Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La princesse et l'assassin, Magnus Nordin

Publié le par Jean-Yves Alt

Le roman commence par l'agression de Fredrik, un garçon de dix-huit ans. Il est retrouvé peu après sans connaissance dans une benne, à la déchetterie de Bergsfors, à vingt kilomètres au sud de Karlstad. Comme une drogue lui a été administrée, il n'a gardé aucun souvenir de ce qu'il a subi. Le lecteur devine pourtant que le garçon a été violé puis laissé pour mort.

L'histoire se poursuit avec Nina et ses parents. Cette famille déménage sans cesse car le père qui est charpentier dans le bâtiment souhaite suivre les chantiers où il travaille afin de pouvoir profiter tous les soirs de Nina, sa fille qu'il prénomme « Princesse » ou « Sissi » et qui est en classe de lycée.

A travers les différents épisodes de la vie de Nina et de ses amis, le lecteur en vient à se demander si son père n'est pas l'assassin ; d'où le titre de ce roman « La princesse et l'assassin ». Des faits troublants et concomitants comme par exemple quand Markus, un camarade de classe de Nina, secrètement amoureux d'elle, aperçoit une nuit alors qu'il revient d'une fête, la voiture du père de la jeune fille… sur le lieu même, où le cadavre de Niklas, un jeune ouvrier sera découvert peu après. Pour accabler un peu plus, le père de Nina, il se trouve que ce jeune est charpentier et a été son apprenti.

Le lecteur apprend ensuite que le père de Nina est homosexuel. La jeune fille accepte très mal cette découverte. Elle trouve chez elle, dans une boîte à chaussures, des photographies de Niklas, nu et souriant, « comme une statue en bronze » (p. 206). Pour elle, l'affaire est pliée : son père est l'assassin que la police recherche.

La mère de Nina prend la défense de son mari. Mais comme elle est alcoolique, sa fille n'entend pas ses arguments :

– Tu ne crois quand même pas que ton père a quelque chose à voir avec le meurtre de Niklas ?

Nina s'assit à côté de sa mère.

– Et les photos ? Comment tu expliques ça ?

– Je le connais, Nina. Il ne tuerait jamais personne.

– Tu savais que papa et Niklas étaient... ensemble ?

Sa mère alluma une nouvelle cigarette avec la braise de celle qu'elle venait de fumer.

– Je m'en doutais quand je l'ai vu ici. Mais que ton père est homosexuel, ça, je le sais depuis longtemps.

– Malgré tout, tu es restée avec lui... Je ne comprends pas.

Sa mère se laissa aller contre le dossier du canapé. La fumée remonta vers le plafond en se tortillant comme un serpent.

– Je buvais déjà avant de rencontrer ton père. Je bois depuis que j'ai treize ans. Ma plus longue période d'abstinence fut ma grossesse. Ensuite, j'ai recommencé.

– Tu n'as pas répondu à ma question.

– Mais j'essaie. Non, je ne pouvais pas le quitter. Je l'aime, même si ça peut paraître bizarre. Il a vraiment essayé de m'aider. Sans lui, j'aurais coulé depuis longtemps. Tu sais qu'il y avait des moments où je ne buvais pas et c'était grâce au soutien de ton père. Ça n'a pas été facile pour lui.

– Mais alors, pourquoi ne t'a-t-il pas quitté, lui ?

– Je ne me suis jamais posé cette question parce que j'avais une peur horrible qu'il le fasse. Mais je crois que lui aussi a peur... (p. 229)

Markus enquête pour connaître l'identité du criminel. Heureusement pour lui, Fredrik est sorti de sa torpeur et mène ses propres investigations. Les deux jeunes feront face à l'agresseur et parce qu'ils sont deux, ne tomberont pas dans ses griffes.

Ce roman montre explicitement un couple (celui des parents de Nina) qui doit faire avec ce que chacun est (l'alcoolisme, l'homosexualité). Sans pathos ni jugement. C'est suffisamment rare dans la littérature jeunesse pour le faire remarquer ici.

Magnus Nordin, l'auteur, a réussi à faire, dans ce roman, œuvre sociologique et humaine : indirectement, il montre que l'homosexualité n'est ni une déviance ni même une perversion par rapport à la norme hétérosexuelle. Il rappelle aussi que ceux qui sont les pervers, les prédateurs ne sont pas les derniers à encourager le puritanisme de la société.

Il n'y a pas, il ne peut y avoir le moindre lien entre l'essence normale de l'hétérosexualité et le crime. Ce roman montre que la réciproque avec l'homosexualité est tout aussi vraie. En ne la marginalisant pas, en ne la mettant pas en exergue, l'auteur invite le lecteur à ne jamais additionner inconsciemment, crime et homosexualité, comme si le crime devait servir de loupe grossissante à cette sexualité.

■ La princesse et l’assassin, Magnus Nordin, traduit du suédois par Lucile Clauss et Maximilien Stadler, Editions du Rouergue/DoAdo, Noir, 2009, ISBN : 978-2812600708, 249 pages


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

Voir les commentaires

Béni ou le paradis privé, Azouz Begag

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, l'écrivain Azouz Begag entraîne ses lecteurs sur les chemins quelque peu sinueux de l'adolescence, à la suite de son jeune héros, Ben Abdallah Bellaouina, alias Béni.

Béni, c'est un joli surnom, parfois pourtant un peu difficile à porter quand on est un jeune Algérien et que l'on vit dans une cité périphérique de Lyon, un ensemble de grands bâtiments inhumains, le genre de quartier dont on ne peut pas dire que les enfants en soient les princes.

Certes, Béni est un adolescent comme les autres, il partage son temps entre la famille, l'école et les premiers émois inquiets de l'éducation sentimentale. Comme les autres, mais pourtant victime d'une hostilité d'autant plus pernicieuse qu'elle est diffuse. Pas de bavures, pas de grandes tragédies, mais un racisme qui n'en est ressenti que plus violemment dans ces anodines manifestations quotidiennes : l'obstination des professeurs de Béni à écorcher son nom, la suspicion de ses voisins, qui le font se sentir coupable d'emprunter l'ascenseur, la difficulté d'établir des rapports amicaux avec des camarades lyonnais de souche, etc.

A cette agressivité latente s'ajoute pour Béni le poids de traditions familiales voulues inamovibles, les vaines tentatives du chef de famille Abboué, pour préserver une identité en butte à l'évolution du monde qui l'entoure.

Ces problèmes d'identité qui sont au centre du roman, Béni les supporte avec une lucidité à toute épreuve et un humour corrosif.

Avec beaucoup de tendresse, Azouz Begag fait partager les nombreuses péripéties de cette évocation nostalgique du temps de l'innocence, une innocence sans cesse menacée par des codes sournois et inflexibles.

Mêlant avec bonheur, langage parlé, exclamations, expressions familiales et réflexions plus ou moins philosophiques, l'auteur montre le délicat apprentissage par son jeune narrateur de l'amour, de l'amitié, mais aussi de la révolte et de l'indifférence. Même si Béni se voit refuser l'entrée du Paradis, une boîte de nuit privée, il est sauvé de cette injustice omniprésente par une grande passion partagée pour une jeune fille blonde qui, subtile ironie, répond au doux nom de France.

■ Béni ou le paradis privé, Azouz Begag, Editions du Seuil/Points, 2005 (réédition), ISBN : 2020800330

Voir les commentaires

Berlin Alexanderplatz, un film de Rainer Werner Fassbinder (1980)

Publié le par Jean-Yves Alt

Inutile, de passage à Berlin, de partir à la recherche de l'Alexanderplatz. Le temps, la guerre et sa folie destructrice se sont chargés d'en effacer les contours. Là, pourtant, battit plus fort le cœur d'une ville ; et ses pulsations furent enregistrées au fil des pages du roman d'Alfred Döblin, dont l'action se déroule en 1928.

C'est cette œuvre foisonnante, que cinquante ans plus tard Rainer Werner Fassbinder, à l'apogée de sa carrière, adapte et réalise pour les télévisions allemande et italienne. Un an de tournage. Quinze heures trente de projection. Treize épisodes et un épilogue.

Le héros de cette longue histoire urbaine se nomme Franz Biberkopf. Ancien ouvrier, il a tué sa maîtresse qui se prostituait pour lui et purgé une peine de quatre ans de prison. C'est le jour de sa libération que le film commence, et par là même son châtiment, comme l'indique le titre du premier épisode. Car, malgré sa résolution de rester honnête dorénavant, Biberkopf va progressivement replonger dans une existence côtoyant le crime, contraint par une fatalité autant intérieure qu'extérieure dans cette Allemagne du chaos économique et de la confusion des valeurs.

Faisant toutes sortes de boulots, vendant des journaux nazis, Biberkopf tombe sous le charme de Reinhold, un maquereau sans scrupules. Entre les deux hommes, c’est le coup de foudre.

Déçu, trompé, bafoué dans ses amitiés et ses amours, diminué physiquement, Biberkopf craque et se retrouve enfermé en asile psychiatrique. Il en sortira, régénéré, et semble-t-il bon pour toutes les récupérations. C'est sur une marche nazie que se clôt cette visualisation somptueuse du roman de Döblin.

Dans un très beau texte, intitulé « Les villes de l'homme et son âme » (1), R.W. Fassbinder a raconté sa rencontre décisive avec Berlin Alexanderplatz, le livre, à l'âge de quatorze ans :

« Berlin Alexanderplatz a été pour moi une aide à vivre simple et concrète. J'ai, à l'époque, réduit le roman de Döblin à mes propres problèmes. Je l'ai lu comme l'histoire de deux hommes dont le petit peu de vie se brise sur cette terre parce qu'ils n'ont pas la possibilité de pouvoir s'avouer qu'ils se désirent d'une manière étrange, qu'ils s'aiment en quelque sorte, que quelque chose de mystérieux les unit davantage qu'il n'est d'ordinaire admissible entre hommes. » (1)

Et plus loin, après avoir réfuté l'aspect sexuel de cette attirance, Fassbinder ajoute :

« Ce qu'il y a entre Biberkopf et Reinhold, ce n'est ni plus ni moins qu'un pur amour que rien de social ne vient mettre en péril. Cette lecture m'a aidé à m'avouer les peurs torturantes qui me paralysaient, peur de m'avouer mes désirs homosexuels, de céder à mes besoins réprimés, à ne pas devenir complètement malade, menteur désespéré, à ne pas sombrer. » (1)

L'on mesure à cet aveu la dette contractée par Fassbinder à l'endroit de ce roman. S'il est certain que le rapport Biberkopf-Reinhold et ses zones obscures forment l'ossature secrète de l'intrigue, Fassbinder n'efface pas les dimensions historique et métaphysique de l'œuvre. Le film est aussi une véritable psychanalyse de l'Allemand moyen avant le nazisme – le sommet en étant l'épilogue (« Rainer Werner Fassbinder : mon rêve du rêve de Franz Biberkopf »).

C'est la description féroce et bouffonne de l'imparable solitude de l'homme des villes qui bouleverse ; Fassbinder n'a jamais mieux été inspiré que par ce tragique quotidien de l'homme face au chaos de l'existence et par ses efforts désespérés et comiques d'y trouver un sens et de s'y ancrer. Le gros Biberkopf – qui hésite tant sur le seuil de sa liberté recouvrée – pressent que, pour lui, le dehors vaudra le dedans et l'envers l'endroit. Le film restitue bien cette obsession claustrophobique, même dans ses rares scènes diurnes et bucoliques : la Freienwalde, cette forêt de la Liberté, plantée d'arbres hauts, aux troncs épais comme des barreaux de prison, où a lieu le meurtre de Miette, grand et dernier amour de Biberkopf, par Reinhold, son alter ego diabolique.

Au long de ces quinze heures torrentueuses, où le rire et les larmes, l'émotion et la réflexion se mêlent, la mise en scène de Fassbinder se joue avec brio de la structure narrative propre à la série télévisée et la retourne à son profit, créant ainsi un film de cinéma, en épisodes, produit par la télévision.

(1) Les villes de l'homme et son âme, par R.W. Fassbinder, traduction Jean-François Poirier / Cahiers du Cinéma n°321, mars 1981


Du même réalisateur : QuerelleLe droit du plus fort

Voir les commentaires

Mon regard sur le saint Sébastien de Francesco Caïro

Publié le par Jean-Yves Alt

Le jeune homme est renversé sur un lit, la poitrine nue, le visage adolescent comme assoupi dans une béatitude qui en transfigure l'ineffable beauté.

Une vieille femme, sainte Irène, penchée sur son corps panse la plaie d'une flèche avec une plume imbibée du liquide qu'elle tient de l'autre main dans une coupe transparente.

Dormeur alangui offert à la pure contemplation érotique, le saint Sébastien de Francesco Caïro a l'air de se donner en spectacle.

Francesco Caïro – Saint Sébastien soigné par Irène – vers 1635

Huile sur toile, 68cm x 84cm, musée des Beaux Arts, Tours

Edouard Levé a réalisé, en 2004, cette émouvante « citation » photographique du saint Sébastien de Francesco Caïro.

Edouard Levé – La blessure – 2004

Photographie argentique

Voir les commentaires

Le droit d'être contre par André Comte-Sponville

Publié le par Jean-Yves Alt

Un député de l'UMP fut condamné pour homophobie (avant que le jugement, d'abord confirmé en appel, ne soit annulé par la cour de cassation), parce qu'il avait prétendu que l'homosexualité était « moralement inférieure » à l'hétérosexualité.

[…] c'est un avis que je ne partage aucunement, mais je m'étonne qu'on y ait vu un scandale ou un délit. N'a-t-on plus le droit, en France, d'être catholique ? Que l'homosexualité, dès qu'elle passe à l'acte, soit un péché, cela me paraît une idée bien sotte, mais qu'on trouve, sauf erreur de ma part, dans toutes les grandes religions.

Faut-il les interdire toutes pour homophobie ? Ou bien serait-ce déjà de la religiophobie ?

Attention de ne pas devenir phobophobes ! Si tout se vaut, rien ne vaut. Ce refus de tout refus, cette haine de toute haine, ne serait en vérité qu'une forme très sort de nihilisme, qui vouerait nos démocraties à l'inertie puis à la mort. On a le droit d'être contre, et même de haïr, tant que ce combat ou cette haine portent sur des idées, non sur des êtres humains qu'on prétendrait pour cela inférieurs aux autres.

Celui qui affirme que les homosexuels sont inférieurs en droit et en dignité aux hétérosexuels n'est pas seulement un imbécile. Il remet en cause l'unité fondamentale de l'espèce humaine (c'est en quoi l'homophobie, ainsi définie, est une forme de racisme), et doit à ce titre être condamné. […]

Méfions-nous du politiquement correct, du consensus mou, de la tyrannie des bons sentiments ! Tous les hommes sont égaux en droit et en dignité, mais toutes les idées ne se valent pas. Le droit d'être contre fait partie des droits de l'homme.

André Comte-Sponville

in Le Monde des Religions, juillet-août 2009, page 82

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 > >>