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Entre les lignes : Valéry Larbaud par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Laissez-moi, s'il vous plaît, ce soir, vous conduire, dans la compagnie de Valéry Larbaud, au vert paradis des amours asexuées.

Larbaud est en effet l'un des auteurs qui, à mon sens, ont le mieux pénétré les cruelles douceurs, les troublantes ambiguïtés des amours arcadiennes à leur naissance ; et ceci concerne aussi bien nombre de vous, cousins, que, cousines, beaucoup des vôtres.Je m'effacerai devant lui. Je lui laisserai souvent la parole. Toute glose excessive serait ici un sacrilège.

Je ne rappellerai d'abord que pour mémoire la délicieuse idylle nouée entre le petit Marquez et Joanny Léniot dans Fermina Marquez. L'ouvrage est connu. C'est même (avec Barnabooth) le seul ouvrage vraiment connu de Larbaud.

Une telle fraîcheur, pourtant, se dégage de ces pages que je ne résiste pas à la tentation de citer quelques lignes, tant elles éveillent de souvenirs chers en des mémoires arcadiennes.

« Le petit Marquez, pour la première fois, regarda Léniot. Et son regard était plein d'étonnement. Il essaya, tristement, de sourire. Alors, Joanny n'hésita plus. Il lui prit la main, se pencha sur lui et l'embrassa. Marquez se débattit, voulut se dégager ; sa fierté se révoltait. Mais il avait trouvé, depuis son entrée au collège, tant de dureté, et tant de cruauté même, que cette marque de tendresse – et venant d'un grand – abolit tout son courage, toute sa farouche résignation à souffrir. Il s'abandonna, mit sa tête contre la poitrine de cet ami, et pleura toutes ses douleurs. Cependant tous deux, enlacés, continuaient à monter, mêlés à la foule des élèves. Léniot cherchait des paroles appropriées ; mais il n'en trouvait pas. Une joie triomphale le possédait (...) Voilà sans doute ce que c'était que « goûter dans le crime une tranquille paix ». Ainsi parle Larbaud. Rien que par touches légères. Jamais il n'appuie, jamais il ne force. Tout est pudeur. Tout est grâce. »

Ouvrons maintenant le recueil des Enfantines :

La première nouvelle, intitulée Rose Lourdin, est le récit d'un amour de collégiennes : celui de la petite Rose, la narratrice, pour une compagne d'école : Rosa Kessler. Tout serait à citer.

Une phrase seulement, une longue phrase gonflée de nostalgies sur quoi s'achève (ou presque) le récit, me servira d'illustration à ce que j'avance :

« Voilà. Mais de l'essentiel je ne vous ai rien dit. Oh, la couleur, le son, la figure de ces vieux jours sans histoire de mon enfance. La voix solitaire de notre cloche, à la fin d'une longue aube où les chants d'oiseaux avaient foisonné ; les acacias en fleurs, dans la cour, toute une nuit au fond de mon sommeil, comme un goût dans la bouche ; l'odeur neuve de ma robe d'uniforme, les dimanches matins, quand je sentais devant moi un grand jour sans leçons, pour ne penser qu'à elle... »

Toutes les Enfantines, du reste, sont parsemées d'impressions arcadiennes, fulgurantes et fugitives comme des éclairs, qui, peut-être, n'arrêtent pas l'attention de M. Joseph Prud'homme (car M. Prud'homme ne s'intéresse jamais qu'aux intrigues dans ce qu'il lit) mais qui, chez vous, cousins, éveillera, j'en suis sûr, de longs émois, de précieuses résonances, et chez vous aussi, cousines.

Regardez Dolly : « elle s'est amourachée d'une de ses camarades d'école, et aujourd'hui elles se sont donnés rendez-vous près de la rivière, là où il y a des pentes gazonnées où l'on s'étend et du haut en bas desquelles on se laisse rouler en riant ».

Même charme délicat, mêmes chastes aperçus (et toujours aussi troublants) dans Rachel Frutiger, dans Devoirs de vacances.

Témoin cette porte ouverte sur des arrière-plans arcadiens, bleutés de brumes à la Vinci, à la fin de Devoirs de vacances :

« Ah, comme, tout à coup, le bonheur vient nous trouver jusque sur le seuil du sommeil : après-demain, dans le tumulte d'un soir de rentrée, sous les lumières rouges, dans la poussière, au tournant d'un corridor, une petite main brune se posera doucement sur notre bras... »

Qui de nous, cousins, qui de vous, cousines, n'a rêvé de la sorte, en tel début d'octobre, en telle veille de rentrée des classes ?

Ici et là, aux images vaporeuses, aux songeries éveillées, viennent se mêler des réflexions, des commentaires égrenés sur un mode léger, avec ce ton feutré dont Larbaud a le secret, comme en se jouant, sans y toucher, sans y paraître. Voici l'une de ces notules, abandonnée à plume courante ; je l'emprunte au recueil Amants, heureux amants :

« Le sexe : une chose ajoutée, un déguisement. Et puis, il y a tous les degrés de l'un à l'autre. »

Ou bien ceci, dans la série de Jaune Bleu Blanc :  

« Essayer de faire croire à son jeune ami qu'un homme de quarante ans est un vieillard. »

Pour qui sait à quel point Valéry Larbaud pesait chacun de ses mots, et le moindre de ses silences, le choix du masculin, ici, est singulièrement révélateur.

Il faut lire également – et toujours dans Jaune Bleu Blanc – l'admirable portrait, esquissé par Larbaud en quelques pages, du gigolo-parisien-type ; c'est un croquis à la pointe sèche, implacable de netteté, mais ouaté, après coup, de flous comme attendris, qui adoucissent l'image et s'attardent sur ses contours. L'ironie reste tendre, un peu complice ; on y sent même percer de secrètes nostalgies. Le dernier mot dit tout (comme souvent chez Larbaud) :

« Il me semble, vraiment, qu'en perdant ce camarade, je me suis éloigné du cœur de Paris. »

Voilà donc, jetées au hasard, sans ordre aucun, quelques images, parmi bien d'autres ; et peut-être pas les meilleures.

Il m'eût fallu copier, il m'eût fallu transcrire ; il m'eût fallu œuvrer en vrai Bénédictin. La place eût manqué ici, et le travail, je le confesse, eût insulté à mon sybaritisme.

Mon seul propos, ce soir, chers cousins et cousines, aura été de vous inciter à ouvrir ces recueils de récits, de nouvelles, tous ces petits livres d'allure anodine. Si j'ai réussi dans mon dessein, je vous aurai permis, me semble-t-il, de retrouver, au gré de vos lectures d'hiver, l'odeur insaisissable et saisissante des printemps évanouis, le goût tenace, le goût fugace des paradis perdus : nos paradis perdus, notre quête éternelle.

Le meilleur de nous-mêmes est sans doute là, dans le souvenir de muettes et sourdes amitiés, nées sous quelque préau d'école, mûries dans la pénombre des dortoirs : de ces amitiés que, maintenant, nous appelons « particulières ».

De telles amitiés, avant que Roger Peyrefitte les nommât et s'en fît l'historien unique, en leur donnant une éternelle jeunesse, Valery Larbaud a été, en quelque sorte, le poète élégiaque, le chantre précurseur. Il a su, mieux que personne, discerner au cœur de l'homme adulte, la secrète nostalgie du paradis perdu ; en le lisant, chers cousins, chères cousines, chacune et chacun d'entre vous la retrouvera, cette nostalgie, cruelle et douce comme une blessure infligée par une main chérie : « Qui chante son mal l'enchante. »

Alors, comme l'a su faire Valery Larbaud dans Aux couleurs de Rome, vous redécouvrirez, par là même, toute la saveur de ce merveilleux vers incantatoire échappé à la plume de Francis Thompson :

« Toi, dont le sexe n'est encore que dans ton âme... »

C'est toute la grâce que vous souhaite en vous quittant,

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°144, décembre 1965

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Proudhon et l'amour unisexuel par Daniel Guérin (2)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans une étude précédente (1), j'ai montré le singulier intérêt que Proudhon, plus connu assurément comme réformateur social que comme sexologue, portait à l'homophilie. Il me reste à chercher la clé de l'énigme dans sa vie et sa personne. La plupart de ses nombreux commentateurs se sont dérobés devant une aussi indiscrète enquête. Tout au plus, l'un d'eux, Jules L. Puech, s'est-il borné à indiquer, sommairement, que la source de ses refoulements serait « sans doute » révélée par la psychanalyse (2).

Tout jeune, à l'âge de dix-sept ans, Proudhon éprouve, comme il nous le raconte lui-même, un « amour platonique » qui le rend « bien sot et bien triste ». Il s'éprend d'une jeune fille à la manière d'un chrétien, c'est-à-dire avec « la foi à l'absolu » (3). En dépit de sa « verte jeunesse » qui réclame des satisfactions plus concrètes, il se fait le « gardien » et le « participant » de la virginité de la demoiselle. A la fin, « ayant trop attendu, la jeune personne s'est elle-même détachée et mariée à un autre ».

Pourquoi ce singulier comportement amoureux, qui s'est prolongé durant cinq années ? Proudhon attribue son « affection mentale » à la lecture, de Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre, « pastorale prétendue innocente et qui devrait être à l'index de toutes les familles ». Et il dénonce « le péril de ce platonisme qu'une vaine littérature voudrait ériger en vertu ». Il nous suggère une autre explication lorsqu'il note dans ses Carnets : « Je souhaite, si je me marie jamais, d'aimer autant ma femme que j'ai aimé ma mère » (4). Peut-être a-t-il été paralysé, comme tant d'autres, par le fameux complexe d'Œdipe. Toujours est-il qu'il dut à ce malheureux amour de rester puceau, pendant dix ans après sa puberté :

« Celui, raconte-t-il, qu'une passion idéale a saisi de bonne heure et conduit fort avant dans la virilité est devenu, par son idéalisme même, gauche et maladroit avec le sexe, dédaigneux de la galanterie, où il ne réussit pas, brusque et sarcastique envers les jolies personnes, intraitable à l'endroit des positions mitoyennes, qu'il qualifie, non sans raison, d'immorales. Bref, il regimbe, malgré son appétit et ses dents, contre l'amour qui le pique, l'irrite, le fait rougir comme un lion (...) Il se sent extravagant, ridicule, (...) il prend en aversion et l'amour, et le mariage, et la femme. »

Pendant des années, Proudhon, « lamentable martyr de la continence », sera « assailli par le diable qui taquinait saint Paul » :

« Le diable qui, si longtemps, m'avait brûlé du côté du cœur, maintenant me rôtissait dit côté du foie, sans que ni travail, ni lectures, ni promenades, ni réfrigérants d'aucune sorte pussent me rendre la tranquillité (...) Une scission douloureuse s'opérait en moi entre la volonté et la nature. La chair disait : je veux, la conscience : je ne veux pas. »

C'est alors que Proudhon nous entrouvre ses réduits les plus intimes. Ce « platonisme » dont il dénonçait de façon imprécise le « péril » (5), il l'explicite maintenant : « O vous tous, jeunes hommes et jeunes filles, qui rêvez d'un amour parfait, sachez-le bien, votre platonisme est le droit chemin qui conduit à Sodome » (6).

Si l'on fouille dans ses moindres recoins la jeunesse de Proudhon, on n'y trouve, à part cette chaste passion, aucune aventure féminine. Son biographe, Daniel Halévy, convient que « folâtrer avec le beau sexe n'était pas de son goût » (7).

Lui-même nous avoue que lorsqu'il vivait encore à la campagne et qu'il voyait les filles de ferme masturber le taureau, il ne sentait jamais rien pour ces luronnes (8).

Par contre, nous lui découvrons une liaison masculine. A vingt-deux ans, il a fait la connaissance, à l'imprimerie où il travaille, d'un jeune étudiant de Besançon. Bien que d'origine sociale différente, les deux jeunes gens deviennent des inséparables : « Je vous ai connu, je vous ai aimé », écrira plus tard Gustave Fallot à Pierre-Joseph Proudhon (9). Il presse son ami de le suivre à Paris. Proudhon ne résiste pas à cet appel. Tout est commun entre eux : chambre, lit, table, bibliothèque, pécule. Ensemble, ils platonisent. Mais la terrible épidémie de choléra de 1836 atteint Fallot. Son ami le soigne jour et nuit. Il s'épuise pour sauver celui qu'il aime. Mais il ne réussit pas à le disputer à la mort. Sa douleur est affreuse : « Je sentis que la moitié de ma vie et de mon esprit m'était retranchée : je me trouvai seul au monde. » Le souvenir de Fallot occupe sa pensée « comme une idée fixe, une vraie monomanie ». Il se rend au Père-Lachaise et reste une heure entière en méditation sur sa tombe (10).

Toute sa vie Proudhon restera fidèle à l'amitié masculine. Dans un écrit posthume, il observera : « Tout homme a des secrets qu'il confie à un ami, et qu'il ne dit pas à sa femme » (11).

A un camarade, que lui enlève une épouse, il écrit, avec amertume : « Le mariage opère d'une façon étrange sur vous, messieurs, qui avez pris femme (...) Vous retranchant peu à peu dans le ménage, vous finissez par oublier que vous fûtes compagnons. Je croyais que l'amour, la paternité augmentaient l'amitié chez les hommes ; je m'aperçois aujourd'hui que ce n'était là qu'une illusion. » Et il ajoute cette remarque, significative, pour le lecteur qui sait déjà le prix qu'il attachait à l'amitié antique : « Si Oreste avait épousé Hermione, de ce jour il eût oublié Pylade » (12).

Ailleurs Proudhon presse un amoureux, à qui il veut du bien, de sauvegarder sa liberté : « Souviens-toi, jeune homme, que les baisers qu'on te donne sont des liens dont tu te charges et que trois jours de carême suffisent pour faire de la femme, sans que tu t'en aperçoives, d'une douce amoureuse un tyran » (13). Proudhon voudrait préserver ses amis de la délétère influence féminine : « La conversation et la société des femmes rapetissent l'esprit des hommes, les efféminent, les émoussent » (14).

Quand il arrive à sa plume d'évoquer un beau mâle, Proudhon contient mal son émoi. Dans une curieuse parabole, il décrit un personnage de sang plébéien, dont « l'énergie passionnée, la fermeté de ses muscles, le timbre de sa voix (...) exerçaient une séduction irrésistible » au point que la jeune veuve dont il était l'un des adorateurs « ne pouvait, en sa présence, se défendre d'un frisson délicieux » (15). En revanche, l'effémination lui répugne : « Le mignon qui affecte les grâces féminines est dégoûtant. » La perspective lui fait horreur d'une société où l'homme serait « joli, gentil, mignon » et où il n'y aurait plus « ni mâles ni femelles » (16). Ailleurs Proudhon trahit sa prédilection pour l'anatomie masculine. Comparé au corps de l'homme celui de la femme est, à ses yeux, un « amoindrissement, un sous-ordre » : « Les muscles sont effacés ; cette carrure virile est arrondie ; ces lignes expressives et fortes sont adoucies et molles » (17).

Proudhon n'est pas tendre pour le sexe faible. Il ne trouve pas de mots assez dégradants pour stigmatiser la femme que l'amour possède. Elle jappe, elle redevient une bête, une folle, une catin, une guenon, elle est atteinte de luxure inextinguible, elle est un puits de coquinerie. « La femme sollicite, agace, provoque l'homme ; elle le dégoûte et l'embête encore, encore, encore ! » (18).

Pour Proudhon, la femme est une créature inférieure, « subalterne ». Elle ne sera jamais un « esprit fort ». Il nie radicalement le génie féminin. « Une femme ne peut plus faire d'enfants quand son esprit, son imagination et son cœur se préoccupent des choses de la politique, de la société et de la littérature. » Sa vraie vocation est le ménage : « Nous autres hommes, nous trouvons qu'une femme en sait assez quand elle raccommode nos chemises et nous fait des biftecks » (19). Accorder à la femme le droit de vote serait « porter atteinte à la pudeur familiale » et Proudhon, qui a fini par prendre pour épouse une ménagère, profère cette risible menace : « Le jour où le législateur accordera aux femmes le droit de suffrage sera le jour de mon divorce » (20).

Il va jusqu'à prescrire aux hommes de mener la femme à la trique. Elle « veut être domptée et s'en trouve bien (...) L'homme a la force ; c'est pour en user ; sans la force la femme le méprise (...) La femme ne hait point d'être un peu violentée, voire même violée » (21).

La bête noire de Proudhon, c'est la femme émancipée, atteinte de « nymphomanie intellectuelle », qui imite les manières masculines, la « virago », la femme de lettres, dont George Sand est, à ses veux, le détestable prototype (22). Mais cette frénésie antiféministe lui vaudra de cinglantes ripostes. A l'âge de dix-huit ans, une jeune romancière publiera contre Proudhon un vigoureux pamphlet, suivie bientôt par une consœur (23). Rendu furieux par ces attaques, Proudhon rédigera une réponse échevelée, d'ailleurs inachevée, et qui, heureusement pour lui, ne verra le jour qu'après sa mort (24).

Par-delà la femme, c'est toute la société moderne en voie d'affranchissement sexuel, qui suscite l'ire de Proudhon. Il dénonce « la folie amoureuse qui tourmente notre génération », « cette pornocratie qui depuis trente ans a fait reculer en France la pudeur publique », « cet esprit de luxure et de dévergondage » qui est « la peste de la démocratie », « le culte de l'amour et de la volupté (...) cancer de la nation française ». Apostrophant ses contemporains, il leur lance : « Vous voulez de la chair ! vous aurez de la chair jusqu'au dégoût » (25). La faute en est aux arts et aux lettres, qui surexcitent les sens (26). La lecture d'un roman amoureux n'est-elle pas suivie infailliblement d'une visite à la maison de tolérance – où l'on « ne rencontre que dégoût, déplaisante, remords » ? (27). Et Proudhon de s'en prendre aux socialistes utopiques, ses prédécesseurs, qui ont voulu réhabiliter la chair, au Père Enfantin, chef de la « religion saint-simonienne » à qui il lance : « Vous êtes une église de proxénètes et de dévergondés » (28), à Charles Fourier, qui prêchait le libre essor des passions et prétendait les mettre au service de sa société régénérée (29).

Mais, plus encore que la luxure, c'est l'homophilie qui ne cesse de hanter le cerveau dérangé de Proudhon. Le communisme, en tendant « à la confusion des sexes », serait « au point de vue des relations amoureuses fatalement pédérastique » (30). Il suspecte « l'androgynie sacerdotale » des saint-simoniens tout comme l' « omnigamie » de Fourier, sur qui il fait peser le soupçon inquisitorial d'avoir « étendu fort au-delà des barrières accoutumées les relations amoureuses » et d'avoir « sanctifié jusqu'aux conjonctions unisexuelles » (31).

La fureur des sens, à l'entendre, aboutit nécessairement aux jouissances « contre nature », à la « sodomie » (32). « Nous sommes en pleine promiscuité, tant la paillardise est devenue universelle (...) Nous voilà parvenus à l'amour unisexuel » (33). Toute nation qui s'adonne au plaisir « est une nation que dévore la gangrène sodomitique, une congrégation de pédérastes » (34). La pédérastie serait « l'effet d'une volupté furieuse que rien ne peut assouvir » (35). Et il demande, sur un ton d'étrange délectation : « Y aurait-il (...) dans ce frictus de deux mâles, une jouissance âcre, qui réveille les sens blasés, comme la chair humaine qui, dit-on, rend fastidieux au cannibale tout autre festin ? » (36).

Le dernier mot de Proudhon, c'est le terrorisme antisexuel. Livrée à elle-même, la passion charnelle lui paraît sans remède : « Il n'a servi de rien aux Bernard, aux Jérôme, aux Origène, de vouloir dompter leur chair par le travail, le jeûne, les veilles, la solitude. » Comprimée, la passion éclate avec encore plus de furie. Au lieu de s'amortir, elle renaît de l'assouvissement et cherche de nouveaux objets : « Jouir, jouir encore, jouir sans fin » (37).

Proudhon n'hésite donc pas à appeler le législateur, le gendarme, le juge à la rescousse. Qu'on interdise le divorce, qu'on assimile la sodomie au viol et qu'on la punisse de vingt ans de réclusion (38). Mieux encore, qu'on déclare légalement excusable le meurtre, par le premier venu, d'un « sodomite » pris en flagrant délit (39). Proudhon songe sérieusement à adresser une dénonciation au procureur général afin de faire poursuivre pour « immoralité » l'école phalanstérienne : « Désormais, triomphe-t-il, on est en droit de dire aux fouriéristes : vous êtes des pédérastes (...) S'il est démontré que le fouriérisme est immoral, il faut les interdire (...) Ce ne sera pas de la persécution, ce sera de la légitime défense » (40).

Proudhon prône, pour en finir avec la luxure, le plus implacable des eugénismes : « Il faut exterminer toutes les mauvaises natures et renouveler le sexe, par l'élimination des sujets vicieux, comme les Anglais refont une race de bœufs, de moutons et de porcs » (41). Le socialisme, tel qu'il le conçoit, emploiera les grands moyens. Le tort du christianisme n'est pas, selon lui, d'avoir voulu condamner tout rapport sexuel hors légitime mariage, mais de n'avoir pas su le faire. La Révolution, elle, le fera (42).

Nous voici prévenus : « Tout se prépare pour des mœurs sévères. » Dans la société future, « une guerre perpétuelle » sera faite « aux appétits érotiques », « une guerre de plus en plus heureuse ». On saura bien nous inculquer « le dégoût de la chair » (43).

Ainsi, pour éteindre « le feu du sang » (44) qui le consume, Proudhon, anarchiste en matière d'organisation sociale, tombe dans le plus autoritaire des puritanismes.

(1) Voir Arcadie, n° 133, janvier 1965.

(2) Introduction au volume des Œuvres Complètes de P.J. Proudhon contenant Du Principe de l'Art, La Pornocratie ou les femmes dans les temps modernes, éditions Rivière, 1939, p. 304.

(3) Cité par Daniel Halévy, La Jeunesse de Proudhon, 1913, p. 36. —55—

(4) Philosophie de la Misère, 1867, t. II, p. 384. Carnets, 1960-1961, t. I, p. 320 ; t. 11, p. 340.

(5) De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, édition Rivière, t. IV, p. 131-132.

(6) Ibid., p. 69.

(7) D. Halévy, op. cit., p. 102.

(8) La Pornocratie..., éd. 1875, p. 84.

(9) Lettre du 5 décembre 1831, Correspondance, 1875, t. I, p. XV.

(10) D. Halévy, op. cit., p. 122, 133.

(11) La Pornocratie..., p. 193.

(12) Lettre à Ackermann du 4 octobre 1844, Correspondance, t. II, p. 158-159.

(13) La Pornocratie..., p. 264.

(14) Carnets, 1961, t. II, p. 12.

(15) Contradictions Politiques, 1864, ouvrage posthume, édition Rivière, p. 297. On peut comparer ce portrait à celui d'Hercule, athlète « aux cuisses longues et fortes » emprunté, avec complaisance, par Proudhon, à un manuel scolaire en latin (La Guerre et la Paix, 1861, édition Rivière, p. 15).

(16) La Pornocratie..., p. 33, 59-63.

(17) Carnets, 1961, t. II, p. 11.

(18) La Pornocratie..., p. 30, 92, 198, 235, 265. Contradictions politiques, p. 298.

(19) La Pornocratie..., p. 33, 225, 170. De la Justice..., t. IV, p. 304. Carnets, 1961, t. II, p. 12.

(20) La Pornocratie..., p. 59. Contradictions politiques, p. 274.

(21) La Pornocratie..., p. 191, 194, 267.

(22) Ibid., p. 28.

Carnets, t. I, p. 227, 321, 342-343, 354 ; t. II, p. 202, 363.

(23) Juliette La Messine (la future Madame Adam, connue en littérature sous le nom de Juliette Lamber), Idées antiproudhoniennes, 1858. Jenny d'Héricourt, La femme affranchie, 1860. Cf. Jules L. Puech, introduction à La Pornocratie..., édition Rivière, 1939, p. 315.

(24) La Pornocratie...

(25) Philosophie de la Misère, t. II, p. 376. Cf. également Carnets, 1960, t. I, p. 242 : « Tous sont contents pourvu qu'ils baisent (…) On fait l'amour en chien ».

(26) De la Justice..., t. IV, p. 71. Philosophie de la Misère, t. II, p. 384. Lettre de Proudhon à Joseph Garnier, 23 février 1844 cit. par Sainte-Beuve. P.-J. Proudhon, 1872, p. 105.

(27) La Pornocratie..., p. 250. De la Justice..., t. IV, p. 132.

(28) La Pornocratie..., p. 166 et 23, 31, 108, 113.

(29) Ibid., p. 229.

(30) De la Justice..., t. IV, p. 71.

(31) Avertissement aux Propriétaires, 1842, édition Rivière, 1939, p. 222. C'est un fait que Fourier rangeait parmi les passions à utiliser en régime sociétaire l'amitié ou affection unisexuelle. « Dans toute branche de service, chacun voit s'empresser pour lui (...) un page qu'il chérit ». Ce service réciproque crée « entre gens du même sexe » des « charmes spéciaux » (Théorie de l'unité universelle, édition 1841, t. IV, p. 552).

(32) La Pornocratie..., p. 164, 247, 261.

(33) De la Justice...., t. IV, p. 131.

(34) Ibid., p. 71.

(35) Ibid., P. 54.

(36) De la Justice..., t. IV, P. 54-55.

(37) Philosophie de la Misère, édition 1867, t. II, p. 376, 385.

(38) De la Justice..., t. IV, p. 52, 298.

(39) Carnets, t. I, p. 232.

(40) La Justice poursuivie par l'Église, 1861, éd. Rivière, 1946, p. 237. Carnets, I, p. 168, 275, 288-289 ; II, p. 113, 128.

(41) La Pornocratie..., cit., p. 252.

(42) De la Justice.... IV, p. 1554.

(43) Carnets, I, p. 135, 190.

(44) Philosophie de la Misère, t. II, p. 379.

Arcadie n°134, Daniel Guérin, février 1965

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Proudhon et l'amour unisexuel par Daniel Guérin (1)

Publié le par Jean-Yves Alt

A l'occasion du centenaire de la mort de Proudhon (16 janvier 1965), je voudrais considérer un des aspects les moins connus de l'œuvre du grand réformateur social : sa vive curiosité à l'égard de l'homophilie (1). Curiosité d'autant plus étonnante qu'il passait, à juste titre, pour un homme de mœurs rigides et que, par ailleurs, l'auteur de la Pornocratie était enclin à tonner contre les écarts de la chair.

Proudhon avait cru remarquer que l'homophilie, de son temps, n'était guère pratiquée par les classes laborieuses. Ses adeptes étaient bien plutôt, selon lui, « des raffinés, des artistes, des gens de lettres, des magistrats, des prêtres ». Pourquoi ? Parce que les travailleurs n'étaient « pas assez avancés dans le culte de l'idéal ». Pour lui, l'amour unisexuel était « une erreur du jugement produite par une illusion de l'idéal », par la poursuite « du beau et du bien ». Ce qui le frappait dans les mœurs antiques, c'était que de « grands poètes en vinrent à célébrer cette monstrueuse ardeur, privilège, à les entendre, des dieux et des héros ». Il ajoutait que c'était cette « poétique » de l'homophilie qu'il s'agissait surtout d'expliquer. Et, s'excusant à l'avance de l'audace de son incursion dans pareil domaine, il osait écrire :

« J'ai consulté les témoignages écrits ; j'ai interrogé ces anciens qui surent mettre de la poésie, de la philosophie partout, et qui, parlant à une société habituée aux mœurs socratiques, ne se gênaient guère (...) Ce que je vais dire (...) aura (...) l'avantage d'alléger singulièrement le crime de ceux qui les premiers s'en firent les chantres et les panégyristes (...) Nous avons plaidé en faveur de quelques personnages, les plus grands qui aient illustré notre race, en faveur de la poésie et de la philosophie grecque, éternel honneur de l'esprit humain, l'innocence de l'amour unisexuel. »

Proudhon ouvre son étude en rejetant délibérément l'explication de saint Paul « qui croit avoir tout dit quand il attribue le phénomène qui nous occupe au culte des faux dieux ». Pour lui « l'explication de saint Paul n'explique rien ». Il était trop commode pour le christianisme d'imputer au polythéisme et à la société fondée sur lui les comportements dont il prétendait purger la terre. « Mais (...) le christianisme n'a pas réussi dans son entreprise » et les passions dénoncées par l'apôtre « se sont perpétuées dans l'Eglise du Christ. »

Remontant aux origines de l'amour grec, Proudhon suggère, avec raison, que l'homophilie avait existé en Grèce bien avant Socrate. C'est en Ionie que cet amour fut d'abord « chanté et divinisé ». De bonne heure, chez les Syriens, les Babyloniens et autres Orientaux la religion avait fait de l'homophilie un de ses mystères. A l'origine de l'humanité, régnait un « panthéisme érotique », que Charles Fourier, réformateur social utopique à qui Proudhon devait tant, appelait omnigamie, et que Proudhon évoque en ces termes :

« Cet amour suprême, qui débrouilla le chaos et qui anime toits les êtres, n'a pas besoin, pour jouir, de la forme humaine. Pour lui, les règnes, les genres, les espèces, les sexes, tout est confondu (...). C'est Cénis, changée de fille en garçon ; Hermaphrodite, à la fois mâle et femelle ; Protée, avec ses mille métamorphoses (...). Théocrite va plus loin : dans une complainte sur la mort d'Adonis, il prétend que le sanglier qui le tua d'un coup de croc ne fut coupable que de maladresse. Le pauvre animal voulait donner un baiser à ce beau jeune homme : dans le transport de sa passion il le déchira ! »

Quand l'humanité, sortie du chaos, entra dans la civilisation, ce panthéisme érotique se mua en « idéalisme érotique » :

« Avant tout, pensaient les anciens, l'homme ne peut vivre sans amour ; sans amour la vie est une anticipation de la mort. L'antiquité est pleine de cette idée ; elle a chanté et préconisé l'amour ; elle a disputé à perte de vue de sa nature comme elle a disputé du souverain Bien, et plus d'une fois il lui est arrivé de les confondre. Avec la même puissance que ses artistes idéalisaient la forme humaine, ses philosophes et ses poètes idéalisèrent l'Amour (...). Ce fut (...), parmi eux, à qui découvrirait et réaliserait le parfait amour (...). Mais cette idéalité de l'amour, où la trouver ? Comment en jouir, et dans quelle mesure ?

Dans le mariage ?

« Le mariage, réplique Proudhon, d'après un proverbe, est le tombeau de l'amour. Et cela était vrai pour les Grecs (...) incomparablement plus qu'il ne l'est pour nous. »

« La dignité d'épouse, aristocratique dans son principe et dans sa forme, ne conférait guère à la femme antique que de hautaines prétentions qui la rendaient peu aimable. »

L'auteur fait ici allusion, mais trop sommairement, aux conditions sociales (patriarcat) dont était victime la femme grecque :

« L'épouse telle qu'au sortir de l'âge héroïque la civilisation dut la faire, n'ayant pour elle que son orgueil, la trivialité de ses occupations et son importune lasciveté, que réprimaient à peine les ennuis de la grossesse et les rebuffades maritales, l'amour s'envolait au matin des noces, et le cœur restait désert. Il n'y a pas la moindre parcelle d'amour dans le gynécée, dit énergiquement Plutarque. »

Si l'union conjugale était ainsi « destituée d'idéal, partant d'amour », à qui demander l'amour ? A l'hetaïra, à la concubine, à la courtisane ? Mais ce, genre d'« amour à gages » se réduit à une « satisfaction des sens », à une « sécrétion de l'organisme, », à une « sentine », peste Proudhon. « Je l'aime, dites-vous ; oui comme j'aime le vin, le poisson et tout ce qui me donne du plaisir ».

« Ainsi l'hetaïra et la courtisane n'offrant rien de plus, quant à la délectation amoureuse, offrant même mains que la femme légitime, l'amour tel que le veut l'âme humaine, l'amour idéalisé devient impossible entre les deux sexes (...) Les anciens n'avaient que trop bien suivi cette analyse. Ils comprenaient merveilleusement que la beauté, au physique comme au moral, est immatérielle, que l'amour qu'elle inspire est tout entier dans l'âme (...). Où donc, se demandait l'homme de l'antiquité, où trouver l'amour sans lequel je ne puis vivre, et que je ne puis saisir ni avec ma femme, ni avec ma maîtresse, ni avec mon esclave ? Où est-il, cet amour, feu follet qui ne se montre que pour tromper les hommes ? J'ai trouvé la femme plus amère que la mort, s'écrie Salomon ; il désigne évidemment, non pas la personne, mais le sexe. Néant partout, amour nulle part. »

Et Proudhon de suivre attentivement « la marche de cette séduction idéaliste qui, après avoir fait repousser le mariage comme étranger par sa nature à l'amour », aboutit à « l'hallucination » de l'homophilie :

« C'est donc par un raffinement de délicatesse en même temps que par une recherche quintessenciée du beau et de l'honnête que les anciens en vinrent à mépriser l'amour conjugal, et avec lui tout rapport physique avec la femme. Telle est la série d'idées par laquelle les Grecs, à force de spéculer sur l'amour et de le dégager des indignités de la chair, arrivèrent aux derniers excès. Cela peut paraître prodigieux, mais cela est ; et l'histoire entière en témoigne. »

Proudhon, avec une singulière complaisance, abandonne maintenant la théorie pour les exemples :

« Anacréon, suivant Elien, étant à la cour de Polycrate, tyran de Samos, conçut une vive affection pour un jeune homme nommé Smerdias. Il le chérissait, dit l'historien, pour son âme, non pour son corps. De son côté, l'adolescent avait une affection respectueuse pour le poète. »

Et Proudhon de surenchérir :

« Le bel éphèbe Smerdias dont il est ici question était aussi aimé par le tyran Polycrate. »

Ayant surmonté, enfin, et la prudence et l'inhibition, l'auteur se lance à corps perdu dans l'exaltation de l'amour grec :

« Il faut bien croire que cette théorie extraordinaire était entrée jusqu'à un certain point dans les mœurs, quand on voit les hommes les plus vertueux de l'antiquité et les moins suspects en faire profession. Socrate, qui donna son nom à l'amour parfait avant que Platon lui eût donné le sien, faisait, au vu et su de toute la ville, l'amour à Alcibiade. Il lui enseignait la philosophie, lui reprochait son orgueil, l'arrachait aux séductions des courtisanes, le formait à la continence, et, par son exemple et ses discours, apprenait aux Athéniens à aimer la jeunesse et à la respecter. Il y a une belle leçon de lui dans le dialogue de Platon appelé le Théétète. Théétète est un jeune homme sans grâce, an nez camus, aux petits yeux enfoncés, vrai portrait de Socrate, et qui est présenté et recommandé au philosophe par un citoyen d'Athènes, que ses amis accusaient ironiquement, et à son grand déplaisir, de faire l'amour à ce vilain garçon. Socrate interroge Théétète, le force par ses questions de montrer son intelligence, fait ressortir son heureux naturel, et lui dit à la fin devant tout le monde : Va, tu es beau, Théétète ; car tu possèdes la beauté de l'âme, mille fois plus précieuse que celle du corps. Parole digne de l'Evangile, qui dut frapper vivement les Athéniens, et que Platon n'aurait eu garde de perdre. »

« Cornélius Népos, dans la vie d'Epaminondas, raconte que, le roi de Perse ayant eu dessein de l'acheter, Diomédon de Cyzique, qui était chargé de la commission, commença par mettre dans ses intérêts un tout jeune homme, appelé Micythus, qu'Epaminondas aimait de tout son cœur. Que fit le héros thébain ? Après avoir admonesté sévèrement l'entremetteur du grand roi, il dit à son jeune ami : Pour toi, Micythus, rends-lui vite son argent, ou je te dénonce au magistrat ! (...) Etrange occupation pour des pédérastes, de prêcher à leurs gitons, de parole et d'exemple, la modestie, l'étude, le désintéressement, la chasteté ; tous les genres de vertu, et de les menacer du châtiment s'ils s'en écartent ! »

« Dans une guerre que ceux de Chalcis soutenaient contre leurs voisins, ils durent la victoire au courage de Cléomaque, un des leurs, qui se dévoua (...) à la seule condition de recevoir auparavant, en présence de l'armée, un baiser de son ami, et de mourir sous ses yeux. C'est Plutarque qui raconte le fait. Je voudrais savoir si la chevalerie a produit rien de plus beau et de plus chaste que ce trait ? »

« Tout le monde sait que le bataillon sacré de Thèbes, qui périt tout entier à Chéronée, était formé de trois cents jeunes gens, cent-cinquante paires, dont l'amour autant que le patriotisme formait la discipline. »

Passant de la littérature grecque à la poésie latine, Proudhon poursuit, dans la même veine :

« Virgile, chantant le messianisme romain et la régénération universelle, Virgile, disciple de Platon, n'oublie pas cette épuration de l'amour pédérastique. Son épisode de Nisus et Euryale est une imitation de l'amitié grecque. Unis par amour et par l'ardeur guerrière, / Un même amour les unissait et ils se ruaient ensemble dans les combats (2), dit-il des jeunes héros : Euryale, type de jeunesse splendide et de grâce vertueuse, que toute l'armée aime autant qu'elle l'admire, / Euryale remarquable par sa beauté et par sa jeunesse en fleur (3), / Ce charme plus séduisant qui apparaît dans un beau corps (4), Nisus, son pur et pieux amant. Lisez aux 5e et 9e livres de l'Enéide l'histoire touchante de cet amour : on dirait un épisode du bataillon sacré de Thèbes. Et c'est après avoir raconté leur mort que le poète s'écrie : Heureux couple ! si mes vers ont quelque puissance, votre mémoire durera autant que le Capitole, aussi longtemps que Rome tiendra l'empire du monde ! ».

Et Proudhon, que rien n'étonne plus, que rien ne retient plus, s'exclame :

« Pourquoi nous étonner si fort, après tout, d'un attachement qui a des racines dans la nature même ? Ne savons-nous pas qu'il existe entre l'adolescent et l'homme fait, une inclination réciproque, qui se compose de mille sentiments divers et dont les effets vont bien au delà de la simple amitié ? Qu'était-ce que l'affection de Fénelon pour le duc de Bourgogne, cet enfant de son cœur et de son génie, qu'il avait créé, formé, la Bible dirait engendré, comme il avait créé son Télémaque ? De l'amour, dans le sens le plus pur et le plus élevé que lui donnaient les Grecs. Fénelon instruisant le duc de Bourgogne, c'est Socrate révélant à ses auditeurs la beauté de Théétète, c'est Epaminondas réprimandant Micythus. Qu'il eût voulu mourir pour ce fruit de ses entrailles, le tendre Fénelon ! »

« J'irai plus loin : qu'était cette prédilection tant remarquée du Christ pour le plus jeune de ses apôtres ? (5). Pour moi, j'y vois, comme dans l'épisode de Nisus et Euryale, une imitation chrétienne de l'amour grec. Et ce n'est pas la moindre preuve à mes yeux que l'auteur du 4e Evangile ne fut pas un Hébreu de Jérusalem, incapable de ces délicatesses, mais un helléniste d'Alexandrie, qui connaissait son public, et ne trouvait rien de mieux, pour vanter la sainteté du Christ, que d'en faire un amant à la manière de Socrate. Nous calomnions les anciens, et nous ne voyons pas que leurs idées, ramenées à leur juste mesure, ont leur source dans le cœur humain, et qu'elles ont coulé jusque dans notre religion. »

« La distinction des amours et la différence de leurs caractères était si bien établie chez les Grecs, que nous les voyons habiter ensemble, sans se combattre ni se confondre. Achille a pour compagne de sa couche, hetaïra, Briséis, la belle captive ; pour ami de cœur, Patrocle, son hetaïros, Aussi, quelle différence dans les regrets qu'il leur donne ! Pour Briséis, il pleure, il jure de ne plus combattre et de retourner en Thessalie ; pour Patrocle, il viole son serment, tue Hector, massacre ses captifs et décide la prise de Troie. »

« Tous les poètes grecs qui ont chanté l'amour sous sa double hypostase ont suivi l'exemple d'Homère. Je veux que le Bathylle d'Anacréon soit suspect : l'indiscrétion du poète, dans le portrait qu'il a tracé de son ami, a laissé tomber sur la pureté de l'original une ombre obscène ; mais combien le sentiment que Bathylle lui inspire l'emporte sur toutes ses fantaisies de maîtresses ! Quoi de plus ravissant que cette chanson de la colombe messagère ! Et quelle rêverie dans ces deux couplets, que les traducteurs séparent comme si c'étaient deux odes :

Rafraîchissez, ô femmes, de vin doux ma gorge desséchée ; rafraîchissez de roses nouvelles ma tête brûlante. Mais qui rafraîchira mon cœur, incendié par les amours ?

Je m'assoirai à l'ombre de Bathylle, le jeune arbre à la verdoyante chevelure ; auprès de lui coule et murmure la fontaine de persuasion. C'est là, voyageur épuisé, que je prendrai une nouvelle force. »

Maintenant ce n'est plus l'amour grec, c'est sa pureté qui intrigue Proudhon :

« Ce qui m'étonne dans toute cette poésie socratique, platonique, anacréontique ou saphique, comme on voudra l'appeler, c'est l'extraordinaire chasteté de la pensée aussi bien que du langage, chasteté qui n'a d'égale que l'ardeur de la passion. M'explique qui pourra, dans l'hypothèse d'un amour impie, cet inconcevable mélange de tout ce que la tendresse la plus exaltée, la pensée la plus sévère, la poésie la plus divine, pouvaient offrir de traits pénétrants, d'images gracieuses et d'ineffable harmonie, avec ce que la rage des sens aurait fait inventer de plus atroce ; quant à moi, une pareille alliance du ciel et de l'enfer dans un même cœur me paraît inadmissible, et je reste convaincu que, s'il y a là-dessous quelque horreur, elle est toute nôtre. »

L'amour unisexuel des anciens était-il vraiment pur ? Proudhon, après l'avoir affirmé, n'en est plus tellement certain. Mais leur idéal, tout au moins, était, selon lui, de pureté :

« Pour nous, sans prétendre à plus de science en pareille matière qu'il ne convient à d'honnêtes gens d'en avoir, nous maintenons l'opinion établie par nous dans le texte, savoir, que l'amour pédérastique n'impliquait pas nécessairement, pour les anciens Grecs, comme il implique aujourd'hui pour nous, des rapports corporels ; que tout au contraire cet amour avait la prétention de rester pur, et que c'est ainsi que le pratiquèrent Socrate, Épaminondas, et une foule d'autres. Les passages que nous avons cités de Plutarque, de Platon, de Virgile, de l'Évangile selon saint Jean, en sont des témoignages irrécusables. Nous soutiendrons en conséquence que c'est ce pur amour que chantèrent Anacréon et Sapho ; qu'il importe, si l'on veut être juste, de distinguer ici entre la théorie passionnelle des anciens et ce que put être leur pratique, et qu'avant d'accuser de mœurs abominables les plus grands des poètes, il faudrait commencer par comprendre leurs sentiments et leurs idées. De quelque façon qu'en aient usé, dans le secret, Anacréon avec Bathylle, Sapho avec son amie, ce dont nous ne savons absolument rien ni ne saurons jamais rien, une chose reste positive, démontrée, acquise : (...) les anciens se faisaient de l'amour un autre idéal que nous, idéal qu'il ne s'agit pas ici de justifier (...) ; mais idéal irréprochable dans leur pensée, et qui avait sa poésie.

Proudhon, cependant, de par son expérience personnelle, a un sens trop aigu de la « rage des sens » pour se bercer de naïves illusions. Il sait trop bien qu'il est impossible d'interposer une cloison étanche entre le platonisme et la chair : ce genre d'amour, « quelque spiritualiste qu'en soit le principe », n'en demeure pas moins physique :

« Un des interlocuteurs de Plutarque, celui qui défend la cause de l'amour androgyne ou bi-sexuel, fait à son adversaire, qui protestait au nom des sectateurs du parfait amour contre les accusations dont on les chargeait, l'objection suivante : Vous prétendez que votre amour est pur de tout rapprochement des corps, et que l'union n'existe qu'entre les âmes ; mais comment peut-il y avoir amour là où il n'y a pas possession ? C'est comme si vous parliez de vous enivrer en faisant une libation aux dieux, ou d'apaiser votre faim à l'odeur des victimes. A cette objection, pas de réponse. Quelque opinion que l'on se fasse de la distinction des corps et des âmes, il reste toujours que celles-ci ne s'unissent que par le rapprochement de ceux-là. »

Et Proudhon de conclure, comme un homme qu'aurait dévasté, au plus profond de lui-même, le combat de l'ange et de la bête :

« Tout amour, si idéal qu'en soit l'objet, tel qu'est par exemple l'amour des religieuses pour le Christ ou celui des moines pour la Vierge, à plus forte raison l'amour qui se rapporte à un être vivant et palpable, retentit nécessairement dans l'organisme et ébranle la sexualité. Il y a de la délectation amoureuse chez la jeune vierge qui caresse sa tourterelle ; et quel délire, on le sait trop, allume dans leurs sens consumés l'imagination des mystiques ! Parvenu au sommet de l'empyrée, l'amour céleste, attiré par cette beauté matérielle dont la contemplation le poursuit, retombe vers l'abîme : c'est Eloa, la belle archange, amoureuse de Satan, qu'il lui suffit de regarder pour se perdre. Telle est (...) l'antinomie à laquelle l'amour, comme toute passion, est soumis : de même qu'il ne peut se passer d'idéal, il ne peut pas non plus se passer de possession. Le premier le pousse invinciblement à la seconde. »

Pour donner sa pleine signification à ce qui précède, il nous reste – et ce sera l'objet d'une étude ultérieure — à soulever le voile de la vie intime de Proudhon, de sa continence forcée, de ses furieux appétits sexuels, de sa fanatique misogynie.

(1) Toutes les citations de Proudhon qui suivent sont extraites de « De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise », 1858, édition Rivière (Recueil Sirey, 22, rue Soufflot, Paris-5,), t. IV.

(2) Enéide, IX, 188.

(3) Ibid., V, 295.

(4) Ibid., V, 344.

(5) Jean, XIII, 23 ; XIX, 26, 27 ; XXI, 20.

Arcadie n°133, Daniel Guérin, janvier 1965


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Lire aussi la chronique de Lionel Labosse : Vers la liberté en amour, de Charles Fourier sur son site altersexualite.com

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L'efféminé : étude psycho-sexuelle de Henri III par le Docteur Gilbert Robin

Publié le par Jean-Yves Alt

Nous savons qu'il y a des hommes qui ont passé la plus grande partie de leur existence travestis en femme. Tels l'abbé de Choisy, le Chevalier d'Eon. Certes Henri III adorait se déguiser en femme.

Mais la plupart du temps – peut-être parce qu'il était roi et sans cesse exposé aux regards de tous – ce fut plutôt la femme qu'il portait en lui qu'il habillait en homme. S'il ne fut pas toujours travesti, il fut toujours efféminé. Certains historiens, pour l'excuser, ont insisté sur le goût de la parure masculine à cette époque et personne n'ignore que les hommes étaient alors plus richement vêtus que les femmes et avec plus de recherches. Il n'empêche que ce goût emportait Henri III jusqu'à vouloir ressembler à une femme. Les boucles d'oreilles, les aigrettes, les parfums, les éventails dépassaient l'excès d'une mode et livraient des goûts nettement féminins.

Dès l'âge de dix-huit ans, Henri se fait déjà remarquer par l'accoutrement qui le rendra tristement célèbre dans l'histoire. Pourpoint de drap d'or. Broderies et perles, toques garnies de pierres précieuses. Il se farde, se couvre de mouches, s'asperge de parfums.

Désespéré du mariage de Marie de Clèves qui semble avoir été son amour le plus pur et le plus spiritualisé, il déchaîne ses secrètes tendances. Il paraît au bal, décolleté, le sein nu, portant trois rangs de perles. Il minaude, joue de l'éventail.

Ainsi, Henri III a toujours été coquet – de cette coquetterie qui n'est qu'un travestissement visant à présenter au partenaire sexuel un aspect flatteur et quelque peu trompeur. Elle met en valeur, non seulement par le maquillage et la parure, mais au besoin par le déshabillage, savamment dosé et limité sous forme de décolletage, des « appâts ».

Certains auteurs (Marron – Flacelière – Pierre Nédra) distinguent :

a) Une homosexualité d'identification inspirée par l'effort vers la perfection, l'émulation fraternelle, l'efficacité, la bonté, la beauté, l'idéalisme intellectuel-type Achille-Patrocle, Thésée-Pirithoüs, Oreste-Pylade.

b) Une homosexualité complémentaire, l'aîné se penchant sur le plus jeune, tendant à l'identification avec l'aîné. On en trouverait des exemples dans la chevalerie du moyen âge.

c) Une homosexualité de subordination répondant à une exigence physiologique, à une soumission aux forces instinctives.

Ainsi, l'ensemble de ces trois homosexualités plus ou moins confondues chez le même individu, selon ses tendances et ses sublimations, s'opposerait à l'aspect « passif » de l'inversion. L'homosexuel du type grec est spécialement viril dans la noble acception du terme, l'inverti est un efféminé avec certains degrés de déchéance, celui qui sert de femme, qui a, selon Flaubert, des « complaisances d'épouse ».

C'est celui qui frappe parfois par ses manières féminines excessives, une mimique affectée, des coquetteries et des minauderies. Laissons de côté le désir de séduire et de forcer l'attention chez des hommes prostitués – homosexuels ou non – qui veulent singer la femme et c'est bien de singeries qu'il s'agit. Dans le cas des prostitués, elles sont voulues, étudiées. Chez les invertis qui ne sont pas des homophiles vrais, complets, elles sont plus ou moins naturelles parce qu'il y a de la femme en eux, des portions de femme, de la femme manquée. Ils sont incapables d'assumer complètement la femme qu'ils voudraient être, qu'ils se sentent être.

Ainsi glissons-nous à l'efféminé. L'inversion psychique n'est pas totale. Il y a plus de femme que d'homme dans l'inverti-psychique. Il y a plus d'homme que de femme dans l'efféminé, mais les éléments féminins donnent le ton. L'efféminé a le plus souvent une sexualité normale. Il n'est pas bi-sexuel, il est bi-psychique. L'efféminé est moins un arbre qu'un arbuste et son écorce est de soie, de mousseline. L'efféminé a l'air tendre, timide, paraît ne pas oser, se laisse prendre aux suggestions, devenant vite enfant en cas de chagrin, de maladie où il aime à être dorloté, à se blottir, parfois dans une vague incurvation fœtale. Artiste, délicat, heureux de toucher des soieries, des bijoux, de draper des étoffes, de choisir les robes de sa mère ou de ses sœurs. Ayant du goût et du plus fin pour le choix des couleurs, d'une décoration, d'une disposition de meubles. Lecteur, musicien, peu sportif. Il y a de l'esthète en lui. Il a des antipathies et des adorations. On le convainc aisément. Il sait être snob. Il porte des vêtements de coupe étroite, des souliers fins aux semelles légères, se fait les ongles, se poudre volontiers. Il plaisait aux femmes hier plus qu'aujourd'hui, par ses manières délicates. Elles le trouvent encore charmant, mais leur attachement ne va pas plus loin.

Il n'ignore rien des musées, des poètes, des mélodies. Il n'est pas femme, il y a de la femme en lui, éparse, vaporisée, un peu agaçante. Du charme, toujours du charme ; mais qui tend à passer de mode.

L'efféminé n'a pas su délibérément choisir, ou plutôt la nature n'a pas choisi nettement pour lui. Tel qu'il est, son ambiguïté est souvent imperceptible et peut passer inaperçue. C'est un homme qui n'a pas de poings mais parfois montre ses griffes. Il est assez chatte. Sa féminité est comme un rêve. Elle le saupoudre mais ne le défigure pas.

Henri III alla beaucoup plus loin et s'il a scandalisé son époque, c'est qu'il a dépassé les bornes par sa mise, ses manières et ses affectations.

S'il était démontré qu'Henri III ait été homosexuel, son homosexualité eût été entachée, pervertie d'inversion. S'il est un homme avec une virilité normalement orientée au point de vue sexuel (et sa vie amoureuse vis-à-vis des femmes le prouve) son comportement, sa psychologie si fine, trop fine, insinuante, rusée, potinière, font de lui une femme manquée et qui eût voulu l'être – puisqu'il se déguise, fait le précieux, le gracieux, joue du rond de jambes et de l'œillade, s'allonge la taille, se cambre, se tortille, il n'est pas homme total, il n'est pas une femme complète. Ne pouvant être total, il ne peut se donner totalement. Le don d'oblativité lui fait défaut. Tout le ramène à cet être double qu'il est. Tout se centre sur lui-même. L'homme en lui admire la femme et la femme admire l'homme. Pour un peu, il se suffirait à lui-même. En outre, il était roi : tout lui était offert, il n'avait plus qu'à s'en saisir dans un narcissisme total.

Les petits travers de manières et de comportement des invertis qui agacent ceux qui n'ont pas compris et se défendent de vouloir comprendre les mécanismes psychologiques de, l'homosexualité, sont des essais de compensation d'un individu qui n'a pas à sa disposition sa personnalité entière, son Moi total. Ces individus manquent d'unité : ils sont morcelés en ce que la nature les a faits et en ce que la société les oblige de devenir : souvent des caricatures. Il faut réfléchir qu'il est très difficile de ne pas verser dans la névrose, le vice, ou tout au moins dans le ridicule quand les instincts organiques ne sont pas déviés dans leur totalité, qu'ils sont, si l'on ose dire, des « ratés », qu'ils sont en mal de réalisation harmonieuse. Déjà l'inadaptation de l'homosexualité tient bien souvent à un échec des sublimations tentées et à la difficulté d'harmoniser à un cercle social dit normal, des élans instinctifs qui ont été biologiquement déroutés de leur trajectoire normale. A plus forte raison, assistons-nous à des faux-pas, des échecs, des comportements équivoques et des caractères caricaturaux quand l'homosexualité est à peine dessinée et n'affleure qu'en tendances inconscientes.

Il importe de bien distinguer entre le travesti et l'efféminé. Nous savons que nombre de travestis habituels, se mourant de se savoir hommes, ont une morphologie masculine complète. L'efféminé a-t-il toujours ces signes mineurs d'intersexualité sur lesquels ont insisté Hirschfeld, Maranon, Weil, Pende ? Elargissement du bassin, pilosité faible, finesse de la peau, adiposité mammaire, allant jusqu'à la gynécomastie, ascension du testicule par persistance de la perméabilité du canal inguinal, parfois ectopie testiculaire, phimosis, agénésie du méat ? Tous ces signes sont bien inconscients.

L'endocrinologie vient parfois au secours de l'effémination. Elle ne paraît pas en être la clef.

La clef se trouve dans les vicissitudes de l'intersexualité biologique. Comme l'efféminé est très souvent affecté de puérilisme et que le puérilisme lui-même participe de la fixation et de la régression affectives du tout premier âge de l'évolution, il est bien probable que des conditions biologiques préparent, conditionnent ce retard affectif évolutif sur lequel vont jouer les influences éducatives et surtout le tempérament même du père, et de la mère, ainsi que leur comportement. Dans cette hésitation de l'instinct peut apparaître un fond secret ou inconscient d'homosexualité. L'efféminé, souvent, ne sait pas où il va. C'est la solidité du Moi qui décidera de sa conduite et de ses habitudes. Mais on peut être nettement hétérosexuel dans ses appétits, avec des goûts très vifs pour l'effémination. S'il faut de tout pour faire un monde, il faut de tout pour faire un être incomplet avec, profondément, un sentiment d'incomplétude et d'insécurité. Il arrive que l'efféminé sublime un fort appétit érotique vers un idéal de raffinement esthétique. Quand la curiosité ou le vice s'en mêlent, ces particularités posent peut-être un problème moral et social mais n'entament pas le processus bio-physiologique et bio-psychologique d'intersexualité.

Le travesti habituel renie son sexe, jusqu'à parfois refuser toute sexualité. L'efféminé qui n'est pas homosexuel choisit la femme pour partenaire sexuel, mais en dehors de l'acte sexuel a une préférence amoureuse pour la femme qu'il sent en lui. Narcisse, dans un double plaisir, admire dans le miroir de l'onde la virilité de son sexe et les formes de l'autre, ajustées dans un busc.

Il est bien évident que lorsque la libido masculine n'est pas assez marquée pour entraîner dans son sillage non seulement la sexualité mais l'affectivité et le caractère dans ce qu'ils ont de spécifiquement viril, le Moi n'aura pas beaucoup de résistance à opposer aux influences éducatives. Prédisposé par la nature à n'être pas viril dans le sens héroïque du mot, Henri III, sous l'influence de Catherine, n'a pas franchi les étapes affectives qui mènent du garçon à l'homme. Il est demeuré un arriéré affectif arrêté, dès le stade oral, par une éducation dévirilisante. Sans doute, Catherine de Médicis exaltait le héros, le futur vainqueur de Moncontour, mais dans le même temps elle l'emprisonnait avec ses femmes dans les rets de l'enfantillage, de la mollesse, des plaisirs, de l'adulation. Ce qu'il y avait de naturellement fin en lui s'affina, ce qu'il y avait de tendre fondit. Cet inverti psychique n'avait que trop tendance à se fixer dans un stade affectif primaire qui lui garantissait l'épanouissement de ses tendances intimes. Il s'identifiait aux jolies filles qui entouraient la Reine-Mère au point que tel ambassadeur le trouvait « très jeune fille », nous nous en souvenons.

Il était Valois. Ce fut une plante de serre. Une éducation du type spartiate aurait-elle mûri cette frêle nature ? Elle n'en aurait sans doute pas modifié l'intime structure, mais elle aurait certainement limité les désastreux effets de l'effémination.

Aussi, les contemporains ont-ils assisté à l'étrange spectacle d'un Roi qui était la fille de sa mère et d'une puissante Catherine qui, à ses côtés, pouvait faire penser au père de cette fille. Etranges Valois !

Arcadie n°129, Docteur Gilbert Robin, septembre 1964

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Petit pédé, une chanson de Renaud (extrait)

Publié le par Jean-Yves Alt

« T'as quitté ta province coincée

Sous les insultes, les quolibets

Le mépris des gens du quartier

Et de tes parents effondrés

A quinze ans quand tu as découvert

Ce penchant paraît-il pervers

Que tu l'as annoncé à ta mère

J'imagine bien la galère... Petit pédé

T'aurais été couard pas de lézards

Besoin d'l'annoncer à personne

Mais c'est franchement une autre histoire

Que d'avouer j'aime les hommes

C'est pas d'ta faute, c'est la nature

Comme l'a si bien dit Aznavour

Que c'est quand même sacrement dur

A l'âge des premières amours. Petit pédé

Toute sa vie à faire semblant

D'être normal comme disent les gens

Jouer les machos à tout bout de champ

Pour garder ton secret d'enfant

Dans le p'tit bled d'où tu viens

Les gens te traitaient pire qu'un chien

Il fait pas bon être pédé

Quand t'es entouré d'enculés. Petit pédé

[…]

Bientôt tu trouveras un mec

Un moustachu ou un gentil

Alors tu te maqueras avec

Pour quelques jours ou pour la vie

Rêverez peut-être d'un enfant

Y en a plein les orphelinats

Sauf que pour vous papa, maman

C'est juste interdit par la loi. Petit pédé

Tu seras malheureux parfois

La vie c'est pas toujours le pied

Moi qui ne suis pas comme toi

Le malheur j'ai déjà donné

Qu'on soit tarlouze ou hétéro

C'est finalement le même topo

Seul l'amour guérit tous les maux

Je te le souhaite et au plus tôt

[…] »

Renaud

Chanson extraite de son album Boucan d’enfer – 2002

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