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L'amour n’est pas une affaire d'Etat par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

De nos jours, tout le monde veut être reconnu par l’Etat. Les homosexuels, les transsexuels, les handicapés, les juifs, les Noirs, les Arabes, les obèses, les vieux, les jeunes, les femmes et la liste pourrait se poursuivre à l’infini. Etre reconnu signifie quelque chose d’autre que les moyens juridiques adéquats pour que chacun puisse mener sa vie comme il l’entend. Vouloir être reconnu est un sentiment lié à l’amour.

On demande à l’Etat, qui n’a pourtant ni cœur, ni sang, ni sperme, qu’il considère chacun de ces groupes comme ses enfants et que, ce faisant, il avoue les fautes qu’il a commises à leur endroit. Le mot «reconnaître» évoque ces deux phénomènes : la filiation et la faute. La faute passée est liée au désamour d’un parent qui n’a pas voulu assumer un de ses enfants. Alors qu’assumer cette parenté implique que l’amour arrive automatiquement avec, ou «presque».

L’amour que cherche à recevoir l’enfant mal assumé, du fait qu’il est venu après ceux que l’Etat a toujours considérés comme «ses enfants légitimes», n’est jamais assez profond, assez sincère, assez pur pour lui. C’est pourquoi derrière un grand nombre de revendications d’égalité des droits, c’est d’une égalité d’amour étatique qu’il est question. On sait que l’amour est un attachement qui a lieu entre des êtres sensibles, humains ou animaux, et non pas avec des entités inexistantes comme l’Etat. On oublie que ce dernier est la personnification d’un ensemble de normes juridiques, que nous, citoyens démocratiques, construisons. L’Etat est le corollaire de notre liberté, non pas une entité charnelle ou spirituelle.

Si cette revendication d’amour étatique était une folie isolée, une sorte de mode passagère, une passion sans lendemain, on ne devrait pas trop s’en préoccuper. Après tout, les êtres humains peuvent s’enticher de tant de choses, parfois les plus étranges, pour ensuite les oublier. Hélas, les revendications des minorités mettent en scène un conflit qui ne cesse de traverser les sociétés démocratiques : celui qui oppose la liberté au bonheur sans liberté.

En effet, si l’on demande à l’Etat de nous aimer, on lui demandera d’autres choses qui accompagnent cet amour, comme surveiller nos consciences, pardonner nos fautes, nous apprendre le bien et le mal, s’intéresser de plus en plus près à nos vies. On voudra qu’il nous donne des motifs de vivre, qu’il nous ôte des épaules ce terrible fardeau qu’est la liberté démocratique. Et l’Etat prendra des fonctions d’Eglise envers ses citoyens, la laïcité n’étant qu’un moyen pour y parvenir. La démocratie deviendrait une sorte de despotisme pastoral.

C’est pourquoi le conflit qui oppose les homosexuels à la hiérarchie catholique autour du mariage est si intéressant. Tout se passe en effet comme si l’Eglise avait compris ce qu’impliquaient ces revendications, comme si cette minorité, ainsi que toutes les autres, cherchait à transformer l’Etat en Eglise : un dernier coup de couteau porté aux religions déjà exsangues sans prêtres ni fidèles

Skyfall, le dernier James Bond de Sam Mendes, pose justement cette question de la passion pour l’Etat, de la quête désespérée de son amour. Le traître est l’espion qui considère la chef des services secrets britanniques qui l’a sacrifié comme une mère qui ne l’a pas aimé. C’est pourquoi il cherche à l’assassiner. Alors que James Bond, sacrifié de la même manière par cette horrible mégère, ne lui en veut pas du tout

Il sait que cette femme n’a fait qu’exercer une fonction et que ses sentiments n’ont en aucune manière guidé sa décision. Bond admet qu’aux yeux de l’Etat, qui n’a pas d’yeux, il est un individu quelconque. Que le rapport qu’il entretient avec cette femme n’a rien à voir avec les sentiments. Que le traître en mal de cet amour et épris de vengeance, veut détruire, en vérité, moins la patrie incarnée par une vieille marâtre, la patrie de nos ancêtres, que les libertés démocratiques.

James Bond, lui, sait qu’il faut chercher l’amour ailleurs. Que c’est une affaire de la société civile et non pas de l’Etat. Il sait que si l’Etat avait pour fonction de nous aimer, l’amour lui-même serait en danger. Parce que l’amour, ce terrible esclavage, ne pourrait naître ni se développer - c’est en ceci qu’il ressemble à la démocratie - s’il n’avait comme fondement ce privilège affreux, ignoble, inhumain qu’est la liberté

 Libération, Marcela Iacub, samedi 17 novembre 2012

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L'énigme du Puits d'Enfer, Jacquemard-Senecal

Publié le par Jean-Yves

Jean-Michel Senecal (dit Jacquemard-Senecal) prévient ses lecteurs en aparté dès le début de son roman : il a « l'imagination pervertie par [de] mauvaises lectures et [de] déplorables fréquentations ». (p. 10)


Le commissaire Dullac se retrouve aux Sables d'Olonne pour d'hypothétiques vacances, vite interrompues, par une cascade de cadavres découverts au fond d'un gouffre appelé « Puits d'Enfer » :


« À moins de cinq kilomètres au sud des Sables d'Olonne et non loin de cette belle et large baie qui a nom Cayola, en bordure même du littoral, la falaise rocheuse se fend soudain en une impressionnante crevasse naturelle et cette crevasse est si abrupte que le soleil n'y pénètre jamais et elle est si profonde qu'à peine on y distingue, tout en bas, le bouillonnement de l'écume ! [… C'est] à la nuit qu'il faut venir la voir, à la nuit de pleine lune, ou bien, si la lune fait défaut, faut-il du moins l'entendre au rythme des marées, car le ressac, amplifié par l'entonnoir rocheux, émet un bruit d'enfer auquel la crevasse doit son nom. » (p. 25)


L'auteur a écrit un roman empli de cynisme et de violence sans oublier l'humour ; un roman populaire dans le style d'Eugène Sue, avec des résonances sociologiques modernes.


Les personnages sont savoureux. Il y a :


♦ le commissaire Lancelot/Lucien Dullac qui n'est pas un policier ordinaire : peut-on espérer, sinon croire, qu'un personnage comme lui ait quelque chance d'exister dans la police d'aujourd'hui ?


« Tout autre policier que Dullac, dans ce genre de circonstances, eût immédiatement exhibé sa carte et obligé l'insolent à rabattre d'un ton. Mais Dullac y répugnait ; il voulait que l'autre lui offrît le respect auquel à droit n'importe quel être humain et non une politesse de commande motivée par la crainte. » (p. 56)


♦ Michel Mesnard, peintre, homosexuel, plutôt porté à « croquer » les jeunes minets et qui n'a pas sa langue dans sa poche quand il s'agit des conventions :


« On se baigne ? redit Michel [au commissaire Dullac]

— Non.

— Parce que ?

— Parce que cela me gêne ! reconnut honnêtement le commissaire. Avec ce diable de garçon, il valait mieux dire la vérité que d'invoquer un improbable rhume.

— Et pourquoi cela vous gêne-t-il ? insistait son tortionnaire.

— Pas de pitié, hein ? Cela me gêne, j'imagine, parce que je ne suis pas beau.

— Je ne le suis pas non plus, dit Michel. Ce n'est pas de cela qu'il est question. Je veux dire : d'un spectacle. Il s'agit de vivre. D'éprouver.

— Le plaisir des yeux, ça compte.

— Soit. Mais la beauté est donnée à certains afin que tous en profitent. Regardez les beaux avec admiration et les autres avec tendresse. » (pp. 176/177)


On rencontre aussi des dames très « Agatha Christie », trois cousins approchant la vingtaine et que Michel appelle « les Trois Cousines » (p. 67), un instituteur en retraite qui pense que les lois ne sont jamais assez sévères… sans oublier des politiques, des promoteurs et un marquis pourris.


Jean-Michel Senecal n'a de cesse de fustiger tous les pouvoirs établis – foyers de toutes les corruptions – dans la France provinciale de la fin des années 70. Il ne peut s'empêcher de brosser le portrait d'une comédie humaine grinçante à souhait : plus précisément, dans ce roman, les implications politico-immobilières d'un promoteur, qui massacre les côtes vendéennes, sur fond de manifestations anti-nucléaires à Creys-Malville.


L'énigme du Puits d'Enfer trouve bien sûr sa solution mais avec un certain goût d'amertume dans la bouche du commissaire Dullac :


« Tout ce qui lui avait paru innocence et clarté se révélait ténèbres monstrueuses. » (p. 223)


Le lecteur, quant à lui, est passionné jusqu'au dénouement.


■ Éditions Entre Chiens et Loups, 1987, ISBN : 2906540307



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Les couples vus par Jacquemard-Senecal

Publié le par Jean-Yves Alt

« […] les couples. C'est pire. Les jeunes se tiennent par la main et marchent, le regard vide. Ni tendresse, ni désir. A la vérité, ce ne sont pas des couples. Je veux dire qu'il n'y a entre eux rien de romanesque ni rien de charnel. L'essentiel, d'ailleurs, est d'avoir une fille à trimballer au bout du bras à l'heure de la promenade. Cela rassure leur petite vanité et leur monumentale inquiétude. Ce n'est pas une femme, qui marche à leurs côtés, c est un signe extérieur de leur puissance et un certificat de normalité. La promenade finie, ils se séparent, la fille rentre pucelle chez papa-maman et le garçon va se caresser, solitaire, sans savoir tout ce dont mon cœur est plein.

Si tu leur en parles, ils deviennent tout rouges et te répondent (cramponne-toi) qu'ils sont trop jeunes pour faire l'amour ! Chiche que je leur prouve le contraire ?

Les vieux, de leur côté, s'estiment sans doute trop vieux et ne font plus l'amour depuis longtemps. L'ont-ils jamais fait ? J'en doute. Ils n'ont su faire que des enfants. En tout cas, ils ne se donnent pas la main, eux. Les femmes déambulent avec les femmes et parlent entre elles des autres femmes (pour en dire du mal, bien sûr) et aussi de ce qu'il est convenable de faire, et aussi de tout ce qu'elles voudraient voir interdit. La liste est longue ! Les lois ne sont pas assez sévères, chanson connue. Les hommes marchent entre hommes, ils parlent mécanique ou football. Finalement, le contrat de mariage une fois rempli et la société satisfaite, les groupes se reconstituent de façon homosexuelle. Ça donne à penser. »

Parole de Michel Mesnard dans L'énigme du Puits d'Enfer, un roman de Jacquemard-Senecal, Éditions Entre Chiens et Loups, 1987, ISBN : 2906540307, page 115

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Les Chéries, Hippolyte Romain (BD - 1984)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans cet album publié en 1984, Hippolyte Romain explore des possibles gais : la folle, le musclé, le moustachu, le mec marié… L'auteur s'y entend très bien en humour caustique et pincé.

Les Chéries ont toujours l'air un peu triste, nonchalantes et aiguisent leurs langues de vipère sur des sujets superficiels.

Le trait tremblotant et le coup de pinceau assassin mènent les personnages au bout de leur pathétisme. Le dessin stigmatise aussi une allure, renforçant quelques clichés sur les pédés. Tous les homosexuels ne ressemblent pas à ceux que dessine Hippolyte Romain, qui a choisi de peindre des pédés parisiens.

― Alors Jean, ça y est, il paraît que tu es fidèle !

― Comment tu sais cela ?

― On t’a vu deux soirs de suite avec le même garçon…

Le corps des Chéries ressemble à une masse de chair en devenir qui fluctue sans jamais se figer. Les corps sont longilignes et même les gros possèdent une grâce aérienne qui les maintient au réel.

― Des pièces de théâtre sur les pédés, des livres sur les pédés, des films sur les pédés, enfin quoi, moi ça m’agace un peu, toute cette exploitation.

― En attendant, admise ou pas, l’homosexualité fait vendre !

Si les Chéries dérangent, c'est qu'elles sont le schéma, l'exaspération de certaines postures que les homosexuels traînent toujours un peu avec eux. Qu'Hippolyte Romain ait choisi de représenter les homos de la même manière (de la folle au moustachu), est signe d'une certaine neutralité de l'auteur face aux différents possibles gais.

― Dis que tu ne m’aimes plus. Vas-y, dis-le. Je vis avec une folle.

― Arrête, on ne nous regarde pas.

Et si un lecteur ne se reconnaît aucunement dans ces grands êtres malhabiles, peut-être lui faut-il observer un soir de pluie, son ombre projetée par les lampadaires sur le sol humide…

■ Les Chéries, Hippolyte Romain (BD), Éditions Dominique Leroy, collection Vertiges Humours, 1984, ISBN : 2866881206


Lire l'article de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Jochen Gerz : un monument vivant sans cesse réactualisé

Publié le par Jean-Yves Alt

« J’ai fait la guerre d’Algérie. J’ai prouvé que je savais prendre des risques. Le souvenir peut servir à éviter des guerres qui mènent toujours aux mêmes atrocités. L’homme prend de moins en moins part à l’action, les risquent diminuent. Ce sont les machines qui font la guerre aujourd’hui. Le prix de la vie n’est plus le même : la vie c’est la vie, et celui qui l’a, veut la garder. Cette prise de conscience se fait partout. »

À la fin du XXe siècle, avec Jochen Gerz, la tradition du monument est contestée – mais aussi paradoxalement revivifiée – d'une manière plus radicale.

Dans la petite commune de Biron, commune du Périgord de moins de deux cents habitants, le projet initial a été de remplacer le monument aux morts du village par une commande publique.

Alors que la logique de la IIIe République était principalement focalisée sur le culte du souvenir, partagé exclusivement entre ceux qui avaient un passé commun, « les anciens combattants », Jochen Gerz ouvre sa création sur une temporalité inversée dans laquelle, par un effet de miroir, l'avenir prend idéalement la place du passé.

Le monument aux morts était un simple obélisque portant les noms des morts gravés et il s'était dégradé par l'usure du temps. On peut aussi penser qu'il était devenu quasiment invisible en raison de l'habitude du regard et de la disparition progressive des rituels qui lui avaient été au préalable liés.

« Mourir, cela me fait penser à la guerre. On n’est pas à l’abri d’une guerre, différente des autres. Peut-être pas une guerre longue, une guerre qui règlera tout très vite. Perdre mes proches serait le pire. Mais je pense que peut-être cela se passera ailleurs. Je souhaite, plus que tout, la paix. Je ne veux pas être un héros. »

Jochen Gerz proposa le remplacement de l'obélisque par un autre identique mais il décida d'en modifier l'usage et le mode de fonctionnement. En effet, au lieu d'inscrire sur les faces de l'obélisque les noms des disparus accompagnés d'une formule comme « Morts au champ d'honneur, 1914-1918 », Gerz plaça sur la pierre des plaques émaillées portant les réponses anonymes mais authentiques des habitants du village à une question restée secrète du type « Qu'est-ce qui est assez important pour accepter de mourir ? ».

« Je ne risquerais pas ma vie dans n’importe quel but, seulement pour défendre ma patrie, le futur aussi. A présent, tout est dans la stratégie, la technologie et rien n’est plus pareil. Déjà, entre la Première et la Seconde guerre mondiale, il y a eu un monde. Aujourd’hui, l’autre, l’ennemi, est comme moi. Logiquement, tout cela devrait être terminé, mais le passé rentre souvent par la petite porte, on n’est jamais sûr. Donc le sacrifice a toujours un sens. »

Jochen Gerz – Le Monument vivant de Biron – 1995/1996

Chaque réponse ouvre ainsi sur un sens actuel, et le traditionnel monument aux morts devient un lieu de méditation sur la valeur présente de l'existence humaine.

Une autre particularité est développée par l'artiste, l'ouverture au temps car Jochen Gerz a prévu l'avenir de cette œuvre, restée selon sa volonté inachevée par essence. L'artiste a laissé sa question secrète sur place, et depuis, un couple continue de poser cette question aux habitants du village qui atteignent leur majorité ainsi qu'à ceux qui viennent habiter Biron.

« On dit toujours : "Plus jamais ça." Espérons qu’on a raison d’espérer. Donner sa vie, cela me paraît énorme. Il y a tellement d’autres choses à faire que de se sacrifier sur les champs de bataille. Il ne faut jamais plus en arriver là. Sous toutes ses formes, l’idée de la guerre est insoutenable. »

Ce monument est ainsi sans cesse réactualisé : le futur de cette statue est un avenir infini, non programmé, une création continue telle que personne ne puisse jamais être confronté à l'œuvre close sur elle-même, fermée sur son intégralité.

« Donner un sens à sa vie pour une cause, sûrement. Donner sa vie pour cette cause veut dire qu’on a perdu au jeu. On a des spécialistes de la commémoration en France : il est important de porter le drapeau. Mais le lendemain ? Je pense que le sens du don de la vie se perd dans les commémorations. Quant à la mort du soldat, le don n’a aucune valeur. On ne pourra pas parler de sens aussi longtemps qu’on ne pourra pas parler de paix. »

« Le Monument vivant de Biron », qui est à la fois un obélisque de pierre et une œuvre immatérielle susceptible, par exemple, de s'incarner en un livre (1), est dans son projet même, à jamais inachevé, toujours fragmentaire. Il est, de ce point de vue, l'inverse de ce monument intangible, plus solide que l'airain dont rêvaient les anciens.


(1) Gerz Jochen, Le Monument vivant de Biron, éditions Actes Sud, 1999, ISBN : 2742709754

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