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Être homosexuel et révolutionnaire par Daniel Guérin

Publié le par Jean-Yves Alt

Il n'y a pas tellement d'années se déclarer révolutionnaire et s'avouer homosexuel n'étaient pas choses compatibles.

Quand je suis entré en 1930 dans le mouvement social il n'était pas question de s'y risquer, ni même d'aborder impersonnellement un sujet aussi scabreux. Les syndicalistes révolutionnaires groupés autour de Pierre Monatte, aussi rangé dans sa vie privée qu'il avait été audacieux dans son passé militant, avaient bien voulu m'ouvrir leurs portes, m'accorder leur confiance ou, pour le moins, m'utiliser ; ils n'en étaient pas moins sur leurs gardes. Et moi sur les miennes. Même si j'avais jeté aux orties mon froc de jeune bourgeois, mes origines sociales n'en demeuraient pas moins impropres à rassurer. Tant de fils de la classe légitimement honnie étaient « venus au peuple », s'y étaient frottés un moment, pour ensuite s'en détourner, voire la trahir. Et puis, même apostat de mon ancienne classe, je n'en continuais pas moins à appartenir à une caste réprouvée par ces ouvriéristes. J'avais beau faire : je restais, je resterais éternellement – ô horreur, ô damnation – un « intellectuel » !

J'étais affligé encore d'une autre vulnérabilité. Dans les mouvements syndicaux et politiques auxquels je participais, j'avais une propension à me situer toujours à leur extrême-gauche : contre le réformisme et le ras-le-bol anti-stalinien qui jettera les amis de Monatte dans les bras de Léon Jouhaux ; plus tard contre Léon Blum et son impuissance à gouverner en socialiste ; enfin contre le glissement de Marceau Pivert et de l'ancienne « gauche révolutionnaire » vers un anti-trotskysme d'inspiration maçonnique. Ce « gauchisme » invétéré ne m'avait pas valu que des amis.

Il eût été insensé d'ajouter à ces lourds handicaps une charge supplémentaire : celle de m'intéresser aux partenaires de mon sexe, qu'il s'agît de jeunes ouvriers sans conscience de classe ou, plus grave encore, de militants dont certains rayonnaient d'une juvénilité dont il fallait soigneusement cacher à quel point elle m'était attirante. Ou s'il m'arrivait, par la plume, d'y faire une timide allusion (à l'occasion, par exemple, de la nécrologie d'un camarade mort prématurément), c'était au prix d'un tel effort de sublimation que mon émoi en devenait imperceptible (du moins aux yeux des non-initiés).

(...) Pour mon malheur, j'avais publié, avant de virer au socialisme, plusieurs livres littéraires quelque peu imprégnés d'homosexualité (...). Aussi vivais-je dans la terreur permanente que, par un fâcheux hasard, à l'étalage d'un libraire ou dans une boîte des quais, mes nouveaux camarades ne tombent sur ces malheureux « péchés de jeunesse », qu'ils les feuillettent ou, dans le cas le plus déplorable, qu'ils en fassent l'acquisition, qu'ils se le passent de l'un à l'autre, qu'ainsi je fasse figure devant eux, non plus de simple intellectuel, mais d'un « intello » de la plus méchante espèce, dénaturé, débauché, pourri jusqu'à la moelle par le plus hideux des « vices bourgeois ».

Je vouais à Maurice Chambelland, le fils spirituel de Monatte et qui était devenu en quelque sorte mon mentor, une amitié qui aurait inspiré la suspicion si ion en avait pu sonder les profondeurs. Un jour, d'ailleurs, elle se trahit dans une certaine mesure. Le journal Le Cri du Peuple, que nous avions rédigé ensemble, lui et moi, dans un esprit de fraternité quotidienne, dut se saborder, pour des raisons à la fois financières et de stratégie syndicale. La brusque cessation de cette intime collaboration, la fermeture du petit bureau rédactionnel où nous avions vécu tant de jours féconds, et, en ce qui me concerne, heureux, me fit verser des larmes. Jean-Pierre Finidori, un Corse à la virilité farouche et qui n'avait pas encore percé mon redoutable secret, se contenta d'un sarcasme :

« — Que voulez-vous, les gars, c'est un idéaliste ! »

Beaucoup plus tard, à Tunis, pendant la guerre d'Algérie, mieux informé, il se gaussera de mes « mœurs », et ce en présence d'un certain Houari Boumediene.

Pour en revenir à Chambelland, il lui était arrivé un jour de dénigrer en ma présence l'œuvre de Marcel Proust. Il n'y avait décelé que snobisme, coupage de cheveux en quatre, hérésie sexuelle. Je l'avais écouté, muet, oppressé, mordant ma langue pour ne pas m'élancer dans une téméraire riposte. Mon appréhension d'être découvert et démasqué par un camarade à l'estime duquel je tenais beaucoup et que j'aimais tant, avait tourné à la panique.

Une autre alerte, heureusement sans conséquence, fut une exclamation d'Alzir Hella, bossu fielleux qui disputait à Monatte la prédominance au sein du Syndicat des correcteurs. Ayant été parrainé, à mon entrée dans cette organisation professionnelle par Monatte, Hella était fort mal disposé à mon égard. Un jour, il s'écria : « — Et si vous saviez comment il vit ! »

Ici j'ouvre une parenthèse. Ce dont les gens de mon espèce avaient, en ces temps, le plus à souffrir, c'était la crainte permanente de perdre la considération, de susciter le mépris, ou même la répugnance, de ceux de nos camarades qui nous eussent pris en flagrant délit de tendances homosexuelles. Il fallait à tout prix se taire, dissimuler, le cas échéant mentir, pour préserver une « respectabilité » révolutionnaire dont le prix ne se pouvait mesurer qu'en rapport avec l'abjection dans laquelle on risquait de choir si on laissait tomber le masque. Le résultat de cette auto-répression est que j'ai côtoyé dans le mouvement révolutionnaire des militants qui, eux non plus, ne criaient sur les toits leurs penchants, si bien que nous nous sommes réciproquement ignorés et qu'il nous faudra attendre le déclin de l'âge pour nous découvrir commensaux du Banquet.

J'ajouterai que si, aujourd'hui, dans les milieux progressistes cultivés, ces préjugés ont à peu près totalement disparu, ils persistent – et avec quelle virulence – au sein de la classe ouvrière (1). Et ce n'est pas sans raison que feu Jacques Duclos déclarait interdire l'entrée du parti communiste aux homosexuels. Il savait trop bien que cet ostracisme correspondait à la mentalité dont se targuait sa clientèle électorale et politique. Pour la même raison, certaines des sectes trotskystes, les plus « ouvriéristes » ou les plus influencées par le pharisianisme du P.C., continuent, aujourd'hui encore, à observer à l'égard de l'homosexualité l'attitude la plus bornée, la plus réactionnaire, la plus antiscientifique. L'une d'elles est tristement renommée pour avoir exclu, en raison de ce « délit », certains de ses membres.

Et j'ajouterai encore ceci : cette peur de la réprobation, de la chute dans un néant moral est sans doute plus paralysante pour un homosexuel militant qui souhaiterait se gagner les faveurs d'un jeune travailleur que toute autre attitude négative, telle que le déshonneur d'un mot péjoratif (et l'on sait combien la langue verte est riche en mots de ce genre), voire même une raclée. L'injure, la brutalité sont moins déchirantes que le fait, plus profond, plus dramatique, de se sentir déchoir aux yeux d'un être dont on lutte, avec des millions d'autres, pour que cessent son exploitation et son aliénation, dont on souhaiterait recevoir des marques de camaraderie, de générosité, et pourquoi pas, de tendresse, répondant à l'immense élan de solidarité et d'amour – et non pas, bien souvent, au grossier désir – qui vous a poussé vers lui.

Pendant de longues années, les gens de mon espèce ont eu, comme Henry Kissinger, à pratiquer, bon gré mal gré, la tactique des « petits pas ». Dans un premier roman, écrit à vingt et un ans, L'Enchantement du vendredi saint, j'avais recouru à la transposition : Étienne était devenu Geneviève, comme l'Albert de Proust, Albertine. Le récit de mes périples à travers l'Allemagne de 1932-1933, ma fréquentation des auberges de jeunesse allemandes, mes descriptions de la cuiromanie hitlérienne dissimulaient à peine un bouillonnement homosexuel que des lecteurs, mieux éclairés, n'ont repéré dans la lecture de ma Peste brune qu'après 1968.

Mon long commentaire du Rapport Kinsey, destiné d'abord à une revue et que Maurice Nadeau fit publier, en 1954, en volume chez Julliard sous le titre Kinsey et la sexualité, était un bond en avant, car, à travers le sexologue américain, il s'agissait, bel et bien, d'une disculpation de l'homosexualité, relativement audacieuse pour l'époque. Dans un article critique, Michel Pablo ne s'y trompa point. Fronçant les sourcils, il déplora que dans ce petit livre il fût beaucoup (c'est-à-dire trop) question d'homosexualité.

Il me faudra attendre encore une dizaine d'années pour, cette fois, faire fi de toute précaution et mettre, comme on dit vulgairement, les pieds dans le plat. Dans Un jeune homme excentrique, première version expurgée sur les conseils pressants de l'éditeur, de ce qui deviendra, par la suite, après rétablissement des passages autocensurés, l'Autobiographie de jeunesse, je me décidai à raconter le drame de mes jeunes années depuis mes élans purement platoniques vers des donzelles, mes refoulements masturbateurs, jusqu'à l'explosion d'une homosexualité déchaînée, parce que trop longtemps contenue. Et j'aggravais considérablement mon cas en essayant d'expliquer comment et pourquoi l'amour des garçons m'avait conduit au socialisme. Raison, pour moi, d'une évidence limpide : mon milieu d'origine m'avait enfermé entre les barrières opaques d'une ségrégation sociale et l'homosexualité, en me familiarisant intimement avec de jeunes travailleurs, en me faisant découvrir et partager leur existence d'exploités, m'avait fait rejoindre la classe asservie par celle d'où je sortais. Cette explication toute simple, trop simple peut-être, ne fut pas du goût de tous. J'avais dépassé les limites du tolérable. Je ne me déshonorais pas seul, mais je portais préjudice à toute la « gauche ». Ne laissais-je pas croire (prétendaient mes détracteurs) qu'il fallait avoir été « pédé » pour embrasser la cause du prolétariat? Minute ne manquerait-il pas – et, de fait, n'a pas manqué – de mettre à profit ma bévue. Le directeur d'un grand hebdomadaire de « gauche » dissuada ses rédacteurs de rendre compte de mon livre et s'écria que, par cet interdit, il croyait « rendre service » à l'auteur de Fascisme et grand capital. Jean-Louis Bory, qui n'avait pas encore avancé aussi vite que moi-même dans la pratique des « petits pas », garda de Conrart le silence prudent.

Il n'y a pas si longtemps un lecteur de mon Anarchisme, découvrant l'existence d'Un jeune homme excentrique, exprimait sa déception que l'auteur d'un livre si« sérieux » pût en avoir écrit un autre qui lui semblait l'être si peu.

Mai 68, en balayant toutes les valeurs anciennes, ouvrit enfin une brèche qui ne sera plus jamais refermée. L'année suivante, j'ai pu faire éditer sans encombre l'Essai sur la Révolution sexuelle après Reich et Kinsey, qui sera vite épuisé et ne semble pas avoir terni mon image de marque.

(...) Un petit livre de moi, datant de 1962, illustré par André Masson, intitulé Eux et lui, et qui n'a point fait scandale, sans doute à cause de son titre restreint et de sa tenue littéraire, attend lui aussi une réédition (2). Mais elle tarde, cette fois pour la raison inverse : bien que ce soit dans ces pages que mon érotisme homosexuel se soit épandu avec le plus de licence, il paraît que je suis largement dépassé par une nouvelle génération d'homosexuels sans cache-sexe, en comparaison desquels mes écrits seraient d'une plume trempée dans de l'eau de rose. Et l'on me voudrait plus impudique, au diapason de Pierre Guyotat et de Tony Duvert. Comme dans le cinéma, une « nouvelle vague » prétend nullifier les précédentes et les jeunes loups aux dents longues méconnaissent ou ignorent ce qui fut écrit, pour leur ouvrir la voie, quelques décennies avant leur entrée en lice.

(1) Il serait plus exact de dire : au sein de la classe ouvrière envisagée collectivement et prisonnière d'un consensus. Le jeune travailleur, par contre, en tant qu'individu isolé, sans témoins, dispose beaucoup plus librement de son corps et, comme l'a noté Kinsey, n'est pas empêtré dans les mêmes tabous que le jeune intellectuel ou le jeune petit-bourgeois.

(2) Eux et lui a finalement été réédité avec quelques remaniements, dans Son Testament, 1979. (Note de 1983)

Daniel Guérin

Extrait de l'article « Être homosexuel et révolutionnaire » paru dans La Quinzaine littéraire n°215, 1er août 1975, puis dans Homosexualité et Révolution, Daniel Guérin, Les Cahiers du Vent du Ch'min, novembre 1983, pp. 36/42


Du même auteur : Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle - La vie selon la chair

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L'inégalité, une histoire de famille par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

Pour certains, l’homoparentalité est une folie ; pour les autres, c’est la moindre des choses. Les premiers mettent l’accent sur les troubles des enfants élevés dans un tel cadre à cause de leur inégalité avec ceux qui ont le sublime privilège d’avoir une mère et un père. A leurs yeux, on sacrifie l’égalité des enfants sur l’autel de celle des couples. Pour les seconds, l’égalité des couples semble primordiale, alors qu’à leurs yeux rien ne prouve que les enfants élevés par deux hommes ou par deux femmes auraient des troubles particuliers.

 

Dommage que cette polémique à propos de l’égalité des enfants ne soit pas prise au sérieux. C’est triste, et quelque peu mesquin aussi, qu’on la rabaisse à un détail si peu important au fond : celui d’avoir un père et une mère ou des parents du même sexe. En effet, s’il y a quelque chose qui va à l’encontre de l’égalité des enfants, et donc des citoyens, c’est la structure de nos familles actuelles. A cause de la famille dans laquelle on est né et élevé, certains sont riches, d’autres pauvres. Certains sont cultivés, d’autres illettrés. Certains ont la chance d’être aimés, d’autres la malchance d’être maltraités. Certains ont confiance en eux, d’autres sont complexés. Certains sont élevés dans la liberté, d’autres dans l’esclavage de l’autorité, de la religion ou d’une idéologie criminelle. L’institution familiale d’aujourd’hui transforme les enfants en des sortes d’appendices de leurs parents ; elle ne les prend pas comme des individus à part entière.

 

Certes, l’on contrôle certaines bavures, certains excès. On ne peut pas battre à mort un enfant, on ne peut pas le violer, on ne peut pas le laisser sans nourriture ni toit. On ne peut pas ne pas le scolariser. Mais, hormis ces exceptions minimales, l’on confie les yeux fermés les enfants à leurs parents avec la cohorte des inégalités flagrantes que cela implique. Comme si la rationalité qui anime les politiques familiales actuelles était plus la reproduction des parents que la production des citoyens libres et égaux. On dit que la fonction de l’école est d’apporter des correctifs à ces inégalités d’origine. Pourtant, les statistiques révèlent le poids de la famille dans le destin de chacun en termes de richesse, d’emploi, de diplômes, de culture. Les statistiques ne montrent pas, hélas, d’autres lourdeurs de la famille, comme les carences émotionnelles, les névroses, la folie des enfants.

 

Pour rendre ces injustices naturelles, apolitiques, toutes les personnes sont traitées comme si elles avaient été élevées par la même famille. L’on dit que nous avons des mérites que la société récompense ou que nous sommes fautifs et que la société nous punit.

 

Pourtant, il ne serait pas nécessaire d’accomplir une révolution politique d’une grande ampleur pour changer cet état de choses, pour faire en sorte que le poids des familles soit moins lourd pour chaque individu. Il conviendrait, d’une certaine manière, de prendre les prémices du capitalisme plus au sérieux qu’on ne les prend aujourd’hui. Non pas que ce moyen nous rende égaux, bien au contraire. Mais tout au moins, nos inégalités pourraient être davantage attribuées à nous-mêmes qu’à notre milieu familial.

 

Pour ce faire, il faudrait désenclaver les familles. Donner à chaque enfant non pas deux, mais une douzaine de parents : deux d’origine et les autres tirés au sort dans des couches différentes de la société. Que tous ces adultes puissent veiller sur lui et lui fournir des repères. A l’enfant, ensuite et s’il le souhaite, de choisir avec lequel d’entre eux il veut entretenir des relations privilégiées. Cela soulagerait non seulement les enfants mais aussi les parents d’origine qui n’aiment pas certains de leurs enfants ou qui se sentent trop coupables de ne pas être à la hauteur de leur rôle. Mais ceci permettrait aussi à des adultes en mal d’enfant ou qui ne s’entendent pas bien avec les leurs d’en avoir d’autres et de faire des expériences parentales plus réussies.

 

Il faudrait aussi déverrouiller l’habitat de sorte que les familles ne soumettent pas l’enfant à cet enfermement, à ce secret dont nombre d’entre eux pâtissent aujourd’hui. L’héritage devrait être soumis à de nouvelles règles. Etablir, par exemple, qu’au-delà d’un certain patrimoine, on ne pourrait transmettre qu’un pourcentage minimal à ses propres enfants. Ceci serait moins choquant qu’il ne peut le paraître aujourd’hui, car les riches le seront plus pour leur mérite personnel que par l’héritage qu’ils auraient reçu.

 

Ceux qui sont pour ou contre l’homoparentalité trouveraient une telle réforme si affreuse qu’ils seraient prêts à renoncer à leurs revendications respectives pour qu’elle n’advienne pas. Car, malheureusement, aucun d’entre eux ne prend au sérieux le droit des enfants à être élevés dans la justice et dans la fête toujours révolutionnaire de l’égalité.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 24 novembre 2012

 

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Disponibilité gidienne par Hippolyte Flandrin

Publié le par Jean-Yves

Au pied d'un tronc d'arbre massif, un jeune homme nu est assis. Le ciel bleu irradie dans le paysage campagnard. Le jeune homme est un berger. Où est son troupeau ? Peut-être devant lui. Avec sa tête légèrement inclinée et son corps à l'abandon, le pâtre n'a pas l'air de s'en inquiéter.


Il a glissé son grand bâton entre ses jambes. Son vêtement qu'il a enlevé est enroulé autour de son bras et pend à côté de son bâton.


Les traits de son visage montrent nettement sa jeunesse : cheveux noirs épais, nez dessiné, lèvres charnues et menton affirmé. Le corps est vigoureux même si les muscles ne sont pas soulignés.


Ce tableau ne manque pas de charme en évoquant les temps virgiliens. Tout exprime le calme et la paix.



Hippolyte Flandrin – Jeune berger assis – 1834

Huile sur toile, 174cm x 125cm, Musée des Beaux Arts de Lyon


Par la chair dérobée de son sexe, le corps de ce berger se dissimule. Le peintre a-t-il voulu « désigner » en « cachant » ? D'autant que ce sexe « absent » se situe quasiment au centre du tableau. La toile rouge du vêtement moule la main gauche du jeune homme : cette dernière empoigne-t-elle le sexe ? Et si son sexe était dressé comme nous y invite la symbolique phallique de l'arbre dressé contre lequel le berger est appuyé ?


Qu'Hippolyte Flandrin l'ait ou non souhaité, ce pâtre est un hymne à la beauté masculine, aussi une figure d'une attente et, avant l'heure, d'une disponibilité gidienne.


« Je suis encore tout plein de fraîcheur, comme un printemps. J'ai en moi un grand fleuve qui coule, quelque chose qui coule, quelque chose qui bouillonne sans cesse et qui ne tarit point. Style et muscles, tout est souple encore. »


Gustave Flaubert (1821-1880)


in Correspondance, tome III, Gallimard/ Bibliothèque de la Pléiade, 1991, ISBN : 2070106691, p. 64


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America de William Cliff

Publié le par Jean-Yves

Ce recueil de poèmes publié par William Cliff est superbe. Le poète a quitté sa Belgique natale pour voyager et pour écrire. Loin des urgences d'un quotidien ressassé il se retrouve, prophète et vagabond, au cœur du chant essentiel qui célèbre les seules noces possibles : celles du désir et de la nostalgie.



Pour écouter Cliff, il faut accepter l'Océan, loin des rivages. Aux tripes de chacun, la mer encore disponible, fait gémir la mémoire. Oublier la frénésie de la ville européenne, la pulsation noire de la terre ferme – comme on dit à propos d'un lieu si fragile.


« America » est le titre du recueil qui parle de la fuite, de la course onirique qui ramène au centre de l'éphémère. De la mer et des marins il est beaucoup question. Quelle autre solution pour rompre avec les codes, la morale et le temps ?


William Cliff rapporte sa litanie d'un long périple aux Amériques. Il est poète. Son écriture est immédiatement perceptible. A Rimbaud, on pense bien sûr : jeunesse, violence et liberté.


Il revient là tout seul s'asseoir au bastingage y appuyer sa tête

et moudre ses pensées de pauvre marin solitaire

jusqu'à ce que la nuit le jette en pleurs sur son grabat

il voudrait tant que je lui trouve en Belgique une fille

qu'il aimerait dit-il dévotement toute sa vie

et pour laquelle il jure de trimer comme un forçat

mais il a déjà femme et trois enfants dans sa patrie

à Santos un enfant blond aux grands yeux bleus lui dit papa

et à Rio c'est un Monsieur qui s'ouvre à ses envies


William Cliff se dit au hasard des rencontres, quand le nomade surgit :


(...) il m'avoua qu'au Brésil en effet pas mal de mâles

se donnaient au plaisir entre eux surtout à Pelotas

ville de garnison près de la frontière Uruguay

je me jurai de visiter cet endroit de débauche

car depuis plus d'un mois j'étais en manque de ces choses


A l'amour des adolescents :


(...) il ferait peur si l'on

ne savait pas qu'il a seize ans

la peau pulpeuse d'un enfant...


William Cliff écrit dans une langue simple et dense, il dit la somptuosité de l'amour des garçons, quand l'homosexualité est la démarcation monstrueuse et sublime qui isole de la foule des « bien-convenables-pédés-récupérés ». Il crie tout ce que d'autres n'osent plus murmurer. Il connaît la beauté du regard du visiteur toujours en exil. Il sait considérer sa marginalité comme un luxe et non comme une condamnation. La différence entre le grand large pénétré de ciel et les ports blessés de pourriture.


■ Editions Gallimard, 1983, ISBN : 2070228118




Lire un autre extrait du recueil « America »


Lire encore William Cliff, véritable révolté


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La dernière fête de l'Empire, Angelo Rinaldi

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman est le retour dans son île natale d'un narrateur parisianisé mais obsédé par l'histoire de son enfance : actes, personnages, dénouements provisoires, révélations s'éventent au fil des pages.

Il n'y a pas de progression dans ce retour en arrière : tout remonte à la fois, tout se bouscule dans la mémoire du narrateur.

Celui-ci, vingt ans après, revient en Corse, pour un jour, célébrer la vente du bar de sa mère : l'« Empire ». Retrouvailles avec le temps.

Défilent alors les figures vivantes et mortes : Madame Casalta la maquerelle pédagogue et complice, Monsieur Levie l'inverti officiel. Les disparus éternellement jeunes, tels Lisa, la sœur éprise de son petit frère, cancéreuse à quinze ans, et Arnaud, le beau cousin emporté à vingt, passionné de football et de livres, auquel le narrateur dut les seuls moments de bonheur de son adolescence puisqu'il l'aima muettement et honteusement.

La mère reste lointaine ; comme elle ignorait autrefois les angoisses de virilité de son fils, elle ne connaîtra de sa vie d'aujourd'hui qu'une rassurante réussite professionnelle et aussi Irène, maîtresse mollement déclarée, car le narrateur ne va tout de même pas citer Christophe, le gigolo brutal et exquis qui ne cesse pourtant d'occuper ses pensées tout le temps de ce retour en pays d'enfance.

On retrouve dans ce roman les phrases longues et denses d'Angelo Rinaldi qui ne s'éclairent souvent qu'à la énième proposition, donnant au lecteur l'impression d'être toujours en retard d'un souvenir. Toutes ces associations savamment désordonnées (une odeur d'eucalyptus, un tictac d'horloge, une vision de cimetière, une réplique de la mère…) constituent l'axe où viennent s'articuler les espérances actuelles du narrateur illustrées par cette fin d'après-midi contemplative dans la salle de l'Empire, à attendre un coup de téléphone de Christophe… qui ne viendra évidemment pas.

Liquider l'Empire, laisser mourir la mère et renoncer à la tendresse, ne garder, chercher que la force, pouvoir répondre « pas du tout » à l'odieuse question du partenaire : « vous êtes sentimental ? »

■ Éditions Gallimard/Folio, 1984, ISBN : 2070375870


Du même auteur : Les Dames de France - Les jardins du Consulat

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