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Déballage, Edouard Malvande

Publié le par Jean-Yves Alt

Des histoires de sexe de plus en plus courtes et violentes.

D'abord il voit le sexe ... et « Et j'avale ce foutre légèrement sucré un foutre de jeune homme Et j'avale ainsi toute la beauté et la jeunesse du monde... Cette beauté qui me fascine qui me comble qui me démolit » (Le train, p. 21)

« Déballage » pourrait se lire dans la tradition des « tricks » où Renaud Camus (1) se fit célèbre. Il pourrait se lire aussi comme du porno.

Non. « Déballage » est une sorte de journal qui à force d'intensité et dans la mesure où il ne dévie jamais de son propos, approche de l'œuvre littéraire : Dire, redire, ressasser ces plaisirs immenses et rapides, lents et exacerbés qui sans répit appellent pour une quête toujours à recommencer.

Quand la jouissance est là – ce moment où arrive ce que l'on a imaginé – le temps est happé : a-t-on réellement sucé ce sexe superbe qu'on devinait et qu'on ne croyait jamais voir, ne jamais toucher ? A-t-on réellement caressé ce corps d'homme que les femmes aimaient ?

Il y a le mystère de cet instant où les mains s'activent, instant que l'esprit a du mal à inscrire dans les comptes du bonheur. Edouard Malvande le comprend : il étale mot après mot, sans fioritures, sans commentaires, sans valorisations, ces gestes de l'approche, de la main qui défait la braguette, qui baisse le slip…

Le mot jamais ne dérape parce qu'il épouse exactement le dialogue ou le mutisme qui fut cette musique banale au moment où...

L'auteur, dit le vrai, en parlant de ceux qui veulent sans vouloir, de ceux qui bandent et se croient hétéros (ils le sont sans doute : l'homosexualité peut-elle exister quand elle ne se nomme pas ?), de ceux qui demandent du fric pour éviter les remords, de ceux qui descendent des camions, de ceux qui s'y allongent, de ceux qui aiment ça mais pas ça...

« Déballage » est superbe récit de ce quotidien du sexe. Jouir et l'écrire : étapes qui font exactement la place de l'humain et signalent que jamais l'acte sexuel le plus trivial, le plus bestial – diraient certains – n'est quelconque. Georges Lapassade l'avait bien compris pour avoir rédigé la préface à ce livre.

■ Déballage, Edouard Malvande, Éditions Dominique Bedou, collection Reliefs, 1985, ISBN : 2903096333


(1) Tricks, Renaud Camus, Tricks, Editions Persona, 1982, ISBN : 2903669066

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Vérité par Roger Martin du Gard

Publié le par Jean-Yves

Piège du démon : le penchant à la vérité. N'est-il pas souvent plus difficile, plus courageux, de persévérer, par fidélité à soi-même, dans une conviction, même ébranlée, que de secouer présomptueusement les colonnes, au risque de faire écrouler l'édifice ?

 

Parole prononcée par Antoine Thibault dans Les Thibault, Le Cahier gris

 

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A copier 100 fois, Antoine Dole

Publié le par Jean-Yves

« Alors, t'es pédé ou pas ? » (p. 10). « On le sait tous que t'es pédé, de toute façon » (p. 12). « Tout s'est contracté au mot "pédé", dans ma tête mes sensations se sont raidies » (p. 14). « Et ça fait quoi d'être une fiotte ? » (p. 15). « Me touche pas, pédé ! » (p. 19).

 

Le père du narrateur pense que dans la vie, il faut sans cesse se dépasser et que cela passe parfois par l'acceptation de « se battre » (p. 22). « Papa m'a dit 100 fois comment faudrait que je sois » (p. 5). Mais comment faire quand on devine intérieurement qu'on ne répond pas à cette injonction ? Comment répondre aux autres quand on est nommé seulement par leurs mots insultants ?

 

« A copier 100 fois », ce pourrait être seulement l'histoire d'un géniteur qui s'étonne – comme d'un accident de parcours – de son rejeton différent… qu'il n'ose envisager « être pédé ».

 

D'une certaine manière, cette histoire aurait pu devenir celle d'un père qui ne trouve rien de mieux pour abattre son fils que de le laisser vivre seul avec ses difficultés, face aux autres garçons, du fait de sa différence. Autrement dit, par opposition au père, l'histoire d'un jeune qui serait si peu le digne fils que son paternel a rêvé.

 

Le père d'« A copier 100 fois » estime que sa progéniture mâle peut fort bien supporter ce que lui-même a supporté jadis pour devenir un « homme » conforme à ce nom : « un garçon, ça règle ses comptes tout seul, ça doit savoir se débrouiller, "comme un homme" » (pp. 5-6). C'est pourquoi, le fils met un point d'honneur à ne pas se plaindre. Il a intégré que la race des mâles doit être rude, quitte à morfler, car dans son collège, il vit, au quotidien, des séances de brimades qui semblent tellement naturelles que personne n'intervient jamais. Cette histoire aurait ainsi pu être la transcription d'une révolte intérieure qui se serait exprimée jusqu'au suicide.

 

Mais l'auteur, Antoine Dole, a choisi d'écrire une histoire qui aide à vivre.

 

nullD'une part, il fait intervenir Sarah, une camarade de classe qui prend la défense du narrateur. La jeune fille possède de plus un humour distingué :

 

« Sarah reste à côté de moi, la boucle de son sac tinte à chaque pas. Elle hésite un instant puis me dit :

– Tu sais, je m'en fous.

– De quoi ?

– De ce qu'ils disent. Que tu préfères les garçons, tout ça.

Je réponds pas. J'ai juste le cœur qui s'accélère, et les voitures vrombissent en passant à moins d'un mètre de moi. Ça devrait me faire quelque chose, je devrais me sentir bien, rassuré. Mais ça me fait toujours mal, et quels que soient les mots que chacun utilise. Sarah me met un petit coup d'épaule.

– Tu sais, moi aussi j'aime les garçons.       

Puis elle se met à rire. » (pp. 28-29)

 

D'autre part, l'auteur n'a pas oublié qu'au fond de tout homme, une lueur peut toujours éclairer sa vie et celle des siens.

 

Même si ce n'est jamais explicite, on devine que la mère du collégien est décédée. La mère est quasi absente de ce roman en dehors d'un souvenir de son fils :

 

« Quand ma mère me disait que les monstres n'existaient pas, que fallait pas avoir peur, c'était pas vrai Sarah. Ces monstres-là, ils existent, moi j'en ai rencontré. On s'y fait et c'est le pire, on s'habitue à tout. » (p. 21)

 

Antoine Dole a écrit ce court récit comme une partition, une musique d'accompagnement qui trouble d'abord le lecteur, le séduit ensuite, le rassure enfin. Dans les grandes souffrances qu'il découpe au fil des jours, l'auteur sait finalement inscrire le meilleur du père et de son fils. Une histoire intime vers la sérénité et l'amour.

 

■ Editions Sarbacane, 56 pages, 2013, ISBN : 9782848655017

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

 

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L'éclat de ta figure par Ahmed Ben Yahia

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans son Histoire des Almohades, Abd El Wah'id Merrakechi dit que les habitants du cinquième climat sont ceux dont les corps sont les mieux faits et les expressions les plus choisies, « car le climat et la latitude exercent sur le langage une influence qui paraît évidente ». Voilà qui justifie sans doute ce joli poème d'Ahmed Ben Yahia, au XIVe siècle de notre ère :

Je lui dis « bonjour » vers le soir et lui me demanda :

« Qu'est-ce que ce discours ? » croyant que je plaisantais.

Je lui répondis : « L'éclat de ta figure m'a ébloui au point que j'ai pris le soir pour le matin. »

cité par Serge Talbot dans la revue Arcadie n°103-104, juillet/août 1962, page 452

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Un Taciturne, Roger Martin du Gard (1932)

Publié le par Jean-Yves

Un taciturne raconte l'effondrement d'un chef d'entreprise, Thierry, qui découvre – avec stupéfaction, angoisse puis horreur – son homosexualité.

 

« On peut très bien porter en soi, pendant des années, des sentiments qu'on ne soupçonne même pas, et dont, cependant, on vit !... » (Acte III, Scène IX – p. 218)

 

On en meurt aussi. Comme dans ce drame.

 

Cinq personnages principaux : Thierry, chef d'entreprise, un homme grave et taciturne ; Isabelle, sa sœur et sa collaboratrice ; Wanda, amie de collège de celle-ci ; Armand, le cousin philosophe ; et Joë, le nouveau secrétaire de Thierry, jeune, ardent, plein d'assurance et de séduction. Le drame se noue quand Isabelle répond à l'amour de Joë. Wanda et Armand aiment également Isabelle, mais ils taisent leur jalousie. Celle de Thierry éclate, car il ignore la nature des sentiments qui l'animent. Armand essaie de le calmer. Armand croit d'ailleurs que, comme lui, Thierry aime Isabelle. Mais non... Ce n'est pas cela. Alors, dit Armand, c'est donc de Joë que tu es épris ? Quand Thierry est contraint de se l'avouer à lui-même, il ne se supporte plus et se tue. « L'imbécile ! » (Acte III, scène XIV – p. 235) dit Armand, tirant la moralité de la pièce.

 

Évoquant les conventions, à propos de l'attachement du père de Thierry à une très jeune fille, Armand, rejette la notion d' « aberrations » (Acte I, scène X – p. 51) et affirme, en matière de morale, un total non-conformisme :

 

« J'en prends et j'en laisse, comme tous les gens raisonnables. Ta loi morale, mon vieux, faut jamais oublier ça : c'est nous qui l'avons faite, pour nous, pour notre utilité sociale ! Ce n'est pas nous qui avons été faits pour elle ! Alors, le jour où ça ne colle plus bien... » (Acte I, scène X – p. 52)

 

À la fin de la pièce, à l'approche du dénouement et de la révélation, Armand ne juge pas le désir homosexuel de Thierry et refuse toute culpabilisation malsaine :

 

« Honte ? Qu'est-ce que la honte vient faire là ? Comme si chaque tempérament n'avait pas ses particularités, dès qu'il s'agit d'amour... » (Acte III, scène IX – p. 222)

 

Ce drame est abordé sans aucune ambiguïté.

 

L'histoire d'amour homosexuel non partagé que vit Thierry avec le jeune Joë est strictement parallèle à celle que vit Wanda, la lesbienne, amoureuse d'Isabelle.

 

■ Éditions Gallimard, 1932, 235 pages

 


Du même auteur : Le Lieutenant-Colonel de Maumort - Les Thibault : Le Cahier gris

 

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