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La désenchantée, un film de Benoît Jacquot (1990)

Publié le par Jean-Yves Alt

Les spectateurs qui ont aimé « Les Adieux à la Reine », dernier film de Benoît Jacquot, devrait pouvoir apprécier de découvrir ou redécouvrir « La désenchantée », film qu'il a réalisé en 1990.

En l'espace de trois jours, la vie de Beth, lycéenne de dix-sept ans, androgyne et superbe, est traversée par trois personnages.

Ce film est tout entier fixé sur l'adolescente. La caméra pivote à portée de main de l'héroïne, balayant, sur ses pas, le spectre du désir : « l'Autre » (il n'est jamais nommé autrement), ce garçon jeune, viril, vorace et volage à la fois, celui qu'on rejette ; l'homme spirituel, plus âgé, qui entraîne sur la pente de son désenchantement ; l'Oncle, figure de l'abjection, libidineux et obscène comme l'argent qu'il paie pour le corps de Beth.

Le visage de Rimbaud plane sur ces séquences sans musique, et pourtant chargées d'une vivacité formidable : image de l'exigence absolue qui est celle de Beth.

La beauté de « La désenchantée », comme celle des « Adieux à la Reine », tient à la compacité du sujet, aux dialogues sans ornements, à la justesse des regards.

La force des images adhère à la puissance de ce qu'elles suggèrent. Par exemple, Beth et Remi (le petit frère complice, mature et lucide) dévorant ensemble le seul yaourt du frigo, tandis que par contraste elle refusera de partager avec l'Oncle une grillade parcimonieuse.

Le monde autour de Beth est peuplé d'hommes en qui elle cherche désespérément l'amour : une humanité masculine d'alter ego potentiels qui faillissent, se dérobent, ou qu'elle fuit avec âpreté.

Avant d'être seulement une banale « fille de dix-sept ans », Beth incarne surtout l'adolescence, avec la rectitude du désir, face aux autres qui transigent – qui désenchantent. On retrouve là, tous les traits de Sidonie (Léa Seydoux), du film « Les Adieux à la Reine ».

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Onanisme et homosexualité, Wilhelm Stekel (1917)

Publié le par Jean-Yves Alt

Parmi les psychanalystes cultivés, Wilhelm Stekel fut un des rares à tirer de la théorie de l'intersexualité des conclusions originales, quoique souvent contradictoires. Dans « Onanisme et homosexualité », il insiste sur le fait que « tous les homosexuels ont eu dans leur enfance des tendances hétérosexuelles ». Il pense qu'il n'y a pas d'exception à cette règle.

Il faudrait alors admettre que Hirschfeld s'était trompé en imaginant, par exemple, que le contenu des rêves était chez les homosexuels toujours orienté vers le même sexe. « Il n'existe pas d'être monosexuels », dit Stekel. Il ajoute que « la monosexualité n'est pas toujours normale ou naturelle. La nature nous ayant fait bisexuels exige que nous nous comportions en bisexuels. » De sorte que si l'homosexuel est un « parapathique » parce qu'il refoule son hétérosexualité, l'hétérosexuel pur l'est aussi, parce qu'il refoule son homosexualité.

Qu'est-ce donc qu'un parapathique, pour Stekel ? « Un être, dit-il, n'ayant pas réussi à vaincre les instincts asociaux qu'il considère comme immoraux. Ce n'est donc plus à proprement parler un perverti ou un malade ».

Et Stekel reconnaît que la parapathie varie selon les pays. C'est un conflit avec la société et la civilisation ou, du moins, avec l'image qu'une majorité d'individus se fait d'elles. Car, chez Stekel comme chez la majorité des psychanalystes, la « société » et la « civilisation » sont des mythes et des tabous qui ne se discutent pas plus que « le développement de l'humanité ». « Il n'entre guère, dans leur esprit, que la société puisse être changée. Ils entendent que l'individu s'y adapte, sans voir que ce que nous appelons la société n'est que la somme des volontés individuelles qui la composent. »

Stekel se résigne à l'idée qu'un jour, « les instincts seront mis entièrement au service de la société » et qu'il y aura une « domestication totale de la vie instinctive ». Il accepte l'idéal de la fourmilière. Il va bien jusqu'à dire que « l'homme sain devrait pouvoir exercer une activité bisexuelle » et que « l'homosexuel normal devrait être indifférent à l'égard de la femme », il ne s'attarde pas à ces idées, pas plus qu'à la « parapathie » de l'hétérosexuel, quoiqu'il répète que « la monosexualité constitue déjà une disposition à la parapathie et est parfois la parapathie elle-même ».

Mais, bien sûr, Stekel partage le point de vue psychanalytique selon lequel l'homosexualité constitue une « régression ». Et il trouve cette régression si profonde qu'à son avis, elle va jusqu'aux formes primitivement hermaphrodites de la série animale. Mais, à ce point, Stekel bifurque soudain. L'homosexuel est en première ligne, selon lui, un phénomène d'atavisme. Ce n'est pas un « surhomme », c'est un « sous-homme ». Sa vie instinctive précocement développée ne s'adapte pas à la civilisation ; biologiquement, il est plus proche de la disposition primitive bisexuelle que l'homme « normal » qui représente son temps. Mais comme ce conflit se manifeste par des surcompensations, cet homme primitif « devient une créature de l'avenir ». Stekel note que lorsque « la nature veut créer quelque chose de grand, de puissant, d'élevé, elle revient toujours au réservoir du passé ». Or, le passé, c'est la puissance de l'instinct, le génie mêlé au crime. Voilà, dès lors, à quoi les homosexuels (ces primitifs) seraient acculés : sublimer leur instinct asocial émanant d'époques révolues et se transformer en créateurs (poètes, peintres, musiciens, prophètes, inventeurs, etc.), ou vivre cet instinct en devenant criminels ou, encore, si la sublimation ou la criminalité restent en chemin, devenir de pauvres parapathiques.

On pourrait observer que l'homme prétendument civilisé ne s'est pas révélé moins criminel que le primitif. Mais Stekel croit que la peur de l'autre sexe, dont l'homosexuel ferait preuve inconsciemment, ne serait qu'un effet de la haine éprouvée à son égard.

« La parapathie homosexuelle, dit-il, est une disposition sadique vis-à-vis de l'autre sexe, disposition qui oblige à fuir dans le sexe auquel le sujet appartient ».

Non sans contradiction, Stekel qui juge l'hétérosexuel pur aussi parapathique que l'homosexuel pur ne dit pas si, lui aussi, est un sadique qui s'ignore, dont le sadisme s'exercerait envers son propre sexe et l'obligerait à fuir vers le sexe opposé.

■ Onanisme et homosexualité : la parapathie homosexuelle, [Onanie und Homosexualität : die homosexuelle Parapathie], Wilhelm Stekel, éditions Gallimard, collection Psychologie, 1951

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Havelock Ellis ou l'émerveillement de la diversité (1898)

Publié le par Jean-Yves Alt

Henry Havelock Ellis est issu d'une famille de la petite bourgeoisie londonienne.

Sa vocation vient-elle du fait que, alors que sa mère à la suite d'une maladie devait uriner debout dans la rue, elle lui demandait de faire le guet ?

Toujours est-il qu'on lui doit une magistrale description de l'« ondinisme », acte qui consiste à regarder les femmes uriner.

Sa première œuvre de sexologue concerne les pollutions nocturnes. Pendant douze ans il compte les siennes, nuit après nuit – au même moment où Freud à Vienne décrivait ses rêves.

Ellis et l'homosexualité

Il donne une description biologique de l'« inversion » qu'il considère comme une donnée naturelle et congénitale (une « variation » ou un « jeu » de la nature). Il s'oppose à l'idée de « dégénérescence » tenue par son confrère Krafft-Ebing.

Pour Havelock Ellis, « l'inverti est caractérisé par une anomalie prédisposante congénitale ou un complexus de petites anomalies qui lui rendent, difficile ou impossible l'attraction sexuelle vers l'autre sexe, facile au contraire l'attraction pour son propre sexe. Cette anomalie peut apparaître spontanément, ou être mise en activité par des circonstances accidentelles » (1 – tome I).

Son œuvre, « Étude de la psychologie sexuelle », est un catalogue au moins aussi impressionnant que celui de Krafft-Ebing, mais elle s'y oppose sur de nombreux points et cette opposition est due à l'émerveillement qu'Ellis avoue ressentir pour l'infinie variété des pratiques sexuelles.

Les détails croustillants abondent, comme cette étude détaillée sur la longueur du jet d'urine selon les phases de la vie psychique. Cependant, s'il n'échappe pas à cette même dichotomie entre bons et mauvais pervers, qui aura une grande influence sur les conclusions des expertises médico-légales [est notamment qualifié de mauvais celui qui se vante et reste arrogant même en présence de l'expert]. Il pense que c'est dans sa propre expérience qu'on peut trouver des traits de comportement qui permettent de comprendre les perversions.

Henry Havelock Ellis, plus humaniste que Richard Von Krafft-Ebing, est le fondateur de l'éducation sexuelle dès l'enfance, de la bonne compréhension de la différence des sexes, de la notion d'« auto-érotisme » que Freud lui empruntera, etc. : pour lui, l'inversion n'est pas une maladie, il ne faut pas chercher à la guérir et il n'y a aucune raison de la punir. Position courageuse alors que Wilde vient d'être condamné (1895).

(1) Havelock Ellis, « Études de psychologie sexuelle » [Studies in the Psychology of Sex], Traduction de Arnold Van Gennep, éditions Mercure de France, 1964. Le tome I paraît en Angleterre en 1898 et traite de l'homosexualité : « La pudeur, la périodicité sexuelle, l'auto-érotisme, l'inversion sexuelle », éditions Mercure de France, 1927.


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur l'ouvrage de Sylvie Chaperon : Les origines de la sexologie 1850-1900 sur son site altersexualite.com

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Sur l'amitié chrétienne par Paulin de Nole (vers 400)

Publié le par Jean-Yves Alt

L'amitié chrétienne, telle qu'on la retrouve chez l'évêque d'Hippone ou chez Paulin de Nole, chez Grégoire de Natianze, Basile le Grand, Grégoire de Nysse ou Jean Chrysostome, plus tard chez saint Bernard ou saint Anselme, est bien plus qu'une amitié aristotélicienne, un sentiment de la raison ou l'expression d'un cœur serein.

C'est une amitié amoureuse, une passion dont on sent que la chair l'alimente, qui se débat contre elle tout en en demeurant tributaire. Exhortations, déclarations, disputes, mises en demeure, réconciliations et déceptions jalonnent ces liaisons chaleureuses et éminemment humaines.

Et, bien sûr, l'amitié chrétienne ne se borne pas à chanter ainsi que le Psalmiste :

« Ah ! qu'il est bon, qu'il est doux pour des frères d'habiter ensemble ! » (Livre des Psaumes – CXXXII, I)

Elle cherche, ainsi que le dit Jean Cassien, un principe qui la rende « indissoluble », une direction qui croisse « avec la perfection et la vertu des deux amis et dont le nœud, une fois formé, n'est rompu ni par la diversité des désirs ni par la lutte des volontés contraires ».

Et saint Augustin voit dans la caritas Christi et dans l'amour de Dieu la garantie même de son indissolubilité : « Heureux celui qui T'aime, dit-il dans les Confessions, et qui aime son ami en Toi et son ennemi à cause de Toi. Il est seul, en effet, à ne perdre aucun des êtres qui lui sont chers, celui à qui ces êtres sont chers en Celui qu'on ne saurait perdre. » (Livre IV, chapitre IX / 14)

Dans ces correspondances amicales, un véritable érotisme verbal cherche, jusque dans la caresse des mots, une jouissance que le corps se refuse. Ainsi ce poème de saint Paulin de Nole pour son ami Nicétas :

« Que loué soit Dieu pour le grand amour

Dont il nous unit de chaînes secrètes,

Si fort que jamais rien n'en pourra rompre

L'ultime lien !

À ton cœur aimé que nous embrassons

Un solide nœud nous tient attaché,

où tu t'en iras, mon âme fidèle

T'accompagnera.

Et l'amour du Christ, qui descend du ciel,

L'un à l'autre lie à tel point nos cœurs

Qu'ils restent voisins, même si nous sommes

Aux deux bouts du monde.

Âge, éloignement, catastrophe ou mort,

De toi ne pourront jamais m'arracher

Et, lorsque viendra la mort corporelle,

Notre amour vivra.»

Mais la nature n'était pas toujours dupe de cet érotisme verbal et avouait parfois la frustration dont elle était victime. Paulin de Nole avait beau écrire à un ami dont il était séparé :

« J'habite en toi et toi en moi, à la mort et à la vie. »

Cela ne l'empêche pas de dire plus tard son impatience, son aigreur, son amertume :

« Je suis las de t'inviter et de t'attendre... Pendant près de deux années, tu m'as tenu en suspens et torturé par l'attente quotidienne de ton arrivée. »

Et, au soir de la vie, lorsque les exaltations verbales ne suffisent plus à dissimuler les longues privations du cœur et de la chair, il dit trouver sous le sol mis à nu et sous d'ignobles gravats, « des souches noueuses, des décombres, toutes sortes d'animaux nuisibles, des nids de vipères, sa vraie demeure intérieure ». « C'est maintenant, dira-t-il enfin, que je vois à quel point je suis loin de Dieu et à quel point je suis mort, si je me compare aux vivants. »

L'amitié chrétienne, telle qu'elle évolua des Pères de l'Antiquité aux moines du Moyen Age, oscilla sans cesse entre ces pôles contradictoires. […] Aussi n'est-il pas surprenant que, malgré la sincérité et le caractère grandiose de cet effort de sublimation, malgré aussi les condamnations effrayantes dont le Moyen Age frappa l'homosexualité, celle-ci ait continué de se manifester.

in L'érotisme d'en face, Raymond de Becker, Jean-Jacques Pauvert éditeur, Bibliothèque internationale d'érotologie, 1964, pp. 113/114

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Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay », Lionel Labosse (2012)

Publié le par Jean-Yves Alt

Vivre en démocratie, nécessite de constituer, former une opinion publique éclairée qui ne soit pas celle d'une élite mais celle de la masse. Ce qui suppose que l'opinion publique se forme dans un débat contradictoire, dans des discussions.

L'essai de Lionel Labosse, « Le Contrat universel : au-delà du "mariage gay" », devrait participer à cette formation.

Aux lois politiques, civiles et criminelles, « il s’en joint une quatrième, la plus importante de toutes ; qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l'airain, mais dans les cœurs des citoyens ; qui fait la véritable constitution de l'Etat ; qui prend tous les jours de nouvelles forces ; qui, lorsque les autres lois vieillissent ou s'éteignent, les ranime ou les supplée, conserve un peuple dans l'esprit de son institution, et substitue insensiblement la force de l'habitude à celle de l'autorité. Je parle des mœurs, des coutumes, et surtout de l'opinion ; partie inconnue à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres : partie dont le grand Législateur s'occupe en secret, tandis qu'il paraît se borner à des règlements particuliers qui ne sont que le cintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naître, forment enfin l'inébranlable clef. »

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre II, chapitre 12, 1762

Dans sa démarche, Lionel Labosse renoue avec quelque chose qui tient à son identité et à la nature de son engagement : l'esprit qui commence avec Antigone qui dit « non » à la raison d'Etat et qui se soucie peu de savoir s'il est majoritaire ou minoritaire, au moment où il forme ses convictions contre l'ordre qui exclut, opprime ou mutile.

Si aujourd'hui, le couple homosexuel n'est plus sans droits, sa situation n'en reste pas moins inégalitaire au regard de l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Plus généralement, l'« altersexuel », c'est-à-dire « toute personne pour qui la sexualité ne se limite pas au mariage, au couple et à la fidélité » (p. 84), restent aujourd'hui encore sans droits, hors du droit, donc hors la loi.

« Il s'agit de mettre en place un Contrat universel, qui confondrait et transcenderait mariage et pacs dans un cadre plus large, incluant le "trouple" ou "ménage à trois" et autres combinaisons de vie commune. Stratégiquement, concédons que ce Contrat pourrait continuer à s'appeler "mariage", en vidant le mot de sa substance. Pour plusieurs raisons : parce que le couple à deux resterait l'option ultra-majoritaire du contrat (de même que le pacs hétéro est devenu l'option ultra-majoritaire du pacs), parce qu’on ne change pas le vocabulaire par décret, et pour ne pas choquer les nostalgiques de l'institution de papa. Mais ce "mariage" qui n'en aurait plus que le nom populaire, et que le droit appellerait simplement Contrat, permettrait des choix divers, et bénéficierait à bien plus de personnes que la simple ouverture du mariage aux personnes de même sexe, donc une vraie "égalité", avec en prime une "liberté" et, cerise sur le gâteau, plus de "fraternité" ! » (p. 13)

La proposition d'instaurer un « Contrat universel » rappelle à chacun d'entre nous que l'Etat a des devoirs, qui sont moins de surveiller la vie intime des citoyens, que de leur accorder une place vraiment égale. Lionel Labosse défend à travers son « Contrat » l'idée que l'égalité ne se résume pas à la seule obtention du mariage gay.

« […] nous sommes aussi « pour l’égalité », sans blague ! […] mais pas pour aboutir au mièvre et maigrelet "mariage gay" ! » (p. 10)

Alors que les pouvoirs publics légifèrent de plus en plus pour – sinon imposer – encourager un modèle unique de vie privée ou de relations conjugales, ne pourraient-ils pas « considérer l’amour non plus dans sa variante captative, duale, conjugale, comme un "bien rival" qui tire notre existence tout entière du côté matériel, mais dans sa variante oblative, "non-rivale", qui nous élève du côté spirituel ? » (pp. 139/140)

Grâce à la diffusion des valeurs laïques, aux plus grandes possibilités de divorce, à la liberté sexuelle – sans oublier l'individualisme triomphant qui se joue des contraintes de la tradition – la vie de couple est devenue multiforme, de moins en moins continue et statistiquement de plus en plus « hors mariage ». Le fondement de l'union hétérosexuelle n'est plus, comme jadis, la respectabilité sociale, la sécurité matérielle, l'union entre deux familles, ou même le désir d'enfants. Aujourd'hui, la raison essentielle de l'union de deux êtres humains est l'amour qu'ils se portent. Tant que l'on s'aime, que l'on se parle et que l'on s'entend, on reste ensemble. Sans quoi, on se sépare, quitte à se retrouver seul, en attendant de reconstruire une nouvelle relation amoureuse…

« […] un jour on se rend compte que l'Amour, dont le soleil resplendissait naguère sur le front lisse de l'adolescent(e), pèse désormais comme un ciel couvert sur le front terni du ou de la trentenaire, et l'on se sépare en dignes anars. Aussi égaux que 15 ans avant dans l'amour, aussi inégaux dans la fortune. Sans aucun contrat régissant ce "foyer", que deviendra le plus faible ? » (pp. 131/132)

A voir la courbe montante des naissances hors mariage, on mesure à quel point le mariage est devenu contingent, un « plus » sentimental ou romantique. Et non une nécessité sociale, morale ou civile.

« Un Contrat digne d'une société moderne se doit de protéger les contractants autant que les exclus du contrat. Selon l'aphorisme de Nietzsche : "L’amour d'un seul être est une chose barbare, car il s'exerce au détriment de tous les autres. L'amour de Dieu aussi." » (p. 102)

En outre, de nouvelles catégories d'unions apparaissent : couples, mariés ou non, qui ne veulent pas d'enfants ; cohabitation juvénile qui précède le mariage ; cohabitation qui tient lieu de vie conjugale ; cohabitation qui suit un divorce ; cohabitation de célibataires ; couples de même sexe, fratries de paysans célibataires ; individus qui mettent en commun leurs efforts pour traverser une période particulière de la vie ; rapprochements de plus deux individus [« trouples » et plus si affinités (p. 15)], etc.

Ces unions-là aussi ont le droit à la loi. C'est ce que propose Lionel Labosse en définissant un « Contrat universel » qui « permettrait une vraie polygamie moléculaire ou constellaire […], qui pulvériserait la polygamie phallocrate en étoile propre à certaines religions » (pp. 12/13).

Si l'on tient la relation hétérosexuelle pour une affaire essentiellement privée et laïque, commandée par les sentiments personnels, il n'y a aucune raison d'opérer une distinction entre ce couple-là et toutes les autres formes d'unions.

« […] qu'est-ce que le mariage […] ? La laïcisation d'une institution religieuse, faite sur mesure pour permettre à la bourgeoisie d'organiser la succession de ses fortunes, tout en maintenant deux illusions : la différence des sexes, et l'élection d'une personne unique comme compagnon de vie, à qui l'on promet, par le truchement de la loi, ce qui ne dépend ni de nous, ni de la loi, mais de l’amour et du hasard. » (pp. 84/85)

L'éclatement du modèle unique jusqu'aux frontières les plus intimes de la personne, ne peut s'arrêter aux mœurs, sous peine de la plus grande incohérence.

Incohérence pourtant bien présente aujourd'hui qui ne s'explique pas seulement par un retard des mentalités.

Les différentes communautés minoritaires (homosexuelles, féministes, noires…) en déclarant le droit absolu d'être différents ont revendiqué les mêmes droits que tous, plus les leurs spécifiques. Cette belle déclaration s'est révélée utopique, inefficace et dangereuse. Elle a fait éclater le concept d'humanité et a engendré des réactions de rejet, voire d'exclusion que l'on retrouve dans l'extrême droite, quand elle enferme le différent dans sa différence. Où est ainsi la liberté attendue du droit à la différence ?

Il ne s'agit pas de nier les différences entre les êtres mais de refuser qu'elles deviennent des critères de distinction des êtres humains. Enfermer quelqu'un dans sa différence c'est briser l'universalité de la loi. Ce qui est aujourd'hui le cas pour certains homosexuels et plus encore, comme l'écrit Lionel Labosse, pour les « altersexuels au sens large ».

« Avant 1989, qui aurait cru que l'union entre personnes de même sexe serait reconnue par de nombreux pays ? Il y a désormais une autre innovation à laquelle personne n'ose penser nulle part, c’est ce Contrat universel, qui permettrait de faire le ménage dans le capharnaüm actuel. » (p. 94)

En refusant, à tous, les mêmes droits, on méconnaît non seulement l'universalité et la laïcité de la loi républicaine, mais on instaure des citoyens de seconde zone et on bafoue les droits de l'homme.

« […] j’aimerais que ce soit une revendication qui ne profite pas seulement aux gays et aux lesbiennes, ni même aussi aux bis et aux trans, mais à l'ensemble de la société, en veillant à ce que les droits que l'on arrache – et leur coût – n'engendrent pas d'injustice, que ce qu'on donne à Paul(e) ne lèse pas Pierre(tte) ou Jean(ne). » (p. 169)

Lionel Labosse réveille l'informulé, le hors-langage ; il se fait l'ironie de la circularité discursive soit qu'il introduise en elle ce qu'elle avait pour fin d'exclure : son hors-champ (le sexe, la perversion, le crime) ; soit qu'il rende manifeste l'absence de son objet : le bonheur social qu'elle prétend établir.

« Quand tous les orthosexuels hétéros ou homos seront respectablement mariés ou pacsés, sera-t-il encore loisible au bi, interdit de l’un comme de l’autre, et à l’irréductible altersexuel, de batifoler de botte de foin en backroom et d’aire d’autoroute en site Internet ? » (pp. 70/71)

« Le Contrat universel : au-delà du "mariage gay" » est un essai qui ne viole le droit d'aucun homme. Un propos offensif et revendicatif au nom de la justice, du droit, et des valeurs qui font progresser l'humanité, celles de l'humanisme.

■ Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay », Lionel Labosse, Éditions À Poil, collection Poil à gratter, 176 pages, 1er avril 2012, ISBN : 978-2953629712

Quatrième de couverture et Sommaire


Du même auteur : Karim & Julien - L'année de l'orientation - Altersexualité, éducation et censure


Site de Lionel Labosse : altersexualite.com


L'énigme Essobal Lenoir est résolue à la lecture de cet essai.


Lire une critique riche et percutante sur le site Gay Graffiti.


Lire l'avis de Louis-Georges Tin paru dans Le Monde du vendredi 20 avril 2012 (ou )


Lire un article de Lionel Labosse paru dans le Monde du 19 mai 2012 : Un « contrat universel » à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay.

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