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Entre les lignes : Sous la cape de Capet par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Chers cousins d'Arcadie,

 

Connaissez-vous Helgaud, le moine Helgaud ? Non ? Eh bien, ma foi, vous êtes excusables.

 

A vrai dire, sur Helgaud, on ne sait presque rien. Il était religieux bénédictin au couvent de Fleury-sur-Loire (aujourd'hui Saint-Benoît-sur-Loire). On peut seulement fixer la date de sa mort au 27 ou 28 août 1048. Et il a écrit une Vie du roi Robert le Pieux qui est fort intéressante, car, avec les chroniques de Raoul Glaber, d'Adémar de Chabannes, de Liutprand, les homélies (fort indigestes, au demeurant) de l'archevêque Adalbéron et la correspondance du moine Gerbert (futur pape Sylvestre II) cet ouvrage est tout ce qui nous reste pour évoquer l'époque fameuse – encore que fort mal connue – que fut l'an mil.

 

Je lisais récemment – à chaque fou sa marotte – le récit, fort hagiographique, des faits et gestes du bon Louis le Pieux dans la version d'Helgaud (unique sur le sujet).

 

Or ceci, cousins, (comme vous le voyez, tous les chemins mènent en Arcadie) m'a permis de découvrir un texte que, tout compte fait, tout bien pesé, je trouve touchant, si touchant même que, ne résistant pas plus longtemps au plaisir de vous en faire part, je vais maintenant vous le livrer tout cru.

 

Helgaud y parle du roi Hugues Capet, le premier de nos rois de la troisième race, père de son héros, le roi Robert. Et (c'est trop glosé) il en parle ainsi :

 

« Le père de cet illustre roi distingué par Dieu entre tous accomplit un jour une action mémorable que j'ai trouvée digne de prendre place en mon récit. Les prêtres sincères, les abbés et les moines, qui n'ignorent pas les saintes règles, y trouveront un exemple de vertu qu'ils pourront non seulement imiter, mais encore admirer. Et surtout ils y verront un trait de clémence et de miséricorde digne de tout éloge. Un jour donc, après avoir célébré à Paris la fête de Pâques, le feu roi rentra gaiement le lundi en sa demeure de Saint-Denis et y passa les jours fériés. Cependant, le mardi, à l'heure où il faut louer Dieu pour les siècles des siècles, il se lève et prend le chemin de l'église. Mais voilà qu'il avise devant lui deux malheureux hommes qui, couchés dans un coin, se livraient ensemble à une honteuse occupation. Déplorant leur fragilité, il dégrafe de son cou une cape de fourrure d'un grand prix, et, d'un cœur compatissant, la laisse tomber sur les deux pécheurs. Puis, il entra dans la sainte église pour prier Dieu le Tout-Puissant, et l'implora de ne point laisser périr les coupables. Il fit durer longtemps ses oraisons ; puis espérant avoir ainsi donné le temps de s'en aller à ces malheureux, dont le péché avait tué l'âme, mais qui pourraient, par la pénitence, retrouver la vie en Dieu, il appelle son garde du corps, lui demande avec douceur d'aller lui chercher un manteau du même genre que l'autre et, avec de graves menaces, lui interdit de jamais révéler l'aventure, ni à sa glorieuse épouse, ni à quiconque. Oh ! qu'il est parfait, celui qui couvre ainsi les pécheurs de son propre vêtement ! Quel saint prêtre ! Quel pieux abbé, quel religieux moine ! »

 

(Hugues Capet était abbé laïque de nombreuses abbayes ; de là son surnom ordinaire de Capet, que son père avait d'ailleurs porté avant lui, et qui veut dire « revêtu de la chape religieuse ») (reprenons notre citation) :

 

« Quelle droite règle de vertu et de perfection, sur laquelle peut se fonder celui qui désire suivre les sentiers de la justice ! Le père et le chef des moines nous conseille en effet de choisir pour lui confesser nos péchés un pareil homme, qui sache soigner ses blessures et celles des autres, mais non les dévoiler ni les publier. Oh ! bienheureuse clémence, bienheureuse miséricorde, dons de Dieu, qui s'épanouirent ainsi en un tel et si grand homme ! Et ces vertus, notre roi Robert lui aussi les a possédées, comme par héritage paternel. »

 

Ce texte exige quelques commentaires.

 

En premier lieu, il convient de signaler que l'historicité du récit n'est pas douteuse. Helgaud a fort bien connu personnellement le roi Robert, qui était un de ses intimes, et c'est fort vraisemblablement de lui qu'il a tenu cette anecdote concernant le roi Hugues.

 

Il est d'ailleurs curieux de noter que les historiens qui se sont penchés sur ce petit problème – fort peu nombreux au demeurant – se sont trompés en la circonstance. En effet, le texte de Helgaud a été publié pour la première fois dans la Patrologie latine de Migne (Vol. CXLI, colonnes 903 à 936), puis dans la Collection Guizot, tome VIe. Les différents manuscrits de l'ouvrage ont fait l'objet d'un travail de l'éminent paléographe Maurice Prou (Manuel de paléographie, pages 89 sqq.). Or, chacun de ces historiens, jusqu'à maintenant, avait estimé à tort que l'anecdote concernait le roi Robert, alors que le texte, d'une manière fort claire, se rapporte à Hugues Capet. C'est M. Edmond Pognon, de l'Institut, qui, dans des travaux plus récents (L'an Mille, Ed. Gallimard, Collection « Mémoires du passé pour servir au temps présent ») a eu le grand mérite de démontrer qu'il s'agit bien, ici, de Hugues Capet.

 

D'autre part, il est intéressant de souligner combien ce geste charitable de Hugues est cité en exemple par Helgaud, qui ne s'en scandalise pas le moins du monde bien au contraire. Ceci est fort remarquable pour un temps – le fameux « siècle de fer » – où, à la veille de l'an mil, régnaient de conserve la superstition et la terreur (encore qu'on en ait grossi les aspects).

 

Mon dernier mot, cousins, sera une simple question : ce texte a été publié dans la collection des « Mémoires du passé pour servir au temps présent ». Ce geste du roi Hugues, décidément, ne resterait-il pas utile, après dix siècles de « progrès » et nécessaire de le rappeler parfois, pour... « servir au temps présent » ? Si oui, laissez que soit heureux de l'avoir fait.

 

Votre cousin de Béotie,

 

Jacques Fréville

 

Arcadie n°176/177, août/septembre 1968



 

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Tendre et merveilleuse lettre de Gérard Depardieu à Patrick Dewaere

Publié le par Jean-Yves Alt

« Des moments de paix, d'abandon, nous en avons eu aussi ensemble, Patrick. Un vrai repos des guerriers. Avec toi, j'aurais aimé avoir une aventure. Te braque pas. Pas l'espèce de sodomie à la godille des Valseuses. Là, ils font ça par ennui... Ils s'enfilent parce qu'ils commencent à douter d'eux-mêmes. […]

L'homosexualité, c'est sans doute beaucoup plus subtil que ce qu'on en dit. D'ailleurs, je ne sais pas ce que c'est, à quoi ça ressemble. Je sais seulement qu'il existe des moments. Ils peuvent se produire avec une femme, un homme, un animal, une bouteille de vin. Ce sont des états de grâce partagés.

Ils me font penser à une prise réussie au cinéma. Il y a toujours une part d'irrationnel dans une prise réussie... Je ne peux pas m'empêcher de penser, Patrick, que si tu n'étais pas parti, c'est peut-être toi que j'aurais embrassé dans Tenue de soirée. »

Gérard Depardieu

in « Lettres volées », Gérard Depardieu, Editions Jean-Claude Lattès, 1988, ISBN : 2709607433

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Merveilleuse perspective chez Claude Gellée dit Le Lorrain

Publié le par Jean-Yves



Dans ce tableau, la composition biblique - le prophète Abraham chassant sa servante, Agar et son fils bâtard Ismaël - est placée dans un espace d'une immense profondeur.

Cette profondeur est entièrement suggérée par les modulations de la couleur faite d'infinies variations de vert et de brun qui permettent de nous enfoncer dans l'espace dépeint jusqu'à la mer.

On est bien loin ici des "classiques" perspectives suggérées par une composition en triangle, la pointe de ce dernier suggérant le déploiement de l'espace.






 

La répudiation d’Agar Claude Lorrain 1668

Huile sur toile, 106 x 140 cm Alte Pinakothek, Munich

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La ville dont le prince est un enfant, Henry de Montherlant (Black Comedy) par André du Dognon

Publié le par Jean-Yves

Mal dans son époque, mal dans sa peau et peut-être dans ses amours, Henry de Montherlant sort quelquefois de sa carapace glorieuse pour mettre au jour, après un petit ballet malthusianiste, une œuvre qui prolonge une carrière qui a transformé les insuffisances de l'homme, ses défauts, en livres ou pièces d'un sublime souvent concerté, bien près par l'effet d'un art parfait, du sublime tout court.

 

Du Songe à la Ville dont le Prince est un enfant (Théâtre Michel) qu'il consent aujourd'hui à laisser porter sur la scène d'un théâtre, la boucle se ferme ou plutôt la ceinture de belles fortifications, le corset de fer qui protégeait la tendresse que l'auteur porte à la jeunesse. Jusqu'alors cette tendresse, qui se traduisait par un paternalisme le plus propre à la mettre en échec, parait ses écrits d'une poésie hautaine ou bien l'armait d'une agressivité misogyne. Exilé trois fois : parce qu'il aime la grandeur dans une époque qui la déteste, l'enfance alors qu'il n'y a plus d'enfant, le mystère alors que nous vivons dans un grand déballage, M. de Montherlant aime habiller les mannequins de l'Histoire avec ses idées, sa morale d'autant plus castillane qu'il est champenois, et il le fait avec magnificence.

 

C'est à l'enfant à l'état pur qu'il s'attache aujourd'hui, et placé dans cette cornue où il peut le mieux l'observer qu'est le collège religieux. Le Père de Pradts, sous-préfet d'études, s'efforce de soustraire son élève, le jeune Souplier, à l'influence familiale pour l'avoir tout à lui, puis à l'influence d'un grand, Sevrais, à qui le lie une affection intempérée mais pure. Quand il croit pouvoir emporter son petit dans son exclusif amour, le Supérieur le lui arrache comme à une mère son enfant.

 

Le Père de Pradts le dit : « Nous sommes les mères et les pères de ces enfants qui aiguisent notre sensibilité. » Mais en l'enlevant à l'amour d'un grand, le Père voit donner un nom à celui qu'il porte à son jeune élève. Le système de défense qu'il a établi autour de lui n'est que l'œuvre de la jalousie, le coup qu'il porte à son jeune rival, le rhétoricien, l'atteint bien plus cruellement lui-même. « Moi aussi, dit le Supérieur qui les sépare, j'ai eu un attachement pour un être, jadis, et un jour, quinze ans plus tard, je l'ai revu. » Il l'a revu, mais non pas retrouvé. « Trop tard », s'écrie l'Abbé de Pradts, « trop tard » ! Car c'est un visage qu'il aime et non une âme. Le Supérieur le lui dit au cours d'un débat terrible, dont le Père de Pradts sortira crucifié et consentant.

 

La pièce de M. de Montherlant est riche parce qu'elle se déroule sur trois plans.

 

Elle est d'abord la peinture, j'allais écrire la critique, de ce monde clos où trop de théâtre, de mysticisme, trop d'odeur de roses et d'encens créent un piège pour les sensibilités naissantes, les instincts refoulés. « Nous les troublons, dit le Père de Pradts, mais ils nous le rendent bien. » Un univers proprement montherlantien, où la femme est sans pouvoir sur l'enfant et sur l'homme, obéit là à des règles strictes comme celles des tragédies. Les éducateurs y sont traitreusement amenés à l'amour humain par l'amour divin.

 

Le deuxième plan est celui qui débouche précisément sur l'amour humain par la peur que le visage de l'autre ne soit bientôt terni par la virilité, à l'instant où l'enfant, de gibier devient chasseur. Pour l'Abbé de Pradts et ses semblables, la tentation est partout, même au pied des autels. Son Supérieur l'invite à célébrer la messe le lendemain dans l'intimité et l'abbé murmure : « Il y aura un enfant seul avec un prêtre, un enfant qui portera l'Evangile sur son ventre. »

 

Troisième plan : le drame des amours enfantines entre Souplier et son camarade, qui reste pur comme si les gestes de l'amour charnel avaient besoin de plus de temps pour se former. C'est comme un ruisseau de montagne bondissant et clair qui se perd avant d'avoir pu trouver le Grand Collecteur. On frémit en pensant qu'un demi-siècle après, les mêmes deux garçons peuvent se retrouver dans l'escalier de M. Charles Dyer ou dans Black Comedy, pièce adaptée par Barillet et Grédy, au Théâtre Montparnasse. Ne retrouve-t-on pas les Ophélie de couvent, devenues Mémère, à la sortie de Notre-Dame de Passy ?

 

Je parlerai très peu de cette dernière pièce, qui porte sur le public à cause de l'idée très originale qu'a eue l'auteur de plonger la scène dans l'obscurité quand le studio où vivent ses personnages baigne dans l'électricité et dans le noir le plus complet quand les plombs sont remis. Autre idée : « l'emprunt » des meubles du voisin dans ledit studio pour épater un riche collectionneur venu acheter une sculpture, le voisin étant le petit ami du jeune homme qui reçoit. Celui-là apprend ainsi, au cours de cette réception troublée, que son ami fête ses fiançailles... Idées heureuses puisqu'elles animent ces silhouettes et donnent un certain piquant à ce qui n'est qu'une pantalonnade un peu longue, bien jouée par Jean-Pierre Cassel et une troupe entraînée. Mais évidemment Black Comedy est à La Ville dont le Prince est un enfant ce que La Puce à l'oreille est à Andromaque.

 

M. de Montherlant n'est certes pas un ami de cette revue qui représente, sans doute, à ses yeux l'infanterie d'une armée dont il ne veut voir, de son Olympe, que les enfants de troupe. Son admirable pièce, MM. Paul Guers, Deschamps, Didier Haudepin et Philippe Paulino l'interprètent magnifiquement.

 

La Ville dont le Prince est un enfant n'est peut-être que la première poutre maîtresse de son œuvre posthume qui serait son journal intime, comme il le confie quelquefois à ses proches. Il ne paraîtrait que longtemps après sa mort, nous condamnant ainsi à un souhait sacrilège.

 

André du Dognon

 

Arcadie n°170, février 1968

 

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Contre nature par Montaigne

Publié le par Jean-Yves

« Ce que nous appelons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l'immensité de son ouvrage, l'infinité des formes qu'il y a comprises. Nous appelons contre nature, ce qui advient contre la coutume. Rien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison universelle et naturelle, chasse de nous l'erreur et l'étonnement que la nouvelleté nous apporte. »

 

Michel de Montaigne

 

in Essais, Livre II, Chapitre 30

 

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