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Réflexions sur la répression de l'homosexualité de l'âge classique à nos jours par André Claude Desmon

Publié le par Jean-Yves

Le 24 mars 1726, le lieutenant de police Hérault, assisté de « Messieurs les gens tenant le siège présidial du Châtelet « de Paris », rend public un jugement au terme duquel « Etienne Benjamin Deschauffours est déclaré dûment atteint et convaincu d'avoir commis les crimes de sodomie mentionnés au procès. Pour réparation et autres cas, le dit Deschauffours est condamné à être brûlé vif en la place de Grève, ses cendres ensuite jetées au vent, ses biens acquis et confisqués au roi » (1). L'exécution eut lieu le jour même.

 

Cette condamnation, qui ne fut point la dernière du genre, ne peut manquer de nous scandaliser et de nous émouvoir : ainsi, à Paris, il y a à peine plus de deux cents ans, en ce siècle appelé depuis « Siècle des Lumières », des hommes étaient encore brûlés vifs pour crime de sodomie ! Mais pour frappant qu'il soit ce fait n'est pourtant pas typique de la répression de l'homosexualité à l'âge classique. Il est plutôt un fait fossile, témoin d'une époque ancienne révolue, résultat de lois moyenâgeuses pas encore abolies mais qui, peu à peu, tombent en désuétude.

 

Déjà l'opinion s'émeut devant ces exécutions principalement dans les cercles des « philosophes éclairés », et surtout, à cette même époque, le plus grand nombre des homosexuels relèvent d'une juridiction moins expéditive, puisqu'ils font l'objet, sinon d'une simple relégation en province comme pour les gens de haute condition, du moins d'une mesure de détention en maison de correction ou d'internement à l'Hôpital Général.

 

Cette coexistence de deux pénalités, l'une brutale et encore marquée par de vieux interdits sacrés, l'autre plus insidieuse et teintée déjà du triste anonymat des répressions policières, doit nous étonner et retenir notre attention. En histoire, ce n'est pas toujours l'évènement le plus spectaculaire qui est le plus significatif et il faut savoir parfois résister aux chatoiements de l'anecdote pour discerner dans la grisaille quotidienne les indices d'une mutation profonde. En l'occurrence, l'exécution du 27 mars 1726, haute en couleurs, chargée de profondes résonances émotionnelles, signifie peu parce qu'elle appartient à un passé déjà condamné. Si l'on veut, en revanche, rechercher le fait qui oriente le plus la répression de l'homosexualité à l'âge classique, le fait le plus typique de la mentalité de l'époque en ce domaine, le fait enfin qui devait avoir les plus fortes conséquences et dont les fâcheux effets se font encore sentir de nos jours, c'est vers un événement en apparence banal qu'il faut se tourner, à savoir, l'édit royal du 27 avril 1656 qui portait création à Paris de l'Hôpital Général.

 

Il s'agit là d'une simple réforme administrative qui a bien pu passer inaperçue aux yeux du plus grand nombre des contemporains : divers établissements existaient déjà – La Salpêtrière, Bicêtre, d'autres encore – sont groupés sous une administration unique. Tous sont désormais affectés aux pauvres de Paris « de tous sexes, lieux et âges, de quelque qualité et naissance, et en quelque état qu'ils puissent être, valides ou invalides, curables ou incurables » (2).

 

Le but recherché est d'accueillir, de loger, de nourrir ceux qui se présentent d'eux-mêmes, ou ceux qui y sont envoyés d'autorité royale ou judiciaire. Cette dernière clause indique immédiatement que l'Hôpital Général n'est pas un simple établissement d'assistance – encore moins un établissement médical comme pourrait le laisser penser le terme – mais véritablement une structure serai-juridique guidée d'abord par des préoccupations policières. Cela se voit davantage encore par les pouvoirs accordés par l'Edit aux directeurs de cette institution. Ceux-ci, nommés à vie, « ont tout pouvoir d'autorité, de direction, d'administration, commerce, police, juridiction, correction et châtiment sur tous les pauvres de Paris, tant en dehors qu'au dedans de l'Hôpital Général » (3) et le texte du règlement ajoute : « auront pour cet effet les directeurs poteaux, carcans, prisons et basses fosses dans ledit Hôpital Général et lieux qui en dépendent comme ils aviseront, sans que l'appel puisse être reçu des ordonnances qui seront par eux rendues pour le dedans dudit Hôpital ; et quant à celles qui interviendront pour le dehors elles seront exécutées pour leur forme et teneur nonobstant oppositions ou appellations quelconques faites ou à faire et sans préjudice d'icelles, et pour lesquelles nonobstant toutes défenses et prises à partie ne sera différé » (4).

 

L'Edit de 1656 définit donc un véritable univers correctionnaire – pour ne pas dire concentrationnaire – mais surtout, par ses dispositions – souveraineté quasi absolue qui émane directement de l'autorité royale, juridiction sans appel, droit d'exécution contre lequel rien ne peut prévaloir – il instaure un établissement qui se situe en marge de la justice et du droit traditionnels, et est en quelque sorte « le tiers ordre de la répression » (5). Il faut noter en outre son caractère bourgeois (au sens qu'il convient de donner à ce terme au XVIIe siècle) : on est en présence d'un pouvoir civil rattaché au Roi par l'intermédiaires de serviteurs zélés, en la personne de directeurs et d'administrateurs le plus souvent recrutés dans .la bourgeoisie, et ni le Clergé, ni les Parlements, n'y ont droit de regard. Le roi décrète en effet : « Entendons être conservateur et protecteur du dit Hôpital Général comme étant de notre fondation royale et néanmoins qu'il ne dépende en façon quelconque de notre Grande Aumônerie, ni d'aucun de nos grands officiers, mais qu'il soit totalement exempt de la supériorité, visite et juridiction des officiers de la générale Réformation et autres de la grande Aumônerie, et de tous autres auxquels nous interdisons toute connaissance et juridiction de quelque façon et manière que ce puisse être » (6). Il ne faudra pas s'étonner, dans ces conditions, que « bourgeoise » par son inspiration, la nouvelle institution s'appliquera « en priorité », comme nous le verrons plus tard, à sauvegarder les valeurs « bourgeoises ».

 

Dans les mois qui suivent la parution de l'Edit, environ six mille parisiens – un habitant sur cent – sont enfermés dans l'Hôpital Général. Bien plus, le 16 juin 1676 un nouvel Edit royal prescrit l'établissement d'un Hôpital Général dans chaque ville du royaume. A la veille de la révolution 32 villes de province en seront pourvues. Mais le phénomène n'est pas propre à la France. A la même époque apparaissent en Allemagne des « Zuchthäuser », en Angleterre des « Houses of correction » et surtout des « Work-houses » dont les caractéristiques sont similaires à celle de l'Hôpital Général. En quelques dizaines d'années c'est l'Europe entière qui est couverte d'un réseau serré de ces maisons et le caractère européen du phénomène doit nous garder de penser que cette curieuse institution est la manifestation épisodique de l'absolutisme d'un roi. Nous sommes en fait en présence d'un mouvement aux racines profondes qui témoigne d'une véritable mutation dans la mentalité collective et de la naissance d'une nouvelle sensibilité sociale. L'acte de partager une société, l'acte d'y tracer une ligne de clivage entre une majorité et une minorité, l'acte de séparer cette minorité, de l'exclure, de la persécuter ou de l'interner est toujours révélateur des hantises d'une époque, de ses aversions, de ses phobies, comme le montrent la mise à l'écart des lépreux au Moyen-âge ou la ségrégation raciale et l'antisémitisme de nos jours. A cet égard le grand internement consécutif à la fondation de l'Hôpital Général au XVIIe siècle est révélateur de l'existence d'une nouvelle sensibilité de la société classique à une certaine forme de désordre.

 

De quel désordre s'agit-il ? Nulle méthode ne serait plus efficace pour répondre à cette question, que celle qui consiste à examiner de quoi se compose la clientèle de l'Hôpital Général. Que trouve-t-on, en fait, parmi ses 6000 reclus ?

 

La plus grande variété : tout un peuple qui aujourd'hui, nous parait singulièrement hétéroclite : des pauvres certes, des mendiants, des chômeurs et autres oisifs involontaires, mais aussi des condamnés de droit commun mêlés à des fous comme aussi bien des débauchés, des libertins ou de simples athées. La consultation des registres d'entrée ne manque pas de nous laisser songeurs : on y parle indistinctement de « mendiants, de paresseux, de libertins et de fripons » et les qualificatifs les plus souvent mentionnés sont, pêle-mêle, ceux de « débauché », « imbécile », « prodigue », « infirme », « esprit dérangé », « fils ingrat », « père dissipateur », « prostitué », « insensé »...

 

Pour expliquer cette étrange disparité il serait vain d'alléguer que le XVIIe siècle a regroupé derrière les murs de l'Hôpital Général tous les « a-sociaux ». Ce serait oublier, en effet, que l'a-social n'existe pas avant et en dehors de la société, celle-ci le reconnaissant et le désignant comme tel après-coup, mais que, bien au contraire, c'est la société elle même qui crée l'a-social par l'acte qui désigne un individu comme différent des autres, lui refuse les conditions concrètes d'existence et finalement l'exclut du groupe. Il serait également faux, pour rendre compte de ce qui est scandaleuse confusion à nos yeux, d'invoquer une connaissance insuffisante et l'état embryonnaire de la science en vertu desquels l'âge classique aurait été incapable de distinguer ce qui pour nous est avec évidence faute contre la société de ce qui est simple faute morale ou maladie. Ce serait tomber dans l'illusion qui consiste à projeter rétrospectivement et de façon anachronique, les distinctions modernes, peut-être d'ailleurs trop simplistes et trop rigides, héritées du positivisme du XIXe siècle, sur une époque où elles n'ont aucunement leur place. En réalité ce qui nous apparaît hétérogène était perçu alors comme homogène : tous ces êtres que nous répartissons si aisément entre les mains des médecins, du psychiatre, du juge ou du prêtre étaient véritablement appréhendés d'une façon uniforme et indistincte ; une même sensibilité sociale les désignait comme différents et à exclure.

 

Cette sensibilité est une sensibilité au « désordre », à tout ce qui sort de l'ordre ou lui fait obstacle, et tout d'abord à la Misère. Le but premier de l'Hôpital Général, nous l'avons vu, est de mettre de l'ordre dans le domaine de la misère. Par ce mot il ne faut pas entendre seulement les pauvres, les mendiants, les chômeurs, mais aussi tous les excentriques, les maniaques, les insensés comme aussi bien les a-moraux, les irréligieux ou les homosexuels. Il s'agit à la fois des misérables et des miséreux. C'est qu'en effet dans un siècle éminemment épris de raison et d'ordre, tout ce qui a la moindre apparence de déraison fait scandale et c'est faire œuvre de bon goût et de raison que d'éliminer ce qui trouble la belle ordonnance voulue par la société. Faute de vouloir ou de pouvoir panser ses plaies, le XVIIe siècle a eu l'idée géniale de les faire disparaître de sa vue en les enfermant soigneusement dans l'Hôpital Général, comme on voit encore, en Europe, certains gouvernements masquer aux yeux des touristes la misère bien réelle des bidonvilles.

 

Mais ce n'est pas tout. La misère n'est pas seulement: un obstacle à l'ordre, elle est aussi une rébellion contre l'ordre, une faute contre la belle marche de l'Etat. Il ne suffit pas de l'enfermer, il faut encore la châtier, comme l'a montré assez la description de l'appareil correctionnaire mis à la disposition des directeurs de l'Hôpital. D'ailleurs la culpabilité attachée au désordre est indifféremment sociale et morale. Plus précisément toute forme de misère est enveloppée d'une atmosphère de culpabilité morale. Si le pauvre est pauvre, si le fou est fou, on si le malade est malade, c'est d'abord parce qu'ils sont des pécheurs, parce qu'ils se sont trop complus en eux-mêmes, que leurs mœurs étaient dégénérées et leur vie spirituelle déficiente. Si bien que par une magnifique ambigüité de la peine, le châtiment corporel est à la fois punition sociale et occasion de rachat, spirituel. Le « bon pauvre » qui se soumet trouve dans la souffrance imposée matière à pénitence et à sanctification ; quant au « mauvais pauvre », à l'insoumis, il n'a que ce qu'il mérite.

 

Le traitement imposé aux vénériens illustre parfaitement cette casuistique. Déjà au Moyen-âge sous l'influence arabe, les maladies vénériennes étaient considérées comme des maladies relevant de la médecine et faisaient l'objet d'un début de thérapeutique. Cela n'empêche point les vénériens au XVIIe siècle d'être traités comme des pécheurs et d'être plus souvent internés à l'Hôpital Général qu'hospitalisés à l'Hôtel-Dieu. C'est que la guérison de leur âme importe au moins autant que celle de leur corps. Avant d'être admis au quartier du « Grand Mal » on exige qu'ils acquittent leur dette envers la moralité publique et qu'ils présentent, sinon un billet de confession, du moins un certificat de châtiment : « Tous ceux qui se trouvent attaqués du mal vénérien n'y seront reçus qu'à la charge d'être sujets à la correction avant toute chose et fouettés, ce qui sera certifié par leur billet d'envoi » (7).

 

C'est donc un triple souci d'assistance, de police et de moralité qui préside à la création de l'Hôpital Général, mais c'est de loin la préoccupation éthique qui l'emporte et domine tout le reste. En fait, avec cette initiative, le XVIIe siècle a réussi une étonnante synthèse de l'obligation morale et de la loi civile. Selon cette vision « toute faute morale, même dans sa forme la plus privée, prend l'allure d'un attentat contre les lois écrites ou non écrites de la cité » (8). Ce que signifie la naissance de l'Hôpital Général, c'est l'avènement d'un ordre moral, c'est-à-dire l'ambition d'une société où il y aurait parfaite transparence, entière réversibilité, entre les exigences de la religion et de la morale et les règles de la police.

 

Mais si l'on songe maintenant que cette idée – d'après laquelle la vertu et finalement le bonheur de chaque citoyen sont Affaires d'État – a été précieusement recueillie, après la Révolution, par la République bourgeoise ; si l'on considère en outre qu'on la retrouve encore intacte au XXe siècle jusque et y compris dans les Républiques socialistes, on voudra bien admettre que l'évènement du 27 avril 1656, aussi terne soit-il en apparence, ne laisse pas d'avoir une importance capitale dont les effets se font encore sentir dans les moindres détails de notre vie quotidienne.

 

Parmi les désordres auxquels l'âge classique est particulièrement sensible, ceux relatifs à la vie sexuelle tiennent une place de choix. Il n'y a là rien que de très normal puisque la protection des structures familiales est l'une des préoccupations principales de la morale bourgeoise. On assiste à cette époque à une véritable confiscation de l'éthique sexuelle au profit de la morale des familles. L'amour relégué au second plan laisse la place au mariage conçu comme un contrat signé devant notaire. Dés que « l'intérêt » est en jeu, c'est-à-dire qu'il y a scandale susceptible de souiller l'honneur des autres membres de la famille, ou dés que la conservation du patrimoine est mise en cause, la mesure d'internement est de rigueur. Y-a-t-il mariage honteux, liaison inavouable, prodigalité, débauche, libertinage ? La famille toute puissante réclame l'internement pour son rejeton fautif et le plus souvent obtient satisfaction.

 

Evidemment les gens convaincus d'homosexualité occupent une place d'honneur dans les rangs des perturbateurs de l'ordre familial voués aux cachots de l'Hôpital Général. Du moins échappent-ils pour le plus grand nombre d'entre eux, comme nous l'avons vu précédemment, au supplice moyenâgeux « incendium et ignis ». Ce serait cependant une erreur d'attribuer cette atténuation sensible du châtiment traditionnel à une prise de conscience de son caractère barbare, ou à un quelconque souci humanitaire. Il serait plus faux encore d'y voir l'avènement d'une ère libérale pour l'homosexualité. En fait l'abandon du bûcher au bénéfice du seul internement, correspond à une mutation profonde de la culpabilité qui s'attache à l'homosexualité, non à sa suppression.

 

Ce que le Moyen-âge punit par le feu, ce n'est pas tant l'homosexualité en général que l'acte particulier de la sodomie. Celui-ci est assimilé à un acte hérétique, à une profanation des lois de la nature. C'est une même horreur des rites magiques ou des pratiques démoniaques qui conduit sur le bûcher la sorcière et le sodomite. La dureté de la peine signifie qu'un tabou religieux a été transgressé, qu'un sacrilège a été commis, et elle ne nous scandalise que dans la mesure où nous avons en grande partie perdu le sens du sacré. Mais la condamnation qui frappe la sodomie n'empêche pas à la même époque – et cela est surtout sensible à la Renaissance – une certaine apologie littéraire des équivoques amoureuses de l'homosexualité tant socratique que saphique. Tandis, en effet, que l'Eglise s'acharnait pendant des siècles, en pourchassant sorciers et magiciens, à extirper des campagnes européennes toutes traces du paganisme préchrétien, une tradition platonicienne fort vivante se perpétuait en littérature et dans les arts. D'après celle-ci, s'il est bien vrai que l'amour est « démoniaque » (au sens socratique du terme) et qu'il a toujours une parenté avec la déraison, il n'en résulte pas qu'il soit pour autant mauvais et condamnable : s'il est parfois folie aveugle du corps, l'amour peut être aussi ivresse inspirée de l'âme ; le même tourment profond de l'homme, tantôt le fait déchoir au rang de l'animal, tantôt l'élève aux plus hautes créations de l'esprit. Et l'amour qui paraît le plus déraisonnable, cet amour du même par le même, l'amour homophile pour tout dire, est celui justement qui recèle la plus grande puissance de savoir, la plus grande force de création puisqu'il engendre dans l'esprit et non dans la chair.

 

Or au milieu du XVIIe siècle, dans le même temps où les bûchers se font plus rares, l'éloge de « l'amour fou » disparaît soudain de la scène littéraire. Ce que le Moyen-âge et la Renaissance n'avaient pas confondu, la sodomie et l'homophilie, est désormais enveloppé dans une même désapprobation, plus terne, plus anonyme, mais non moins puissante. Ce qui était encore, quelques décades plus tôt, amour subtil et délicat, source privilégiée de sentiments rares, devient amour insensé et scandaleux vite associé à des pratiques infâmes et dégradantes. Inversement la sodomie perd son caractère de sacrilège pour n'être plus considérée que comme une des formes les plus honteuses de la débauche. En ce siècle voué à l'ordre et pétri de raison, on assiste véritablement à une « désacralisation » de la sodomie, à une « laïcisation » de la condamnation dont elle est l'objet. Mais l'homophilie est loin de gagner au change. L'Interdit religieux de la sodomie fait place à une condamnation éthique qui englobe l'homosexualité dans son ensemble et, paradoxalement, l'atténuation de la peine s'accompagne d'un renforcement de la censure. Un grand refoulement collectif s'opère : il ne faut pas parler de çà ; c'est honteux, immoral. Les homosexuels sont voués, pour une longue période, au silence et à la clandestinité anonyme, les uns par honte et peur du scandale, les autres par la force derrière les murs de l'Hôpital Général. Au silence des prisons répond celui des conversations et des livres.

 

Certes cette mutation de culpabilité ne s'est pas opérée en un jour et ce serait une étude passionnante pour l'historien que d'examiner comment la laïcisation progressive du phénomène homosexuel a entraîné la coexistence concurrente de deux législations pénales : l'une, sous l'influence de l'Eglise, applique encore des lois moyenâgeuses, l'autre purement civile et bourgeoise dépend directement du pouvoir Royal. Si, par exemple, l'ordonnance de 1670 range la sodomie parmi les « cas royaux », cela signifie surtout le désir du roi d'en retirer la connaissance aux Parlements qui appliquaient trop volontiers les lois médiévales. L'hérésie fait place au délit de mœurs et le policier prend le relais du prêtre. Nul n'oserait dire qu'il s'agisse encore d'un progrès...

 

Mais le nouveau style de répression inauguré à l'âge classique comporte d'autres harmoniques dont les échos sont loin d'être éteints. La cohabitation au sein de l'Hôpital Général des pensionnaires les plus hétéroclites, le voisinage constant, notamment, des homosexuels avec les malfaiteurs, les débauchés, les malades ou les insensés, le rassemblement de tous ces « miséreux » sous le regard d'une commune réprobation, n'ont point manqué, en effet, de susciter dans les esprits des assimilations abusives, d'étranges confusions et autres habitudes de pensées, dont nous faisons encore les frais tant elles sont demeurées vivaces dans notre société.

 

C'est d'abord le côtoiement des homosexuels et des fous qui a eu pour conséquence de « situer l'homosexualité parmi les stratifications de la folie ». Plus généralement d'ailleurs tout « dérangement sexuel » – ou ce qui était alors perçu comme tel par l'ordre contemporain – s'est trouvé contaminé par la notion de folie et a été assimilé à un « dérangement de l'esprit ». La reconnaissance ancienne de l'ambigüité féconde de l'amour, de sa parenté, tantôt joyeuse, tantôt tragique, avec la folie aussi bien qu'avec le génie, a disparu. Une ligne stricte partage désormais le monde de l'amour en une région bonne où la sexualité est ordonnée et raisonnable, et une autre, mauvaise, où elle est insensée, déraisonnable, immorale, sans que la moindre communication soit possible entre ces deux régions.

 

Le message freudien, selon lequel toute folie s'enracine dans quelque sexualité troublée, nous apporte d'ailleurs une preuve de cette collusion implicite et indue de toute une part de la sexualité avec la folie. Mais ce que la psychanalyse balbutiante a pris pour une loi constante de la nature humaine n'avait en fait de sens que dans le contexte d'une civilisation qui, depuis deux siècles, situait les manifestations les plus vivantes, les plus riches, de la sexualité dans le monde de la Déraison ; ce que le psychanalyste, dans sa naïveté première, a érigé en loi universelle n'était, sans doute, que l'héritage empoisonné d'une culture étroitement localisée dans le temps et dans l'espace. Et il nous faut un grand effort de recul et de lucidité, pour nous apercevoir que ce clivage, soi-disant si net, si définitif, entre une sexualité bonne et une sexualité mauvaise, entre ce qui est sain et ce qui est pathologique, entre le normal et l'anormal, n'est rien moins qu'évident ni originel, puisqu'il n'est que l'émanation d'une vision éthique propre à l'âge classique.

 

Mais les confusions du Grand Siècle vont encore plus loin. C'est qu'en effet le dérangement mental n'est pas encore perçu, à cette époque, sur un fond de déterminisme impersonnel comme il le sera à l'ère positiviste. Pas plus que la maladie du corps, le dérèglement de la raison ne peut s'expliquer alors uniquement par l'appel à une causalité strictement déterminée, physiologique ou psychologique. Ce qui le commande et l'explique, c'est d'abord le vice, l'immoralité, en un mot le dérèglement du cœur. La déraison est, avant tout, le produit d'une mauvaise volonté, c'est-à-dire d'une volonté coupable. Dès qu'une sexualité, parce que peut-être plus exigeante ou plus imaginative, sort de l'ordre voulu par la société, elle est immédiatement assimilée à une faute morale. L'Homosexuel est à la fois et indistinctement un malade, un fou et un débauché. Mais il n'est pas besoin d'une longue observation polir retrouver cette triple confusion, intacte, dans l'attitude ambiguë de nos contemporains. Dans une oscillation perpétuelle dont l'incohérence ne semble pas frapper les esprits, les mêmes auteurs dans un même ouvrage considèrent les homosexuels tantôt comme des malades qu'il faut soigner, tantôt comme des volontés déviées qui doivent s'amender. Fou ou vicieux, anormal ou débauché, à traiter ou à châtier, tout se passe comme si pour décrire l'homosexuel on ne disposait que de ces deux séries de concepts, incompatibles entre elles d'ailleurs, et dont le seul point commun semble être la volonté de situer un être humain hors du groupe social. Le XIXe siècle a eu le mérite de montrer que les maladies du corps étaient indépendantes des faiblesses de l'âme ; le XXe siècle a introduit l'idée de pures maladies de l'esprit, éclairant d'un jour nouveau des terres qu'on croyait réservées au seul moraliste ; mais on n'en est pas encore venu à penser, semble-t-il, que certaines « déviations » sexuelles pouvaient n'être ni immorales, ni pathologiques. On a reconnu à l'individu le droit de croire en une autre religion que celle de l'Etat ou celui d'avoir des idées politiques différentes de celles du Prince ; on ne lui a pas reconnu le droit d'avoir un comportement sexuel différent du comportement type imposé par le groupe, véhiculé par la coutume et sanctionné par la loi.

 

Mais la confusion n'est pas seulement dans l'opinion commune, elle trouve un écho dans le cœur même de beaucoup d'homophiles. Trop nombreux sont ceux qui se sentent perpétuellement coupables – non pas vis à vis d'une autorité religieuse transcendante – mais aux yeux de la seule société. Et que dire de ces autres qui, se croyant « malades » et voulant « guérir e, font antichambre chez le médecin? L'ordre moral, comme une poix, colle à nous, nous englue et imprègne tous nos gestes et toutes nos pensées.

 

Ainsi, autant il est vrai que la création de l'Hôpital Général, au XVIIe siècle, a été l'amorce d'une profonde mutation dans la façon de percevoir et de punir l'homosexualité, autant il faut reconnaître que, depuis trois siècles, nul événement marquant, nulle loi ne permettent de penser que l'ordre moral instauré à l'âge classique ait subi de notables modifications.

 

Nous vivons encore, au XXe siècle, sous le règne plus ou moins tyrannique, plus ou moins symbolique, de l'internement. Notre époque est étrangement sensibilisée aux mœurs, entendez à la sexualité. Toute variation sur le thème sexuel est aussitôt interprétée simultanément en termes de pathologie par le médecin, de pénalité par le pouvoir ou de faute par le moraliste. Tout ce qui s'écarte, tant soit peu, de la norme voulue par « l'ordre social » est voué, au moins virtuellement, à la prison ou à l'hôpital psychiatrique, ces deux variantes modernes de l'internement.

 

Il est vain d'incriminer les institutions ; ce qui compte ce sont bien moins les dispositions légales que leur support psychologique et la complaisance qu'elles trouvent dans la mentalité collective. Ce n'est pas par un nombre plus grand d'homophiles que l'Antiquité grecque se distinguait de l'époque moderne, ni même par l'existence, à ce propos, de lois libérales, mais bien plutôt en ce qu'on y pratiquait l'homosexualité sans aucun sentiment de culpabilité ni sociale ni morale. La religion ni la cité ne s'estimaient concernées par de tels actes.

 

On a trop pris l'habitude d'associer sexualité libre et culpabilité ; on considère trop comme allant de soi l'étrange alliance du psychiatre, du juge et du moraliste. Mais l'amalgame fréquent de la prison et de l'alcôve n'est pas une fatalité. Tous ces rapprochements sont Joins d'être inscrits dans le cœur de l'homme ; ils appartiennent, au contraire, à une vision éthique du monde étroitement localisée dans le temps et dans l'espace et dont on peut situer la naissance dans l'Europe du XVIIe siècle. Seul le manque de recul peut nous faire illusion et nous abuser.

 

C'est pourquoi, s'il est vrai que connaître les déterminismes qui nous conditionnent est un premier effort pour s'en libérer, s'il est vrai que toute lucidité est libératrice, cette genèse historique de quelques aspects de la mentalité contemporaine n'était peut-être pas inutile, aussi partielle et fragmentaire soit-elle. Ajoutons qu'il importe, plus que jamais, de dénoncer les insidieuses collusions de l'ordre moral, en un temps où maints prodromes nous font redouter une résurgence de la morale d'Etat. Craignons d'être, à notre tour, les petits homophiles d'un autre Grand Siècle !

 

(1) Exemple cité par Michel Foucault dans Histoire de la Folie (Plon, éd., 1961), p. 108. L'essentiel de la documentation de cet article est emprunté à cet admirable ouvrage.

(2) Edition de 1656, art. XI. Cité par Foucault. p. 59.

(3) Article XIII, M. Foucault, op. cit. p. 59.

(4) Article XII, op. cit. ibid.

(5) M. Foucault, op. cit. p. 60.

(6) Art. VI, op. cit. p. 60.

(7) Décision du bureau de l'Hôpital Général en 1679 citée par M. Foucault, op. cit. p. 103.

(8) Michel Foucault, op. cit. p. 92.

 

André Claude Desmon (pseudo d'André Lafond)

 

Arcadie n°115/116,  juillet/août 1963

 

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Le bon côté du filet par Laurent Perbos

Publié le par Jean-Yves

Ce terrain de tennis imaginé par Laurent Perbos est pour le moins surprenant.

 

Si les dimensions du court représenté sont réglementaires (soit 23,774m x 10,973m), l'ébahissement vient que le terrain s'adapte complètement à son environnement.

 

Si à gauche tout paraît normal, à droite le court de tennis suit la topographie des lieux...

 

...se pliant ainsi en accordéon.

 

Le filet central sert-il à dissocier ce qui est attendu de ce qui ne l'est pas ? Sépare-t-il le monde établi et indubitable d'un monde illusoire et fallacieux ?

 

 

 Laurent Perbos – Aire – 2005

Vues d'exposition à l'Université de Provence, Parvis du Centre des Lettres et Sciences Humaines, Aix en Provence

 

De quel côté du filet vaut-il mieux se trouver ?

 

Les passants de ce jour ont choisi...

 

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Pierre-Jean Jouve et l'homophilie par Sinclair

Publié le par Jean-Yves

Au moment où une audience plus large paraît s'ouvrir à un des auteurs les plus raffinés mais aussi les plus discrets de notre époque, il convient d'en entretenir les lecteurs d'Arcadie.

 

En 1962, Pierre-Jean Jouve a reçu en effet le grand Prix National des Lettres et une de ses œuvres – Pauline, 1880 – doit faire l'objet d'une adaptation à l'écran.

 

Puisse-t-il sortir vainqueur d'une épreuve où tant d'autres – et non des moindres – ont succombé.

 

« Mercure de France » vient de rééditer ses romans à peu près introuvables.

 

C'est une occasion de constater l'extraordinaire intérêt de ces livres, écrits entre 1925 et 1935, qui n'ont pas eu à l'époque le retentissement qu'ils méritaient.

 

Pour les Arcadiens, cette œuvre rare, secrète et belle peut être une source d'intérêt et de délectation.

 

 Le Monde Désert, paru en 1927, a pour héros Jacques de Todi, un homosexuel ou plus précisément un pédéraste.

 

A peu près tout le livre est axé sur Jacques, sa nature, ses angoisses et ses joies.

 

« Je cherche, dit Jacques, autrement qu'eux le rapport entre les hommes – Dieu m'a fait tel..., aucune délivrance possible. Et j'ai beau râler, m'insurger, me débattre ou me soumettre, je ne peux pas accepter... »

 

C'est que Jacques est attiré par les enfants très jeunes – d'une douzaine d'années – et connaît divers ennuis.

 

Un petit pâtre dont il a usé « a tout chanté en rentrant chez lui » et le voici aux prises avec un père paysan, bedeau retors et madré.

 

L'intervention d'amis influents évite seule, avec le paiement d'une somme d'argent assez coquette pour l'époque, des conséquences graves.

 

Il faut lire cette scène du marchandage en présence du gendarme local dont la présence et le sabre sanctionnent la transaction.

 

Jacques a un sursaut, en voyant si vil l'auteur des jours de celui par qui il s'était senti irrésistiblement attiré.

 

Jouve souligne que Jacques n'est en rien névropathe et que c'est dans les meilleures périodes de sa vie, quand il se sent plein de santé et de joie, qu'il cède à son penchant.

 

Son meilleur ami, l'écrivain Luc Pascal, en qui il n'est pas interdit de voir un reflet de l'auteur, ressent quand il découvre les penchants de Jacques une certaine aversion pour cet ami dont il croyait connaître les limites et se sent mal à l'aise de « ne plus savoir exactement qui l'on aime ».

 

Il ne le condamne certes pas et estime qu'en chacun d'eux « l'amour est équivalent ».

 

« Sois ce que tu es », dit Luc à Jacques en citant Shakespeare, « par art aussi bien que par nature... ». « Lie-toi avec un homme ayant l'amour "du même" mais... ne touche plus aux enfants. »

 

C'est là un débat toujours ouvert, même entre homophiles, les uns rejetant les autres avec une intolérance peu excusable.

 

Et Jacques déclare : « Je n'accepte pas cette chose. Elle est en moi, c'est un autre que je connais bien, étranger à moi et moi tout de même qui a la passion de cette chose. »

 

Ce n'est nullement quand il est nerveux ou mélancolique qu'il est attiré par de jeunes objets, mais quand il se porte bien, se sent jeune et beau.

 

Pourtant Jacques ne trouve ni joie ni équilibre dans ces aventures – il est fils de pasteur et n'a pu triompher de l'idée de péché, de toute la condamnation violente que le protestantisme fait peser sur l'acte de chair.

 

Il tentera de vivre auprès d'une Russe particulièrement intelligente – Baladine – mais ce couple hybride ne trouvera pas son mode de vie.

 

Cela nous vaut quelques notations très fines sur les sentiments qu'une femme peut ressentir dans une union semblable.

 

« La jalousie n'est pas du tout la même motivée par un sentiment de la nature du nôtre, ou au contraire par un amour dont la nature nous est étrangère. »

 

Jalouse au sens vulgaire du terme, Baladine ne l'est certes pas et elle laisse une entière liberté à Jacques, dont les liaisons changent souvent, bien que l'événement soit toujours grave, comme s'il attendait chaque fois « l'ami unique, l'élu pour la meilleure part de son cœur ».

 

Pourrait-elle prendre ombrage de Taddeo Buonvicini, un jeune tessinois, « d'un sexe qu'on imagine en rêve et qui vit à une distance énorme de la femme (défiance ou indifférence ?), mais sans mépris », qui a d'un ange la « réalité manquée » et la « tendresse excessive sans aucune douceur » ?

 

Vient le jour où Baladine – dans un moment de désespoir – cesse de résister à Luc Pascal, ce qui entraîne le suicide sans amertume de Jacques. Il se noie dans le Rhône, assuré d'accomplir un geste qui le rapproche de l'Unité.

 

Telle est cette œuvre aux contours délicats qu'un résumé ne peut que trahir.

 

Les prestiges du style s'y unissent à une grande complexité de dessin.

 

Elle devrait figurer au nombre des écrits chers à tout homophile de qualité.

 

On peut découvrir dans l'œuvre de Jouve d'autres personnages plus épisodiques certes, mais qui relèvent de l'homophilie.

 

Telle est la singulière baronne Fanny Félicitas Hohenstein qui poursuit avec une insistance assez allemande l'héroïne de deux livres de Jouve, Catherine Crachat dite Catherine, star de cinéma.

 

C'est dans Hécate que les rapports assez troubles de ces deux femmes se trouvent décrits, et si Catherine se dérobe chaque fois aux invites de la Baronne, elle ne dissimule pas qu'elle a maintes fois attiré ce genre d'hommages et qu'elle « savait (ce qui s'appelle savoir à l'intérieur) que l'amitié de Fanny avait toujours ce caractère ».

 

L'amour et la mort sont les deux thèmes – éternels assurément – des romans « Jouviens ».

 

On y retrouve toujours présent ce chiffre 3 qui porte malheur à l'amour.

 

Ceux – et nous souhaitons qu'ils soient nombreux – qui découvriront Pierre-Jean Jouve ne se limiteront pas à un seul de ses livres, nous en sommes persuadés.

 

Ils connaîtront ainsi l'exemplaire perfection d'une œuvre qui place son auteur « comme par surprise au nombre des plus grands romanciers de l'entre-deux guerres ».

 

Sinclair (René Dulsoux)

 

Arcadie n°113, mai 1963

 

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Homosexualité, esclavage et civilisation par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves

On peut être un islamisant et un orientaliste de renommée mondiale et mériter la Noix d'honneur du « Canard enchaîné » quand on parle de ce qu'on ne connaît pas. La mésaventure est arrivée au regretté professeur Louis Massignon.

 

Le savant auteur de « La Passion d'Al Hallaj » et de « La Prière d'Abraham sur Sodome » a cru trouver une cause profonde à l'amour des beaux garçons (en arabe : Gulâm Wasîm ou Fatâ Gamil) :

 

« Le vice de Sodome, quoi qu'en aient dit Burton et Nabhâni, n'est l'attribut ni d'une zone climatérique, ni d'une race ; Iraniens et Grecs, qui l'ont enguirlandé d'excuses philosophiques, n'en sont point les inventeurs ; il existe, à l'état brut, chez tous les peuples où les maîtres ont recours à la coaction ou à la ruse (Dabil) sexuelles pour dompter, comme des fauves (sic), leurs esclaves : qu'ils fussent mâles ou femelles indifféremment (sic) ; et ont été punis, en retour, d'un asservissement rigoureux aux instruments de leur luxure... » (Al-Hallaj, p. 797, n°2).

 

Comme dit Armande dans « Les femmes savantes » « Oh ! Oh ! Oh ! Celui-là ne s'attend point du tout. » (Acte III, scène 2)

 

Hegel soutient que lorsque le guerrier vainqueur laisse la vie sauve à son adversaire, il en fait son esclave qui le reconnaîtra comme maître. La conscience du maître, qui a affronté la mort, est la conscience noble. Elle paraît, par son courage, échapper à l'esclavage de la vie, mais elle n'est ce qu'elle est que parce qu'elle reconnaît son écho dans une autre conscience. Or ajoutait Hegel, « comme l'opposition des hommes conduit à la domination et à la servitude, ainsi la domination et la servitude par un renversement dialectique conduisent à la libération de l'esclave » (Jean Hyppolite, Genèse et structure de la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel, p. 165). En effet, l'esclave, qui avait renoncé à se faire reconnaître comme conscience pour conserver la vie, se forme par le travail, alors que le maître, qui avait prouvé son idéalisme au risque de sa vie, ne peut plus se passer du travail de l'esclave : en sorte que, pour finir, le Maître devient l'esclave de l'esclave, et l'esclave, le maître du maître. S'il fallait en croire le professeur Massignon, c'est au lit que s'effectuerait ce renversement dialectique !

 

Louis Massignon se fait d'étranges illusions : il croit que le maître joue toujours le rôle viril, comme si les gladiateurs n'avaient pas autant d'admirateurs que les mignons.

 

Il s'imagine que le maître prend toujours l'initiative, alors que c'est l'esclave qui a tout intérêt à la prendre. Il suppose gratuitement que l'homosexualité n'est pas aussi fréquente entre esclaves ou entre maîtres qu'entre maître et esclave. Il postule qu'elle émousse la combativité, oubliant qu'elle fut en honneur dans la légion des Thébains, chez les soldats d'Hannibal, et dans tous les corps d'élite. Il tient qu'elle s'édifie toujours sur un fond sadomasochiste, alors que, libérée de tout souci de prolongation de la race, elle peut être absolument noble et désintéressée.

 

Inutile de poursuivre la discussion, l'homophilie n'est pas une méthode de dressage. (Je me demande d'ailleurs dans quelle ménagerie le professeur Massignon a vu dompter des fauves d'après une telle méthode !)

 

L'homophilie est la seule façon donnée à certains d'atteindre la joie de vivre dans la plénitude de l'amour, la seule façon pour eux de « vivre d'amour et de mourir dans un baiser » (Anatole France).

 

Découvrant, avec quelque retard, le phénomène que d'Amfreville a rendu célèbre sous le nom de « Naufrage des Sexes », « Les cahiers du socialisme libertaire » écrivent dans leur numéro de février 1963 :

 

« ... Pourquoi des mâles de vingt à trente ans, et plus, et moins aussi, éprouvent-ils le besoin de s'orner comme des femmes ? Ne serait-ce pas, parce que la vie, en s'améliorant, leur fait prendre le sens de la masculinité ? L'effort musculaire mobilise en l'homme les caractéristiques qui font la personnalité mâle. Mais quand cet effort cesse, l'élément féminin qui coexiste (coexistence pacifique) en chacun avec l'élément masculin semble l'envahir insidieusement. Les hormones féminines s'insinuent, étendent leur influence, comme tout ce qui est féminin quand il ne trouve pas d'obstacle. » (art. de Jeanne Hubert, L'Homme féminisé)

 

Ainsi, selon Jeanne Hubert, ce n'est pas l'esclavage et « la coaction sexuelle » du Maître qui féminise l'homme, mais le bien-être apporté par la civilisation industrielle, qui a fait disparaître l'esclavage – remarque qui n'est pas dépourvue de vérité.

 

Ce qui est surprenant, c'est la conclusion de l'auteur : « Je ne vois pas que ce soit un progrès. »

 

Pourquoi l'homme élégant, spirituel, plein d'urbanité, de la civilisation industrielle, serait-il un type humain moins valable qu'un trayeur de chèvres, un terrassier, un prolétaire ignorant et musclé ou un guerrier sans cervelle ? Les libertaires de 1963 auraient-ils la nostalgie des moustaches en guidons de bicyclettes, des canotiers, des cols durs et des supports-chaussettes ?

 

A moins qu'ils ne confondent l'éthique moderne – qui affirme : « Ton corps est à toi » – avec une morale de patronage ?

 

Peut-être étaient-ils plus sages que nous, les poètes orientaux, tels Abû Nuwâs, Bassâr, Ibn Ar-Rûmi, et les poètes de l'Espagne musulmane : au lieu de chercher les causes de leur passion, ils la décrivaient en termes enflammés, et l'on se souviendra de leur chant alors que seront oubliées depuis longtemps nos essais d'explication :

 

« Souvent, disait au XIe siècle un de ces derniers, le poète Ibn Az-Zaqqaq, un échanson au cou de cygne fait circuler la coupe tel un soleil de la matinée et incite vivement à la vider alors que le matin commence à peine de paraître, que le jardin nous donne ses anémones et que ses myrtes ambrés se mettent à embaumer. Nous dîmes au jardin : Où sont les camomilles ? Je les ai confiées, nous répond-ils, à la bouche de celui qui verse à boire dans le gobelet. L'échanson s'est mis à nier ce que le jardin avait dit, mais, ayant souri, il dévoila son secret. » (Trad. Henri Pérès.)

 

Serge Talbot (pseudo de Paul Hillairet)

 

Arcadie n°114, juin 1963

 

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Charité, Eric Jourdan

Publié le par Jean-Yves

Ian, un jeune homme très beau et très sensuel, recherché voracement par les hommes pour le plaisir mystérieux qu'il leur donne en se laissant aimer, s'enfonce dans une expérience initiatique. Accusé – par quel régime autoritaire ? – d'un péché qu'il ignore, il est conduit dans un camp où sont exécutés les renégats.



Un début kafkaïen. Mais le récit prend vite une direction différente et expose les tourments complexes de la haine et de la pitié, du corps et de l'âme, de la faute et de la rédemption.

 

Andrei, un superbe animal aussi (on voit là toutes les roueries des séductions terrestres) est chargé de l'incarcération de Ian. Il se met à aimer sa victime comme Roman, adolescent à la chair succulente, qui entre en religion après qu’Ian, évadé et caché sous la fausse identité d'un ermite, l'a béni dans un simulacre de désir :

 

« Plusieurs fois il se rendit dans la resserre chercher du bois et à l'un de ses voyages il entendit des pas légers s'approcher. Quelqu'un pénétrait sous l'auvent, il y eut l'effleurement contre la porte d'un panier qu'on posait à terre et il ne put retenir les bûches qu'il portait. Le bruit n'en finissait pas, mais les battements de son coeur l'assourdissaient. Il s'avança jusqu'à la porte, puis se courba pour regarder par l'un des trous. Son œil vit un œil. […]

Ian hésita, puis ouvrit la porte. Un garçon de treize-quatorze ans se tenait devant lui, un solide petit paysan avec un visage clair et des cheveux un peu longs couleur de blé mûr. La peau respirait le bonheur et dans les yeux brillait tout ce grand bonheur vide et joyeux. Le dessin du nez, la bouche, les petites dents luisantes, tout brûlait Ian. Dans le désordre de sa solitude, l'envie charnelle la plus brutale se ruait dans ses bras et lui séchait la gorge. Saisir ce corps contre lui ne suffisait pas, il le regardait et le regardait encore, les yeux agrandis, ses yeux verts piquetés de jaune et de brun, sur cette jeune beauté et tout à coup le désir lui fit serrer les dents. Ce qu'il voulait, c'était manger ce visage, dévorer cette chair, dévorer, remplir sa bouche de ce sourire, de la vie innocente qui colorait ces joues. Le garçon le contemplait, bouche ouverte, n'osant interrompre le silence bourdonnant qui les unissait. Enfin, Ian se reprit […] : "Petit", murmura-t-il, puis le ton clair qui était le sien reparut : "Que les anges te protègent." Il fit un geste d'adieu de la main et referma la porte. » (pp. 166-167)

 

Roman et Andrei sont touchés par la grâce, Ian est l'ange fait homme... pour eux, car c'est la tentation du phallus qui ouvre les portes du véritable amour.

 

Pour lire Charité, il faut accepter les dédales du roman baroque, inspiré d'une religion chrétienne qui donne à la jouissance exacerbée du corps la même densité apparente que les exercices mystiques.

 

Située hors du temps, comme la légende du Christ où la chair a tant de gloire, l'histoire ne se prive pas d'évoquer des scènes puissamment érotiques : durant les mois de claustration, Ian tire de son corps les jouissances les plus excessives, dans la solitude des rêves ou les images de jeunes garçons sont loin d'être refoulées.

 

Charité est un roman insolite et fou, un roman où la complaisance à peindre la magnificence des corps voile quelque peu les deux autres dimensions du récit : la pitié soudaine qui envahit parfois l'homme face à la souffrance de son frère et la quête terrestre d'une paix avant que la mort ne pourrisse le désir.

 

■ Éditions de la Différence, 1985, ISBN : 2729101803 ou Éditions du Seuil, collection Points, 1991, ISBN : 2020124858

 


Du même auteur : Les mauvais anges - Révolte

 

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