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Leçons de sagesse : Tallemant des Réaux par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Chers cousins d'Arcadie,

 

Reprenons, s'il vous plaît, notre flânerie parmi les pittoresques héros du bon Tallemant, sieur des Réaux.

 

Qu'il me soit donné, s'il est nécessaire, de vous rappeler une fois encore, avant cette rencontre nouvelle, que vous trouverez dans leur contexte les anecdotes ici rapportées en vous portant à l'édition des « Historiettes » du dit Tallemant, parue chez Gallimard, dans sa prestigieuse collection de « La Pléiade », en deux volumes, avec des notes, fort pertinentes et riches d'érudition variée, de M. Antoine Adam. [...]

 

Une historiette est consacrée, un peu plus loin (pp. 760 et 761) au pittoresque abbé Bouchard. Toute sa vie, ce malheureux homme vécut à Boule, dans l'ambition d'obtenir du Pape un évêché. Ce qui ne lui valut guère de bénéfices (dans tous les sens de ce terme ambigu).

 

En effet, au début de janvier 1641, l'abbé Bouchard fut choisi par les cardinaux pour être clerc du sacré Consistoire. Mais quelques mois plus tard, le maréchal d'Estrées, alors ambassadeur de France à Rome, le fit attaquer par un « bravo » à sa solde. Le pauvre prestolet reçut une alerte bastonnade.

 

Il ne survécut guère à cette mésaventure. Cinq mois plus tard, il approchait toutefois du but tant rêvé ; la mitre était à portée de cette main avide. Le Saint-Siège songeait à donner à M. Bouchard un évêché, assez confidentiel, au reste, un de ces nombreux épiscopules italiens qui font florès : l'évêché de Cagli. Mais, au mois d'août 1641, notre homme tomba malade.

 

Le 15 août, il testa, pourvoyant notamment aux dépenses de cent messes qui seraient dites le jour de son décès. Et le 26 août, il rendit à Dieu son âme insatisfaite.

 

Tomasini, évêque de Citta Nuova en Istrie, écrivit son éloge funèbre et célébra ce personnage « de petite taille mais de grand esprit ».

 

En France, un versificateur à gages, nommé Marchand, répandit sur l'impétrant impénitent d'épiscopats ultramontains une épitaphe plus cruelle, que voici :

 

« Il est mort, le pauvre Agésilas,

Du mal de crosse en sa chaude poursuite,

Car il avoit l'orgueil de six prélats,

l'âme espagnole et très maigre marmite.

Un beau dessein à coup le précipite ;

Il est louable encore, qu'il soit tombé.

Priez, passants, qu'un soir il ressuscite

Pour être évêque ou du moins gros abbé. »

 

Ces vers, précise M. Adam, sont plaisants parce que le « mal de crosse » pouvait être compris de deux façons ; que le pauvre Bouchard avait passé ses années à briguer des évêchés, ou bien qu'en fin de compte, il avait été assommé par la bastonnade de M. d'Estrées.

 

Or, l'historiette consacrée par Tallemant à Bouchard se termine sur cette simple petite phrase :

 

« Il estoit en réputation de grand bugiarron. »

 

Ce mot devait donner lieu à ce que M. Adam appelle « un plaisant contresens ». Les éditeurs de Tallemant, nous explique en effet l'érudit annotateur, ont l'habitude de traduire ce mot par « menteur ». Or, précise toujours le commentateur, « il n'était pas difficile de deviner qu'il s'agissait d'autre chose, et depuis que Tallemant nous a expliqué dans son historiette des "Italiens Sodomites" la différence entre bugiarron et bardache, nous savons positivement à quoi nous en tenir ».

 

En fait, pendant toute sa vie, et dans l'interminable cours de ses intrigues vaticanes, Jean-Jacques Bouchard sut tromper bien du monde, et la vérité ne fut connue sur lui qu'après sa mort.

 

M. Pintard, indique toujours M. Adam (à qui je dois d'avoir appris tous les détails de cette piquante affaire), M. Pintard, donc, a publié dans « Le libertinage érudit » des « textes infiniment curieux sur ce sujet ». Bouchard avait commis l'erreur de laisser des papiers au chevalier del Pozzo. Le père Christophe Dupuy, prieur de la Chartreuse de Rome, écrivit :

 

« Le dit sieur Cavaliere m'a fait voir aussi un gros recueil de vers les plus impies que l'on se puisse imaginer, et latins, et François, et italiens, avec lesquels il y a un recueil de touts les saletez que l'on se peut représenter, pour la plupart sur celles qui plaisent le plus en ce pays. » (allusion claire au "vice italien")

 

Le prieur n'a pu soutenir cette lecture, qui précise :

 

« Il y a aussi je ne sais combien de liasses de lettres de personnes les plus infâmes et les plus débordées et les plus décriées en matière de vices de ce pays dont on ait jamais ouy parler. Je ne sçay comment un tel homme qui en sa conversation était assez retenu, entretenoit amitié avec telz monstres, et néant moins avec tout cela estoit sur les prétentions des Prélatures. »

 

Si l'on veut, ajoute M. Adam, s'imaginer quel pouvoit être le recueil de vers conservé par Bouchard, on ira lire dans le Ms. Ars. 4.123, Folios 69-108, inconcevable collection de pièces sodomitiques pour la plupart, et en italien. Le rapprochement est d'autant plus facile à faire que telle pièce est écrite par un Romain, Nappini, chanoine de Sainte Marie Majeure, qu'aussitôt après (folio 114), on lit un Capitolo de Niccolo Villani adressé justement à Jean Jacques Bouchard le 3 octobre 1635, pour dénoncer ce méchant impie de Berni, et son immoralité...

 

Tout ceci, conclut enfin l'annotateur, pouvait surprendre le bon prieur Christophe Dupuy. A ceux qui ont lu les Mémoires de Bouchard, publiés en 1881, quel moyen reste-t-il de s'étonner ?

 

Pour mon humble part, ignorant l'italien, je ne me suis pas reporté au fonds signalé par M. Adam, et je n'ai pu, à ce jour, me procurer les « Mémoires » de ce pittoresque Bouchard, ouvrage qui, sans doute, doit être assez rare.

 

N'importe, au reste. J'ai cru bon que la chose fût signalée en Arcadie, de manière que des amis plus compétents, mieux placés que votre cousin de Béotie puissent, un jour, lancés sur cette piste curieuse, découvrir quelques précieux détails et nous les dire.

 

Et puis, cousins, n'y a-t-il pas, dans cette histoire, une belle leçon de sagesse ? Pensez à ce chanoine du grand siècle, si « retenu en sa conversation », qui, sans doute, méritait mieux qu'homme de son habit et de son état, et tout autant que le savoureux abbé Jérôme Coignard ou le docte abbé Lantaigne, également chers au cœur d'Anatole France, l'antique épithète de « vénérable et discrète personne Messire Bouchard, prêtre de l'église Romaine », oui pensez, mes cousins, à cet homme qui, sans que ceci nuisit en rien à cela, et sans que nul de ceux qui l'entouraient, familiers, confrères, supérieurs même, en sût rien, ou feignît d'en rien savoir, mena une autre vie, secrète, ardente, passionnée, passionnante, une vie sordide, sublime, exaltante, pétrie de risques et de fièvres, une vie d'homosexuel, en un temps, dans un lieu où l'homosexualité ne débouchait que sur le bûcher, pensez-y, cousins, et resongez-y. Que nous montre-t-il, cousins, ce bonhomme ?

 

Il nous montre, mes cousins, ce bon M. Bouchard, qu'on peut – et n'est-ce pas là l'enseignement constant de notre ami Baudry ? – mener une existence parfaitement digne, respectable, utile à la société qui nous entoure, sans renoncer à une vérité qui nous est essentielle, qui est l'âme de notre âme, et en donnant à nos aspirations les plus intimes, les plus irrépressibles, par cela même qu'elles sont comprimées et réprimées, une force plus grande, une ardeur plus sincère, des résonances plus justes, un développement plus harmonieux.

 

Si les contraintes que nous oblige à respecter la société nous empêchent, assurément, d'épuiser notre sensibilité dans mille faciles et fugitifs plaisirs, elles nous permettent, par là même, de découvrir, lentement, durement, à travers cent désillusions et après cent blessures, la joie, cette grande joie grave et pleine dont parle Bernanos, la vraie joie d'un double et unique amour.

 

Et il nous montre autre chose, M. Bouchard, mes bons cousins : il nous montre des frères, des compagnons de souffrance et d'espoirs, des compagnons de silence, ici, et là encore, partout où nous les attendrions le moins. Un regard, un demi-geste, un quart de sourire, vous feront découvrir parfois, soudain, au moment du plus grand désarroi, dans la minute de la plus cruelle déréliction, dans l'instant où tout manque, où tout fout le camp derrière le respectable M. Bouchard : cet homme, ce garçon, ce Jean-Jacques d'Arcadie dont le Bouchard Romain n'a pu domestiquer la vraie nature ; sous ce personnage, ou sous cette personnalité : cette personne vivante, secrète et concrète ; et sous le masque de l'indifférence polie : le visage apprêté, emprunté, d'une compréhension qui tarde et renâcle à s'exprimer, mais qui s'exprimera, qui devra bien finir par s'exprimer. Tout homme peut et doit finir par nous comprendre, car tout homme est double, car le vouloir de l'homme est toujours multiple : « Propter multiplicem hominis voluntatem », écrivait Cicéron.

 

L'homme, on n'a jamais fini d'en faire le tour. Il est toujours plus riche qu'on ne le pense, espère ou craint. Il n'existe pas, l'être de raison, bâti sur le patron de l' « homo oeconomicus » ou de l' « homo criminalis », qui, jamais, n'aurait éprouvé sur sa route un embryon de désir, ou à défaut, une ombre d'envieuse admiration, un zeste de gêne, de honte, de jalousie, à la rencontre d'un éphèbe en short ou en blue-jeans. Il n'existe pas, cet homme théorique, dont le cœur ne battrait qu'au bruissement d'un jupon.

 

Tout, dans la vie, est toujours plus compliqué qu'on ne le professe ; car tout, par le seul fait qu'il s'exprime, qu'il se traduit en mots et en signes, se schématise, se simplifie, se systématise. Tout ce qui s'énonce se renonce. Rien n'est vrai que ce qu'on ne dit pas. Et il y a peut-être plus d'Arcadie dans les silences d'un paysan de Béotie que dans les paroles d'un berger d'Arcadie.

 

Voilà ce qu'il me dit pour vous, cousins, M. Bouchard : il me dit ces deux choses ; il nous donne ces deux leçons de sagesse :

 

Domestiquez vos désirs pour les sublimer ; astreignez-vous à respecter (quitte à paraître, pour les imbéciles, sacrifier à l'hypocrisie ambiante), oui, astreignez-vous à respecter les règles qu'à tous, impose la vie en société, pour mieux connaître, dans le secret du cœur, l'ineffable joie de renoncer, aux yeux du seul ami, pour une nuit, une heure, ou une seule minute, au vêtement sous lequel tous les autres vous voient et vous connaissent. Qu'il y ait en vous deux êtres : l'être de société, l'être civique, celui qui tient, comme chacun doit le faire, un rôle utile dans la vie quotidienne, dans l'économie sociale ; et puis l'être d'amitié, pour l'ami seul. Et que l'être de société, tous le connaissent, l'estiment, l'aiment, l'apprécient ; et que, l'être d'amitié, un seul le reconnaisse, l'estime, l'aime et l'apprécie...

 

Il me dit encore cette autre chose pour vous, le bon M. Bouchard (et ceci, au reste, n'est que le corolaire de cela) : sous l'homme social, à l'ami, à l'ami seul de rechercher, de découvrir, de séduire et de s'attacher : l'être d'amitié. Il suffit, pour ce faire, d'aimer vraiment, avec intelligence, avec ce don qui (comme l'indique cette étymologie peut-être fausse, mais plus vraie alors que la vérité même : inter-legere, lire entre les lignes), essentiellement, est divinatoire, intuitif et, par conséquent, assez féminin.

 

Je vous laisse, cousins, cette double leçon en méditation que sous l'être de société, se tienne toujours accueillant, disponible cet être d'amitié, sans morgue ni bassesse ; et la réponse viendra, insolite, franche et fraternelle, qui, bousculant les stratifications sociales, fraiera son chemin à l'amitié.

 

Il se fait tard. Je vais souffler ma chandelle. Souffrez donc, cousins d'Arcadie, que, pour mieux conserver votre amitié, n'abuse pas davantage de... votre société.

 

Votre dévoué cousin de Béotie,

 

Jacques Fréville

 

Arcadie n°105, Jacques Fréville, septembre 1962  (extrait)

 


Sur Tallemant des Réaux : lire la recension de Jacques Fréville parue dans 5 numéros d'Arcadie

 

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La confession d'un arcadien sous la Renaissance italienne par Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves

L'antiquité avait ses contes milésiens, dont les thèmes volaient1d'une rive à l'autre de la Méditerranée, comme des flèches littéraires de l'amour. Ils faisaient admirer aux races diverses, nées dans ces heureux climats, leurs propres aventures sur les chemins du plaisir.

 

Nous en trouvons des exemples chez Lucien de Samosate et chez Apulée ; l'histoire de l'éphèbe de Pergame, perle du Satyricon, est peut-être « de Milet », comme, beaucoup plus tard, certaines des Mille et une nuits.

 

Les nouvellistes de la Renaissance, y compris Boccace, semblent bien avoir exploité ce fonds commun, enrichi par les siècles. J'en verrais une preuve dans deux nouvelles que publièrent, à quatre-vingts ans de distance, deux conteurs italiens : Sabadino des Arienti ou Ardenti, à la fin du XVe siècle, et Bandello, à la fin du XVIe. Elles décrivent, l'une et l'autre, la confession d'un pécheur invétéré du « péché contre nature », et m'ont paru mériter l'intérêt des lecteurs de cette revue. Il existe des traductions françaises de Bandello, mais je ne sais ce qu'elles valent ; il n'en existe pas de Sabadino.

 

Le premier conte se situe à Bologne. Il met en scène un Florentin et un moine de Parme. On ne s'étonnera pas de la patrie et des goûts du pénitent, si l'on se rappelle ce que fut, pendant des siècles, la réputation de Florence : le président de Brosses nous la confirme au XVIIIe siècle, et j'ai fait allusion, dans Les Fils de la lumière, aux gitons du dernier des Médicis. Mais il est juste de noter la protestation du gentilhomme de Florence, disant « qu'il y a partout des Florentins ».

 

Il convient d'observer que la profession de marin paraissait une circonstance aggravante. Là aussi, la renommée fut tenace, puisqu'elle a pour répondant ces vers de Voltaire dans sa comédie La Prude :

 

... Ces marins, d'ailleurs,

 

Ont presque tous de si vilaines mœurs.

 

Il est amusant de remarquer, pour la psychologie du XVe siècle, que l'amour des garçons produisait un effet plus comique que dramatique. Le confesseur cache son envie de rire ; l'auditoire, à qui il narre la confession, ne peut se tenir d'éclater. Cela n'empêchait certes pas de brûler quelques coupables pour les préserver du feu éternel. Notre Florentin faillit passer un mauvais quart d'heure sous les bâtons des moines, comme le méritait la manière un peu vive dont il prétendait se faire absoudre. La morale de l'histoire est donc qu'il faut s'éloigner de la violence, encore plus que du péché.

 

L'auteur, Sabadino, était Bolognais et fut tour-à-tour au service du comte Bentivoglio, chef de la principale famille de Bologne, et du duc de Ferrare, à qui il dédia ses nouvelles. Je signale, en passant, que la première version de celle du Siennois Fortini, La Fille feinte, que j'ai traduite ici même, figure également dans le livre de Sabadino, et fait donc partie du florilège « milésien ». Au lieu de se dérouler à Sienne, cette histoire d'un joli garçon vêtu en fille qui trouble un religieux, a pour cadre Arezzo et pour victime un prieur des Augustins. Mais Fortini, comme Bandello, est plus savoureux que son prédécesseur. Les Italiens du XVIe siècle dépassent en esprit, en malice et en libertinage ceux du XVe.

 

On oublie généralement que Bandello était Dominicain et évêque d'Agen. Ce ne fut pas le seul Italien pourvu d'un siège épiscopal en France, à une époque où les mariages et les guerres multipliaient les échanges des deux côtés des Alpes. Il n'a pas été non plus le seul homme d'Eglise à écrire des choses peu catholiques.

 

Nul ne pouvait parler comme cet évêque italien du péché de sodomie. Vous admirez sa complaisance, à travers même ses reproches. Le bon moine, envoyé au chevet du pécheur endurci, est le dindon de la farce. La plaisanterie de la communion semblerait même un peu forte, si elle n'était sous la plume d'un personnage mitré. La morale enfin n'est mise là que pour sauver les apparences : si le coupable est montré du doigt, au point qu'il ne peut plus sortir dans la rue, on ne dit pas moins qu'il réchappa de sa maladie mortelle, malgré son péché et malgré son sacrilège. M. d'Agen nous semble donc mériter l'applaudissement d'Arcadie, si ce n'est de Rome.

 

Son récit concerne un poète nommé Porcellio, qui se disait Romain, bien qu'il fût Napolitain, et qui vivait à la cour du quatrième duc de Milan, François Sforza. Nous sommes, là encore, au milieu du XVe siècle, comme si les Italiens du XVIe tout en se délectant du « sale vice », de l'« énorme péché », avaient tenu, pour en parler, à prendre leurs distances.

 

Puisque nous sommes à la cour de Milan, relevons que le troisième duc, dernier des Visconti, Philippe-Marie, aurait été digne de protéger le poète Porcellio, mieux que son gendre et successeur François Sforza. L'historien Pie-Candide Dicembre, qui fut son secrétaire, nous a fait savoir son amour « des adolescents doués d'une grande beauté et insignes par la grâce », dont il avait « institué un certain nombre pour la garde de son corps ». Il les choisissait après avoir, « sans être vu, jugé de leurs belles formes et de leur musculature lorsqu'ils jouaient à la balle ou s'exerçaient à la lutte ». Dicembre, qui écrit latin aussi purement que Tacite, n'a jamais été traduit en français, ni même en italien.

 

Un autre prélat, contemporain de Bandello, Paul Jove, évêque de Nocera, a relaté, lui aussi, en latin, dans les Eloges des Hommes illustres, l'histoire de ce Visconti. Il ne fait, du reste, que copier son prédécesseur, mais il a cru bon d'innocenter le duc du « soupçon de luxure ». Ce zèle charitable est d'autant plus touchant qu'il mérita lui-même cette épitaphe :

 

L'hermaphrodite Jove ici gît,

 

Qui fut ensemble femme et mari.

 

On pourrait donc lui appliquer le proverbe illustré par la nouvelle de Bandello, son collègue en épiscopat : « Le loup change de poil et non pas de vice ».

 

Anatole France a dit que « la morale d'un loup est de manger des agneaux, comme la morale des moutons est de manger de l'herbe ». Les agneaux d'Arcadie, l'évêque d'Agen les appelle des chevreaux, comme les Grecs. Mais nous ne sommes plus dans l'antiquité, où ces viandes trop tendres étaient licites, ni sous la Renaissance, où elles étaient généralement tolérées. Le loup d'aujourd'hui doit se mettre au vert.

 

Arcadie n°111, Roger Peyrefitte, mars 1963

 

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Hommes du Grand Siècle : Louis XIII par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

III. – LES « VŒUX » DE LOUIS XIII

 

Pour intéressant qu'il soit, le groupe de francs-poètes qui reconnaissait en Théophile de Viau son chef et qu'illustraient l' « Illustre débauché » Des Barreaux et le « Roi de Sodome » Saint-Pavin, n'est pas, il s'en faut de beaucoup, représentatif de l'ensemble de la société française du temps de Louis XIII.

 

Mais, avant d'explorer les mœurs secrètes de celle-ci à la clignotante lueur des anecdotes et des libelles scandaleux, il me paraît indispensable d'examiner objectivement le cas Louis XIII : car c'est bien d'un cas historique qu'il s'agit. Louis XIII fut-il, ou ne fut-il pas, homosexuel ? On a soutenu l'une et l'autre thèse, non sans ingéniosité de part et d'autre ; mais ce n'est pas d'ingéniosité qu'il est ici besoin : l'étude, sans parti-pris, des textes à la lumière de ce que nous connaissons de l'homosexualité suffira.

 

Curieux homme que ce fils du Vert-Galant, que ce père du grand amateur de femmes que devait être Louis XIV : le moins qu'on puisse dire est qu'il n'éprouvait pas pour le beau sexe le même attrait que les autres Bourbons (25).

 

Au physique, il était maladif, sujet aux diarrhées aussi bien qu'à la constipation, névropathe, migraineux, insomniaque ; au moral, ses intimes le voyaient maussade, anxieux, personnel, jaloux, avec une dureté de cœur qui parfois confinait à la cruauté.

 

Sombre tableau. Non que son hérédité fût particulièrement chargée : Henri IV, malgré les excès de sa vie privée, avait gardé, grâce à un tempérament de fer, à part la cruelle goutte, une santé physique et intellectuelle intactes ; quant à Marie de Médicis, toute sotte et bornée qu'elle fût, elle était florissante à souhait : elle devait mourir âgée de soixante-dix ans, un an avant son fils.

 

Mais le milieu familial de Louis XIII constituait un terrain d'élection pour le développement de ces « complexes » qu'a, depuis, étudiés la science psychanalytique : un père et une mère qui ne s'entendaient pas ; le spectacle scandaleux des débauches paternelles, la promiscuité imposée avec les demi-frères bâtards et avec leurs mères (26) ; les mauvais exemples et la précoce obscénité (27) ; puis, après la mort tragique de Henri IV (l'enfant avait alors neuf ans) les responsabilités trop lourdes du pouvoir auprès d'une mère frivole et stupide, la présence des Concini abhorrés, toutes les caractéristiques d'une éducation négligée.

 

Très jeune, le petit prince avait manifesté sa désapprobation, puis sa répulsion pour le laisser-aller sexuel de son père : tendance naturelle, ou fruit des réflexions à huis clos de sa gouvernante la baronne de Montglat, laquelle avait « le caractère pointu » ? Il serait bien vain de vouloir en décider. Toujours est-il qu'à peine âgé de vingt mois, il griffe la marquise de Verneuil, maîtresse en titre de son père ; il refuse de dire adieu à son demi-frère Alexandre de Vendôme qui part en promenade ; et, à une bouffonne qui lui demande s'il sera un jour « aussi ribaud que son père », il répond « non ». Il n'a pas trois ans.

 

Il déteste surtout la marquise de Verneuil qui, du reste, le traite en quantité négligeable ; et voici que – âgé de trois ans et quatre mois – il étend à tout le beau sexe cette hargne ; s'étant disputé avec sa sœur Christine, il confesse à son aumônier qu'il a peur d'elle « pour ce qu'elle est fille - Et, à la même époque, son père ne lui laissait rien ignorer de la façon dont on fait les enfants.

 

Visiblement, il est hanté par ces questions, et son âme d'enfant se replie lorsqu'on les aborde devant lui ; à sa nourrice, il dit : « Je fuis l'amour » ; un autre jour, il veut jouer au prédicateur et commence son sermon par cette phrase étonnante : « Les hommes qui couchent avec les femmes... ».

 

Et c'est cet adolescent chaste, coléreux, orgueilleux, devenu trop tôt roi, qui, sur ses dix ans, se prend d'une amitié passionnée pour le gentilhomme chargé de s'occuper de ses oiseaux de chasse, Charles d'Albert de Luynes, âgé alors de trente-trois ans. Bel homme, viril et sportif, mais calme, timide, tout l'opposé d'un soudard ou d'un palefrenier : très tôt, Louis se sentit « une disposition naturelle à l'aimer ».

 

Déjà tout enfant, il avait manifesté de l' « affection » à son cocher Saint-Amour, puis de la « bonne volonté » pour son valet de chiens Harare : et la reine-mère avait du éloigner de son intimité le commandeur de Souvré et le marquis de Montpouillan (28).

 

C'est dans l'amitié, chaque jour plus intime, de Luynes, que le jeune roi mûrit son caractère, exaspère sa hargne contre sa mère abandonnée à l'influence des Concini détestés, décide enfin de se débarrasser de ceux-ci en faisant fusiller l'homme à bout portant dans la Cour du Louvre et en faisant brûler vive la femme pour crime de sorcellerie.

 

Tout historien un tant soit peu familiarisé avec l'étude de l'homosexualité reconnaîtra sans aucune hésitation cet attachement passionné d'un jeune garçon pour des serviteurs plus âgés ; que cet attachement s'explique sans doute par le manque de tendresse du milieu familial ; n'enlève rien au fait que le caractère homosexuel en est, si j'ose dire, « classique » ; André du Dognon a noté avec beaucoup de pertinence un penchant semblable dans sa remarquable nouvelle Le dernier bal à Froideuil (29). Et cette constatation n'est nullement infirmée par le caractère parfaitement « normal » de Luynes : ce genre de passions juvéniles n'a pas besoin, pour naître ni pour subsister, que son objet soit « accessible » : la nouvelle d'André du Dognon en témoigne également. Reste à savoir si Luynes, qui était ambitieux et intéressé, a ou n'a pas profité de cette circonstance pour s'assurer de façon durable l'amour du jeune roi par les moyens en son pouvoir.

 

Pour ma part, j'admettrais volontiers que oui : car, d'un côté, j'aurais peine à m'expliquer autrement que cette liaison ait pu durer dix ans, au point que, de notoriété publique, le souverain ne décidait rien sans avoir pris l'avis de son ami ; et, de l'autre, de nombreux libelles du temps font allusion à cet aspect particulier des relations du roi et du connétable (30). Le bon médecin Héroard lui-même, dans son Journal, raconte comment, certaine nuit, le jeune homme se relevait de son lit et, allant trouver Luynes en sa chambre, « s'amusait sans dormir » sur son matelas pendant trois quarts d'heure (31).

 

Du reste, le goût du roi, sans erreur possible, le portait vers les hommes, et surtout vers ceux qui exerçaient une profession sportive. Au temps même de son amitié avec Luynes, il se liait avec un tireur d'arbalète nommé d'Esplan, à qui il donna le titre de marquis de Grimault (32).

 

A la même époque, il faisait l'expérience de l'échec dans le domaine des relations- féminines : lorsque, par politique, il épousa Anne d'Autriche, il fallut que Luynes le portât dans ses bras, presque de force, jusqu'à la chambre nuptiale, ce qui ne l'empêcha pas de « s'efforcer deux fois » et, en bon français, cela ne peut guère signifier un triomphe amoureux (33).

 

Certes, Louis XIII se sentira bientôt plein d'affection et de tendresse pour sa petite épouse, mais il faudra attendre près de vingt ans avant qu'elle lui donne un enfant. Et la lune de miel conjugale ne dure guère. Et, après la mort de Luynes (1621), le roi traverse une période de mélancolie et d'abattement qui le marque pour le restant de sa vie. On commence à le voir avec ses défauts, l'avarice, le manque de cœur, la misanthropie, la sécheresse...

 

Richelieu, devenu, depuis 1623-1624, le « principal ministre » du souverain, connaît mieux que personne le caractère de son maître. C'est pourquoi, en 1625, il favorise l'amitié qui s'ébauche entre celui-ci et François de Baradas, écuyer de la petite écurie royale : jeune homme « de nul mérite » et même, semble-t-il, assez sot, mais beau garçon, sportif et de mâle allure. Et les chansons de courir : le petit-fils du maréchal de Saint-Luc (ancien mignon de Henri III) décoche au nouveau favori ce quatrain :

 

Faites-vous bougeron, (34)

Baradas, si ne l'êtes,

Comme furent Maugiron,

Mon grand-père et La Valette (35).

 

Et, témoigne Tallemant des Réaux (36), on accusait le roi « de faire cent ordures avec lui ».

 

Mais Baradas n'était pas de taille à conserver longtemps l'affection du tyran jaloux qu'était Louis XIII. Celui-ci entendait garder son favori pour lui seul ; Baradas insista pour épouser une demoiselle dont il était amoureux – injure suprême. La rupture survint vers 1632 ; la place vacante dans le cœur du roi fut occupée, alors, pour de longues années, par Claude de Saint-Simon (le père du célèbre duc auteur des Mémoires), également page de l'écurie.

 

Ce Saint-Simon offrait la particularité d'être laid et de sentir mauvais, nous dit-on : mais il faut croire que, malgré ces défauts, et en dépit d'un caractère peu commode, Louis XIII lui trouvait des qualités valables, puisque, de brouilles en réconciliations, leur liaison devait durer près de dix ans.

 

Ce peu séduisant souverain n'était cependant pas incapable d'amitié pour les femmes, à défaut d'attirance charnelle : il s'attacha, un temps, à la très élégante et spirituelle Marie de Hautefort, à laquelle il fit une cour peu compromettante, mais vite rebutée par le caractère railleur de la demoiselle et ses prétentions à se mêler de politique.

 

Richelieu orienta alors le roi vers une autre fille d'honneur de la reine, Louise de La Fayette, une brunette de dix-sept ans, douce et pieuse, qui se prit à son tour pour son souverain d'une tendre affection ; mais, prise de scrupules et « travaillée » par son confesseur, elle décida d'entrer en religion, et le roi pleura à chaudes larmes. Il revint à Marie de Hautefort, qui était en coquetterie avec le marquis de Gesvres, et se rendit malade de jalousie à ce sujet : il ne voulait pas que son amie se mariât et exigea la rupture des relations avec Gesvres. C'était toute l'apparence d'une passion, sans le désir physique (37).

 

Le désir... Louis XIII en était-il, en définitive, capable ? Certes, un certain orage, survenu à la fin de novembre ou au début de décembre 1637, allait opérer un rapprochement inattendu entre le roi et la reine et, par voie de conséquence, donner à la France Louis XIV (38). Mais cet épisode témoignait de la capacité génitale du souverain, non de ses goûts réels. Et précisément vers le début de 1638, ces goûts éclatent à nouveau, et cette fois presque avec scandale, dans la passion foudroyante qui pousse ce presque quadragénaire vers le jeune Henri de Cinq-Mars, âgé de dix-huit ans. En quelques mois, le radieux adolescent, de capitaine aux Gardes qu'il était, devient Grand-Maître de la Garde-Robe, et Grand-Ecuyer de France.

 

Les premiers temps, c'est l'amour parfait : on voit même le morose souverain danser, boire, en un mot rajeunir. Quant au caractère exact des relations entre les deux amis, il ne saurait être mis en doute si l'anecdote est exacte que rapporte Tallemant des Réaux (39) : « Fontrailles dit qu'étant entré une fois à Saint-Germain fort brusquement dans la chambre de Monsieur le Grand (Cinq-Mars), il le surprit comme il se faisait frotter depuis les pieds jusqu'à la tête d'huile de jasmin, et, se mettant au lit, il lui dit d'une voix peu assurée : « Cela est plus propre A. Un moment après on heurte, c'est le roi. Il y a apparence, comme dit le fils de feu Lhuillier, à qui on contait cela, qu'il s'huilait pour le combat ».

 

Un autre jour, « en je ne sais quel voyage », un témoin vit Cinq-Mars, « paré comme une épousée », venir trouver Louis XIII en son lit ; et « ce mignon n'était pas encore dedans qu'il lui baisait déjà les mains ».

 

Mais – éternel drame de l'amour non partagé – dans ce roi mélancolique et jaloux qui l'idolâtre, Cinq-Mars ne voit qu'un dispensateur de cadeaux. Lui, le joyeux, le brillant, le fol, il court les bals et les fêtes, s'échappe avec des maîtresses, dépense sans compter, se couvre de vêtements luxueux, toutes choses qui déplaisent mortellement à Louis XIII. Les brouilles éclatent, s'enveniment. Le roi se plaint à Richelieu. Richelieu opère les réconciliations, scellées par des billets en forme de traités et revêtus de signatures. Et cela dure trois ans – trois ans d'ennui pour Cinq-Mars, trois ans de jalousie et de mélancolie pour le souverain...

 

Cela durerait davantage encore, sans doute, si le jeune homme ne commettait la folle imprudence de se mêler de politique et de comploter contre Richelieu. Espérait-il prendre sa place ? ou ne faisait-il qu'obéir à des suggestions venues d'ailleurs ? Toujours est-il que le complot est éventé, et le cardinal apporte au roi les preuves écrites de la trahison. Déjà, depuis plusieurs semaines, Louis XIII ne pouvait plus qu'à peine supporter son favori : « Je le vomis », disait-il. Cette fois il tranche dans le vif, et donne l'ordre d'arrestation. Cinq-Mars sera décapité, avec son ami de Thou, le 12 septembre 1642, sur la place des Terreaux, à Lyon. Et le roi, neurasthénique, atrabilaire, mourra un an plus tard, un doigt sur les lèvres.

 

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Louis XIII... Louis le Juste, Louis le Cruel ? Sans doute fut-il, tout simplement, Louis le Refoulé. Victime de son milieu familial, d'une éducation impossible, de son manque d'intimité avec une mère incapable, de ses préjugés religieux. Car il fut toujours, non seulement pieux – son fameux Vœu de 1636 en est la preuve – mais dévot, et même étroit d'idées, et singulièrement dans le domaine des choses de l'amour. Louis XIII fut un puritain, à la fois par sécheresse de cœur et par formation religieuse, mais ce fut aussi un homosexuel, et refuser de l'admettre est se condamner à ne rien comprendre à son caractère. Cette soumission passionnée au viril Luynes, n'est-ce pas la préfiguration de cette sujétion où, par d'autres moyens, le tiendra Richelieu ? D'une femme, Louis XIII eut la faiblesse de caractère, le besoin de se sentir dominé et aussi les jalousies, les mesquineries, l'exclusivisme amoureux. Son malheur fut d'être roi : né bourgeois, ou simplement gentilhomme, il n'aurait pu exercer sur ses intimes cette tyrannie pointilleuse qui, sentimentalement, devait ruiner aussi bien son mariage avec Anne d'Autriche que ses liaisons avec Baradas, Saint-Simon, Cinq-Mars.

 

Mais il nous faut maintenant, derrière ce roi homosexuel sans grandeur et sans sincérité, tenter de poursuivre notre enquête sur la société française de son temps.

 

(25) Sur la santé de Louis XIII et sa vie intime avant 1628, la source capitale est le Journal du médecin Héroard (Biblio. nat., ms. fr. 4022-4027) édité partiellement par E. Soulié et E. de Barthélémy (2 vol., 1868). L'historiette de Tallemant des Réaux sur Louis XIII, nettement malveillante, permet de réduire à leur juste valeur les témoignages des apologistes officiels (éd. Mongrédien, II, p. 148-173). Sur Louis XIII, deux ouvrages surtout à consulter : L. Batifol, Le roi Louis XIII à vingt ans, Paris, 1909, et L. Vaunois, Vie de Louis XIII, 2, éd., Paris, 1944. Sur la santé du roi, voir les études du docteur Cabanès. Sur le problème de l'homosexualité de Louis XIII, voir Numa Praetorius, Das Liebesleben Ludwig XIII von Frankreich, dans Abhandlungen aus dem Gebiete der Sexualforschung, II, 6, Bonn, 1920.

(26) Les témoignages abondent de la haine de Louis XIII, enfant, pour ses demi-frères bâtards : notamment pour les deux Vendôme, fils de Gabrielle d'Estrées.

(27) Agé d'un an et demi, il sait désigner la partie de son individu qu'on appelle « le mignon de l'Infante » (l'Infante d'Espagne était la future fiancée qu'on lui destinait).

(28) Tallemant des Réaux, Historiettes, historiette de Louis XIII.

(29) A. du Dognon, Dernier bal à Froideuil, dans Arcadie, n°6.

(30) Bibl. nat. Imp. Lb 36, 1799 à 1843.

(31) Journal d'Héroard, 5 nov. 1615. Louis XIII avait quinze ans.

(32) Tallemant des Réaux, Historiettes, histoire du Connétable de Luynes.

(33) Journal d'Héroard, 25 janvier 1619.

(34) Sodomite.

(35) Mignons de Henri III. Ce quatrain, de 1626, est dans le Recueil Clairambault. Bibl. nat. ms. fr. 12616, fol. 447.

(36) Historiette de Louis XIII.

(37) « L'amour du roi n'était pas comme celui des autres hommes, car il aimait une fille sans dessein d'en avoir aucune faveur... » (Mémoires du marquis de Montglat).

(38) On a parfois tenté de mettre en doute la paternité de Louis XIII. Certes, il est difficile d'être bien sûr de ces choses-là... Mais tous les « pères » proposés pour Louis XIV sont impossibles : Mazarin parce qu'il était alors en Italie depuis la fin d'octobre 1636, Buckingham parce qu'il était... mort. En outre, Anne d'Autriche avait déjà été grosse, et le médecin Héroard, qui soignait Louis XIII depuis sa naissance, considérait comme hors de doute la capacité génitale de son pupille ; et, après Louis XIV, il y eut le petit Monsieur.

(39) Historiette de Louis XIII.

 

Arcadie n°38, Marc Daniel (Michel Duchein), février 1957

 


Lire l'article complet sur Louis XIII – Arcadie n°38 et 39

 

Lire tous les articles Hommes du Grand Siècle par Marc Daniel parus dans la revue Arcadie

 

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Witold Gombrowicz et l'homosexualité par André Clair

Publié le par Jean-Yves

Tous les deux ans, à Tunis, treize éditeurs, venus de treize pays différents, décernent un prix à l'écrivain d'avant-garde, qui remplit cette double condition : être méconnu – ou ignoré des lecteurs – et auteur d'une œuvre originale et curieuse. En 1967, à Gammarth, près de la Capitale tunisienne, ce fut Gombrowicz qui, en mai dernier, l'obtenait.

 

Ce petit évènement littéraire me fournit le prétexte pour étudier, ici, l'un des aspects les plus singuliers d'une entreprise qui reflète, à plus d'un égard, certaines obsessions de notre époque : par exemple, la peur qu'a l'homme d'aujourd'hui de son semblable, ce dangereux adversaire de l'individu personnel ; la relation entre hommes, considérée comme un conflit métaphysique des consciences. Ou encore, thème essentiel à l'œuvre de Gombrowicz, l'opposition, presque irréductible, entre l'être et l'apparence, la forme (la manière d'être, le masque) et le fond : ce qui se manifeste à l'intérieur de chacun de nous. Tout cela n'est pas bien nouveau, certes. L'originalité de Gombrowicz se place sur un tout autre plan : celui de la formulation de cette dualité, et de l'expression cauchemaresque qu'il donne à ces couples antinomiques : être profond de l'homme et son apparence ; masque et vérité ; individu et société ; jeunesse et maturité ; etc.

 

Dans les préoccupations de Gombrowicz, précisons tout de suite que l'homophilie occupe surtout une place symbolique : elle joue le rôle d'un révélateur d'une certaine réalité intime, humaine, elle constitue l'expression de notre aspiration (toujours dissimulée) à incarner cette réalité intime qui est, en quelque sorte, consubstantielle à nous-mêmes. En d'autres termes, pour la conception que cet écrivain se fait du monde et de la nature humaine, l'homophilie ne saurait intéresser qu'à titre de signe et d'illustration exemplaire.

 

Mais avant d'exposer la pensée, chère à cet écrivain, quelques mots ne sont pas inutiles sur son existence. Witold Gombrowicz, originaire de Pologne, a commencé à écrire dans l'entre-deux-guerres. Il a fait partie du « Nouveau Roman » des années 30 à Varsovie. Et pour comprendre toute la portée d'un livre-maître, tel que Ferdydurke, paru en 1937, il faut se rappeler l'état de décomposition de la haute société polonaise d'avant guerre. Car ce roman offre d'abord un tableau satirique, assez étonnant, d'un monde inauthentique, décadent, qui n'est plus capable de s'affirmer : tout le monde joue un rôle ; mais il suffit de regarder de près ces comédiens pour découvrir la vérité : ils ne sont pas ce qu'ils prétendent ; ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Et, derrière la façade, le vide, le néant. Un an plus tard, en France, un autre jeune écrivain apercevra qu'il en va de même de la bourgeoisie française : cet écrivain, Jean-Paul Sartre, écrira La Nausée.

 

Pour résumer, Gombrowicz, avant le philosophe existentialiste, prend conscience de cette effroyable réalité humaine : l'individu n'existe pas ; c'est un automate, dépourvu de vérité profonde, qui ressemble au vampire des films d'épouvante : à ceux-ci, il ne faut que toucher les corps, d'une croix, pour les voir s'effondrer en poussière ; pour les personnages de Gombrowicz ou de Sartre, le seul regard étranger, qui se pose sur eux, dénonce leur vide, leur inexistence fondamentale. Alors, ils se dissolvent, se métamorphosent en monstres.

 

Ferdydurke fut assez mal accueilli en Pologne ; l'aristocratie de Varsovie voyait trop sa propre image, reflétée dans ce miroir grossissant. A l'étranger, il resta ignoré. C'est seulement depuis 1958 qu'en France ce livre-maître est connu. Encore a-t-il fallu tout l'enthousiasme et la persévérance d'un Maurice Nadeau, directeur de la Collection « Lettres Nouvelles », pour en imposer la traduction française auprès d'un petit nombre de lecteurs. Surtout, grâce au jeune metteur en scène argentin, Jorge Lavelli (celui-ci obtint le Prix des Jeunes Compagnies, en 1963, avec Le Mariage), la création à Paris de deux pièces de Gombrowicz (la seconde : Yvonne, Princesse de Bourgogne, théâtre de France, automne 1965), a permis d'élargir l'audience de l'écrivain.

 

1939 : Hitler attaque la Pologne. Gombrowicz prend le chemin de l'exil. Il débarque en Argentine à Buenos-Aires. C'est là qu'il vivra, jusqu'à ce que la publication de Ferdydurke l'incite à s'installer dans le midi de la France. Il y a neuf ans, environ, que le romancier polonais habite Vence, où il soigne son asthme. En Argentine, il écrit dans les journaux. De cette époque, on trouvera des échos dans son « Journal » des années 53-56. Toujours, d'Amérique latine, date son second roman, Trans Atlantique, dont le héros, Gonzalo, est un homosexuel.

 

Et, précisément, l'Argentine va lui faire découvrir les affinités métaphysiques de l'homosexualité avec ses propres obsessions philosophiques. Sur ce point, il s'explique longuement dans son Journal de 1955 : « par l'intermédiaire de quelques amis d'une Compagnie de ballets en tournée, je fus, dit-il, introduit dans un milieu où l'homosexualité était poussée, à l'extrême, presque jusqu'à la folie, à la démence... ».

 

Pour dissiper tout malentendu, car ces lignes pourraient suggérer une hostilité de sa part à l'homosexualité, il ajoute : « je dis "à l'extrême" pour bien marquer qu'il y avait beau temps que j'avais côtoyé les milieux d'homosexualité "normale". Sympathisant, donc – ou du moins, neutre, sans préjugé hétérosexuel. D'ailleurs, dans ce monde où les manifestations homosexuelles se révèlent excessives, "il se trouvait des gens de premier ordre, d'une rare qualité d'esprit..." ». Saluons, au passage, le souci remarquable d'honnêteté et d'objectivité de l'écrivain.

 

Dans cet univers, qui est celui des boîtes « spéciales » de Buenos-Aires, au Retiro, Gombrowicz a la révélation d'un aspect souvent caché de la chose : il voit s'agiter « des garçons déchirés par (le désir) des garçons comme des chiens ». A la vue de ce spectacle, il est épouvanté, car il aperçoit dans le « sombre miroir de ces mares démentes » (les manifestations de l'érotisme homosexuel) « le reflet de mes propres problèmes ».

 

Qu'est-ce à dire ? S'est-il découvert homosexuel lui-même ? A-t-il envie de « lever » un beau jeune homme ? D'abord, il commence à s'interroger avec impartialité : en particulier, il aime follement la jeunesse, pour elle-même, et quel que soit son sexe. Mais celle-ci « n'est-elle pas l'objet de l'envie secrète et de la non moins secrète adoration de tous ceux qui, comme moi, se sentaient condamnés à finir ? » Seule différence entre les autres mâles et lui : Gombrowicz ne s'intéresse pas à elle sur le plan sexuel. Il refuse de tomber d'ailleurs « dans l'enfer du sexe ». Aimer une jeune fille, pour les autres hommes, c'est désirer assouvir une passion, posséder une belle proie. Pour le romancier polonais, cela représente une aliénation. Est-ce pour cette raison qu'il veut placer l'adolescent (le garçon) sur le pavois où ils (les autres) avaient hissé la jeune femme... ? Le moyen de « libérer Eros » de l'instinct sexuel ? C'est possible. Gombrowicz ne s'explique pas très clairement sur ce point. Mais poursuivons.

 

Nous avons évoqué, au début de cette étude, quelle était la préoccupation essentielle de Gombrowicz : dénoncer le mensonge de la forme, révéler le vide essentiel de la personnalité – ou plutôt son absence. Dans Ferdydurke, tout le monde joue un rôle pour cacher son inexistence (ou sa non-essence) : rôle de professeur, de lycéen moderne, de palefrenier, etc. Mais sur un simple regard d'autrui, la façade s'écroule, le néant du cabotin apparaît. Et, d'une certaine façon, on peut affirmer que toute l'histoire de ce livre se limite au combat, sans cesse recommencé, d'un homme pour récupérer son masque. On m'arrache celui-ci ; je le récupère, par le moyen le plus simple : employer l'arme de l'adversaire, lui retirer le sien. C'est un perpétuel duel de regards qui enfonce la victime dans l'impersonnalité.

 

Mais celle-ci, ce vide, cette absence d'être, quelle forme (si l'on peut dire) emprunte-t-elle dans la pensée de Gombrowicz ? Pourquoi l'auteur parle-t-il de la jeunesse, comme d'un état admirable ? Qu'entend-il au juste par ce mot ? Eh bien, pour Gombrowicz, la jeunesse a plusieurs significations : d'une part, c'est l'adolescence (dans le sens habituel), riche de tous ses possibles. C'est l'immaturité (comme nous l'entendons généralement). D'autre part, c'est ce qui se dissimule, au profond de l'homme : ce néant, cette impersonnalité, cette matière informe, caractéristique de la nature vraie des individus. L'immaturité est une notion très ambiguë : elle exprime une source de valeurs, ce qui se trouve au début de toute chose, à la naissance de toute vie, à l'origine de toute création (fût-elle romanesque) ; elle est, en quelque sorte, l'Existence même dans son mouvement d'océan, que rien ne saurait endiguer, arrêter, éterniser (comme on peut s'en rendre compte, Sartre et sa théorie de l'instant ne sont pas éloignés de Gombrowicz). Mais, en même temps, cette source de valeurs, cette cause principale constitue en soi un chaos effroyable. Si l'on prend conscience de son existence, à l'intérieur de nous, on ne peut qu'être angoissé. Pourtant, en dépit de notre angoisse, nous sommes fascinés par lui, à notre insu, sans savoir pourquoi : Gombrowicz observe, dans sa préface à la Pornographie, que, si l'homme aspire à l'absolu, à la perfection et à la maturité, il tend aussi à plonger dans l'informe, l'inachevé, la verdeur juvénile. Cela lui est sensible dans son for intérieur.

 

L'originalité de Gombrowicz, c'est de mettre l'accent sur la part positive de l'immaturité, sans oublier toutefois de nous la présenter sous la forme d'un épouvantable chaos. En revanche, tout ce qui relève de l'être, de la personnalité – maturité, culture définie, mode de vie particulier, conditions sociales – représente, aux yeux du romancier, le véritable néant, le mensonge abject de ce qu'il appelle la « forme ». Les défenseurs de celle-ci sont les frères des salauds de Sartre (les bourgeois de Bouville dans La Nausée). Pour résumer, l'Immaturité est source de valeurs, image de la vie dans son mouvement même : cette Immaturité est inhérente à nous-mêmes. Mais il y a une autre Immaturité, qui, elle, nous est imposée du dehors : alors, nous sombrons dans un néant répugnant ; et, du fait même de notre chute, nous sommes métamorphosés en n'importe quoi : nous avalons tout ce que la société nous offre – manières d'être, de penser, goûts, opinions politiques, etc. – nous sommes aliénés, mystifiés. Enfin, Gombrowicz mentionne l'existence d'une dernière Immaturité, qui, elle, n'est pas « innée (ni) imposée ». En quelque sorte, elle incarne l'élan vital qui entraîne l'homme, incapable d'assimiler une certaine culture, à s'en fabriquer une autre à son propre usage : une sous-culture.

 

En fait, cette distinction, établie entre les trois formes d'immaturité, demeure abstraite ; dans la réalité, simplement, « nous sommes infantilisés par toute forme supérieure », déformés par toute information trop instructive, et le chaos que nous retrouvons en nous, c'est toujours le même : que le responsable en soit autrui, cet arracheur de masques, ou notre goût personnel de l'informe, ou encore la complexité de la culture. Et cette Immaturité, c'est aussi cette source de vie et de valeurs. Dans Ferdydurke « deux amours se combattaient... et deux tendances : l'une vers la maturité, l'autre vers l'immaturité qui, elle, perpétuellement rajeunit : ce livre est l'image même du combat qu'un homme amoureux de son immaturité mène en faveur de sa propre maturité ». Réflexion paradoxale ? Sans doute. Surtout, elle ne rend compte que d'un moment de l'évolution d'une pensée : plus tard, Gombrowicz prendra le parti définitif de la jeunesse (en France, vers 1963).

 

Déjà, pourtant, en Argentine, il parle d'elle sur un ton qui ne trompe pas : c'est, décrit-il dans son Journal, « un amour sauvage, illégitime, secret, véritablement démentiel ». L'adolescent symbolique doit faire l'objet d'un culte. Tout le reste, le monde de l'adulte, n'est qu'une immense pourriture, une escroquerie monumentale, une arme de guerre. Gombrowicz traque les mythes, comme il accuse l'adulte de pourchasser la jeunesse : la jeune femme pour satisfaire sa libido ; le garçon, parce qu'il a peur de celle-ci. Pourquoi cette peur ? Mais un adolescent n'est-il pas un adversaire de la maturité ? Le propre de la jeunesse, d'ailleurs c'est bien connu, consiste à renverser les idoles, à démystifier les gens qui se prennent au sérieux. A cet égard, Gombrowicz a bien raison de regretter que la critique n'ait pas assez remarqué la part de l'humour dans Ferdydurke – ou dans son théâtre – car on y trouve un comique, unique dans toute la littérature contemporaine, fait d'obscénités, de « vacheries », de grotesque agressif : un comique adolescent.

 

Le péril jeune, si redoutable pour l'adulte, provoque une riposte immédiate de celui-ci. Gombrowicz insiste sur toutes les mesures préventives que les hommes prennent contre un tel danger : d'abord, maintenir la jeunesse en esclavage (disons faisons d'elle une impuissante sociale, économique, etc.) ; ensuite, pour plus de sécurité, on l'envoie au casse-pipe. Il y a toujours une guerre fraîche et joyeuse, quelque part, sur cette charitable planète : Vietnam, par exemple. Et, parfaite incarnation de l'adulte à mes yeux, toujours aussi une jungle de généraux se dévoue dans certains pays (Grèce, si l'on veut), pour faire un coup d'Etat histoire d'emprisonner la révolutionnaire adolescence (« Toutes les guerres sont avant tout des guerres de jeunes, d'adolescents, de non-adultes... ») : « Ne semblait-il pas que la faim que ressent l'adolescent, la douleur de l'adolescent, la mort de l'adolescent eussent ainsi moins de poids que la mort, que la douleur, que la faim des adultes ? » Cette question, quelques années plus tard, sera posée, en termes vigoureux, par toute une génération de jeunes aux « croulants ». La réponse, on la connaît : partout, les adultes lâcheront leurs flics.

 

Mais l'homme, lui, est-il débarrassé pour autant de la jeunesse ? Et « ne pouvait-on soupçonner que si l'adulte avilit et dégrade ainsi son cadet, c'est pour ne pas tomber à genoux devant lui ? » Finalement, l'Immaturité, pour Gombrowicz, s'affirme quand même, sous une autre forme : « la vague infinie de l'amour interdit – amour qui véritablement jette l'adulte à genoux devant l'adolescent – n'était-elle pas la revanche de la nature sur le viol que l'homme vieillissant perpétrait sur l'adolescent ? »

 

Toutefois, cette réflexion n'est pas l'une des plus importantes que lui inspire le spectacle du Retiro. Il est temps, d'ailleurs, de s'interroger sur la signification que le romancier attribue à ce milieu homosexuel : en quoi celui-ci reflète-t-il ses « propres problèmes » ? Mais, on l'a compris déjà : « le vrai secret du Retiro, le secret diabolique... c'était que rien n'y pouvait arriver à terme... tout y était dans sa phase préliminaire... ». Et « toute culture fondait comme sucre dans une juvénile insuffisance, dans l'évolution et l'inachèvement de la jeunesse, et elle n'en devenait que pire – car ce qui est encore capable d'évoluer sera toujours inférieur à son propre accomplissement ».

 

Lieu commun péjoratif, digne d'un psychanalyste de la vieille école ? Non, justement : parce que « telle était la vie vivante, admirable ».

 

Pour Gombrowicz, d'ailleurs, l'une des expressions les plus détestables de la maturité, c'est un certain type d'hétérosexualité : la virilité qui croit se réaliser. L'Homme, avec la majuscule de vanité, ce crétin qui exhibe ses muscles, son pistolet (ô le joli symbole psychanalytique), sa bombe atomique, sa police et sa vertu (courage + connerie morale). Contre cet imbécile, et ses enfants (spirituels et matériels), le romancier se déchaîne, avec une violence qui réjouirait Simone de Beauvoir et tous les Féministes : « je ne la connaissais que trop, la belle virilité que les hommes savent se fabriquer à leur usage, s'excitant et se forçant mutuellement les uns les autres, saisis d'une peur panique devant la Femme qui est en eux... ces mâles crispés, spasmodiques, qui se livrent à une haute voltige de virilité ».

 

Dans tous les domaines, l'Homme-viril n'a apporté que malheur, misère, destruction : et « ce n'est qu'artificiellement qu'un homme de cette espèce rend ses vertus plus puissantes... il fait celui qui l'emporte par la violence ». Finalement, l'« esprit de virilité » ne s'illustre pas seulement dans la mort, les tortures des victimes ; mais il est responsable aussi de l'impuissance du bourreau : « En ai-je vu de ces hommes à qui leur virilité panique enlevait non seulement toute mesure, mais aussi toute intuition sur la manière d'agir dans le monde ». Le mâle absolu, en définitive, s'identifierait complètement au Mal absolu.

 

Si le mythe de la virilité est destructif dans tous les domaines, il l'est, en particulier, dans celui de l'homosexualité. Gombrowicz, lui-même, confesse qu'au Retiro, il a été forcé de « vaincre en moi-même d'abord la peur du féminin ». Il faudrait citer, à ce propos, tout ce que l'écrivain remarque dans son journal, tant cela est vrai, et de portée universelle : « Point de domaines (comme l'homophilie) que la passion ait obscurci de plus d'idées fausses et de mensonges. La fureur, doublée de répugnance qu'éprouvent les hommes virils, couvant, élevant, amplifiant à loisir, leur virilité ; les anathèmes de la morale, toutes les ironies, les sarcasmes et les colères de notre culture qui veille jalousement sur la primauté du charme féminin, tout cela s'abat d'un bloc sur le jeune éphèbe qui louvoie sur la lisière ombreuse de notre existence officielle ». Comme cela est juste ! Comme cela s'applique, entre autres, à l'hypocrite société sud-américaine ! Ici, comme en Espagne, on cultive l'esprit de virilité pour lui-même, d'une façon frénétique. Des hommes, suspects de relations homosexuelles, sont passibles de « tribunaux d'honneur ». Cette honte du genre humain ! Cela, surtout dans le beau monde hispanique – cette quintessence de la pourriture organisée ! Car. « en bas, dans les bas-fonds, personne ne le prend tellement au tragique, ni sur le mode sarcastique : les garçons les plus simples et qui jouissent d'une parfaite santé s'y livrent simplement par manque de femmes, chose qui... ne les dévie d'aucune manière ni ne les pervertit, et ne les empêche pas de se marier, par la suite, le plus correctement du monde… ». Voilà qui, à mon avis, fait justice de cet autre mythe : celui de l'hétérosexuel détourné des femmes par un contact homosexuel — ou, pour la même raison, rendu impuissant !

 

Après une rafle de police, dans le milieu du Retiro, il demande : « Qui, au fond, ici est malade ? Seulement, les malades ? Ou bien aussi les biens portants ? C'est juger d'une manière bien étriquée que de voir là une simple perversion sexuelle... ». Et quelle prétention de la part des hétérosexuels : « Les problèmes de l'âge et de la beauté sont loin chez les gens réputés normaux d'être suffisamment tirés au grand jour ». Mais la littérature et la philosophie sont coupables, elles aussi, de ce culte que les hommes ont voué à la virilité. Gombrowicz dénonce notamment la théorie de Nietzsche, en des termes fort vifs : « rien de plus livresque ni de plus risible, ni conçu avec moins de goût que son fameux Surhomme et sa jeune Bête Humaine ! » Et quoi de plus faux, par conséquent, que son « affirmation de la vie » !

 

Bref, pour l'auteur de Ferdydurke, « l'Homme est faible et borné. Il n'arrive à redoubler, amplifier ses forces que dans un seul cas : si un autre homme lui prête sa force ». Belle formule. Et l'auteur me pardonnera, j'espère, de l'entendre dans un sens homophile. Gombrowicz, en définitif, se donne à lui-même ce conseil : « Eviter d'être un Homme avant tout : être un homme qui n'est homme qu'au second plan, ne jamais s'identifier à la virilité... ».

 

Tel sera d'ailleurs l'objectif qu'il poursuivra (et atteindra) dans la Pornographie, quelques années plus tard : l'adulte – l'Homme, le Monsieur qui se prend au sérieux, etc. – sollicite de lui-même l'Adolescent : que celui-ci fasse de lui ce qu'il veut ! Délibérément, il s'abandonne à l'Immaturité vivifiante.

 

Il est difficile de conclure : la thèse de Gombrowicz est discutable. On peut trouver, par exemple, qu'il est excessif d'identifier le phénomène homosexuel à la seule illustration de l'Immaturité. D'abord, le comportement érotique d'une « folle » (les clients du Retiro, en grande partie) n'est pas comparable à celui d'un homophile « normal » (comme Gombrowicz, lui-même, le reconnaît). Ensuite, l'homosexualité peut-elle se réduire à l'expression de ses conduites sexuelles ? Toutefois, on ne saurait nier cette faculté que nous avons (si c'en est une !) de confondre les imposteurs, de détruire les mythes, d'arracher les masques. Plus que l'hétérosexuel, sans doute, nous sentons l'existence dans l'homme d'un vide essentiel et d'une déchirante dualité : en d'autres termes, nous hésitons, en dépit de tout (éducation, culture, etc.), à accréditer absolument ce qu'on appelle « les valeurs ». Dieu existe-t-il ? Nous ne saurions l'affirmer – même si nous croyons avoir la foi. Le socialisme est-il vraiment un Bien ? Même, engagé dans la politique (à Gauche, bien sûr !), nous continuerons à nous interroger. Nos choix sont sincères pourtant : mais nous sentons obscurément que l'essentiel est ailleurs aussi : le devenir constitue notre présent, la folie une sagesse cachée, même le vice une pureté secrète.

 

Gombrowicz n'est d'ailleurs pas le seul à nous voir sous cet angle. Et il faut mettre l'accent sur la façon nouvelle qu'ont des philosophes, des écrivains, d'envisager le phénomène homosexuel non plus comme un non-sens, une erreur, une absurdité (je parle des esprits non-sympathisants, ou même des hétérosexuels compréhensifs pour nos « péchés »), mais, au contraire, comme l'expression d'une vérité cachée, indéchiffrée encore, un élément nécessaire à l'ordre de la nature. Je pense, en particulier, à ce qu'un Raymond Abellio écrit sur nous, dans la Structure de l'Absolu (Gallimard/Bibliothèque des Idées), ouvrage très ardu, mais d'une extrême richesse et d'une rare force de pensée : « Si l'homosexuel est comme un enfant prolongé, retenu trop longtemps dans son sein par une mère abusive, ce retard le contraint à une sorte de participation accrue aux forces les plus obscures, à un approfondissement matriciel qui le maintient plongé non seulement dans les eaux originaires de la mère elle-même, mais dans celles de la Mère cosmique... au sein de la connaissance globale sans la comprendre ». Pour ce philosophe spiritualiste, l'homosexuel joue un peu le rôle du poète dans la société : il diffuse les messages de la connaissance, de la vie profonde, mais il est inconscient de leur portée. En revanche, l'hétérosexuel, lui, peut déchiffrer ses messages. Pourquoi cette inconscience de l'homosexuel ? Pour une raison très simple : nous existons, d'après Abellio, comme un être endormi. Nous sommes inachevés, irréalisés. L'hétérosexuel, en revanche, a constitué sa personnalité ; il appartient tout entier au monde réel. Mais, pour ce faire, il a perdu contact avec les « forces souterraines, invisibles, globales ». En revanche, il est doté de ce qu'il faut de conscience pour comprendre le sens de nos productions : « Cependant, tant que les temps ne seront pas venus, il est tout à fait vain d'attendre que l'échange ou la communication s'établisse dans l'ensemble du monde, entre les individus qui portent ces signaux et ceux qui devraient les déchiffrer ».

 

La raison ? Pour Abellio, l'homosexualité doit d'abord s'intégrer au monde. Attention ! Il ne s'agit nullement de faire accepter les homosexuels par la société : tout au contraire, ceux-ci doivent sortir de leur homosexualité, comme un papillon de la chenille, s'ils veulent y parvenir : ce qui signifie : les homophiles sont obligés de mourir, pour renaître sous une autre forme, plus accomplie. Bien entendu, je laisse à Monsieur Abellio la responsabilité de cette affirmation (contestable, à mes yeux). Mais ce philosophe est trop spiritualiste pour croire à la mort ! Cela dit, il reste significatif de voir que, même des esprits étrangers (comme le sien), reconnaissent l'existence d'un élément positif dans l'homosexualité : celle-ci « est là pour porter témoignage, au même titre que la féminité, du jeu irréductible bien que créateur de la double transcendance qui divise l'homme et l'humanité, et dont le mouvement dialectique est le moteur de l'histoire ».

 

Arcadie n°171, André Clair (Pierre Hahn), mars 1968

 


Lire aussi : Un amoureux flou de la jeunesse : Witold Gombrowicz - L'école comme triomphe du “cucul”

 

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Un sexologue humanitaire : Magnus Hirschfeld par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves

« Nous n'avons jamais cessé de lutter contre l'idée et la conception si répandues qui veulent apercevoir dans l'homosexualité un crime qui doit être sévèrement réprimé. »

Magnus Hirschfeld (Anomalies et Perversions Sexuelles, p. 160)

 

Nous devons aux élèves de Hirschfeld, qui furent ses collaborateurs à l'Institut de Sexologie de Berlin et qui partagèrent son exil, l'édition de ce livre qui sauvegardera pour la postérité l'œuvre de leur maître. Arcadie a salué comme il convenait la parution de ce testament de l'illustre défenseur de l'homosexualité : Anomalies et Perversions Sexuelles (Office de Centralisation d'Ouvrages, Paris). Il faut maintenant analyser son œuvre, comme nous avons analysé celles de Freud, de Jung et de Adler. 

 

Hirschfeld n'est pas le premier défenseur de l'homosexualité. Sans remonter à Platon, qui tenta d'en résoudre l'énigme en philosophe, nous trouvons en 1865 un magistrat homosexuel, Ulrichs, qui soutient dans de nombreux écrits, sous le pseudonyme de Numa Numantius, que la vie sexuelle psychique n'est pas liée au sexe du corps, et qu'il existe des individus mâles qui se sentent femmes à l'égard de l'homme (une âme de femme enfermée dans un corps d'homme). Il donnait à ce penchant le nom d' « Uranisme », pris dans le Banquet de Platon où il est dit que « les êtres qui sont consacrés à la Vénus Urania » sont exclusivement attirés par le sexe mâle. Ulrichs réclamait la reconnaissance de l'amour uranien par l'Etat et par la société, comme étant un amour congénital et par suite justifié ; il demandait aussi d'autoriser le mariage entre uranistes.

 

Magnus Hirschfeld, qui avait réussi à découvrir la chimie de la vie sexuelle, apporte une contribution décisive à l'étude de l'homosexualité et à la défense des homosexuels.

 

Il est né le 14 mai 1868 à Kolberg (Pays Baltes). Son père était un médecin réputé. Lui-même, après s'être intéressé à la philosophie et à la littérature, soutint sa thèse de médecine en 1893. Il voyagea. En Afrique, nous disent ses éditeurs, « la conception de l'hédonisme de la vie et la morale tolérante des peuples primitifs confirmèrent davantage son opinion, à savoir que les préjugés sexuels du monde civilisé ne sont que des conventions sociales. Il comprit alors qu'il est injuste de persécuter les êtres qui satisfont leurs instincts sexuels, d'une manière inaccoutumée et non conforme à la normale » (p. 15).

 

Il se spécialise dans le traitement des anomalies sexuelles, auxquelles il consacre de nombreux ouvrages : Sapho et Socrate, Les Lois Naturelles de l'Amour, L'Homosexualité, Abrégé de la Sexualité, etc.

 

« Dans nos études comme dans nos expertises médico-légales, déclare-t-il, nous avons bataillé pour défendre ces malheureux (les homosexuels) qui craignaient d'être déclarés hors-la-loi, stigmatisés, jugés et condamnés pour la conduite d'une existence, pour une anomalie qu'ils étaient incapables de surmonter. » (o.c., p. 160)

 

En 1897, il fonda une société ayant pour but leur défense. Plus tard, il adressa une pétition, signée par les hommes les plus éminents de l'époque, visant l'abolition du paragraphe 175 du Code Pénal dirigé contre les homosexuels. En 1908, il fonda la Revue mensuelle de Sexologie.

 

Quand il fonda l'Institut de Sexologie, avec sa fortune personnelle, il acheta l'une des résidences princières de Berlin, y aménagea des laboratoires, des cabinets de consultations, et en fit don au peuple allemand.

 

A Copenhague, à Londres, à Vienne, il organisa des Congrès de sexologues, qui aboutirent à la création de la ligue mondiale pour la réforme sexuelle, sous la présidence d'honneur de Havelock Ellis.

 

Le combat contre les préjugés enracinés et traditionnels n'est pas de tout repos, et la diffamation habituelle fut le lot quotidien de cet homme qui sacrifiait à cette lutte sa vie et toute sa fortune. A l'avènement de Hitler, l'Institut fut fermé, la collection de Hirschfeld et sa précieuse bibliothèque furent détruites publiquement, ses collaborateurs emprisonnés. Lui-même n'échappa à la mort qu'en restant, exilé, à Paris, où il séjournait heureusement au moment du monstrueux autodafé de sa bibliothèque. Jusqu'à sa mort, il continua à travailler et à enseigner.

 

Kraft-Ebing considérait l'homosexualité comme un symptôme pathologique. Mais les homosexuels se défendent d'être tenus pour des cas pathologiques.

 

Autrefois, on les considérait comme des individus vicieux, et plus tard comme relevant de la pathologie. Ils repoussent l'une et l'autre manière de voir. Magnus Hirschfeld admet leur point de vue et considère l'homosexualité comme une « variété » Par rapport à sa genèse, les facteurs héréditaires jouent un rôle capital. Dans 6 % des cas, les parents ou les grands-parents seraient consanguins et 2,6 % des homosexuels appartiennent à des familles où l'on a compté des suicidés. Selon son opinion, l'homosexualité peut être associée à une déficience nerveuse.

 

L'ouvrage présent de Hirschfeld n'établit peut-être pas une distinction assez nette entre la tare héréditaire (à laquelle s'attachent les médecins, parce qu'ils sont consultés par des individus qui se sentent malades) et l'enracinement héréditaire de l'homosexualité. Havelock Ellis, il est bon de le noter, pense que 50 % des homosexuels appartiennent à des familles assez saines. Dans 40 % des cas environ, il y aurait dans la famille un degré de morbidité plus ou moins faible ou fort : excentricité, alcoolisme, maladie nerveuse. Selon lui, dans les deux tiers des cas, l'état général de la santé de l'homosexuel est excellent.

 

Magnus Hirschfeld affirma que la quantité et la répartition des hormones sexuelles exercent une influence décisive sur l'évolution de l'individu sexuellement déterminé. Il prouva que les anomalies sexuelles ont leur origine dans les irrégularités de l'évolution. Il appliqua les résultats de l'École Psychanalytique aux anomalies sexuelles d'origine physiologique.

 

« Ce sont surtout les recherches de Bloch qui ont permis de substituer à la conception pathologique de l'homosexualité une conception strictement anthropologique selon laquelle l'homosexualité caractérise un type humain distinct spécial et particulier, et noir pas à priori pathologique. Depuis le moment où le monde scientifique a admis et adopté la thèse de la bisexualité normale de l'être humain (Grey, Kiernan et d'autres), les investigations poursuivies dans le domaine de l'homosexualité ont fait de sérieux progrès. Selon la théorie de la bisexualité de l'être, les hommes présentent des caractères féminins et les femmes des caractères masculins, et cela non seulement sur les plans strictement physique et psychologique, mais aussi dans le domaine de l'impulsion sexuelle. Au cours de l'évolution d'un être vivant, les caractères spécifiques du sexe opposé à un individu déterminé seront refoulés par les caractères spécifiques à son propre sexe. Ou si le processus évolutif se déroule d'une façon anormale et si l'évolution de l'impulsion sexuelle va de pair et correspond aux principaux caractères physiques et psychiques de l'individu, celui-ci peut devenir homosexuel. » (o.c., p. 194).

 

Sa découverte de la chimie de la vie sexuelle lui permet de donner des bases solides à la théorie du parallélisme psychophysique, selon laquelle la conformation et le caractère sont les manifestations d'un seul et unique principe vital, la traduction d'un même texte dans deux langages différents.

 

« L'homosexualité, dit Hirschfeld, se manifeste fréquemment chez plusieurs personnes de la même famille. Nous pouvons confirmer l'observation du docteur Römer qui affirme que, sur 35 % au moins des cas, l'homosexualité existe dans la famille. Rencontrer deux frères homosexuels n'est pas rare, et moins rares encore sont les cas des homosexuels ayant des sœurs lesbiennes. » (o.c., p. 197).

 

L'enracinement profond de l'homosexualité apparaît entre autres par le fait que le rêve voluptueux des uranistes est, le plus souvent de contenu homosexuel. Kraft-Ebing écrit à ce sujet : « Le fait en soi que les rêves érotiques des hommes homosexuels s'adressent aux hommes, et que les rêves des femmes homosexuelles s'adressent aux femmes, prouve que l'homosexualité innée est très profondément ancrée dans l'individualité. Sur 100 homosexuels interrogés, à savoir si leurs rêves érotiques s'adressent à des hommes ou à des femmes, 87 confirmèrent qu'ils concernaient uniquement les hommes ; 13 homosexuels n'avaient pas de rêves ou ne s'en souvenaient pas. » (o.c., p, 178).

 

« Puisque l'homosexualité est innée, il est impossible de la guérir, de la curer, de la supprimer avec des traitements psychologiques. » Et Magnus Hirschfeld ajoute : « Il faut absolument déconseiller le mariage à un homosexuel. Forel a parfaitement raison lorsqu'il écrit : le mariage est la chose la plus sotte et la plus criminelle qu'un homosexuel puisse entreprendre, car sa femme subira toujours une existence de martyre. Elle se sentira trompée, bafouée, abandonnée. De tels mariages seront une perpétuelle misère, à moins qu'ils ne se terminent par le divorce, et les encourager consciemment et volontairement est un acte criminel. Ce sont de tels conseils et non les rapports homosexuels entre adultes, qu'il faudrait interdire. » (o.c., p. 198).

 

 

Actes homosexuels

 

Magnus Hirschfeld, comme Kraft-Ebing dans sa Psychopathia Sexualis (Payot, éditeur) énumère les actions par lesquelles les homosexuels cherchent et trouvent satisfaction. Que les ignorants (et les curieux) s'y reportent s'ils le jugent bon. Je dirai seulement de ces plaisirs ce que Pierre-Charles Roy dit du patinage :

 

Sur un mince cristal, le fer conduit leurs pas,

Le précipice est sous la glace.

Tel est de nos plaisirs la trompeuse surface,

Glissez mortels, n'appuyez pas.

 

« Les sensations et les émotions qu'un être éprouve après la consommation de l'acte indiquent, avec précision la nature de l'impulsion sexuelle qui l'a précédé. Si les rapports sexuels ne correspondent pas à l'orientation de l'instinct sexuel, ils sont suivis non seulement de malaise mais par une réelle aversion pour le partenaire et même par la haine... Si l'acte sexuel est l'aboutissement d'un désir sexuel conscient et sûr de sa réciprocité, il donne le soulagement et la joie qui font totalement défaut lorsque le partenaire sexuel n'est pas en même temps, l'objet instinctif du désir sexuel. » (o.c., p. 175)

 

L'acte homosexuel donne la jouissance et laisse du bien-être. Cependant l'expérience enseigne qu'à l'inverse des homosexuels réfractaires au sexe féminin, et totalement (ou presque) impuissants quant au coït, il en existe d'autres, qui, sans plaisir ni joie, il est vrai, sont capables d'entretenir des rapports avec des femmes et qui se marient, soit pour des motifs égoïstes, soit pour des raisons mondaines. Kraft-Ebing le notait dans sa Psychopathia Sexualis : « L'un veut rétablir ses finances par un mariage, l'autre, qui sera noble, ne veut pas laisser éteindre sa race ; un troisième, dont l'homosexualité est déjà soupçonnée, croit pouvoir combattre ces soupçons par le mariage. » (p. 436).

 

Ces malheureux en sont réduits à se représenter un homme pendant les embrassements conjugaux, ou à se rendre puissants par l'alcool. L'acte sexuel n'est pas une jouissance pour eux, et il leur laisse une sensation d'épuisement. Dans la plupart des cas ils sont tout à fait impuissants.

 

L'impulsion homosexuelle, au contraire, dans 95 % des cas, est irrésistible et irrépressible. Hirschfeld s'associe au jugement de Kraft-Ebing : « L'impulsion homosexuelle tend parfois avec tant de violence vers son accomplissement et sa réalisation que l'individu est incapable de la dominer. Il semble alors que l'agitation, le désarroi et le risque qui résultent de la répression légale de l'homosexualité intensifient l'excitabilité nerveuse et sexuelle. » (o.c., p. 169)

 

 

Nombre des homosexuels

 

Hirschfeld entreprit une enquête assez étendue parmi les étudiants de l'École supérieure technique de Charlottenbourg et parmi les ouvriers de la métallurgie berlinoise ; il parvint au résultat suivant : parmi les étudiants, il y avait 6 % d'uranistes, et parmi les ouvriers : 4,3 %, il est vrai que la plupart de ceux-ci étaient bisexuels. Il faudra attendre la publication du fameux rapport de Kinsey pour avoir une étude beaucoup plus vaste.

 

Selon la nature de leur désir sexuel, Hirschfeld classe les homosexuels en trois groupes : les Ephebophile, qui ont du penchant pour les jeunes gens au-dessous de 22 ans ; les Androphiles, qui s'intéressent aux hommes de 20 à 50 ans ; les Gérontophiles, qui aiment les hommes mûrs et les vieillards. Hirschfeld a originairement mis tout particulièrement en évidence le penchant pour les vieillards. Plus tard, il a déclaré que les gérontophiles et les pédophiles (ceux qui aiment les hommes mûrs et ceux qui cherchent les enfants non pubères) forment deux groupes à peu près égaux. Pour chacun de ces deux groupes, il compte environ : 5 % des homosexuels. Les deux premiers groupes comprennent chacun environ : 45 % des homosexuels. (o.c., p. 167).

 

Il convient de noter ici une importante remarque de Kraft-Ebing : parfois l'âge préféré ne reste pas le même : « Il varie au cours de la vie, de telle sorte que l'homosexuel aime constamment des gens du même âge que lui » (Kraft-Ebing, o.c., p. 441).

 

La bisexualité physiologique de la femme est parfois plus prononcée et plus accentuée que celle de l'homme. Aussi le nombre des femmes homosexuelles est-il considérable. Les Anciens s'en sont peu préoccupés cependant, étant donné le rôle subordonné qu'ils imposaient à la femme. « Chez les Anciens, l'amour lesbien fut aussi répandu que l'homosexualité masculine. » (o.c., p. 199)

 

 

Vie sexuelle de l'homosexuelle

 

Comme le remarquait Kraft-Ebing, la vie sexuelle de l'homosexuel correspond, mutatis mutandis, à celle de l'hétérosexuel. Si les adolescents hétérosexuels, entre 15 et 20 ans, entretiennent parfois des « amitiés particulières » avec des partenaires de même appartenance sexuelle, les jeunes gens homosexuels traversent parfois à cette époque, une phase hétérosexuelle « qui ne semble pas due uniquement à la forte suggestion et à l'exemple exercés par des adultes, c'est-à-dire par cet amour romantique qui joue un rôle si important dans l'existence de l'homme » (o.c., p. 177). Kraft-Ebing ajoutait : « Souvent, mais non pas toujours, une hyperesthésie sexuelle se lie à l'homosexualité, de telle sorte que l'amour pour son propre sexe est romanesque et ardent. » (Psychopathia Sexualis, p. 436)

 

« On a pu observer, dit Hirschfeld, chez les homosexuels toutes sortes d'actions criminelles suscitées par la passion ; jusqu'au suicide et au meurtre. Ces actes de violence témoignent de la vivacité et de la profondeur des relations intellectuelles, idéales et spirituelles, car, s'il ne s'agissait que d'accomplir l'acte sexuel, les homosexuels ne seraient pas tentés de commettre des crimes aussi graves. » (o.c., p. 177)

 

L'homosexuel idéalise et sublime le bien-aimé. Celui-ci est de la même appartenance sexuelle que l'adorateur.

 

L'attention de l'homme qui aime l'homme s'attache à un certain nombre d'avantages et de qualités physiques et spirituelles comme la couleur des cheveux et des yeux, le caractère, le tempérament, le raffinement de la culture, la situation sociale. Certaines de ces tendances sont très accusées : le penchant pour les militaires, chez les hommes, la prédilection pour les dames de la société, chez certaines femmes. L'un aime davantage les hommes de classe sociale élevée, tandis que l'autre aime les hommes des classes inférieures. Tel a un penchant pour les homosexuels, tandis qu'un autre est repoussé par les invertis et accuse une dilection pour des partenaires hétérosexuels. (o.c., p. 168).

 

Chez les homosexuels des deux sexes, le sentiment prédominant, par rapport au sexe opposé, est l'indifférence et non la haine. « Les misogynes les plus violents et endurcis ne sont pas des homosexuels. » (o.c., p. 176)

 

Contrairement à l'aversion sexuelle envers les personnes « du genre qu'on n'a pas » on peut observer « un sens de camaraderie et de profonde sympathie que l'homosexuel professe pour le sexe opposé » (p. 175). Souvent il se plaît en la compagnie des femmes, avec lesquelles ils ont tant de liens communs.

 

« Il y a dans la vie de l'homme homosexuel une femme qu'il aime tout particulièrement, c'est sa mère. Pour les femmes homosexuelles, l'équivalent de ce sentiment est l'affection qui la lie à son père. L'accord intime de l'homosexuel avec sa mère est si caractéristique que l'Ecole de Freud considère que le "complexe de la mère" est le principe et l'origine de l'homosexualité. Pour notre part, nous pensons que cette théorie est fausse. L'homme ne devient pas homosexuel parce qu'il est attiré par sa mère depuis sa plus tendre enfance, mais parce que, sous l'emprise violente de ses prédispositions particulières et mû par le sentiment de sa propre faiblesse, il cherche à s'appuyer sur sa mère qui, d'instinct le chérira plus tendrement que ses autres enfants. » (o.c., p. 176)

 

En résumé, selon Hirschfeld, « ni l'influence du milieu, ni la masturbation, ni l'impuissance, ni l'aversion pour l'autre sexe, ni la séduction, ni le choc accidentel n'expliquent d'une manière satisfaisante, les causes qui animent l'impulsion de l'homosexuel, impulsion qui, dès son apparition chez un être, ou dès les premiers rêves qui s'accompagnent de pollutions, adopte et suit une direction déterminée » (o.c. p. 198).

 

Puisque l'homosexualité est innée, il est impossible de la supprimer par des traitements psychologiques.

 

Comme le disait Ulrichs, elle est un amour congénital et par suite justifié.

 

 

Un apologue de Tolstoï

 

Telles sont les conclusions d'Hirschfeld, telles sont les conclusions de la Science. A ceux qui les trouveraient désolantes, je proposerai un court apologue que Tolstoï a conté maintes fois.

 

Un voyageur est surpris dans le désert par un animal féroce. Se sauvant de la bête furieuse, ce voyageur saute dans un puits d'eau ; mais au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Et le malheureux n'osant sortir de peur d'être la proie de la bête féroce, n'osant pas sauter au fond, pour ne pas être dévoré par le dragon, s'attache aux branches d'un buisson sauvage qui croît dans la bouche du puits. Ses mains faiblissent, et il sent que bientôt il devra s'abandonner à une perte certaine ; mais il se cramponne toujours, et voit que deux souris, l'une noire, l'autre blanche, faisant également le tour du buisson auquel il est suspendu le rongent par dessous. Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement ; mais pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui, et il trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel ; il les atteint avec sa langue et les suce avec volupté.

 

Les hommes se subdivisent en trois groupes : ceux qui se contentent de lécher le miel et oublient les monstres qui les menacent. Ce sont les esprits frivoles et imprévoyants. Ceux qui n'oublient pas les monstres, mais qui cependant savourent le miel et prennent ainsi leur mal en patience ; ce sont les esprits résignés et inquiets ; ceux, enfin, qui cherchent une branche solide pour se défendre des monstres, qui la trouvent et s'y accrochent avec énergie. Tolstoï appartenait à cette catégorie.

 

André Baudry appartient à ce groupe. Grâce à lui les homosexuels ont une branche solide à laquelle s'accrocher : Arcadie. S'il parvient à leur communiquer sa foi, ils seront sauvés. Ils conquerront le bonheur. Celui-ci se trouve dans une vie conforme à la nature, hors des règles et des préjugés barbares. Ce ne sont pas les lois imposées du dehors, par contrainte, ce n'est pas le terrorisme antisexuel, qui améliorent les mœurs, mais une éducation des individus qui les rend dignes de la liberté parce qu'ils sauront remplir leurs devoirs envers les hommes, les familles, les enfants.

 

Agir sur les âmes, les traiter avec douceur et bonté, agir dans le sens d'une morale vraiment humaine par amour des hommes, n'est-ce pas le meilleur hommage que l'on puisse rendre à ce grand sexologue humanitaire que fut Magnus Hirschfeld ?

 

Arcadie n°58, Serge Talbot (pseudo de Paul Hillairet), octobre 1958

 

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