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Connivence amoureuse dans les lieux inattendus par Edouard Malvande

Publié le par Jean-Yves Alt

« C'est parce que je sais maintenant que les pédés n'ont pas d'histoire que ce livre ne raconte rien. Et qui suis-je, moi, le narrateur ? À quel moment suis-je adolescent, quadragénaire, auto-stoppeur, homme d'affaires, pédé battu, prostitué, micheton, amant de ma femme, romantique soupirant d'une danseuse, pilier de tasses, amateur de routiers ? Je sais aussi, à défaut d'avoir pu le raconter, que j'ai bien vécu et que j'ai mal vécu et que je vais mourir aussi, plus tôt peut-être que tout un chacun, de la fièvre d'avoir voulu vivre intensément. C'est pourquoi je suis fou de joie et désespéré. »

Édouard Malvande

in Déballage, éditions Dominique Bedou/Reliefs, 1985, 4e de couverture

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Les noces de la lune rouge, Daniel Depland

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans Les Noces de la lune rouge, le narrateur apprend que sa mère a un cancer, et sa vie va basculer. Tandis que la maladie, inéluctable, creuse son raidillon pour atteindre le gouffre ultime, il regarde avec des yeux neufs celle qui est tout pour lui.

Coquette, élégante, elle était femme avant tout, y compris pour ce fils chéri qu'elle couve avec des sourires de maîtresse comblée, qu'elle gourmande en épouse indulgente, qu'elle foudroie en femme trahie.

« Ta délicatesse m'agresse en me restituant le frisson de mes dix-sept ans. Sans le savoir, un jour d'avril, tu m'as offert mes premières émotions d'homme sur un chemin perdu de Haute Provence. Je ne cesse de les redécouvrir à ton contact. »

Commence un calvaire enduré à deux, secrètement tu et douloureusement partagé : hôpital, médecins qui louvoient, opération, fatigue de la maladie qui joue l'insouciance.

Puis le cancer grossit, se propage, attaque des organes qu'on croyait à l'abri. Séances de radiothérapie, espoirs, douleurs cachées, lutte sans merci et retombées exténuées. Tout l'appareil médical et le décor dit de longue maladie sont là, entre ce fils et cette mère qui rusent contre eux-mêmes et contre la mort. Arrive toujours le moment où mentir n'est plus possible :

« Penses-tu que j'ai une chance de m'en sortir ? – Crevant brusquement le voile qui les empêchait de se parler, nos yeux échangent enfin la vérité. »

Libérés des pauvres mensonges, des platitudes et des silences pesants, ils comprennent que la séparation est inévitable, qu'elle est proche, et que le très court temps qui leur est donné de vivre doit être vécu en entier, dans toute sa force.

Le narrateur, faux jeune homme-gigolo à sa maman, retrouve son statut de fils, redécouvre, à travers les bonheurs perdus de l'enfance, le vrai visage d'une mère qu'il n'avait jamais connue.

■ Les noces de la lune rouge, Daniel Depland, Editions Calmann-Lévy, 1986, ISBN : 2702114652

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Ulrichs ou « une âme de femme enfermée dans un corps d'homme »

Publié le par Jean-Yves Alt

Karl Heinrich Ulrichs (1825-1895), un avocat homosexuel épris de culture gréco-romaine, développa cette notion dans douze traités consacrés à ce sujet (1864-1870 et 1880). Il élabora à ce sujet une construction théorique qu'on peut résumer par la formule Anima mulieris in corpore virili incluse (une âme de femme enfermée dans un corps d'homme).

C'est ainsi qu'Ulrichs désignait « l'uranisme », néologisme qu'il créa pour nommer ce qui en 1869 allait être désigné sous le terme d'homosexualité. Fondant sa théorie sur les connaissances qu'on avait de l'hermaphrodisme, il suggéra que l'uranisme apparaissait sous la forme d'un hermaphrodisme psychique dans les treize premières semaines de la vie de l'embryon. L'uranisme était ainsi une donnée innée qui avait sa place dans le corps : dans ses premiers essais, il la localisait dans le cerveau, plus tard, dans les testicules.

Il est remarquable de constater que c'est un spécialiste de la civilisation gréco-romaine qui fut le premier à rompre avec la traditionnelle apologie de l'amour masculin, jusqu'ici justifié par la philosophie socratique et le Banquet de Platon. Mais Ulrichs avait un message clair pour son époque. Dans les années soixante du XIXe siècle, Bismarck était en train de forger l'unification de l'Allemagne et des codes pénaux contradictoires devaient être réunis en un seul. Alors que la Bavière n'avait pas de loi concernant les actes homosexuels, la « fornication contre-nature » était l'objet de condamnations sévères en Prusse. Et justement c'est cette loi répressive qui allait être choisie pour s'étendre à toute l'Allemagne. Aussi les essais d'Ulrichs étaient-ils dirigés contre la criminalisation des actes homosexuels.

A un moment d'épanouissement du libéralisme européen, son message reçut d'abord un accueil assez favorable. Une commission médicale de haut niveau – qui comptait, entre autres, le physiologiste Rudolf Ludwig Karl Virchow, considéré en Allemagne comme la figure la plus importante dans sa discipline –, prépara pour le ministre prussien de la Justice un rapport sur les dangers créés par ce vice contre-nature en concluant que de tels actes, sodomie ou masturbation mutuelle, n'étaient pas nuisibles à moins qu'ils ne soient pratiqués avec excès. En dépit de ce rapport, le code pénal allemand introduisit le paragraphe 175 qui criminalisait la fornication contre-nature.

Selon Ulrichs, ce fut la pression de groupes de chrétiens qui amena une telle décision et une situation qui persista jusqu'au XXe siècle. Néanmoins, à cette époque, l'approche biologique dont Ulrichs se faisait le héraut avait plus de chance de succès qu'une position culturelle et historique, car les thèses matérialistes et positivistes connaissaient une vogue grandissante.

La lutte solitaire d'Ulrichs pour l'émancipation uraniste était vouée à l'échec et il dut s'exiler en Italie. Mais sa théorie biologique eut un succès énorme et inattendu. Ainsi les psychiatres les plus en vue à Berlin l'accaparèrent mais en lui donnant une autre direction. Ils considérèrent l'uranisme, que Carl Westphal baptisa « inversion sexuelle », comme une condition psychopathologique qui devait faire l'objet d'études psychiatriques. Grâce surtout à Krafft-Ebing, qui fut lui aussi inspiré par Ulrichs, la doctrine psychiatrique sur l'homosexualité fut connue dans le monde entier et servit de clef de voûte à l'analyse de la psychopathologie sexuelle.

L'introduction de la notion de psychopathologie sexuelle fut une véritable révolution scientifique. Plusieurs points primordiaux dans cette rupture avec le passé peuvent être mis en relief.

■ Le premier d'entre eux, l'objet même de cette nouvelle discipline, fut matière à débat. Dans la médecine légale, on s'était toujours penché sur les conséquences physiques de l'activité sexuelle. Après 1880, l'intérêt se déplaça sur la personnalité des individus susceptibles d'éprouver des désirs hors normes.

■ Un second point résidait dans le problème posé par la continuelle imprécision de la terminologie sexuelle. Chaque auteur inventait de nouveaux termes pour désigner des aberrations sexuelles et on vit naître ainsi l'exhibitionnisme, le fétichisme, le sadisme, et le masochisme.

■ Le troisième élément de cette révolution scientifique fut la classification des perversions. L'ancien système de la médecine légale tomba dans l'oubli. La classification proposée par Lacassagne et Krafft-Ebing devint la plus célèbre : ils distinguèrent les formes quantitatives selon que le désir sexuel était important, limité ou absent et les formes qualitatives comme la pédérastie, le tribadisme (homosexualité féminine), la nécrophilie, la bestialité, et les « nihilistes de la chair », qui furent par la suite rapidement transformés en « fétichistes ».

■ Le quatrième élément de cette révolution scientifique dans la pensée sexuelle fut la confusion concernant les explications. Alfred Binet proposa d'expliquer toutes les perversions par des « associations d'idées » faites dans la jeunesse. Il entendait par là que le lien entre un désir sexuel et un objet spécifique donnait à la perversion sa forme particulière : il parlait ainsi du fétichisme en amour. Selon Binet, de telles perversions pouvaient se développer seulement sur un terrain dégénéré ; son explication physiologique impliquait une pathologie physique. Cette théorie fut la plus importante des nouvelles explications dans cette révolution des années 80. La plupart des médecins faisaient encore une distinction entre « perversions » à base biologique et « perversité » résultant d'une sexualité trop prononcée.

Bien que des auteurs antérieurs aient affirmé que la perversité était plus répandue que la perversion, Krafft-Ebing établit en 1901 que l'homosexualité était toujours une perversion et jamais une perversité. Ainsi la balance avait penché d'un côté. La sodomie était une pratique, les homosexuels devinrent une race.

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L'épithalame, Jacques Chardonne (1921)

Publié le par Jean-Yves

Le livre premier de « L'épithalame » raconte l'enfance de Berthe parmi la société provinciale ou parisienne qui se groupe en été à Noizic ; elle rencontre Albert, ils s'aiment et après une séparation, ils se fiancent. Malgré les nombreux personnages, l'intérêt se concentre sur Berthe et Albert.

 

Le livre deuxième est passionnant : c'est strictement le roman du couple. Chardonne pénètre les premiers froissements, les querelles où l'amour disparaît peu à peu.

 

Albert a été d'abord tout amour, il confond son âme et son amour ; ainsi, quand il s'est décidé au mariage, il se disait :

 

« Je redoute le mariage, parce que je songe à une étrangère, mais elle, je la connais ; je lui ai parlé pendant des années. Inconsciemment, je l'ai élevée pour moi. Elle me connaît et elle m'aime. Je ne serai ni tourmenté, ni gêné, puisqu'elle m'aime tel que je suis. »

 

Et bientôt un soir sous la lampe, il découvre que Berthe ne le comprend pas tel qu'il est ; il songe :

 

« Cette pensée qui m'est venue du plus profond de moi, elle ne l'a pas devinée. Il faudrait que je la dise comme à une étrangère. »

 

Son amour ne devient qu'une petite partie de lui-même, il s'éloigne de Berthe, retourne à son intellectualisme.

 

D'abord, Berthe se révolte contre Albert, « toujours sourd à l'appel le plus poignant », contre les « vues étroites et despotiques du mari qui entend borner sa femme à lui-même ».

 

Mais bientôt elle s'aperçoit que leurs différends, leurs discussions, les ont rapprochés ; elle connaît vraiment son mari maintenant :

 

« Vivre ensemble, quelle expérience ! que de larmes, de luttes, de méprises, avant de s'ouvrir un peu l'un à l'autre ! »

 

Le mariage, opposé à l'amour des fiançailles, c'est « Aimer ce qu'on connaît... la sincérité... Être soi, vraiment, l'un pour l'autre. »

 

Ainsi Chardonne conclut « que l'amour est inhabitable ; mais d'autres liens se forment, plus forts que l'amour déçu et querelleur ».

 

L'auteur rend sensible la fluidité du temps et des âmes, le perpétuel changement et la complexité des sentiments et des attitudes. À cet effet, il s'inspire des procédés du cinéma : il prend des vues çà et là dans la vie, une promenade, une conversation ; entre elles, il y a discontinuité, ou parfois une trame très réduite. Comme au, cinéma, l'esprit doit reconstituer les intermédiaires.

 

Chardonne ne se prive pas de scènes à première vue insignifiantes, mais qui se complètent et prennent, par leur accumulation, une portée générale. Elles semblent prises au hasard, et pourtant approchent – mieux qu'un récit – la vie avec ses pauses entre les crises.

 

L'écriture de l'écrivain est simple, sans particularités de vocabulaire : rien qui surprenne ni qui arrête ; comme si Chardonne avait voulu qu'aucune lumière trop vive puisse changer le relief des âmes.

 

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La chienne de l'ourse, Catherine Zambon

Publié le par Jean-Yves Alt

La narratrice, une adolescente de seize ans, dont le lecteur ne connaitra jamais le nom, ne cesse d'écrire ce qui la ronge, un amour qu'elle imagine impossible, un sentiment qu'elle croit sans issue, sans espoir de repos. L'écriture est le seul « endroit où [elle] ne sait mentir » (p. 18).

Cet amour, c'est Liv, élève d'une autre classe de son lycée. La narratrice lui a promis de tout quitter pour elle ; tout quitter, c’est-à-dire sa famille, son lycée, ses projets d'études… Tout quitter, est-ce possible ?

« Nous rions, nous sommes folles de joie personne n'est au courant c'est notre secret mais pas un secret de gamines un secret qui un jour sera éblouissant […] Dans le petit lit où elle est à côté de moi, je la sens éveillée, elle se tourne, se retourne, je suis à côté immobile, énervée, excitée de cette vie à venir avec elle, la nuit est tremblante d'espoirs, l'aube est une promesse inouïe. » (pp. 30/31)

Que faire de ses désirs quand aucun modèle visible n'existe ? (la narratrice regrette notamment que la littérature jeunesse ne parle pas de l'amour qu'elle ressent.) Comment servir, réaliser ses promesses alors qu'on redoute les réactions de sa famille, de son entourage ? Et quand en plus, on doute de la réussite de la relation envisagée…

Penser à Liv reste pourtant la quête insensée de la narratrice, où l'absence de l'autre ressemble à une menace de mort… insupportable : il lui faut l'être aimé tout entier, ou rien.

« Au bout d'un long temps où nous ne dormons pas elle me dit : "Tu dors ? – Non. – J'ai envie de quelque chose, ajoute-t-elle. – Quoi ?" Un long silence dans lequel ma raison s'effondre. "J'ai envie que tu me tiennes la main", souffle-t-elle. » (p. 32)

Quand la narratrice obtient la présence de Liv, elle voudrait partir. Ce n'est pas qu'elle se lasse de sa compagne, c'est l'appréhension de cette relation qui ne la lâche plus.

« Une vague d'émotion me submerge, quelque chose que je ne connais pas, ça me fout la trouille, mes jambes tremblent mais oui je sais ce qui arrive mais je ne le lui dis pas […] Je ne veux plus vivre. Mon ventre m'arrache des sanglots. C'est la première fois que j'ai un corps. Un sexe. C'est obscène. Déplacé. Ça me fait honte. Ça me fait mal. Il n'y a plus de mots. Juste des représentations qui me paraissent sales. Je me perds. Trou noir. » (p. 32)

Quand Liv est là, la narratrice ne peut plus rien faire : elle vit tellement dans l'intériorisation qu'elle se flanque la trouille à elle-même ; c'est ce que Michel Foucault appelait « répression d'hypocondrie ».

La narratrice manifeste à l'égard de la nourriture la même boulimie qu'à l'égard de l'écriture. Nourriture et écriture cachent ses blessures vives. Son corps se développe à la manière d'un cocon (d'une ourse pour reprendre le titre de ce roman) pour faire face à un monde jugé cruel. L'amour qu'elle ressent est vécu comme une épreuve mâtinée de culpabilité, ce qui pourrait rendre, au final, tout amour impossible.

Le début de ce petit roman est bien résumé par la formule d'Oscar Wilde (La Ballade de la Geôle de Reading – 1898) : « Chacun tue l'objet de son amour. »

Heureusement, il y a la présence de la sévère et rêche madame Burridon. Ainsi que celle de sa chienne Diane.

« "Ce n'est pas un garçon qui me fait pleurer", je dis. Je ne sais où je trouve la force de dire ces mots-là, à elle, justement, elle. "Quoi donc si c'est pas un gars ? – C'est une fille. – Quoi donc une fille ?" La chienne soupire et s'allonge sur son vieux coussin. "J'aime une fille, madame Burridon. – Tu ne vas pas nous faire l'homosexualité ? grogne-t-elle en desserrant son étreinte. – Non. Je ne vais pas vous faire l'homosexualité, je vais me pendre. – Te pendre et puis quoi encore ? – Me pendre. – Et où donc s'il te plaît ? – Dans le châtaignier. – T'es trop lourde, tu vas faire craquer les branches", conclut-elle. Elle se lève rudement. Monte le son de la télé, s'installe devant l'écran et tout à coup elle souffle : "T'as de ces idées bon sang." » (p. 50)

Cette rencontre passera de l'incompréhension à la répulsion, avant d'atteindre une forme d'éblouissement, visage de l'égard que la vieille paysanne porte à l'adolescente.

Un roman qui peut aider ses lecteurs – à l'image de la narratrice – à sécréter une autonomie et une force.

■ La chienne de l'ourse, Catherine Zambon, Editions Actes Sud junior, Collection : D'une seule voix, mars 2012, ISBN : 978-2330005702

Du même auteur : Mon frère, ma princesse (théâtre)


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

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