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Montaigne et l'amitié par André Linck

Publié le par Jean-Yves Alt

« O un ami ! Combien est vraie cette ancienne sentence, que l'usage en est plus nécessaire et plus doux que des éléments de l'eau et du feu ! »

III, 9.

L'amitié qui unit Montaigne et La Boétie est célèbre ; on la range d'un avis unanime parmi les grandes amitiés de l'Antiquité, lesquelles présentent aux Arcadiens le spectacle d'un bonheur parfait dont nous doutons souvent de goûter les fruits au sein d'un univers hostile et aveugle.

Que nous évoquions ces couples héroïques, quoi de plus naturel ! Encore conviendrait-il d'examiner jusqu'à quel point certains d'entre eux peuvent être qualifiés d' « arcadiens », en particulier celui de Montaigne et de La Boétie.

Si La Boétie, de trois ans l'aîné, a mis en parallèle l'amitié qu'il éprouvait pour Montaigne avec les amitiés grecques, ne croyons pas qu'il aima son ami comme Hermodius, dit-on, aimait Aristogiton. Il ne cherchait qu'à mettre en valeur par cette comparaison une amitié dont le rayonnement, selon son ami, égalait celui des héros antiques. N'oublions pas le retentissement prodigieux de l'Antiquité à la Renaissance et nous comprendrons mieux qu'un « honnête homme » se référât à des valeurs trop délaissées au Moyen-âge. Cette amitié fut vertueuse. Rien dans les Essais n'autorise un doute sur la nature de leurs rapports. Il n'est que de lire Montaigne pour s'apercevoir qu'il était trop bon observateur des femmes et volontiers galant auprès d'elles avec hardiesse, précipitation et verve pour ne pas soupçonner qu'il s'adonnât à « cette autre licence grecque ».

Voilà une déception pour quelques-uns d'entre nous ; et cependant leur amitié présente les symptômes d'une liaison passionnée. Elle témoigne de quelle ferveur peuvent s'enrichir les rapports d'homme à homme dans le respect des mœurs ; elle suggère quel visage pourrait présenter nos sentiments lorsque les circonstances exigent un vœu de chasteté pour sauvegarder l'estime d'un ami ou de son entourage. Le voyage en Arcadie n'est pas toujours de grand repos ; bien des désillusions nous guettent. L'exemple de Montaigne et de la Boétie redonnera confiance aux désemparés ; il leur désignera quelle voie ils peuvent emprunter pour se délivrer des tourments d'un amour parfois impossible. Le sexe est un maître exigeant, exaspérant, dont l'emprise paralyse les meilleures volontés ; la coutume en est un autre, plus sévère, plus injuste, et dont il faut tenir compte. Entre ces deux obstacles Montaigne et La Boétie proposent le chemin de la sagesse.

Montaigne avait vingt-quatre ans lorsqu'il connut à Bordeaux La Boétie. « Nous nous embrassions par nos noms, écrivait-il, et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proches que l'un à l'autre » (1). Ainsi débuta, sur un coup de foudre, cette amitié que la mort de La Boétie interrompit au bout de quatre ans et dont Montaigne fut inconsolable. Dès les premiers instants, elle atteignit sa plénitude : « Cette amitié, écrivait Montaigne dans le même chapitre, n'a point d'autre idée que d'elle-même, et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une façon, d'une conscience pareille [...]. Nos âmes ont charrié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusqu'au fin fond des entrailles l'une à l'autre, que, non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi qu'à moi. » La Boétie répondait aux sentiments de son ami avec la même ferveur ; dans un poème latin il lui avouait : « Pour toi, ô Montaigne, ce qui t'a uni à moi pour jamais et à tout événement, c'est la force de nature, c'est le plus aimable attrait d'amour, la vertu. » Ils développèrent en quatre ans de fréquentation les germes d'un idéal qui devint au cours des siècles celui des honnêtes gens ; ils apprirent ensemble à combattre pour le Bien, pour le Juste sans aliéner dans la révolte leur respect de la liberté ; toujours fidèles au Pouvoir établi, même lorsqu'ils n'épousaient pas la doctrine officielle. Ils avaient éprouvé par eux-mêmes jusqu'à quels désordres aboutit l'intransigeance ; au milieu des haines et des querelles sanguinaires, ils incarnèrent la divine mesure, génératrice de paix. « L'affirmation et l'opiniâtreté sont signes exprès de bêtises » (2), constatait Montaigne.

Cette amitié s'auréola aux yeux de Montaigne d'un éclat quasi mystique. « Si je compare, confessait-il, tout le reste de ma vie aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage (3), ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant, et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part [...]. J'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi » (4). Il parla de cette amitié en termes enflammés ; et l'on pourrait se demander jusqu'à quel point une certaine équivoque n'aurait pas troublé la nature de leurs relations, si les envolées lyriques de fidèles exaltés ne nous aidaient à comprendre combien la passion emprunte au vocabulaire amoureux les termes qui, seuls, permettent de traduire l'ardeur, la foi, l'élan communs aux sentiments les plus élevés et aux désirs les plus aveugles, comme si, à partir d'un certain degré de maturation de la passion, les satisfactions du corps et de l'esprit se confondaient en une apothéose de la jouissance, voisine de l'ivresse. A bout d'arguments, Montaigne écrivait : « Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui ; parce que c'était moi » (5). Ultime cri du cœur, qui est un aveu d'impuissance ; à ce degré d'exaltation, on n'a plus rien à confesser, fors l'amour.

Cependant Montaigne s'employa à décrire l'amitié, à l'analyser, à la louer. Il en parlait avec d'autant plus de conviction et d'assurance qu'il se flattait de l'avoir éprouvée « si entière et si parfaite que certainement il ne s'en lit guère de pareilles, et, entre nos hommes (6), il ne s'en vit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bâtir, que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles » (5). Il la concevait pure de toutes compromissions, qu'il s'agisse des liens du sang, de l'intérêt, de la sympathie ou de la volupté. « En l'amitié, écrivait-il, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, toute douceur et jollissure, qui n'a rien d'âpre et de poignant [...]. L'amitié est jouie à mesure qu'elle est désirée, ne s'élève, ne se nourrit, ni ne prend accroissance qu'en la jouissance comme étant spirituelle, et l'âme s'affinant par l'usage » (7). Différente de l'amour, dont elle ne subit pas le « désir forcené », elle est l'unique moyen de s'affranchir des contraintes sociales, du respect dû aux autorités, du souci quotidien de paraître conforme à l'image ou à l'idée que les autres se forment de soi ; elle est l'occasion de dépouiller son être par la communication sincère, sans apprêt ; une permission de solliciter compréhension, soutien, amour. « C'est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'avoir un honnête homme, d'entendement ferme et de mœurs conformes aux vôtres, qui aime à vous suivre » (8).

C'est donc l'esprit qui gouverna leur amitié et favorisa entre eux une entente durable et parfaite. Montaigne, malgré cela, ne dédaignait pas les valeurs corporelles. Il connut, adolescent, les folles équipées, les nuits voluptueuses, « les « étroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants » (9) ; et en ceci il se conformait aussi bien à son tempérament gascon qu'aux préceptes des Anciens. « Nous ne saurions faillir à suivre nature » (10), notait-il. Sa conception de l'amitié allait de pair avec son amour de l'homme. Une amitié facilement octroyée, dilapidée, constitue un affront envers son semblable. On ne fait pas impunément bon marché des sentiments, et en particulier de celui-ci. Des amis, il en court par le monde, qui se détournent les uns des autres lorsque l'intérêt, le désir ou la lassitude l'emportent sur le respect d'autrui et de soi-même. L'amitié est si absolue qu'elle ne dépend ni des humeurs ni d'un bon vouloir momentané. « Notre liberté volontaire n'a point de production plus proprement sienne que celle de l'affection et amitié » (11), écrivait Montaigne. En quoi elle est une morale, une sagesse. N'est-ce pas être sage qu'aimer un ami pour lui-même, que lui parler et l'aider, sans que la volupté, l'ambition ou le devoir entretiennent une ardeur qui ne s'échauffe entre amis véritables que par l'estime et la tendresse ?

Pour Montaigne l'amitié doit écarter les obstacles que dressent entre les hommes les habitudes collectives, les préjugés, les peurs inavouées, les passions viles. Elle est unique et sans retenue (Montaigne la qualifie lui-même de passion), aussi droite que la justice, la dominant même, comme source de toute justice. On a l'impression, en le lisant avec attention, qu'il a dépassé la conception des Anciens pour lesquels l'amitié se résolvait dans un curieux compromis entre les impératifs du cœur et les aspirations intellectuelles, dans un marché où l'une des parties offrait son corps en échange des mérites spirituels de l'autre. C'est ainsi que Montaigne comprenait l'amitié grecque (12) ; il condamnait ce commerce amoureux où l'amitié dispute au désir une jouissance sans commune mesure avec les satisfactions de l'esprit. Il voyait là une confusion regrettable entre amitié et amour. « Ces deux passions, disait-il en parlant d'elles, sont entrées chez moi en connaissance l'une de l'autre ; mais en comparaison jamais : la première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant dédaigneusement celle-ci passer ses pointes bien loin au-dessous d'elle » (13).

Si nous arrêtions ici cette analyse, nous penserions que Montaigne se rangeait au point de vue platonicien, comme on l'entend généralement, c'est-à-dire l'amitié conçue comme une union des âmes. Je ne crois pas que Montaigne limitât sa conception à une définition. Il avait trop conscience de la dualité humaine pour se contenter d'englober en quelques aperçus une passion sur laquelle il hésita à nous donner le fond de sa pensée, comme s'il achoppait sur sa véritable signification. L'amitié est-elle pure, chaste ? Obéit-elle à des impulsions troubles ? Sans se poser la question, Montaigne laissait deviner par le caractère de son amitié pour La Boétie que l'amitié est quelque chose de plus qu'une alliance des esprits. A le lire, on sent palpiter son émotion, gémir sa tendresse pour un être cher, même lorsqu'il les dominait. Ses phrases ont une résonance qu'elles ne provoqueraient pas s'il se fût agi seulement entre eux d'un accord parfait des volontés et des goûts. Il y a quelque chose d'autre qui prend aux entrailles et qui ressemble étrangement à l'amour, mais sans cet aiguillon de la chair enamourée qui brise, bouscule, terrasse la volonté et embrase l'être. Et cependant, écrivait Montaigne, « s'il se pouvait dresser une telle accointance (14), libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fût engagé tout entier : il est certain que l'amitié en serait plus pleine et plus comble » (15). Serait-ce cette plénitude du corps et de l'âme qu'il partagea avec son ami ? Rien dans son œuvre n'autorise semblable assertion. S'il éprouva une certaine nostalgie d'un engagement total de l'être, il ne le crut jamais réalisable. La femme, constatait-il, « par nul exemple n'y est encore pu arriver », et quant à l'amour grec, dont il a parlé, il y reconnaissait un vice aimable de la passion amoureuse, un dérèglement de la « nature ». Sinon nous eût-il avoué que « La Boétie n'avait rien de beau que l'âme, du demeurant il faisait assez d'échapper à être laid ? » (16).

L'amitié chez Montaigne apparaît comme une mystique. Elle est l'homme. En la cultivant, l'individu atteint ses propres limites. L'ami se réalise en l'ami ; il s'incarne en lui ; « tout étant par effet commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'étant qu'une âme en deux corps selon la très propre définition d'Aristote, ils ne peuvent ni prêter ni donner rien [...]. Chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs » (17).

Montaigne entreprit d'assumer l'idéal antique et il y parvint, puisqu'aucune ombre ne ternit l'éclat de son amitié pour La Boétie. N'a-t-il pas embelli la réalité ? N'imagina-t-il pas cette perfection de leur alliance ? Il serait sacrilège de douter de sa sincérité, de son ardeur. A ce niveau l'amitié n'est pas seulement une jouissance, un bien que l'on conquiert, mais aussi un style de vie. Elle irradie dans le cœur une lumière où se confondent amour, confiance, tendresse ; ici l'amitié devient une aventure, une quête de paix envers soi et envers le monde, déjà un signe de Dieu.

(1) Essais, I, 28

(2) Essais, III, 13

(3) La Boétie

(4) Essais, I, 28

(5) Essais, I, 28

(6) De nos jours

(7) I, 28

(8) III, 9

(9) I, 55

(10) III, 12

(11) I, 28

(12) Voir I, 28 : « Tout ce qu'on peut donner à sa faveur, c'est dire que c'était un amour se terminant en amitié : chose qui ne se rapporte pas mal à la définition stoïque de l'amour : « L'amour est un effort pour obtenir l'amitié de qui nous a ému par sa beauté » (Cicéron).

(13) I, 28

(14) Amitié

(15) I, 28

(16) III, 12. Cette phrase fut raturée en 1592 et remplacée par celle-ci : La laideur que revêtait une âme très belle en La Boétie...

(17) I, 28

Arcadie n°88, André Linck, avril 1961


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Photographie : retrouver cette curiosité de l'œil avec Andreas Mahl

Publié le par Jean-Yves Alt

Photographies méticuleusement découpées puis recomposées, corps solarisés, polaroid «colorisés», les recherches techniques d'Andreas Mahl n'en sont pas pour autant purement conceptuelles.

En multipliant les interventions ludiques sur la matière photographique même, Andreas Mahl est un magicien qui sait révéler par d'étranges alchimies la beauté des objets ou de ses modèles.

Dans son travail, Andreas Mahl ne cherche pas la reproduction de ce qu'il voit, même si cela peut-être parfois très beau : ce qui l'a toujours intéressé, c'est l'interprétation de cette réalité, une recherche personnelle plus élaborée, poser sa griffe et dépasser le simple « clic-clac » de la prise de vue.

La technique joue ainsi un grand rôle : quand il gratte une pellicule, déchire une photographie, ce n'est évidemment pas pour essayer de masquer un défaut mais pour donner une vision plus proche de sa sensibilité.

J'aime particulièrement ses corps d'hommes échappant aux limites d'un regard trop proche du réel permettent de laisser libre cours à mon imaginaire et à mes fantasmes.


à découvrir : Andreas Mahl de Guy Mandery, éditions Paris Audiovisuel, 1993, ISBN : 290473256X

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Le non-conformisme à la « Belle Epoque » par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Le présent texte a été en partie rédigé à partir des matériaux recueillis pour une conférence prononcée au Club littéraire et scientifique des Pays latins, le 6 novembre 1957. Il était terminé bien avant que ne parût L'Exilé de Capri, où Roger Peyrefitte a multiplié, avec l'art qui n'appartient qu'à lui, les aperçus sur la société « arcadienne » précisément de cette « Belle Epoque ». Il m'a cependant semblé que l'Exilé de Capri ne rendait pas inutile cette étude : d'abord parce que Jacques d'Adelswärd-Fersen et son entourage n'occupent dans les pages qui vont suivre qu'une place assez mesurée, ensuite et surtout parce que j'ai eu l'ambition de tracer, à grands traits, une esquisse générale de tous les aspects de la vie homosexuelle aux environs de l'an 1900 en France ; par là, mon propos s'écarte nettement de celui de Roger Peyrefitte, qui traitait en détail d'un cas particulier, alors que j'ai tenté ait contraire de parcourir, sans m'arrêter longuement nulle part, tout le chemin qui séparait, dans le Paris de l'affaire de l'avenue de Friedland et de l'affaire de la rue de la Pépinière, le boulevard Bourdon des Champs-Elysées et le Palais de Justice de la Maison Rose de Montesquiou.

I. — BYZANTINISME ET « ÉCRITURE ARTISTE »

Depuis une vingtaine d'années, l'époque 1900 est à la mode. Elle l'est même à tel point qu'on l'appelle, tout rondement et de confiance, la « Belle Epoque », parce que ses sièges étaient capitonnés, ses femmes dodues, son style confortable et ses mœurs apparemment insouciantes.

Peut-être la raison de cette popularité réside-t-elle dans le fait que cet « avant l'autre guerre » fut la jeunesse de nos vieillards d'aujourd'hui, qui règnent sur la presse, le théâtre, le cinéma, la littérature, la radio, tout ce qui crée le goût du public ? Peut-être aussi est-ce parce que ces lignes ondoyantes, cette atmosphère feutrée et capiteuse, ce confort encore si peu mécanisé, exercent sur nos imaginations un attrait un peu comparable à celui des pays exotiques qui, justement, furent alors si fort appréciés ?

Pour nous, l'optique sur la « Belle Epoque » varie, certes, selon l'âge. Ceux qui ont moins de quarante ans la considèrent avec curiosité, un peu d'attendrissement peut-être, mais comme le Second Empire, la Restauration, l'Ancien Régime, c'est-à-dire comme un temps un peu féérique, dont on a lu des anecdotes, avec lequel on ne sent rien de commun, et qui semble si loin, si loin, que ses personnages paraissent avoir vécu sur une autre planète.

Ceux, au contraire, qui ont entre quarante et soixante ans en ont entendu parler par leurs parents, en ont connu encore les protagonistes, en ont respiré, dans leur jeunesse, les derniers parfums, en ont entendu les ultimes mélodies. Pour eux, la « Belle Epoque », c'est ce, que sont, pour ceux de ma génération, les années 1920, celles où nos mères portaient des costumes si bizarres et où elles nous promenaient, bébés, dans de grands landaus que nous rions de voir sur les photographies.

Et puis, il y a ceux qui ont dépassé la soixantaine, et qui l'ont vécue, en leur jeunesse, cette « Belle Epoque ».

Et ceci met brusquement l'historien des mœurs en face de ses responsabilités ; car, tout compte fait, un demi-siècle, c'est peu sub specie aeternitatis ; 1900 n'est pas 1650, et l'on n'aborde pas la vie intime des contemporains de M. Fallières comme celle des courtisans de Louis XIV (1).

Pour le Grand Siècle, on peut espérer être raisonnablement complet, c'est-à-dire faire un tour assez précis de toutes les sources de renseignements sur la question ; l'écueil est même que ces sources sont trop peu nombreuses, et que le tableau de la vie homosexuelle sous le règne du Roi Soleil qu'elles nous offrent est incomplet en beaucoup de ses aspects, faute de témoignages authentiques. Pour 1900, au contraire, la documentation est innombrable. Journaux, revues satiriques, mémoires, œuvres littéraires, scandales judiciaires, théâtre, poésie, et même les souvenirs directs de certains de nos contemporains, tout cela permettrait, à celui qui pourrait tout dépouiller, de dresser non pas seulement une étude d'ensemble mais une multitude d'études de détail, si foisonnante que nous ne pouvons ici que tenter d'en définir les grandes lignes.

Ӂ

Le cinéma, les illustrés et les vitrines d'antiquaires ont, depuis la fin de la dernière guerre, familiarisé les moins curieux de nos contemporains avec le cadre de la vie de la « Belle Epoque », avec ce « Modern Style » aux courbes ondoyantes, dont les entrées de métro offrent, à chaque carrefour de Paris, des exemples si caractéristiques, avec leurs tiges de métal en forme de poireaux mâtinés de lianes exotiques, et leurs oblongues tulipes vaguement obscènes. Les robes de Liane de Pougy et de la comtesse Greffulhe, les jaquettes et les faux-cols de Boni de Castellane et de Robert de Montesquiou, les salons encombrés de palmiers, de peaux de panthères, d'abat-jour à franges de perles, de meubles laqués, de poufs, ombrés de trois épaisseurs de rideaux opaques, tapissés de tentures dans les tons glauques ou feuille morte, les équipages et les premières voitures automobiles, l'Exposition de 1900, avec ses stucs ébouriffants, ses minarets, ses faux Turcs, ses faux Japonais, ses faux Russes et ses vrais pickpockets, les vastes chapeaux en forme de potagers et les ombrelles de dentelle noire, les corsets à taille de guêpe et les bals du Moulin Rouge, Sarah Bernhardt et les grands ducs, tout cela fait tellement partie du folklore aujourd'hui (que dis-je du folklore : de la mythologie !) que ce n'est guère la peine d'y insister.

Gardons-en cependant l'image en mémoire, car beaucoup des aspects de l'homosexualité vers 1900 sont, eux aussi, très « fin de siècle », et s'enrobent de velours, se parfument de Chypre et d'héliotrope, se parent de bijoux « byzantins » et fuient éperdument le grand air.

Car c'est là, à mon sens, que réside essentiellement la différence des mœurs de cette époque et de la nôtre. Nous aimons, nous idolâtrons, même à l'excès parfois, la « nature », la lumière, le soleil, la mer, la montagne, l'oxygène vivifiant et tonique. Notre littérature, notre art, s'accordent avec les goûts des ouvriers, des employés, aussi bien qu'avec ceux des intellectuels et des snobs pour glorifier, les vacances, le sport, les courses éperdues, les épidermes bronzés, la saine odeur des corps en sueur et l'ivresse des bains de minuit.

Nos ancêtres de 1900, eux, ne concevaient la « bicyclette » qu'en pantalons longs, la natation qu'en maillots plus habillés que nos costumes d'été, et les bains de soleil qu'abrités derrière deux épaisseurs d'ombrelles. La « Belle Epoque » est dédiée au culte de la Femme, mais de la Femme mystérieuse, au teint pâle, qui redoute la lumière et le plein air, de la Femme engoncée de corsets et macérée dans la pénombre, telle une idole asiatique. Et cette optique conditionne aussi bien la vie quotidienne, les costumes roides, les voilettes et les rideaux, que la littérature, où l'on doit chercher longuement avant de percevoir un souffle d'air pur.

Cette époque, que nous voyons, avec le recul, si heureuse, fut, en réalité, atrocement pessimiste. Avec le confort, la paix, la prospérité économique, les débuts de l'électricité, du téléphone, de l'automobile, de l'aviation même, avec tout ce qu'il fallait pour vivre sans problème, les maîtres à penser de cette génération eurent l'impression de vivre, non pas l'aube d'un monde meilleur, mais le déclin d'une civilisation ; « fin de siècle » est l'expression qui revient sans cesse sous la plume des littérateurs d'alors ; et l'on se complaisait dans l'étude des décadences, celle de la Rome antique, celle de Byzance ; et l'on recherchait la sensation rare, le bizarre, l'anormal, l'unique ; et l'on se singularisait, et l'on raffinait, et l'on quintessenciait, dans une atmosphère lourde, close, étouffante.

Dans le domaine des mœurs – celui qui nous intéresse ici – cela se traduisait par une affectation de débauches exquises, par l'affichage de vices aussi originaux que possible (mais hélas, la gamme en est vite épuisée !), par des fanfaronnades de névroses extravagantes. On peut dire, sans crainte de se tromper, que pour un homosexuel d'aujourd'hui (j'entends pour un homosexuel « moyen », c'est-à-dire pour celui qui n'est ni prostitué, ni malade, ni travesti dans un cabaret spécialisé), son principal souci est d'affirmer en toutes circonstances, et face à tout le monde, qu'il est « normal », c'est-à-dire que son goût sexuel est un goût naturel, et ne fait nullement de lui un être abject ni une erreur de la création. Or, pour un homosexuel de 1900, au moins dans les milieux cultivés et mondains, la seule façon de faire accepter et excuser sa nature, s'il ne pouvait pas la dissimuler, c'était au contraire d'en exagérer le côté anormal, de poser au Byzantin ou au prince de la Renaissance, de boire l'éther ou de fumer l'opium, de s'afficher avec des bagues de chrysoprase et de cornaline à tous les doigts, et de se faire une réputation de « monstre » ce qui, à cette époque, constituait le dernier mot du chic et du dandysme.

Certes, je généralise. Certes, l'employé de bureau homosexuel qui tremblait d'être découvert et renvoyé ; certes, le soldat homosexuel pour qui le scandale signifiait la prison et le conseil de guerre ; certes, l'ouvrier, le valet de chambre, le cocher homosexuels ne portaient ni bagues ni manteaux doublés en peau de lion (comme celui qu'arborait, avec une exquise simplicité, le comte Robert de Montesquiou). Et même, à n'en pas douter, la bourgeoisie, en son ensemble beaucoup moins évoluée qu'aujourd'hui, surtout en province, abhorrait, détestait, vomissait l'homosexualité beaucoup plus qu'elle ne le fait maintenant. L'hypocrisie des mœurs était plus implacable, et la solitude de ceux de nos semblables qui n'avaient pas la chance d'appartenir à l'aristocratie ou au monde des lettres et du théâtre était affreuse.

Mais il n'en reste pas moins que c'est alors que, pour la première fois depuis l'Antiquité romaine, on vit des hommes oser affirmer leurs mœurs non-conformistes et, presque, s'en glorifier.

Arcadie n°69, n°70, n°71, n°72 et n°73, Marc Daniel (Michel Duchein), septembre, octobre, novembre, décembre 1959 et janvier 1960


(1) Marc Daniel, Hommes du grand siècle, Paris, Arcadie, 1957


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Verlaine, poète de l'homophilie par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

ARCADIE-LOGO.jpgLa scène se passe à Bruxelles, dans une chambre d'hôtel. Deux hommes se disputent avec violence. Tous deux, physiquement, sortent de l'ordinaire.

Le premier a 29 ans. Il est petit, trapu, de mise négligée. Son visage est remarquablement laid : on dirait une tète de squelette gras, avec un nez camus, des yeux enfoncés dans leurs orbites et un crâne dégarni. Il est complètement ivre.

Le deuxième a 18 ans. Il est très grand, avec d'énormes mains et il a cette maigreur des adolescents qui ont poussé trop vite. Son visage parait encore celui d'un enfant, pur, imberbe et rose, avec des yeux couleur de myosotis. Il est également saoul.

Les deux hommes se disputent et se lancent de grossières injures, avec la violence des ivrognes et le désespoir des amoureux lorsque l'un d'eux cherche à rompre.

C'est le cas : le plus jeune veut quitter le plus âgé et se rendre à Paris. Celui-ci s'empare d'un revolver, qu'il a acheté la veille : Tiens, crie-t-il, je t'apprendrai à vouloir partir. » Et il tire. Une première balle frappe le jeune homme à l'avant-bras, et une seconde s'écrase contre le mur.

La mère de l'aîné qui était dans une chambre voisine, arrive, affolée. Alors, subitement dégrisé, il éclate en sanglot, et, comme un fou, met son pistolet dans les mains de l'autre, l'engageant à le lui décharger sur la tempe. On le calme. Et les voici tous les trois partis à l'hôpital, où ils racontent une vague histoire d'accident. On fait un pansement sommaire et les deux hommes retournent à l'hôtel. La dispute reprend.

Tout à coup le jeune homme voit son compagnon mettre la main dans la poche où il sait que le revolver se dissimule. Il prend peur et s'enfuit. L'autre s'élance à sa poursuite.

Le fuyard avise alors un agent de police et demande protection. Les deux hommes sont appréhendés et emmenés au poste de police.

Ils déclarent leur identité :

Le plus âgé s'appelle Paul Verlaine, il a 29 ans ; il est marié, père d'un enfant.

Le plus jeune s'appelle Arthur Rimbaud, âgé de 19 ans.

Nous sommes le 10 juillet 1873.

Au poste, il est procédé à un interrogatoire et à une fouille. On trouve dans le portefeuille de Rimbaud un poème de Verlaine qui traite de passions étranges :

Je suis élu, je suis damné

Un grand souffle inconnu m'entoure

O terreur ! Parce Domine !

Quel ange dur ainsi me bourre

Entre les épaules tandis

Que je m'envole au Paradis

Fièvre adorablement maligne,

Bon délire, benoît effroi,

Je suis martyr, et je suis roi,

Faucon je plane et je meurs cygne

Toi ; le Jaloux qui m'a fait signe

Vers toi je rampe encore indigne

Monte sur mes reins et trépigne

La justice suit alors son cours impitoyable et procède à l'enquête. Les deux hommes sont accusés de relations immorales. Verlaine nie très fort. Deux docteurs sont alors requis pour procéder à l'examen corporel du détenu, « aux fins, demande le juge, de constater s'il porte la trace d'habitudes pédérastiques ».

Le rapport fut, parait-il, accablant. Il est vrai que la médecine légale de l'époque avait des conceptions qui sont, semble-t-il, maintenant périmées, quant à la constatation desdites habitudes par la déformation de la « virgula viris » et de l' « antrum amoris » (le latin brave l'honnêteté).

Quoi qu'il en soit, le 8 août 1873, Verlaine est condamné à deux ans de prison et 200 francs d'amende.

Le voici enfermé dans un cachot. Derrière les grilles, il peut voir le ciel :

Le ciel est par dessus le toit

Si bleu, si calme.

Un arbre par dessus le toit

Berce sa palme.

Bouleversé le poète fait un retour sur lui-même :

Qu'as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse

Qu'as-tu fait, ô toi que voilà,

De ta jeunesse.

Quelle a donc été cette jeunesse, déjà gâchée avant la trentième année ? Dans la solitude du cachot, et au cours des rondes hygiéniques, à la queue-leu-leu, dans la cour de la prison, le poète a pu revoir les années passées, les erreurs et les folies commises.

Il avait eu pourtant une enfance heureuse entre sa mère qui a toujours adoré son fils unique, et son père, capitaine-adjudant major du génie. La naissance du petit Paul avait été longtemps désirée. De trois grossesses malheureuses, Mme Verlaine n'avait gardé que les fœtus, dans des bocaux d'esprit-de-vin, alignés sur l'étagère d'une armoire, et que son fils, dans une crise furieuse d'éthylisme, brisera un jour d'un coup de canne.

Il avait cependant, le petit Paul, été voué au bleu et au blanc de la Sainte Vierge, et l'un de ses prénoms était Marie. Toute sa vie le poète a eu du reste un sens religieux très profond, et des crises de remords provoquèrent souvent de longues périodes mystiques, dont certaines durèrent des années.

Mais à côté de cela, quel effroyable caractère ; dès son enfance, il piquait des colères terribles. Au surplus, il était d'une laideur assez repoussante, même enfant. Mais, après ses rages, il savait être si câlin, si séduisant, que sa mère oubliait tout.

Néanmoins, le père était pour la discipline et il fallut le mettre à neuf ans en pension.

L'enfant, après un peu de chagrin, s'adapta très vite à la vie du collège ; il travaillait assez bien, et chahutait encore mieux.

Il s'adapta si bien au collège qu'il commença à éprouver, vers les douze ans, de fortes attirances pour certains de ses petits camarades, attirances qu'il a admis lui-même plus tard ne pas être restées sur un plan très chaste. Il a en effet écrit dans ses Confessions : « Mes chutes se bornèrent à des enfantillages sensuels, oui, mais sans rien d'absolument vilain, en un mot à de jeunes garçonneries partagées... au lieu de rester solitaires ».

Néanmoins Verlaine eut par la suite une forte passion pour l'un de ses camarades de collège, Lucien Viotti, dont il évoquera plus tard la « tête charmante » et les « exquises proportions de son corps d'éphèbe ».

Tout cela n'empêchait pas le jeune garçon de travailler et de passer à 18 ans son baccalauréat.

Il a déjà décidé d'être poète et il écrit de nombreux 'vers au collège. Mais la poésie ne fait pas vivre et son père, réaliste, lui fait préparer l'Ecole de Droit, puis le fait entrer à l'Hôtel de Ville, au bureau des Budgets et Comptes. Le voilà casé, et fonctionnaire de surcroît, mais fonctionnaire assez « courtelinesque », car il arrive au bureau vers 10 heures, part à midi déjeuner avec des camarades, revient vers trois heures et repart à 5 heures précises pour se précipiter au café et prendre l'apéritif.

A cette époque l'apéritif c'était l'absinthe, qui avait une si jolie couleur verte, mais qui a exercé bien des ravages aussi bien sur Verlaine que sur d'autres écrivains.

Au café, il rencontre d'autres poètes, et participe à des discussions passionnées sur l'art et la littérature. Il est avec Lecomte de Lisle, l'un des fondateurs du Parnasse, mouvement de poésie qui se veut impassible.

Verlaine publie en 1866 un premier recueil de poèmes intitulés Poèmes Saturniens qui contient déjà des chefs d'œuvre, mais qui ne sont pas entièrement impassibles, car une sensibilité profonde et une musicalité rare y apparaissent souvent.

Le poète cependant devient vite alcoolique. Il a besoin de l'excitation de l'alcool, où il ne se contrôle plus. Il a au surplus perdu son père, qui constituait un frein pour lui.

Pour le moment il continue à mener sa double vie de fonctionnaire et de poète. Et, même en tant que poète, il a un double aspect, une double personnalité :

— La première est sensuelle, vulgaire, un peu facile, usant de jeux de mots, d'argot. C'est à cette veine qu'appartiennent notamment les nombreux poèmes érotiques – dont certains d'inspiration parfaitement homophile – ou d'autres poèmes amusants, comme le fameux poème sur le pal :

Le pal

Est de tous les supplices

Le principal.

Il commence en délices,

Le pal,

Mais il finit fort mal.

— l'autre personnalité est sensible, raffinée, pure, musicale ; c'est à cette veine que se rattachent tant de merveilleux poèmes qui ont fait de Verlaine l'un de nos, plus grands poètes.

Toute sa vie, il y eut chez lui un terrible combat entre diverses tendances aussi profondes les unes que les autres : entre l'alcoolisme, la débauche et la vulgarité d'une part, la vie rangée, la religion d'autre part. Finalement c'est l'alcoolisme et la débauche qui l'emporteront.

De même sa double nature existe au point de vue sexuel. Verlaine a passionnément aimé les garçons, mais il a aussi profondément aimé les femmes, avec son corps et avec son cœur. Dans l'un et l'autre de ces goûts, il y mettait la même violence érotique (Verlaine a commencé l'un de ses poèmes par ces mots : « J'ai la fureur d'aimer ») et la même sincérité du cœur. Il a été vraiment ce qu'Oscar Wilde appelle : « Un bimétalliste ».

Toutefois jusqu'à sa vingt-cinquième année, il semble qu'il ait des habitudes bien ancrées d'homophilie. Est-ce sa laideur qui le rend timide envers les femmes ? En tous les cas, on ne lui connaît pas de maîtresse, mais on le voit toujours avec son bel ami de collège, Lucien Viotti.

Et puis, voici qu'un beau jour de printemps, il rencontre une jeune fille de quinze ans, Mathilde Mauté, sœur d'un de ses camarades de beuveries. Elle est pure, candide et admire le poète déjà connu. Lui tombe éperdument amoureux. Il cesse de boire, mène une vie rangée et finalement le cœur battant fait sa demande en mariage. La famille de la jeune fille hésite un peu. Mais Verlaine représente un beau parti. Il est fonctionnaire, sa mère a quelques ressources. On accepte que le mariage se fasse lorsque la demoiselle aura 16 ans.

Elle était bien innocente, la demoiselle ; un jour, son fiancé l'ayant embrassé sur la bouche, la pauvre se croit enceinte. Quant à Verlaine, il fait de grands projets, de belles promesses. Il va transformer sa vie et il écrit :

Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien

Revoler vers moi qui l'appelle et l'implore,

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,

Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

C'en est fait à présent des funestes pensées.

C'est l'aventure bien classique des jeunes homophiles qui espèrent que le mariage leur fera oublier leurs penchants.

Et de fait Verlaine, transporté d'amour, épouse Mathilde alors que la guerre de 1870 fait rage. « La nuit de noce, écrit-il plus tard, fut tout ce que je m'en étais promis. »

Mais Lucien Viotti, l'ami d'enfance, désespéré du mariage de son ami, s'engage et bientôt il sera tué dans les combats.

Entre les nouveaux époux l'entente est parfaite, Mathilde, fille de bourgeoise est une excellente femme d'intérieur, et malgré les rigueurs du siège de Paris, soigne son mari. La famine règne, et un jour, elle lui sert un succulent pâté de perdreaux, qu'elle avouera plus tard être fabriqué avec du rat.

Mathilde est enceinte. Mais Verlaine a participé à la Commune, et pour échapper à la terrible répression qui a suivi, il part se cacher à la campagne.

Il revient à Paris lorsque les esprits sont calmés. Il trouve alors, au mois d'août 1871, chez son éditeur, une lettre qui allait bouleverser sa vie.

Elle venait de Charleville et contenait quelques vers qui rendaient un son étrange mais qui éclataient d'originalité et de poésie.

Le signataire, un certain Arthur Rimbaud, âgé de 17 ans, déclarait son ambition de réussir à Paris, et, n'y connaissant personne, demandait au poète déjà connu de le loger et de le patronner.

Qui était donc ce Rimbaud ? Né en 1854 à Charleville, il appartenait à une famille pauvre de cinq enfants. Sa mère, abandonnée par son mari, était autoritaire et flanquait de sévères raclées à ses enfants. Arthur avait été jusqu'à 15 ans, un élève docile et même brillant, il eut un premier prix de latin. Puis brusquement la puberté éclate, il grandit de vingt centimètres en quelques mois, devient effronté, débraillé.

Mais la puberté apportera au jeune garçon un extraordinaire don poétique ; pendant trois ans c'est un véritable feu d'artifice. A 16 ans, lui qui n'avait jamais vu la mer, il écrit le prodigieux Bateau Ivre. Mais à vingt ans tout s'éteint, il n'écrira plus rien.

Pour le moment tout son être est en révolution. Il s'élève avec violence contre toutes les contraintes et tous les préjugés. Il écrit à la craie sur les bancs : « M... à Dieu ». Il rêve de s'évader, fait plusieurs fugues manquées jusqu'au jour où il a l'idée d'écrire à Verlaine, dont la notoriété s'étend.

Ce dernier fut émerveillé par les poèmes du jeune prodige. Il a vite reconnu l'accent du génie, et il lui répond immédiatement par un mot exalté :

« Venez, chère grande âme, on vous attend, on vous admire. » Un mandat est joint à la lettre.

Verlaine communique son enthousiasme à ses amis, au café :

« Je vous annonce, dit-il, la venue d'un poète qui vous épatera et vous enfoncera tous. »

Il est de fait que le jeune Rimbaud devait « tous les épater » mais pas dans le sens où Verlaine l'imaginait.

Celui-ci va attendre impatiemment son hôte à la gare, ne le trouve pas, revient chez lui et voit Rimbaud, arrivé sans aucun bagage, installé sans gêne chez lui. Verlaine a un choc. Il a devant lui un gamin, trop vite poussé, l'air échappé d'une maison de correction, avec de grands cheveux fous, des vêtements trop petits et un visage à la fois pur et crapuleux, ironique et buté.

Timide, renfrogné, insolent, le jeune garçon mange goulûment puis, après dîner, se lève et dit : « Je suis fatigué, bonsoir » et il part se coucher, laissant la pauvre Mathilde stupéfaite et Verlaine fasciné par la personnalité violente qu'il devine chez le jeune garçon et aussi... fort excité.

En effet des sentiments disparus depuis quelques temps, venaient de reparaître ; la vue de l'adolescent, à peine sorti de l'enfance, très beau, écrit Verlaine, « d'une beauté paysanne et rusée », « le visage d'un ange en exil », réveille une excitation physique violente. Au surplus Mathilde est enceinte de huit mois, il est privé sexuellement et dégoûté de l'aspect physique de sa femme.

Evidemment Verlaine ne savait rien de la vie amoureuse de Rimbaud. On n'en a jamais su grand chose en fait On lui prête quelques passions pour des petites filles. Mais le fait est que l'esprit du jeune garçon, révolté contre toutes les habitudes bourgeoises et les idées reçues, est avide de sensations nouvelles et ne veut rien refuser de ce qui lui paraît étrange. Lequel des deux fit le premier pas ? On ne sait ; quoi qu'il en soit, le lendemain de son arrivée, le jeune homme fit... disons une connaissance approfondie de son hôte.

Celui-ci l'entraîne aussi à boire. Mais très vite, dans la débauche, l'élève dépasse le maître, plus seulement sur le plan sexuel ou alcoolique, car en plus il goûte à l'opium, au haschich, au sadisme.

Rimbaud en effet cherche systématiquement à se dérégler : « Le poète, dit-il, se fait voyant, par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. »

Il crache sur toutes les conventions sociales et artistiques ; un jour Verlaine l'emmène au Louvre ; Rimbaud se fatigue vite :

« Sortons, c'est dommage que la Commune n'ait pas brûlé tout ça. »

Le jeune poète est doué d'un orgueil monstrueux. La notion de péché, si familière à Verlaine, n'existe pas pour lui. Il choisit délibérément le mal, et veut trouver en lui seul sa propre règle, sa propre extase, par la débauche systématique ; il veut refuser et oublier toute contingence extérieure, il veut échapper à la vie quotidienne sordide, à son corps souillé pour retrouver un autre moi, une autre personnalité cachée, mais véritable et mystique, en cultivant le dérèglement de tous ses sens.

Il est bien évident que ces manifestations et ces recherches ne pouvaient guère faciliter les contacts sociaux. Mme Verlaine, exaspérée, le mit à la porte. Il partit, non sans avoir cassé quelques objets ni sans emporter un Christ d'ivoire ancien.

Plusieurs amis de Verlaine hébergèrent le jeune poète, mais partout il se livra à des facéties qui le firent vite renvoyer.

Chez Charles Cros, poète délicieux et inventeur du phonographe, il utilise des collections de revues d'Art pour un usage... disons hygiénique. Ailleurs, il se déshabille complètement et secoue sa chemise pleine de poux sur les passants, provoquant par sa nudité et son nettoyage une véritable émeute. Renvoyé, il laisse dans une potiche un souvenir... malodorant. Autre part il se soulage dans les boîtes à lait.

Enfin, Verlaine et ses amis se cotisent pour lui trouver une mansarde, à Montparnasse, rue Campagne-Première.

Un jour, au cours d'une réunion de poètes, Rimbaud s'impatiente parce qu'un récitant parle trop longtemps et il l'interrompt par le mot de Cambronne. Il se fait rappeler à l'ordre. Alors il prend la canne-épée de Verlaine et se jette sur l'un des interlocuteurs, le blessant à la main.

Sa violence et sa méchanceté sont voulues. Il écrit : Voici le temps des assassins. Un jour, au café, pendant que Charles Cros s'est absenté quelques instants, Rimbaud verse de l'acide sulfurique dans le bock de son ami. Heureusement Charles Cros s'aperçut que le liquide bouillonnait ! Le jeune poète était ravi.

Il fait tout par ailleurs pour exciter Verlaine contre sa femme. Il y réussit sans peine ; sous l'influence de l'alcool, Verlaine commence à battre Mathilde. Plus il sent qu'il a tort, plus il est violent.

Elle accouche d'un garçon. Mais cela ne change pas l'attitude du père, de plus en plus attiré par la personnalité ardente de Rimbaud qu'il appelle « l'époux infernal ». Lui-même s'intitule « la vierge folle ».

Il ne va plus au bureau, se néglige physiquement et boit de plus en plus jusqu'à rester continuellement ivre.

Un jour il manque d'étrangler sa femme au cours d'une scène. Celle-ci prend son fils et s'enfuit à la campagne.

Alors Verlaine part vivre dans le taudis crasseux de la rue Campagne-Première, avec « l'époux infernal ».

Le roman de vivre à deux hommes

Mieux que non pas d'époux modèles,

Chacun au tas versant des sommes

De sentiments forts et fidèles.

Mais la mère de Rimbaud, ayant retrouvé sa trace, vient reprendre son fils et l'emmène d'autorité à Charleville.

Alors Verlaine demande pardon à sa femme. Elle revient. Mais une correspondance s'établit entre les deux amis. C'est encore Verlaine qui se montre le plus faible et qui reçoit des remontrances de son cadet ; il lui répond :

« Merci pour ta bonne lettre. Le petit garçon accepte la juste fessée... et n'ayant jamais abandonné ton martyre, y pense avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe... C'est ça, aime-moi, protège et donne confiance. Être faible, j'ai besoin de bontés. »

Rimbaud revient. Ils continuent leur étrange liaison. Leurs scènes d'amour étaient souvent des luttes terribles. Ils recherchaient la volupté dans la violence, et même dans les bagarres à coups de couteaux.

Tout ceci fait penser qu'il n'y a rien de nouveau, et que la Fureur de vivre décrite par le cinéma actuel, existe depuis bien longtemps.

Rimbaud est un parfait « blouson noir », seulement il a du génie.

Car pendant tout ce temps-là, il écrit les plus extraordinaires poèmes, d'où toute la poésie moderne est issue : ce sont les Illuminations. Quant à Verlaine, jamais sa poésie, au contraire, n'a été plus pure, plus musicale, plus sensible. Il écrit par exemple :

C'est l'extase langoureuse

C'est la fatigue amoureuse

C'est tous les frissons des bois

Parmi l'étreinte des brises.

Un soir, sa femme est souffrante, Verlaine part chercher le médecin. En route il rencontre Rimbaud qui vient annoncer son départ pour la Belgique. Alors il oublie tout, femme, médecin, et décide brusquement de prendre le train avec son ami, non sans toutefois avoir demandé de l'argent à sa mère. Naturellement il lui dit que sa femme a tous les torts et sa mère le croit.

N'ayant pas de passeport, les deux hommes passent la frontière en fraude, non sans difficultés.

Es effectuent alors une espèce de voyage de noce, à pied, avec de nombreuses haltes dans les bistrots, et couchant au bord des routes. Eux-mêmes s'intitulent « les fils du soleil ».

Verlaine rassure tout de même sa femme qui, le croyant disparu, le faisait rechercher à la Morgue. A la réception de sa lettre, envoyée de Bruxelles, elle prend le train pour aller reprendre son mari. Elle compte sur ses dix-huit ans – car elle n'a que 18 ans – pour reconquérir l'époux volage dont elle ne soupçonne pas encore les goûts.

Effectivement Verlaine, en revoyant sa jeune femme, éprouve à nouveau un désir sensuel, et la réconciliation a lieu sur l'oreiller. Explications, larmes, pardons. Elle lui remet un billet de chemin de fer et le fait monter le soir dans son compartiment. A la station frontière, tout le monde descend pour la visite de la douane. Alors, brusquement Verlaine change d'avis, prend la poudre d'escampette et va rejoindre Rimbaud.

Il écrit alors à sa femme une lettre atroce :

« Misérable fée carotte, princesse Souris, punaise qu'attendent les deux doigts et le pot, vous m'avez fait tout, vous m'avez peut-être tué le cœur de mon ami ! Je rejoins Rimbaud, s'il veut encore de moi après cette trahison que vous m'avez fait faire. »

Cette fois la rupture définitive des deux époux est consommée. La jeune femme commence à comprendre par qui et comment elle est trompée. Elle demande le divorce. Elle ne pardonnera jamais à son mari et refusera jusqu'au bout de lui laisser voir son fils, de crainte du mauvais exemple.

En attendant, le couple masculin continue ses pérégrinations à travers la Belgique, et un beau jour, prend le bateau pour Londres.

Leur vie commune est toujours aussi infernale. Disputes, bagarres, coups. Ils n'ont plus d'argent. Verlaine extorque tout ce qu'il peut à sa mère, qui continue à être aveugle et à accepter toutes les explications.

Mais, malgré tout, l'argent est insuffisant, ils sont dans la misère. Rimbaud, alors, en a assez. Sans argent, « le vieux » comme il l'appelle ne l'intéresse plus ; et puis il le trouve faible, lâche, trop sujet au remords.

Verlaine vivait alors dans la terreur de ce départ. Il acceptait toutes les avanies et la nuit, regardait son jeune ami dormir. Rimbaud un jour lui écrit :

« Comme ça te paraîtra drôle quand je n'y serai plus, ce par quoi tu as passé. Quand tu n'auras plus mes bras sous ton cou, ni mon cœur pour t'y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu'il faudra que je m'en aille très loin, un jour. Puis il faut que j'en aide d'autres, c'est mon devoir. »

Et il disparaît, laissant Verlaine fou de douleur. Celui-ci tombe malade et écrit à tout le monde qu'il va mourir. Sa mère accourt. Rimbaud revient, s'aperçoit qu'il s'agit d'un subterfuge et repart.

Verlaine s'embarque alors pour Ostende, va reprendre son ami, et finalement le ramène à Londres, où, pour vivre, il donne des leçons de français. Il n'est évidemment pas question pour Rimbaud de travailler. Il se laisse toujours entretenir.

Verlaine a publié Romances sans paroles, chef-d'œuvre de musique et de sensibilité. Rimbaud, lui, jette ses derniers feux, en écrivant Une saison en enfer, dans laquelle il passe toute son expérience de visionnaire infernal et abandonne toutes les règles admises de l'Art poétique.

Ils vivent en ménage, dans un taudis. Un jour Verlaine fait les courses et revient du marché tenant d'une main un hareng, de l'autre une bouteille d'huile. Rimbaud est à la fenêtre et ricane : « Eh la bobonne ! ». Puis, Verlaine poussant la porte, il lui dit textuellement (cela résulte des procès-verbaux) « ce que tu as l'air c... avec ta bouteille et ton poisson ».

Alors Verlaine devient pâle de fureur. Il jette la bouteille et le hareng, redescend l'escalier, court jusqu'au port. Il y a un bateau en partance pour Ostende, il monte à bord, et Rimbaud, qui l'a suivi, effaré, le voit quitter le rivage, malgré les signes qu'il lui fait.

Verlaine a joué à son ami le même tour que celui-ci lui a joué l'hiver précédent, et le laisse sans un sou.

A Bruxelles il écrit à sa mère qu'il veut se suicider. Il achète un revolver. La pauvre femme accourt, affolée. Il a également écrit à Rimbaud, lui parlant de s'engager dans l'armée espagnole qui demande des volontaires.

Rimbaud arrive à son tour. Les acteurs du drame sont présents. L'action est arrivée à son point culminant et le coup de revolver dans la chambre d'hôtel met un paroxysme à cette tragique histoire d'amour.

Voici donc Verlaine en prison. Quel calme soudain après la vie mouvementée des années précédentes ! Et surtout quelle cure forcée de désintoxication alcoolique ! Son inspiration poétique lui revient en abondance et lui dicte d'admirables poèmes qui forment le recueil de Sagesse.

Il revient aussi à la foi catholique avec fougue et certainement avec sincérité. Il est bien difficile, en lisant certains poèmes les plus mystiques qui aient été jamais écrits, d'imaginer que le même homme puisse écrire des poèmes érotiques. Il est vrai que parfois le vocabulaire mystique est le même que le vocabulaire érotique :

O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour

Et la blessure est encore vibrante...

O mon Dieu vous m'avez blessé d'amour.

Mais le temps passe et après deux années de détention, il sort de prison en janvier 1875. Il pense toujours à son ami Rimbaud à qui il écrit une longue lettre, sermon édifiant qui se termine par ces mots : « Aimons-nous en Jésus ». Rimbaud ricane en recevant la lettre à Stuttgart où il traînait, apprenant l'allemand. Il donne rendez-vous à son ami, qui accourt, et qui, dira Rimbaud « arrive un chapelet aux pinces... trois heures après on avait renié son Dieu et fait saigner les 98 plaies de Notre Seigneur ».

Le soir, ils sortent ensemble, au clair de lune, sur les bords du Neckar. Mais malgré le paysage poétique, ils se prennent encore de querelle et d'un violent coup de poing Rimbaud assomme son ami, qui sera ramassé le lendemain au petit jour, par des paysans.

Ce fut leur dernière entrevue. Verlaine comprend alors que leur amour est impossible. Il quitte définitivement Rimbaud et s'installe en Angleterre, comme professeur de français dans un collège. Rimbaud essaye à plusieurs reprises d'obtenir de l'argent, mais en vain. Alors le jeune homme comprend à son tour que ce n'est plus la peine d'insister. Il suivra sa propre destinée, voyageant sans arrêt. (Verlaine l'appela : « l'homme aux semelles de vent ».) Il sera à Java déserteur de l'armée néerlandaise, employé de commerce à Aden, explorateur en Abyssinie, trafiquant en Arabie.

Il reviendra en France avec une ceinture remplie d'or, mais ce sera pour y mourir à l'hôpital de Marseille, amputé d'une jambe, à 37 ans.

Il n'avait plus écrit de poèmes depuis son adolescence. De ce voyou génial, de ce trafiquant louche, sa sœur et Paul Claudel ont fait un saint. Peut-être en fut-il un, dans son genre. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

En tous les cas son œuvre poétique prodigieuse est là, toujours jeune et explosive et c'est cela qui compte.

Verlaine ne l'oubliera jamais et quand il apprit la mort de son ancien et terrible ami, il trouve des accents déchirants :

On vous dit mort, vous. Que le diable

Emporte avec qui la colporte

La nouvelle irrémédiable

Qui vient ainsi battre ma porte

Je n'y veux rien croire. Mort, vous,

Toi, dieu parmi les demi-dieux !

Ceux qui le disent sont des fous

Mort, mon grand péché radieux.

Tout ce passé brûlant encore

Dans mes veines et ma cervelle

Et qui rayonne et qui fulgore

Sur ma ferveur toujours nouvelle

Mort tout ce triomphe inouï

Retentissant sans frein ni fin

Sur l'air jamais évanoui

Que bat mon cœur qui fut divin

Quoi, le miraculeux poème

Et la toute-philosophie,

Et la patrie et nia bohème

Morts ? Allons-donc, tu vis ma vie

En attendant voici notre Verlaine professeur d'anglais. Il mène une vie exemplaire, prie, ne boit plus. Il revient en France et devient professeur au collège de Rethel dans les Ardennes.

Il a 34 ans. Il fait des efforts pour rester chaste, à force de prières et lutte sans cesse contre sa sensualité dévorante. Et voilà qu'un jour, parmi les élèves de Verlaine, arrive un garçon de 17 ans, Lucien Létinois.

Il est mince, et, écrit le poète :

Fin comme une grande jeune fille

Brillant, vif, et fort, telle une aiguille,

La souplesse, l'élan d'une anguille...

Ta voix grave et basse

Pourtant était douce

Comme du velours.

C'est au surplus un garçon de caractère doux et soumis.

Le professeur tombe vite amoureux de son bel élève, mais pour le moment, il n'éprouve, dit-il, que des sentiments paternels. Lucien remplace le fils qu'on lui cache.

Et de fait Verlaine reste chaste et ne tente rien sur son jeune élève, sur lequel il se contente d'une emprise intellectuelle. Malheureusement Lucien échoue à son brevet et Verlaine est renvoyé du collège à la fin de l'année scolaire.

Il en profite pour partir en Angleterre et il emmène Lucien, avec l'accord de ses parents.

Et le soir de Noël dans une chambre de Londres, Verlaine ne peut plus résister. Le désir balaye ses scrupules religieux. Lucien se laisse faire. Après quoi le remords serre le cœur à tous deux.

O l'odieuse obscurité

Du jour le plus gai de l'année

Dans la monstrueuse cité

Où se fit notre destinée

Et l'affreux brouillard refluait

Semblait un reproche muet

Jusqu'en la chambre où la bougie

Pour quelque lendemain d'orgie

Un remord de péché mortel

Serrait notre cœur solitaire...

Mais Lucien semble répondre à l'amour du poète, même sur le plan physique. C'est un garçon simple, gentil et sans complications ; quel changement par rapport à Rimbaud !

Ils reviennent en France, et le poète avec l'argent de sa mère, achète une ferme dans les Ardennes, où il vit avec Lucien et les parents de celui-ci, qui trouvent tout cela très bien.

Lucien travaille aux champs. Le poète, lui, n'est pas très porté sur les durs travaux agricoles. Il regarde faire et attend la veillée, calme, au coin du feu. Jamais Verlaine n'aura connu pareil bonheur, pareil équilibre.

Le petit coin, le petit nid

Que j'ai trouvés,

Les grands espoirs que j'ai couvés,

Dieu les bénit.

Les heures des fautes passées

Sont effacées

Au pur cadran de mes pensées.

Malheureusement Lucien est appelé à faire son service militaire. Verlaine le suit fidèlement et trouve une chambre à côté de la caserne. Ils sont ainsi réveillés par la même sonnerie de clairon, le matin.

Je te vois encore à cheval

Tandis que chantaient les trompettes,

Je te vois toujours en treillis

Comme un long Pierrot de corvée...

Lucien libéré, ils retournent à la ferme. Mais le poète n'a guère de sens pratique. Il empêche Lucien de travailler, l'emmène au cabaret ; il dépense sans compter, fait des dettes, néglige les recettes, et finalement l'huissier arrive avec les commandements. Il fallut vendre la ferme.

Notre essai de culture eut une triste fin

Mais il fit mon délice un long temps et ma joie.

Verlaine revient à Paris, suivi de toute la famille Létinois, parents et fils. Cependant ils ne peuvent habiter ensemble. Le poète va vivre avec sa mère, toujours aussi aimante. Le jeune garçon travaille et vient chaque dimanche rendre visite à son ami qui habitait alors Auteuil.

Ami, te souvient-il, au fond dit paradis

De la gare d'Auteuil et des trains de jadis...

...Combien pourtant je me rappelle...

Ta grâce en descendant les marches, mince et leste

Comme un ange le long de l'échelle céleste.

Nous sommes en 1882. Le poète a été oublié à Paris. Il renoue quelques vieilles amitiés, essaye du journalisme.

Mais un jour une affreuse nouvelle vient le frapper : Lucien est à l'hôpital, atteint de typhoïde. Verlaine s'y précipite. Lucien est perdu et, quelques jours après, meurt dans les bras de son ami :

Tu mourus dans la salle Serre

A l'hospice de la Pitié...

Verlaine fut fou de douleur :

Mon fils est mort. J'adore, ô mon Dieu, votre loi

Je vous offre les pleurs d'un cœur presque parjure,

Vous châtiez bien fort et parferez la foi

Qu'alanguissait l'amour pour une créature...

...Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez

...Mais quelle horreur de suivre, ô toi, ton blanc convoi

...Cela dura six ans, puis l'ange s'envola

Dès lors je vais hagard et comme ivre. Voilà.

L'amour de Lucien avait transformé la vie de Verlaine. Ce fut son dernier havre de bonheur.

La mort de Lucien va rejeter le poète dans l'instabilité, la boisson et la débauche.

Il quitte Paris, va se fixer dans les Ardennes, avec sa mère qui le suit toujours : il écrit alors, à la mémoire de Lucien, d'admirables et pathétiques poèmes, publiés sous le titre : Amour (au singulier) d'où sont extraits les vers cités ci-dessus et qu'il faudrait pouvoir reproduire en entier car ils constituent les plus beaux poèmes homophiles qui existent.

Malheureusement, il a recommencé à se saouler. Il se lie au cabaret avec de jeunes garnements auxquels il paye à boire pour pouvoir, ensuite, derrière les buissons, prendre rapidement son plaisir avec eux. Il demande sans cesse de l'argent à sa mère. Un jour, excédée, elle refuse ; dispute, menaces, coups. Terrorisée, elle va se réfugier chez des voisins. Verlaine porte plainte contre eux pour séquestration. Naturellement c'est lui qui est condamné à un mois de prison.

Quand il en sort il reprend sa vie de vagabond misérable, se faisant offrir à boire. On se moque de lui, mais il est toujours à l'affût des occasions sensuelles.

Rôdeur vanné, ton œil fané

Tout plein d'un désir satané,

Quand passe quelqu'un de gentil,

Lance un éclair, comme une vitre.

Reconnaissons au passage le fameux coup d'œil des homophiles, que Proust décrit si bien en parlant du baron de Charlus.

Mes amants n'appartiennent pas aux classes riches

Ce sont des ouvriers faubouriens ou ruraux

Leurs quinze, et leurs vingt ans sans apprêts sont mal chiches

De force assez brutale et de procédés gros.

Je les goûte en habit de travail, cotte et veste,

Ils ne sentent pas l'ambre et fleurent de santé.

Pure et simple...

Mais la santé de Verlaine se détériore, il doit rentrer à Paris, avec sa mère qui, naturellement a tout pardonné.

Ses jambes enflent, on le porte à l'hôpital. Pendant ce temps, la pauvre femme, âgée de 73 ans, attrape une pneumonie, et meurt sans que son fils puisse la voir ni assister aux funérailles.

Le poète n'a que 42 ans. C'est déjà physiquement un vieillard, usé par la boisson. Il commence également à décliner intellectuellement, ses poèmes diminuent de valeur.

En revanche, son œuvre poétique commence à être connue, et sa renommée grandit, au fur et à mesure qu'il s'enfonce dans la misère, l'alcool et la débauche.

Car une seule chose en lui n'est pas atteinte, mais au contraire semble augmenter avec l'âge : c'est la sexualité. Il est perpétuellement en état d'excitation sensuelle. Sa recherche érotique devient forcenée. Mais alors il revient complètement aux femmes, dont il chantera le corps de manière érotique et lyrique dans Odes en son honneur.

Il vit du reste en ménage avec une prostituée qui va chaque soir faire le trottoir.

Mais le poète est de plus en plus malade. Il est syphilitique au dernier degré, diabétique, atteint de cirrhose du foie, d'hypertrophie cardiaque et d'hydarthrose du genou.

En dix ans il passera quatre ans dans divers hôpitaux. Il est vrai qu'il y prend goût car il y est chauffé, nourri ; les médecins, qui le connaissent maintenant comme un poète célèbre, sont aux petits soins pour lui. Il reçoit à l'hôpital la visite de personnages illustres, d'écrivains connus.

Quand il sort de l'hôpital, on peut le voir, dans les cafés du boulevard Saint-Michel, siroter son absinthe. Les étudiants le connaissent et le vénèrent. Grisé par cette gloire, il pose sa candidature à l'Académie Française, sans avoir aucune voix, naturellement.

Il dépense en femmes et en boisson tout ce qu'il gagne, il est constamment en quête d'argent qu'il emprunte partout où il peut. Le comte Robert de Montesquiou, homophile célèbre de la Belle Epoque, lui en prêtera avec beaucoup de générosité.

Il vit alors avec deux prostituées, Philomène Boudin, dite Esther, et Eugénie Krantz, dite : Mouton. Elles le grugent, lui soutirent tout ce qu'il gagne. Mais elles entourent le vieux faune d'une atmosphère lourdement érotique dont il ne peut plus se passer. Finies, les amours de garçons. Il écrit :

Non, fou, braque, orgiaques,

En apache, en canaque,

Ivre de tafia,

Nous ne sommes pas l'homme

Pour la docte Sodome

Quand femme il y a.

Il s'installe avec la Mouton dans une chambre misérable au 18 de la rue Descartes. Une nuit d'hiver, le 7 janvier 1896, la prostituée est allée boire un verre chez des voisins ; en rentrant elle trouve dans la chambre glaciale, sur le carreau, Verlaine, mort, tout nu.

Quelle fin misérable pour ce grand poète, dont la destinée fut marquée par une terrible fatalité. Le « pauvre Lélian » fut vraiment un « poète maudit ». Mais que de chefs-d’œuvre qui chantent dans notre mémoire et qui sont la contrepartie immortelle de cette malédiction.

Quel choc nous avons eu, adolescent, lorsque nous avons brusquement découvert la poésie de Verlaine, c'est-à-dire la Poésie tout court, sa musique et sa sensibilité.

Et quel choc, aussi, plus tard, lorsque nous découvrons que Verlaine fut des nôtres, et qu'il déclare dans une profession de foi homophile :

Nous ne sommes pas le troupeau :

C'est pourquoi bien loin des bergères

Nous divertissons notre peau

Sans plus de phrases mensongères.

Amants qui seraient des amis,

Nuls serments et toujours fidèles,

Tout donné sans rien de promis,

Tels nous, et nos morales telles.

Nous comptons d'illustres dieux

Parmi les princes et les sages,

Les héros et les demi-dieux

De tous les temps et de tous les âges.

En ses jours de gloire et de deuil

La Grèce honorait notre grâce

Notre force était son, orgueil

Et le rire fier de sa, face.

Rome aussi nous comblait d'égards !

Nous éclatâmes dans ses thermes ;

Les poètes de toutes parts

Nous célébrèrent, en quels termes !

Chez les modernes, nous avons

Les Frédéric et les Shakespeare.

Nos phalanges en rangs profonds

Allaient nous conquérir l'Empire

Du monde en de très vieux Olim,

Quand, tueurs de femmes et d'hommes,

Les jaloux, ces durs Elohim

Se ruèrent sur nos Sodomes...

Sus aux Gomorrhes d'à côté !

Enfin nous nous retrouvons tous en Verlaine, qui a connu nos joies et nos tourments qu'il a magnifiés dans des vers admirables que l'on trouve dans toutes les anthologies de Verlaine (1) :

Ces passions qu'eux seuls nomment encore amours

Sont des amours aussi, tendres et furieuses,

Avec des particularités curieuses

Que n'ont pas les amours certes de tous les jours.

Même plus qu'elles et mieux qu'elles héroïques,

Elles se parent de splendeurs d'âme et de sang

Telles qu'auprès d'elles les amours dans le rang

Ne sont que Ris et Jeux ou besoins érotiques,

Que vains proverbes, que riens d'enfants trop gâtés.

« Ah les pauvres amours banales, animales,

Normales ! Gros goûts lourds ou frugales fringales,

Sans compter la sottise et des fécondités ! »

Peuvent dire ceux-là que sacre le haut Rite

Ayant conquis la plénitude du plaisir

Et l'insatiabilité de leur désir

Bénissant la fidélité de leur mérite.

La plénitude ! Ils l'ont superlativement :

Baisers repus, gorgés, mains privilégiées

Dans la richesse des caresses repayées,

Et ce divin final anéantissement !

Comme ce sont les forts et les forts, l'habitude

De la force les rend invaincus au déduit.

Plantureux, savoureux, débordant, le déduit !

Je le crois bien qu'ils l'ont la pleine plénitude !

Et pour combler leurs vœux, chacun d'eux tour à tour

Fait l'action suprême, à la parfaite extase,

Tantôt la coupe ou la bouche, et tantôt le vase.

Pâmé comme la nuit, fervent comme le jour.

Leurs beaux ébats sont grands et gais. Pas de crises,

Vapeurs, nerfs. Non, des jeux courageux, puis d'heureux

Bras las autour du cou, pour de moins langoureux

Qu'étroits sommeils, à deux, tout coupés de reprises.

Dormez les amoureux ! Tandis qu'autour de vous

Le monde, inattentif aux choses délicates,

Bruit ou gît en somnolences scélérates,

Sans même, il est si bête ! être de vous jaloux.

Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l'aventure

De fiers damnés d'un plus magnifique sabbat !

Et salut, témoins purs de l'âme en ce combat

Pour l'affranchissement de la lourde nature.

Arcadie n°79/80, René Soral (pseudo de René Larose), juillet/août 1960


(1) Cependant certains poèmes très érotiques sur les garçons publiés sous le manteau, et réunis sous le titre Hombres ne figurent pas dans les recueils de poèmes de Verlaine. Ils sont en effet tellement érotiques que nous ne pouvons même pas nous permettre de les reproduire dans cette revue.

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Le paradis perdu de Pierre Loti par G. Veher

Publié le par Jean-Yves Alt

Je suis d'une race ardente et désenchantée.

Maurice Barrès

Il y aurait beaucoup à écrire sur la mystification dont Loti lui-même a enveloppé sa propre vie, ainsi que sur « l'envers » de ses romans. Ce n'est point ici la connaissance des faits biographiques qui donne la justification ou la signification de l'œuvre.

« L'explication de ce voile d'indifférence (du public à son égard) peut être trouvée, écrit M. Serban, dans la discrétion des amis de Loti, qui, fidèles au désir exprimé par l'auteur, s'abstiennent de toute confidence ; voire, ils témoignent de leur mauvaise humeur chaque fois que l'on essaye de fouiller la vie de celui qu'ils vénèrent. » (1)

Loti est un de ces êtres qui n'oublient jamais leur enfance. Les moindres détails en ont frappé sa mémoire : souvenir des femmes qui l'ont élevé, souvenirs tristes et ternes d'écoles ou de pensionnats... Plus curieux peut-être, ce récit qu'il nous donne de l'initiation aux choses de la volupté, d'un jeune garçon de seize ans par une petite bohémienne « dans un ravin moussu où bourdonnaient les libellules ».

De son séjour à l'Ecole Navale nous avons les évocations du Jeune officier pauvre et du Journal intime. Il se sent étranger et différent de ses camarades de promotion (2). Il dissimule mal un complexe d'infériorité sociale et physique. Mais il porte une, grande attention à son corps : il fréquente les gymnases de Brest. Il se mêle aux habitués des tavernes à matelots, « l'Ancre verte », la « Descente des navires », aux réputations équivoques. Il y découvre la volupté virile des grandes camaraderies, l'excitation des bandes rivales, des rixes qui couvent, et éclatent fréquemment. Il fait là ses premières armes d'officier et noue de solides amitiés parmi les hommes d'équipage.

Un peu plus tard, nous retrouvons Pierre Loti en service à Toulon, et nous le voyons s'exhiber au Cirque étrusque dans un maillot jaune et vert, mêlé aux acrobates professionnels !

« Avec une certaine complaisance, je contemple ce corps que j'ai façonné moi-même et transformé par l'exercice ; les muscles font saillie, partout dessinés en relief sur l'étroit maillot. Un vieux saltimbanque consommé dans les coquetteries du métier augmente cet effet en estompant les ombres de mes muscles au fusain. » (3)

Nous trouvons là un des traits de cet exhibitionnisme qui ne fera que s'accentuer avec les années et tournera à l'obsession. Il est révélateur de certains aspects de cette personnalité curieuse et à vrai dire, déconcertante. Qu'il suffise de rappeler, à ce propos, certaines des nombreuses photographies qui représentent Loti dans des affublements grotesques, des travestis de sultan, couvert d'attifiaux pharaoniques dans des poses grandiloquentes dignes de quelque représentation d'Aïda pour sous-préfecture.

Ce culte de la parure, ce fétichisme du travesti n'est pas seulement une douce manie, quelque excentricité facilement pardonnée aux grands hommes, tels Wagner. Nous avons déjà souligné quelle expression angoissée du temps elle nous semblait être chez lui. C'est aussi ce qui explique cette passion pour les tatouages, les fards et les crèmes dont il faisait usage... et même... ce goût de mauvais ton pour les talons hauts (4).

Quel témoignage, à ce point de vue, que sa maison de Rochefort ! Cauchemar de schizophrène ou bric à brac d'antiquaire douteux ?

« Avec une obstination puérile et désolée, depuis ma prime jeunesse, je me suis efforcé à vouloir fixer tout ce qui passe et ce vain effort de chaque jour a contribué à l'usure de ma vie... J'ai voulu arrêter le temps, éterniser jusqu'à d'humbles choses auxquelles j'ai donné la durée fantomatique des momies, et qui, aujourd'hui, m'épouvantent. » (5)

Mais sous cette coquetterie, cette sensibilité précieuse aux objets aimés, il y a toujours quelque égoïsme et dureté de cœur, une profonde sécheresse de l'âme qui se cache. L'esprit prisonnier des choses leur emprunte une fixité mortelle, celle d'un être factice « comblé d'orgueil et d'ennui ».

Il y a en Loti, comme en son contemporain Pierre Louys, un aspect snob, très souvent dénoncé à travers le curieux mélange d'arrogance, d'audace mondaine de ce personnage exhibé qu'il se compose extérieurement et qui n'est que son alibi. Le snob est un être passif qui tente sur soi-même l'expérience de sa propre séduction. Loti anime son personnage, l'entretient amoureusement et soigne sa réputation (6).

Mais n'y a-t-il pas un autre Loti plus réel, moins « présenté », celui de la Correspondance et du Journal intime ? Celui qui nous apparaît dans certaines des lettres à sa mère où s'exprime une grande dévotion (c'est pour elle « qu'il maintient le côté primitif et raisonnable » de son existence, qu'il « reste Loti, officier de marine ».

Ou dans cette amitié passionnée et toute de confidences, qui le lie également à sa sœur ? A elle, il révèlera cette alternance, quasi gidienne, qu'il éprouve entre l'anarchie de ses sens et l'exigence vaguement mystique de son âme.

Mais à son ami William Brown, il écrit un jour :

« Je vais vous ouvrir mon cœur, vous faire une profession de foi : j'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne, je n'aime personne ni rien. Je n'ai ni foi ni espérance. J'ai mis vingt-sept ans à en arriver là ; si je suis tombé plus bas que la moyenne des hommes, j'étais aussi parti de plus haut. » (7)

Il reste cependant à Loti cette chose à laquelle il a cru pardessus tout, car elle a été, autant que son originalité même, la « condition indispensable » de sa vie : la liberté de gestes, d'attitudes et de mouvements qui peut seule permettre de connaître ses semblables et de les aimer. A travers l'œuvre de Loti, dans toutes ces histoires de marins et de soldats, nous retrouvons ce compagnonnage qui fut si cher à Whitman et qu'il est aisé aux critiques de bonne conscience de dénaturer en parlant de l'amour de Loti pour les humbles !

Ne nous méprenons pas sur le sens de ce déclassement volontaire où toutes les distances sociales disparaissent sous la force des tendances homosexuelles : Pierre Loti, officier de la Marine française, si difficile en amitié dans le choix de ses pairs, fréquente tous les estaminets, les bouges des ports, fraye avec les portefaix, les bateleurs, les matelots et, comme le dit ingénument son biographe, « semble s'y trouver à l'aise » (8).

« Je ne tiens guère à l'Europe occidentale où je n'ai trouvé que des déceptions ; même avant d'être conquis à tout jamais par l'Islam, j'avais déjà envie de la quitter. Le vieil Orient est donc le pays où j'irai me réfugier... Je serai un homme du peuple, un banabak, mais j'aurai ma place au soleil et ma part de cette liberté qui est le lot des plus énergiques dans les pays où les lois ne sont pas faites pour tout le monde. » (9)

Loti est-il un romancier ? La plupart de ses récits ont été tirés, sans aucun ordre chronologique, de souvenirs personnels ou de notes qu'il prenait selon l'occasion, au jour le jour.

L'œuvre de Loti est le reflet de ce long journal intime dont d'importants fragments n'ont pas été conservés et dont une grande partie nous est encore refusée (10). Il n'y a pas là un univers romanesque réellement constitué : les personnages de ses livres sont dénués de toute psychologie et plutôt qu'à des personnages de roman ou à des héros véritables nous avons surtout affaire en réalité à des familiers. Ces familiers apparaissent et disparaissent tour à tour dans le chassé-croisé perpétuel du fictif et du vécu, une interpénétration confuse d'intentions et de circonstances (combien significatif à ce propos « Le mariage de Loti »). Ce sont eux qui constituent le Roman de Loti, ce roman à un seul personnage, assez mal construit, souvent malhabile, et qui semble évoqué sur plusieurs plans à la fois, celui d'une réalité transfigurée, et du souvenir vécu d'un arrière-temps.

Dans cette œuvre volontairement incomplète où la redite n'est que la gêne de dire plus ou de dire autre chose, l'écriture biseautée semble parfois hésiter au bord d'un aveu toujours retenu (11). Mais de cette gêne naît une intonation générale qui ne trompe pas.

« Ce qui assigne la place d'un homme, a noté le Marquis de Custine, c'est le choix qu'il fait entre divers signes qui sont à sa portée pour manifester le secret de son être. »

Ces divers signes, l'existence, l'aventure, les voyages les ont fournis à Loti, et il les a choisis, sans en prendre toujours conscience lui-même mais en se trahissant à coup sûr.

Ces signes, ce sont les êtres qu'il a élus, qu'il évoque dans l'émotion d'un premier choc et surtout une certaine façon de les décrire et de les aimer. Jean Payral, Samuel, et surtout Yves Kermadec qui sera tout au long de sa vie « son cher Yves », tous les êtres font irruption dans l'univers de Loti. Il y a quelque chose de frappant et d'insolite dans cette rencontre soudaine par laquelle il entre en contact avec eux. Certaine qualité de l'exclamation et de l'enthousiasme rend aussitôt sensible cette sorte de choc qui se produit, un arrêt brusque du temps, révélateur d'un trouble intense.

Les êtres sont là pour illuminer l'espace mort.

« Ils étaient cinq aux carrures terribles. »

Mais il s'agit toujours – et en priorité d'une rencontre masculine, même si celle-ci ne doit être qu'une marche intermédiaire d'approche vers l'univers second de la femme ; mais cela, comme au terme d'un effort et non sans rompre la profonde unité de cet univers mâle envahi par la tendresse naturelle des jeunes hommes.

Le thème de la rencontre soudaine est un des plus fréquents et des plus obscurs de l'œuvre de Loti. C'est le premier accent de son univers, celui qui porte l'émotion première et essentielle :

« Te rappelles-tu Ramuntcho le petit contrebandier, ami de Simon... Il s'agit de sa sœur. » (Correspondance de Loti)

Une lourde et désolante tristesse plane dans les premières pages de Pêcheur d'Islande :

« Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. Dehors ce devait être la mer et la nuit... Cependant Sylvestre s'ennuyait à cause d'un autre appelé Yann, qui ne venait pas... L'absence de Yann devient douloureuse et intolérable. Le monde semble vide de toute présence. Enfin il paraît, et Sylvestre passant ses bras autour de ce Yann l'attira contre lui par tendresse, à la façon des enfants ; il était fiancé à sa sœur, et le traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air de lion câlin en répondant par un bon sourire à dents blanches. » (12)

Suit tout un paragraphe sur les dents, les moustaches, la barbe et les joues du nouveau venu !

Dans le Roman d'un Spahi, c'est d'abord de Jean Payral que Loti a fait connaissance :

« En veste rouge... coiffé du fez... c'était un homme d'une haute taille, portant la tête droite et fière ; il était de pure race blanche, bien que le soleil d'Afrique eût déjà fortement basané son visage et sa poitrine. »

« La grande carrure, les allures viriles... », ces expressions reviennent souvent sous la plume de Loti, comme un leitmotiv.

« Ce spahi était extrêmement beau, d'une beauté mâle et grave, avec de grands yeux clairs... la veste rouge seyait admirablement à sa taille cambrée : il y avait dans toute sa tournure un mélange de souplesse et de force. Il était d'ordinaire sérieux et pensif ; mais son sourire avait une grâce féline et découvrait des dents d'une rare blancheur. » (13)

C'est à ce soldat de deuxième classe, son frère d'armes, dont il partage les peines, qu'il offrira, à bord de l' « Espadon », l'hospitalité de sa chambre.

Voici comment Loti présente la rencontre avec Yves Kermadec, quartier maître de son âge, qui fit brusquement irruption dans sa vie, à Brest, un soir de décembre, à l'appel des permissionnaires :

« L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement éteint, qu'on ne pouvait se figurer qu'il y eût quelque part un soleil... On se sentait emprisonné sous des couches et des épaisseurs de grosses nuées humides qui vous inondaient... On respirait de l'eau.>

Quand on appela : "218 - Kermadec..." on vit paraître Yves, un grand garçon de vingt-quatre ans, à l'air grave, portant bien son tricot rayé et son large col bleu.

Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le col et la carrure d'un athlète, l'ensemble du personnage donnant le sentiment de la force tranquille et légèrement dédaigneuse... » (14)

Yves Kermadec qui deviendra « frère Yves » est le « préféré » de Loti :

« J'aime mieux, écrit-il les gens qui ont poussé tout seuls que les demi-éducations de mes collègues. » (15)

C'est le début d'une grande amitié qui est aussi l'histoire d'une vie secrète.

On est toujours frappé dans l'œuvre de Loti par l'importance du premier plan de cette émotion que fait naître la présence masculine subitement reconnue et exaltée.

« Dans un groupe de Macédoniens, je remarquai un homme. Il avait une très belle tête, une grande douceur dans les yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre comme une chatte. Ce personnage était Samuel. »

Samuel était un batelier de Salonique. Loti en fit son ami intime pendant son séjour dans cette ville. Le soir, déguisé en matelot turc, il faisait avec lui de dangereuses promenades qui les conduisaient dans les terrains vagues et les coins mal famés du port :

« J'ai vu d'étranges choses la nuit, avec ce vagabond, une prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète ivresse, le mastic et le réki. » (16)

Mais ce Samuel a un autre rôle à jouer. « C'est par lui que Loti doit parvenir jusqu'à Aziyadé. » (17)

« Une tiède nuit de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous attendions deux heures du matin – l'heure convenue – je me souviens de cette belle nuit, étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires, les platanes des masses obscures... Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable humeur et ne me répondait même plus. Alors je lui pris la main, pour la première fois, en signe d'amitié et lui fis en espagnol à peu près ce discours :

— Mon bon Samuel... n'êtes-vous pas content de moi ? et qu'ai-je pu vous faire ?

Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été nécessaire.

— Che volete, dit-il d'une voix sombre et troublée, che volete mi ? (que voulez-vous de moi ?)

Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête du pauvre Samuel – dans le vieil Orient tout est possible ! – et puis il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de lui-même, immobile et tremblant...

... Depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme. » (18)

Mais Loti quitte bientôt Salonique...

« A présent, c'est passé, je suis monté sur le pont respirer l'air vif du soir et Salonique faisait piètre mine ; ses minarets avaient l'air d'un tas de vieilles bougies posées sur une ville sale et noire où fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une douche glacée et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je retombe sur moi-même, je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide écœurant et l'immense ennui de vivre. »

A Stamboul, d'autres amours attendent Loti, de nouveaux visages se pressent vers lui. Comment oublier parmi eux celui d'Achmed, le beau et jeune arabe, frère de tous les Achmed et de tous les Ashour de l'Immoraliste ? On échange des promesses et des serments. Achmed insiste pour accompagner Loti quand il sera de retour en France, afin d'être son domestique. « Je serai près de toi, lui dit-il, et c'est tout ce que je demande ». Loti a promis de le faire venir, un peu inquiet toutefois de l'amitié passionnée que lui porte le jeune garçon.

Mais l'heure d'un nouveau départ approche. Quand le « Gladiateur » s'apprête à quitter Stamboul, Achmed, désespéré à l'idée d'être séparée de son ami, va avec lui une dernière fois dans un cabaret tout bruyant de musique et de danse. Et là, dans la frénésie des groupes exténués et haletants qui passaient et repassaient dans l'obscurité, Achmed, à chaque tour de danse se mit à briser une vitre du revers de sa main... les mains d'Achmed labourées de coupures profondes ensanglantaient le plancher...

« Je me levai pour sortir. Achmed comprit et suivit en silence L'air froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes.

— Loti, dit Achmed, où vas-tu ?

— A bord, répondis-je ; je ne te connais plus, je tiendrai mes promesses comme ce soir tu as tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais. » (19)

Un peu plus tard, dans Fantôme d'Orient, cette sorte de quête du passé à la Gérard de Nerval, Loti viendra rechercher sur les lieux de sa jeunesse écoulée la trace d'Achmed.

Mais de tous les êtres qu'il a connus, seule la vieille Chiraz a survécu et c'est elle qu'il retrouve :

« Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent ; plongent tout au fond des miens.

— Comment t'appelles-tu donc ? dit-elle d'une voix brusque.

— Loti...

— Loti !... Ah Loti !... Ah !

Achmed !... Ah ! Mihran-Achmed. Si je m'en souviens, de Mihran-Achmed !

Un silence de quelques secondes pendant lequel sa figure s'assombrit tout à fait... Puis elle reprend durement :

— Mort !... mort !... Il y a sept années, il y a beau temps qu'il est mort !...

Elle continue la vieille femme :

Sa dernière nuit, tout le temps, il t'a appelé : Loti ! Loti ! Loti !... C'est à cause de toi qu'il est mort, à cause de toi !... » (20)


(1) « On peut se demander à quoi correspond cet acharnement à dissimuler la vérité – plus exactement à fausser sa recherche... Il est de bon ton de taire l'hérésie sexuelle des personnes célèbres et respectables. Alors que n'importe quel enfant, en France, connaît la liste, ou une liste, des maîtresses des rois de France, on ignore pudiquement les goûts de Shakespeare, Michel-Ange, Vinci... Dans aucune des nombreuses biographies de Lyautey, il n'est fait état de son homosexualité... Pour les Sept Piliers de la Sagesse, la frénésie de dissimulation devient burlesque. » Roger Stéphane : Portrait de l'Aventurier. T. E. Lawrence et son corps... pages 189 à 213. Sagittaire. 1950

(2) Loti insiste rarement sur l'attitude de ses camarades officiers. A peine une allusion parfois : « De R... enseigne de vaisseau... il mérite bien que sur ce papier, il soit fait mention de lui, un noble, Breton, un peu trop porté sur le trône et l'autel, un peu fier pour ses semblables, pour nous excepté. D'ailleurs, le confident et le complice de toutes nos entreprises... » Un jeune officier pauvre, p. 245

(3) Prime Jeunesse, I, p. 58

(4) Pierre Loti a souvent été une cible de choix pour Le Canard Sauvage ou l'Assiette au beurre, chroniques scandaleuses de la « belle époque », fort parisiennes d'ailleurs, où les dessins « humoristiques » de Paul Iribe révélaient au grand public du temps de M. Fallières les charmes aventurés de certains penchants.

(5) Prime Jeunesse, I. Il est également symptomatique que l'écrivain André Dhôtel ait commencé sa carrière par une étude philosophique sur « la poésie du passé chez Pierre Loti » : il y démontrait que cette poésie était en fait une pièce maîtresse de sa vision du monde, peut-être une démarche, transcendante, vers la connaissance de sa réalité. L' « épouvante » de Loti en face du temps écoulé a une résonance pascalienne.

(6) Forme encore de ce désir de se mettre en vedette, que ces articles écrits en 1883 pour le Figaro, et qui déclenchèrent un scandale : Loti y avait dépeint la cruauté des massacres de Hué « en faisant preuve d'une coupable insouciance de la réputation des marins français ». (Serban. Loti, page 86). L'auteur fut alors l'objet d'une mesure disciplinaire de mise en non activité. Grâce à ses nombreuses relations, celle-ci put être rapidement rapportée. Il est vrai que dans certains milieux, on insinua aussi, non sans quelque malveillance, que si Loti avait cherché à faire parler de lui, c'était pour assurer plus de succès à la prochaine publication en volume de Mon frère Yves, qui venait de paraître à la Revue des Deux Mondes.

Claude Farrière explose à propos de cet incident : « Quand un ministre, magnifiquement absurde – ne le nommons pas..., voulut mettre à la retraite d'office un officier coupable de savoir écrire... et de se faire adorer de ses hommes... Loti attaqua devant le Conseil d'État ledit ministre dont la décision fut annulée, comme d'abus, et Loti restitué à ses vaisseaux et à ses marins. Mais en 1879 [Farrère parle en ce passage de la parution d'Aziyadé] la rue Royale n'avait point encore chu aux mains des vaudevillistes » (Cent dessins de P. Loti, présentés par C. Farrère. Arrault. Tours, 1948, page 187). Signalons au passage le rôle que les femmes ont joué dans les relations de Loti, leur engouement pour lui (correspondance avec Mme Adam par exemple). Course aux faveurs, demandes de mutations, de recommandations pour ses protégés. Il bénéficie d'appuis précieux grâce à elles dans les antichambres des ministres.

(7) Aziyadé, p. 59

(8) M. Serban : Loti. Sa vie, son œuvre, p. 61

(9) Un jeune officier pauvre, p. 207

(10) Le journal qui fut rédigé pendant cinquante années n'a jamais été publié, ainsi que le déplore si justement Ferdinand Duviard : « trésor que la France connaîtra un jour espérons-le ». Page 5 de l'introduction aux Pages choisies de Pierre Loti de la collection des classiques illustrés Vaubourdolle, Hachette, 1952

(11) Notons l'usage fréquent que Loti fait du caractère italique comme pour approfondir le sens ou redoubler l'émotion de certains mots. Dans les différentes citations de son œuvre, que nous avons été amené à faire au cours de cette étude, nous avons toujours respecté les soulignés du texte original. Mais nous avons parfois nous-mêmes utilisé ce procédé afin de mieux exposer l'idée de certains mots ou de certaines phrases qui nous paraissaient essentiels.

(12) Pêcheur d'Islande, pages 5-7. Vers la fin de sa vie, Loti a dit de Pêcheur d'Islande qu'il le considérait comme un livre immoral. Il reconnaissait alors à l'ensemble de son œuvre, un caractère malsain.

(13) Le roman d'un Spahi, pages 8-9

(14) Mon frère Yves, pages 8-15

(15) Un jeune officier pauvre, page 176

(16) Aziyadé, page 18

(17) La vérité sur Aziyadé (par un ancien camarade du grand écrivain, officier à bord du « Stationnaire » sur lequel Loti était embarqué au temps où il écrivait Aziyadé). L'Opinion, 15 juin 1923. « Il faut savoir que pour les Turcs le harem était une chose sacrée, dont on ne devait jamais parler, à laquelle il n'était pas permis de faire la moindre allusion. Certains en revanche, s'entretenaient facilement de leur affection pour de jeunes éphèbes. L'auteur, qui s'était proposé de peindre fidèlement les mœurs singulières de Constantinople à cette époque, et qui avait encore une naïveté de débutant dans les lettres, avait d'abord donné à son livre non pas une héroïne, mais un héros. Naturellement les éditeurs qui lurent son manuscrit, lui firent des objections…. Il fit néanmoins les modifications nécessaires et Aziyadé parut. Mais cela fait comprendre pourquoi il prêta à son héroïne une liberté qu'étaient alors bien loin de connaître les femmes turques. » Cité par Serban, qui croit prudent d'affirmer que « l'affirmation est totalement fausse ». p. 243

(18) Aziyadé, pages 14-18

(19) Aziyadé, page 273

(20) Fantôme d'Orient, pages 106-110. Et Loti ne « s'étonne pas ... d'être soupçonné de quelque maléfice mortel ».

Arcadie n°33, G. Veher (pseudonyme de l'écrivain Gérald Hervé - 1928/1998), septembre 1956

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