : 2246443415


Du même auteur : L'amour - Signor Giovanni - Jérémie ! Jérémie ! - La gloire du paria - L’étoile rose - Eisenstein - L'école du Sud - Dans la main de l'ange - Porfirio et Constance - Porporino, les mystères de Naples

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Je t'écris pour te dire, Natalia Ginzburg (1973)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman dont le titre italien est Caro Michele (Cher Michel), une mère découvre que son fils (Michel) mystérieusement disparu en Angleterre est homosexuel. C'est par un réseau d'amitiés que se fait la révélation.

Le livre s'ouvre symboliquement sur un paysage de neige. Dans une grande maison isolée aux environs de Rome, Adriana écrit à son fils Michel.

Ce roman – largement constitué de lettres des différents protagonistes décrit un climat familial éclaté et dispersé ; avec un ton humoristique, humble et caustique, rieur et tendre, naïf et généreux.

Aucune vraie catastrophe n'est pourtant intervenue. Simplement, les personnages ont perdu la clef d'un langage commun. Il s'agit d'un malentendu général.

« Quelquefois j'ai la nostalgie de vous, c'est-à-dire de ceux que j'ai coutume d'appeler "les miens" même si vous n'êtes en rien "miens", pas plus que je ne suis "vôtre". Mais si je venais, vous m'observeriez, j'aurais vos regards fixés sur moi. En ce moment, je n'ai pas envie d'avoir vos regards fixés sur moi. Inutile d'ajouter que, comme je viendrais avec ma femme, vous observeriez aussi ma femme avec attention et vous vous efforceriez de pénétrer la nature et la qualité de nos rapports. Cela non plus je ne pourrais le supporter. J'ai également une grande nostalgie de mes amis, de Gianni, d'Anselmo, d'Oliviero et d'autres. Ici je n'ai pas d'amis. Et j'ai aussi la nostalgie de certains quartiers de Rome. Pour d'autres quartiers, d'autres amis, la répulsion se mêle à la nostalgie. » (Lettre de Michel à sa sœur Angelica – p. 139)

Maris et femmes, mères et enfants, jeunes gens ou amis monologuent sans espoir de toucher l'interlocuteur puisque dans leur solitude, ils ne réussissent même pas à justifier leur existence à leurs propres yeux.

La romancière fait apparaître sans heurt, avec la bonhomie railleuse qui étouffe les drames en famille, le personnage homosexuel. Les rapports psychologiques ne sont pas analysés. Natalia Ginzburg préfère la description ironique de situations quotidiennes à peine caricaturées.

À mesure que les êtres se figent et se pétrifient (qu'ils ressassent le passé ou qu'ils foncent, sans se retourner, vers un avenir d'insécurité et de mort), ce qu'il y a en eux de chaleureux et de vivant, qui n'a pas trouvé le chemin du discours, passe dans les objets. Survivants de quelque naufrage, les objets sont seuls capables de signifier les sentiments et les relations humaines dans leur vérité : un poêle allemand, un tapis sarde, des couvertures aux teintes pastel, une veste brodée de dragons d'argent et, flottant au-dessus des autres épaves, un vieux chandail en loques accroché à un balai, étrange, glaciale et désespérante consolation (p. 191), mot de passe pour l'avenir ? – la dépouille ou l'âme de Michel.

L'homosexualité participe à la définition d'un nouvel ordre quasi-familial et l'amitié est le moteur de l'écriture romanesque.

« J'entends encore sa voix. Comme on s'aimait quand on était petit. On jouait avec mes poupées à la maman et à l'enfant. J'étais la maman et lui ma petite fille. Il aurait aimé être une fille. Il voulait être en tout semblable à moi. Mais après, il ne me trouvait plus à son goût. Il me méprisait. Il me reprochait d'être une bourgeoise. Qu'est-ce que j'aurais pu être d'autre ? Après, il n'en avait plus que pour toi. J'étais affreusement jalouse. Tu dois certainement avoir tant de souvenirs de lui. Vous vous voyiez tout le temps. Tu étais l'amie de ses amis. Moi je ne les connaissais que de nom. Gianni, Anselmo, Oliviero, Osvaldo. J'ai toujours désapprouvé cette amitié avec Osvaldo. C'était une amitié de pédérastes. Inutile de se le dissimuler. On le comprenait rien qu'à les voir. […] Moi je n'arrive pas encore à digérer le fait que Michel soit devenu pédéraste. Michel dirait que je suis conformiste. (Parole de Viola à sa sœur Angelica au sujet de son frère Michel – p. 186)

Les familles oublient parfois qu'elles accueillent les déviances et les déviances qu'elles recherchent les familles.

■ Éditions Flammarion, 1992, ISBN : 2080607596


Du même auteur : La ville et la maison

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Le temps de l'oubli, Gérard Glatt

Publié le par Jean-Yves

Ce roman se déroule dans les années 70, dans le Béarn – région que l'auteur semble très bien connaître – avec des retours sur l'année 1943.

 

Les habitants de la vallée sont des gens qui sous des « airs parfois bravaches et fiers » cachent une « émotion vive » et un « cœur gros » (p. 20)

 

Le thème de la jeunesse est celui retenu pour cet article. Il se décline sous les traits de Francis Arbitous, un jeune berger, mort trente ans auparavant, pendant la guerre, et sous ceux des deux frères Pierre et Henri Itahoa qui ne sont pas sans rappeler ceux du « Bonhomme d'Ampère » de Roger Vrigny à qui Gérard Glatt dédicace son roman.

 

Le Docteur Cambo est le seul habitant du village qui a fait des études en ville. Est-ce pour cela qu'il a en lui, cette volonté de toute puissance, d'être tout pour les autres ? Il personnifie une sorte de subversion, un démiurge qui, à l'instar du romancier, ayant tout saisi des rouages de la société, à la fois s'en soustrait et s'en sert, y vivant par procuration à l'aide de créatures, qu'il y manipule – pour le meilleur ou pour le pire, dans une relation d'amour/haine :

 

« Et parce qu'il avait tout pouvoir sur les hommes et leurs montagnes, aujourd'hui il leur procure une seconde vie, d'un seul geste il leur accorde la pensée, la faculté d'être, il irrigue les veines de chacun, il est le Créateur... C'est bon d'être Dieu au moins une fois dans sa vie. » (p. 234)

 

Cambo a toujours eu un rapport privilégié avec Francis, pourtant pas plus beau garçon qu'un autre du village. Lors de ses tournées médicales, Cambo n'hésitait pas à le surveiller. Comme lorsque Francis, enfant, découvre les premières jouissances que son corps lui procure :

 

« Je suis entré dans l'eau glacée. Comment ai-je pu faire ? J'ai posé les pieds sur des galets ronds et doux, à la recherche d'une roche assez plane qui pût me recevoir tout du long. J'en ai avisé une près du grand trou. Je n'avais que quelques mètres à franchir. Trois ou quatre pas, tout au plus. Tout à coup, l'eau est montée jusqu'à mon ventre. Alors, je me suis arrêté net, tremblant de froid, mais j'étais tellement heureux que rien n'aurait pu me faire rebrousser chemin, puis j'ai avancé à nouveau jusqu'à cette roche plane, légèrement surélevée, sur laquelle je me suis enfin allongé. Je ne saurais vous décrire, docteur, quelles furent alors mes sensations, mais je me souviens de choses si étranges que la mort seule peut aujourd'hui me permettre d'avouer : jamais l'amour ne me procura tant de plaisir que cette eau vibrante et glacée. Ma tête, ballottée par le flot, allait de droite et de gauche. Le courant glissait tout au long de mes bras écartés ; il flagellait mon torse et mes jambes, tandis que ce bout de rien du tout, attaché à mon ventre et malmené par l'onde – j'en rirais avec vous si je le pouvais encore –, ajoutait aux morsures faites à ma peau comme une caresse insidieuse qui, sans discontinuer, me pénétrait les entrailles et m'assaillait l'esprit. » (pp. 32/33 ; événement rappelé dans les pages 223/224)

 

Comme Cambo, les habitants du village ont été marqués par la mort mystérieuse de Francis, même si personne n'a jamais osé en parler. Le médecin, depuis trente ans, ne s'en est jamais remis.

 

Deux crimes successifs (le père de Pierre et Henri et Raoul Bertram, anciens résistants) vont amener dans la vallée, un commissaire de police particulièrement humaniste dans son enquête et dans sa façon de conclure.

 

Quant à Pierre et Henri, « jumeaux » de cœur et d'esprit, ils montrent des humeurs, des engouements proches. Il existe entre eux quelque chose de plus obscur, inscrit dans leur destin comme la membrane unissant des siamois, même si Pierre en a beaucoup moins conscience :

 

« Car ce que Pierre ignore, ou ne veut pas admettre, c'est le lien qui les soude l'un à l'autre, plus qu'un amour fraternel, comme une profonde amitié, mêlée d'exaltation, née du sang qui coule dans leurs veines. Pour lui éviter tout tracas, Henri ne parle jamais à son jeune frère que des joies que lui apporte la vie : c'est l'unique partage qu'il conçoive. Les basses besognes sont pour lui, et pour lui la coupe du bois. […] Il prend soin de son cadet, lui épargne la peine il le soigne comme une brebis soigne son petit, i le protège et tue lui-même les vautours. » (p. 62)

 

Amours d'exception ou amours excessives ? En tout cas, amours chaotiques (Pierre en vient, dans un premier temps, à se cacher pour fréquenter Julia), rebelles à la nature, à l'enchaînement normal des causes et des effets, subversifs par essence :

 

« — Qu'est-ce que tu caches, l'Henri ? Arrête le mulet. Regarde-moi un peu. Couche-toi, Zampa ! Dans les yeux, Henri, dis-moi ce que tu caches.

— Je t'aimais bien, petit frère.

— Ta gorge fait des nœuds, Henri. Tu veux dire quoi ?

— C'était mon plaisir. Je t'aimais à ma façon. Je pensais même des fois qu'on serait comme ça, tous les deux, pour la vie, la main dans la main ; et que plus tard, dans la vallée, on parlerait de nous avec respect, en disant : ce sont les frères Itahoa, comme on disait naguère, de ses fromages, les meilleurs, surtout les tommes, grâce à ses brebis, maintenant les nôtres : c'est le Sébastien Itahoa. » (p. 199)

 

Gérard Glatt a compris que la plupart des gens ne sont pas attirés par l’ambiguïté, se méfient de ceux qui arrivent à maintenir un équilibre entre les éléments contradictoires de leur personnalité, n’ont aucune envie d'être perturbés par une autre vision de la vie. Son roman en est une magnifique évocation.

 

Qu'elles soient tendres ou dures, inoffensives ou vénéneuses, vulnérables ou insensibles, les figures de Gérard Glatt, et, plus particulièrement celle de Francis que l'auteur fait « parler » tout au long de son roman, sont une belle recréation de son imagination d'adulte.

 

Francis ne choisit rien ; ce que le commissaire comprend admirablement bien car il sait qu'on ne refait pas sa vie. Roger Vrigny l'écrivait aussi dans « Le garçon d'orage » : « Ce n'est pas la jeunesse qui compte, c'est l'innocence du premier regard, ce que nous voyons, ce que nous sentons pour la première fois et qui ne se reproduira plus [...]. Rien ne change dans la vie, seulement en apparence, parce que les choses cheminent en secret au-dedans de soi et n'attendent qu'une occasion de se manifester. » (Gallimard, 1994, ISBN : 2070732193, p. 20 et p. 55)

 

■ Editions De Borée, janvier 2012, ISBN : 978-2812905742

 


Du même auteur : L'Impasse Héloïse

 

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Tous les damnés ont froid, Richard Stevenson

Publié le par Jean-Yves

Lorsque votre grand-père est surnommé « l'arroseur municipal » et que l'on retrouve votre cadavre dans la voiture d'un privé gay, auquel vous vouliez adresser une bonne action de deux millions et demi de dollars, eh bien vous posez de sérieux problèmes à Don Strachey et à son ami Timmy.

 


Vous êtes décédé de mort violente et l'argent s'est perdu en route. Votre fric devait pourtant servir à des honnêtes gens désireux d'assainir la moralité des politiciens.

 

Ajoutez à cela le froid d'Albany : il neige à cœur fendre. Associez encore la corruption, le célèbre et néanmoins borné inspecteur Nel Bowman, sans oublier les mots d'humour et les vicissitudes de la vie gay de tous les jours, et alors vous aurez tous les éléments d'un polar caustique qui mérite largement le détour.

 

Sachez enfin que Line Renaud n'est pas la seule à remettre des chèques pour la recherche sur le sida.




 

■ Éditions Gallimard, Série Noire, 1986, ISBN : 2070490653

 


Du même auteur : La maison des périls - Les damnés du bitume

 

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