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Voir double : canard ou lapin...

Publié le par Jean-Yves Alt

De la préhistoire à nos jours, de l'Océanie à l'Europe, les artistes ont sciemment truffé leurs œuvres d'images cachées, de détails destinés à en troubler le sens. La double image est une tentation qui guette, quelle que soit l'époque, tous ceux qui dessinent. Elle sert également à véhiculer des messages religieux, politiques ou sexuels.

Est-ce un canard ou un lapin ?

À vous de voir.

Le caractère ludique des images doubles leur a valu de connaître un succès populaire. En particulier au XIXe siècle, grâce à la gravure qui permit de les diffuser largement. Les journaux regorgeaient alors de petits jeux du type : Un chat est caché dans ce feuillage, trouvez-le !

James Coleman – Duck-Rabbit (Canard-Lapin) – 1973

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La femme de Paul, Guy de Maupassant (1881)

Publié le par Jean-Yves Alt

Guy de Maupassant, dans cette nouvelle, a montré un jeune homme de bonne famille épris d'une « petite brune maigre avec des allures de sauterelle », rencontrée à la Grenouillère de Croissy, dans un bal de canotiers braillards.

Il l'a dans la peau. Elle, elle aime non pas Paul, mais Pauline, une fille aux seins démesurément rebondis, au teint plâtré de fard, aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, emplissant un vêtement de flanelle blanche, bombant de sa croupe un large pantalon, et se balançant comme une oie grasse.

Maupassant écrit :

« Leur vice était public, officiel, patent. On en parlait comme d'une chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on chuchotait tout bas des histoires étranges, des drames nés de furieuses jalousies féminines, et des visites secrètes de femmes connues, d'actrices, à la petite maison du bord de l'eau. »

« […] elles semblaient fières de leur célébrité, heureuses des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à cette tourbe, à cette plèbe. »

Et, un jour, Paul surprend en flagrant délit ce petit criquet qu'il adore.

Maupassant continue :

« Oh ! c'eût été un homme, l'autre mais cela ! cela ! Il se sentait enchaîné par leur infamie même. Et il restait là, anéanti, bouleversé, comme s'il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un crime contre nature, monstrueux, une immonde profanation. »

Et Paul se jette dans la Seine.

Morale qu'aurait pu écrire Guy de Maupassant : Il eut mieux fait de ne pas se jeter dans les pattes de cette grenouille.


Lire la nouvelle : La femme de Paul

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Les incompris, Jacques Cardonnet (1960)

Publié le par Jean-Yves

Au XIXe siècle, deux garçons s'aiment sans se l'avouer…

 

Un jeune aristocrate, Auguste, doué d'une belle fortune, d'un titre de noblesse, devient le camarade d'un de ses condisciples dont, peu à peu, il s'éprend.



Xavier, l'être aimé, est – comme beaucoup de ceux qui inspirent cette sorte d'attirance – souple, caressant, séduisant. Non pas efféminé, mais câlin. Il est sensible à la tendresse de son ami. Comblé de prévenances et de présents, il a de la reconnaissance. Il feint, avec une sorte de coquetterie, de la faiblesse pour provoquer une assistance qui le flatte, et qui lui profite. Il est installé à demeure dans le château du jeune marquis Auguste de X.

 

« Je dois l'avouer, j'ai le désir de rester seul avec Xavier. C'est étrange... je ne me serais pas cru capable de tels sentiments. Lorsque Xavier se promène avec Yves ou d'autres gars, j'ai hâte qu'il revienne. J'éprouve le besoin de sa présence continuelle. Il me serait impossible de l'aimer davantage. La nuit, quand sa main quitte la mienne, c'est moi qui la reprends. Que Dieu n'envisage pas de nous séparer ! J'ai prié le notaire de préparer un testament, instituant Xavier mon légataire universel. » (pp. 93/94)

 

Aucun contact physique n'a lieu entre ces deux « homosexuels » inconscients de leur attirance à laquelle ils donnent, avec ferveur, le nom d'amitié. Auguste, très pieux, n'a pas de remords.

 

« Ce matin, j'ai prié notre chapelain de me recevoir à confesse. Cet homme est un saint. Depuis ma plus tendre enfance il connaît mes pensées les plus intimes. Je vais lui ouvrir mon cœur. Je vais lui avouer mon amitié pour Xavier, cette amitié qui n'est pas naturelle, cette amitié qui ressemble étrangement à autre chose.

Le prêtre écouta mon examen de conscience. Angoissé, j'attendais sa sentence.

— Calmez-vous mon fils, raisonnez les élans de votre cœur. L'amitié que vous éprouvez envers votre jeune ami, sera pure et bénie du Seigneur, tant qu'il n'y aura pas œuvre de chair. Vous avez été un exalté. Priez, afin que Dieu apaise vos pensées. Allez en paix, mon enfant.

Je suis heureux ! Œuvre de chair ! Jamais !

Souvent, Xavier et moi prenons bain ensemble. Il fait mille espiègleries ; il arrache les poils de ma poitrine. Quand je ne m'y attends le moins, il plonge ma tête dans l'eau. Au mois d'août, pendant les chaleurs, nous avons dormi sans chemise. Joseph nous a vus nous battre à coups de traversins et d'oreillers dans le costume d'Adam.

Xavier, charmant Xavier, tendre, trop tendre, ton visage est agréable, et tes formes me rappellent celles d'un Apollon ; mais, jamais, ne viendra à mon esprit un mauvais désir. » (pp. 96/97)

 

Mais voici que l'aimable protégé devient amoureux d'une femme. Auguste souffre en secret de voir qu'une femme lui a été préférée. Pourtant, entre les deux hommes, il n'y a eu qu'un échange de lettres ardentes, de phrases tendres.

 

Une fois les fiançailles décidées, l'amoureux, trahi, désespéré, ne peut se consoler. Pour tous, il est heureux du bonheur qui échoit à son ami Xavier. Secrètement, il est ravagé par le chagrin, par la haine de cette intruse.

 

Au cours d'une partie de chasse, le marquis Auguste tire intentionnellement sur la jeune femme : elle est tuée net.

 

Procès-verbaux, enquête. Le châtelain semble avoir une attitude irréprochable. Et, comme il est en bons termes avec les autorités supérieures, l'affaire est classée. Il est officiellement reconnu irresponsable.

 

Mais, peu après, le pauvre homme, maigri, enfiévré, méconnaissable, fait don de tous ses biens à Xavier et va s'établir en Afrique du Nord, où il entre dans les Ordres :

 

« Seul le chapelain est au courant de ma décision, qu'il a, lui-même, suggérée. Je ne verrai plus jamais Xavier. Il sera continuellement présent en mon esprit et dans mon cœur. Je lui lègue tous mes biens. Qu'il rende heureux ceux qui vivront près de lui ! Qu'il soit heureux lui-même ! Je voulais lui laisser une lettre ; lui dire une dernière fois que je l'aime. Le chapelain lui parlera. Il ne lui dira pas que mon amitié pour lui avait atteint son paroxysme, frôlant la démence, devenait criminelle. Il lui dira que je l'aimais comme un frère. Il ne lui racontera pas que j'ai tué Claire parce que je voulais qu'il fût heureux et que la jalousie s'était emparée de moi. Il lui dira que c'est la Volonté de Dieu qui s'est accomplie. » (p. 205)

 

C'est par une confession trouvée dans sa cellule après son décès, qu'on a pu connaître la vérité sur ce drame dont aucun enquêteur du Parquet n'avait pu trouver l'explication. On découvre aussi le journal de Xavier, et l'aveu de l'amour qu'Auguste lui inspirait.

 

■ Éditions de la Tour, 1960, 218 pages

 


Découvrir le début et la fin de ce roman

 

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Quand la rue devient un lieu idéal, ingouvernable par Renaud Camus

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je suis allé à l'île funèbre avec un Romain aux cheveux cendrés que j'avais rencontré la veille, vers minuit, sous la pluie, sur le quai des Nouvelles-Procuraties. Nous nous sommes quittés pour toujours près d'un kiosque à journaux. Notre pur désir d'être ensemble, notre amusement, notre réciproque tendresse n'étaient entachés d'aucune des arrières-pensées de la durée, de l'attachement, de la possession... Son charme et sa gentillesse, ma violente affection pour lui, notre désir à l'un et à l'autre de nous montrer sous notre meilleur jour, tout cela était en pure perte. J'ai aimé passionnément, oui, et surtout en voyage, les rencontres de ce genre ; et d'avoir joué un petit rôle, mais pour moi délicieux, dans la ronde des désirs, telle qu'elle se danse, des corps et des yeux, dans les rues et les jardins des villes: je ne m'en écarterai pas sans tristesse. »

Renaud Camus

in Journal d'un voyage en France, éditions POL, 1981, ISBN : 2010067819

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Un homme et un autre, Henri Deberly (1928)

Publié le par Jean-Yves

Gilles de Bourgbarré, jeune aristocrate briochin célibataire de 24 ans et Victor Louchat, charpentier dans la navale, marié, deux enfants, se retrouvent sur une île déserte suite au naufrage du navire où ils se trouvaient embarqué "Le Pierre Bulot"…

 

Ils parcourent l'île à la recherche de nourriture et d'éventuels habitants. Ils s'installent dans une grotte. Quand ils aperçoivent des moutons, ils reprennent le moral car ils voient en eux une bonne nourriture et en plus, ils espèrent trouver la présence d'êtres humains. À la place de ces derniers, ils découvrent un squelette. Mais aussi heureusement des outils.

 

Victor, un homme rustre, dès qu'il n'a rien à faire, est très vite gagné par l'ennui et la mauvaise humeur. Gilles, beaucoup plus rêveur, énerve souvent son compagnon, qui le trouve trop maniéré. Les deux hommes sont pourtant obligés de faire avec le caractère de chacun : Victor va s'occuper à la construction d'une maison tandis que Gilles effectue les travaux ménagers.

 

« Gilles s'effémina curieusement. Par des pratiques sans grande recherche et à peine suspectes dont les moins louches le conduisirent aux plus équivoques. Tout d'abord, elles ne furent que de propreté. Il se plongeait dans le ruisseau plusieurs fois par jour et déployait pour l'entretien de l'habitation une extraordinaire minutie. Puis, des fleurs vinrent parer ce sauvage repaire. Elles s'élançaient d'écorces sèches et de vases d'argile et leurs bouquets, dans la pénombre, avaient l'éclat doux de petites lampes rondes et voilées. Un matin par caprice, il en mit sur soi. C'était au bord de la rivière sous un noir feuillage, près d'une anse épanouie en miroir sans ride, et le reflet qu'il aperçut dans la profondeur lui parut timide et gracieux. Bientôt, le goût de faire valoir artificiellement, par de fraîches corolles, sa peau mate prit le meilleur sur les vestiges de sa dignité qui le détournaient d'un tel soin. Il composa, pour s'en charger, d'harmonieuses guirlandes et tressa des couronnes dont il se coiffa. Ses regards s'étudièrent à la coquetterie. Des attitudes pleines de mollesse, imitées des femmes, courbèrent sa taille mince et ses membres. » (pp. 130-131)

 

Le caractère bestial de Victor ne manque pourtant pas de réapparaître quand le désir sexuel vis à vis de sa femme devient très pressant. Petit à petit, Gilles adopte des allures de plus en plus efféminée. Victor lui demande même de se confectionner une jupe et l'appelle Gillette.

 

« Redevable à Victor d'être encore en vie, il ne faisait, lui semblait-il, que livrer son corps à qui, plus âpre ou moins discret, le sauvant chaque jour, aurait pu l'exiger en vertu d'un droit. Ce n'est qu'ensuite, l'acte accompli, reposant sur l'herbe, un bras jeté autour du col de son compagnon qui soupirait d'aise contre lui, que le plaisir de cette débauche, ruminé sans fin, lui avait paru merveilleux. D'une plénitude incomparable et d'une puissance telle ! Supérieur à tous ceux qu'il avait connus. Les dépassant comme une musique rendue par l'orchestre, une mélodie jouée sur la flûte. Là, tous ses nerfs avaient vibré, toute sa chair frémi, la volupté trouvé sa voie instantanément sans aucun effort du cerveau. "Le résultat d'une continence trop longtemps gardée ! " avait-il songé tout d'abord. Mais était-ce elle qui, dès cette heure et les jours suivants, avait soufflé dans sa poitrine, en place des chagrins, un amour déréglé de sa condition ?" » (p. 135)

 

Une nuit, un violent orage tropical détruit la toiture de la maison où ils venaient juste de s'installer. Ce qui provoque un découragement tel chez Victor qu'il va jusqu'à reprocher à Gilles de ne pas l'avoir aidé.

 

À cela va s'ajouter la résurgence de son aversion pour les "pédés" :

 

« Victor, jadis, avait frôlé des adolescents qu'on accusait ou de se vendre à des invertis, ou de partager leurs plaisirs. Quelle humiliante réprobation n'enduraient-ils pas ! Leurs amis naturels se détournaient d'eux et les gamins sur les trottoirs, les accompagnaient en criant : "Pédé !" dans leur dos. Cette locution sonnait déjà, soulignée d'un rire, aux naïves oreilles de Victor. "J'en suis un !" songeait-il avec amertume. » (p. 161)

 

Victor décide alors de vivre de son côté ; Gilles restant seul dans la caverne mais bénéficiant tout de même chaque nuit de nourriture fraîche déposée en cachette par son ancien amant. Gilles va très vite sombrer en dépression et, un jour qu'il apercevra son homme, essaiera de s'en rapprocher. Ce dernier, fou de rage, lui ordonne de retourner dans sa caverne : Gilles ne l'écoute pas, l'autre dans un geste de colère tend son arc… la flèche part et tue Gilles. Plus tard, Victor, devenu fou, sera récupéré par une goélette passant au large de l'île.

 

J'ai espéré, au cours de ma lecture, que Deberly rapatrierait ses deux personnages, pour distinguer ce qui – sur l'île – n'était que l'excitation de la solitude, et ce qui avait modifié leur être profond. Pour Victor, il n'y a aucun doute ; replacé dans la société des hommes et des femmes, il ne garderait de son aventure que le souvenir d'un cauchemar. Au contraire Gilles, s'il n'était pas mort, aurait entièrement changé, corps et âme. Malgré cette remarque, Deberly donne à savourer des pages où l'âme de Gilles est fouillée avec passion et sens du tragique… jusqu'au terme de sa métamorphose.

 

■ Éditions de La Nouvelle Revue Française, Librairie Gallimard, janvier 1928

 

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