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Le nouveau monde amoureux de Fourier par Daniel Guérin

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai déjà rapporté, dans Arcadie (1), que Proudhon, sans d'ailleurs avancer de preuves, soupçonnait Charles Fourier, le grand utopiste du début du XIXe siècle, d'avoir, entre autres, « sanctifié » l'amour « unisexuel ». Mais je manquais alors de matériaux pour établir le bien-fondé de cette suspicion. Un éditeur avisé vient de combler la lacune en publiant un important inédit de Fourier : Le Nouveau monde amoureux (2). Les phalanstériens (3), ses disciples, s'étaient gardés de livrer à l'impression un livre aussi osé et en avance sur son temps. On y trouve la confirmation que l'érotisme est une des clés de l'anticipation fouriériste. L'amour est au centre de la société future décrite sous le nom d'Harmonie. Mais dans les autres traités il fallait le lire entre les lignes ou se contenter d'allusions éparses. Avec cet inédit, tout devient clair.

Plus encore qu'un réformateur social, Fourier est un sexologue avant la lettre. Il enquête à la manière de Kinsey. Il reproche aux moralistes de n'avoir pas procédé à l'analyse systématique et au classement de chaque « vice ». Et il ajoute : « Ce tableau ferait sentir la nécessité de faire en amour comme en toutes passions la part du feu ». C'est après avoir interrogé « les femmes qui ont eu beaucoup d'amants et les hommes qui ont eu beaucoup de maîtresses » qu'il a appris « par leurs récits que les manies sont variées à l'infini ». Quelques années avant Stendhal (4), il ose analyser le fiasco qu'il nomme « échec matériel » et il attribue cette défaillance masculine à un phénomène de « profanation sentimentale ». Pour s'excuser d'aborder des sujets aussi scabreux, il observe : « Ce livre est comparable à ceux qu'on réserve aux médecins et aux confesseurs et qui doivent traiter de matières interdites à d'autres ouvrages. »

L'étude des passions que Fourier entreprend est « vraiment la région des ténèbres ». « Nous sommes en étude passionnelle des commençants ». Il s'indigne de « la profonde ignorance des savants sur tout le passionnel ». Les philosophes veulent diriger les passions « sans avoir la moindre connaissance du mécanisme que leur assigne la nature ». Depuis trois mille ans, on n'a proféré à leur sujet que des « sornettes éloquentes ».

Fourier a une certaine intuition de la société primitive. Les passions, selon lui, y « étaient plus violentes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les hommes n'avaient rien de cette simplicité pastorale qui n'exista jamais que dans les écrits des poètes. Ils étaient fiers, sensuels, esclaves de leurs fantaisies, exempts de préjugés ». Ils « ne songèrent nullement à déclarer crime la liberté amoureuse ». Ils s'adonnaient « aux orgies, aux incestes et aux coutumes les plus lubriques ». Garçons et filles pratiquaient « une galanterie de genre collectif ». « On a retrouvé quelques vestiges de liberté amoureuse, simple et brute, à Tahiti ». Il fallut « bien du temps pour faire naître les circonstances qui obligèrent à restreindre la liberté amoureuse » et apparaître des « règlements coercitifs de l'amour ». Comme le confirmera, de notre temps, Wilhelm Reich, l'origine de ces interdictions remonte à « l'établissement du patriarcat, ou despotisme masculin », « un ordre dans lequel chaque père devient un satrape, qui exerce sur sa famille la tyrannie la plus révoltante ».

En dépit de l'avènement de l'état de choses actuel que Fourier dénomme, péjorativement, « Civilisation », la nature, bien que réprimée de toutes les façons, conserve, dans une certaine mesure, ses droits. La polygamie, « quoique gênée et secrète, est déjà si générale parmi toute la jeunesse ». « Chez nous, où le sérail et la polygamie sont défendus, que fait la jeunesse masculine ? Elle sait se créer des sérails secrets, voltiger de belle en belle ». Chaque homme aimerait avoir un millier de femmes et chaque femme « voudrait pareil assortiment d'hommes ». Les parties carrées préfigurent les croisements collectifs, les « quadrilles » de la future société d'Harmonie. C'est ainsi que Fourier donne en exemple une association de Moscovites, qui s'intitulait « club physique » et dont les membres, après s'être dévêtus dans un cabinet, entraient dans une salle obscure « où chacun palpait, fourrageait, opérait au hasard sans savoir à qui il avait à faire ». Cette invention d'une séance obscure était aux yeux de Fourier une « très belle idée », car elle conciliait « le penchant naturel à l'orgie avec l'obstacle qu'opposent les défiances et jalousies civilisées ».

Arcadie n°168 et n°169, Daniel Guérin, décembre 1967 et janvier 1968


(1) « Proudhon et l'amour unisexuel », Arcadie, février 1965, p. 61

(2) Editions Anthropos, 15, rue Racine, Paris-6e. Ces Editions rééditent, en même temps, les Œuvres complètes de Charles Fourier, auxquelles nous empruntons également certaines de nos citations. On pourra consulter aussi un choix de textes de Fourier qui vient d'être publié en livre de poche chez Pauvert sous le titre : L'attraction passionnée et, toujours chez Pauvert, une belle réédition de la Théorie des quatre mouvements.

(3) Du mot « phalanstère » qui est le nom donné par Fourier à l'habitation de la commune sociétaire, minutieusement décrite dans ses œuvres.

(4) Le Nouveau monde amoureux a dû être écrit entre 1816 et 1818, alors que Stendhal publia De l'Amour en 1822.


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Les homophiles dans les camps de concentration de Hitler

Publié le par Jean-Yves Alt

Quand s'ouvrirent, en 1945, les camps de concentration allemands, une vague d'effroi parcourut l'Allemagne et le monde entier. Mais bientôt l'indignation, la pitié et l'horreur s'effacèrent dans la misère générale qui suivit la guerre, dans le souci quotidien de la nourriture et du logement. Les procès de Dachau restèrent inconnus de larges milieux, et il ne fallut pas beaucoup de temps pour que certains se mettent à manifester des doutes quant à la gravité réelle des horreurs des camps. Trop de gens avaient un intérêt puissant à minimiser les atrocités commises, et à les laisser tomber dans l'oubli le plus vite possible. Quelques livres parurent, pas toujours objectifs, et souvent présentés dans le but de « faire sensation ». Les survivants des horreurs des camps, de leur côté, essayaient de trouver leur place dans la nouvelle société en formation, qu'ils espéraient devoir être conforme aux principes humanitaires fondamentaux. De temps en temps des organisations représentant les intérêts des victimes – notamment des Juifs, les plus durement touchés, des étrangers déplacés, des communistes, des socialistes – tentaient de réclamer des indemnités, le plus souvent sans beaucoup de succès.

Les criminels de droit commun eux-mêmes (si nombreux dans les camps de concentration, et qui au début nuisirent beaucoup à la réputation des anciens internés libérés), souteneurs, assassins et voleurs professionnels, retrouvèrent bientôt leur ancienne vie et disparurent de la vue. Les liens de camaraderie, déjà pas très solides dans les camps, où la misère commune éveillait trop souvent les plus bas instincts, se délièrent rapidement. Et c'est tout juste si les récents procès des anciens médecins des camps de concentration ont éveillé un faible regain de curiosité et d'intérêt pour ces événements du passé.

Or, parmi tous les groupes de victimes, il en est un qui n'apparut jamais dans la lumière de la publicité, qui ne se plaignit pas des dommages subis, qui ne rencontra aucune compréhension auprès des journaux ni des administrations ni des organisations de défense des intérêts des anciens internés : ce sont les homophiles. Parce que l'article 175 du Code pénal allemand (cet article 1.75 autour duquel on discute depuis des dizaines d'années) fait des homophiles des criminels, ceux-ci ne trouvèrent dans le public aucune pitié, et bien entendu ne purent prétendre à aucun dédommagement. Jusqu'à ce jour, personne n'a cherché à savoir combien d'homophiles furent les victimes des poursuites nazies, ni ce qu'ils ont retrouvé de leur existence et de leurs biens, quand ils ont survécu.

Les procès des anciens médecins des camps viennent de nous rappeler que des milliers d'homophiles furent châtrés de force, souvent dans des conditions bestiales. Dans les camps, ils étaient souvent désignés pour de mauvais traitements particuliers. L'auteur de ces lignes a vu lui-même comment, à plusieurs reprises, un jeune homme d'allure un peu féminine dut danser devant les SS pour être ensuite pendu, les mains et les pieds liés, à une poutre du corps de garde, et battu de façon horrible. Il se rappelle aussi les « parades de latrines », dans un des premiers camps (Sonnenburg), pour lesquelles le commandant choisissait toujours des homophiles.

Il ne faut pas oublier qu'il s'agissait souvent d'hommes qui étaient d'honorables citoyens, d'une culture élevée et occupant des situations importantes dans la société et dans l'Etat. L'auteur de cet article a connu un prince prussien, des sportifs importants, des professeurs, des instituteurs, des ingénieurs, des artisans, des ouvriers de toutes les catégories, et naturellement aussi des prostitués, pendant les sept années qu'il a passées dans différents camps. Bien sûr, tous n'étaient pas des gens de valeur, mais la plus grande partie d'entre eux était complètement perdue et isolée dans le monde des camps de concentration. Pendant leurs rares heures de loisir, ils vivaient la plupart du temps isolés. C'est ainsi que j'ai connu la tragédie d'un très civilisé attaché d'ambassade étrangère, qui restait absolument muré et inabordable dans un désespoir sans limite et sans issue ; il n'arrivait pas à réaliser la possibilité des cruautés atroces qu'il voyait autour de lui ; et un jour, sans raison apparente, il s'écroula, mort.

Il m'est impossible de me rappeler tous ces camarades, toutes ces infamies, toutes ces morts, sans, aujourd'hui encore, sombrer dans un profond désespoir.

Mais tout cela n'a été possible qu'à cause des possibilités légales qu'offrait aux bourreaux sadiques du IIIe Reich l'article 175. Je suis aujourd'hui un vieil homme. Dans ma jeunesse j'ai connu les activités et les combats des milieux homophiles – alors unis –, sous Magnus Hirschfeld, Adolf Brandt, Fritz Radzuweit, et d'autres, qui donnent leurs noms honorables pour lutter en faveur du droit. J'ai travaillé avec eux, j'ai espéré avec eux en la compréhension et la justice. Maintenant, le maintien ou la suppression de l'article 175 ne me concerne plus guère personnellement. Mais j'espère pour tous ces êtres humains, connus ou inconnus, qui vivent toujours sous le poids de cette menace constante, que finalement, malgré tout, la raison, les progrès de la science et le courage des médecins l'emporteront. De cette façon, les victimes de tous ces camps de concentration ne seront pas mortes en vain.

B. M. « Die Runde »

Arcadie n°82, octobre 1960


L'homosexualité dans les camps nazis par Aimé Spitz

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James Dean ou l'avènement d'un archétype par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

En comparaison des sociétés traditionnelles, le monde moderne semble dépourvu de mythes. Selon certains, il ne faudrait pas chercher ailleurs la cause des malaises et des crises des sociétés modernes. Jung a soutenu que, depuis sa rupture avec le christianisme, la société occidentale contemporaine était en quête d'un nouveau mythe, qui lui permettrait de retrouver ses forces créatrices. Ce mythe, propre au monde moderne, n'assistons-nous pas à sa naissance ?

« Il n'y a pas de fumée sans feu, et il n'y a pas de culte sans raison ». Qu'en 1957 un jeune comédien de cinéma, tué dans un accident d'auto, renouvelle le mythe d'Adonis, il faut voir en cela quelque chose comme la renaissance d'un événement exemplaire, la projection d'un désir immense. » (Morvan Lebesque, Le Canard Enchaîné, 4 juin 1957)

Ainsi se réalise la prophétie de Gérard de Nerval :

« Ils reviendront, ces dieux que tu pleures toujours

Le temps va ramener l'ordre des anciens jours... »

(Les Chimères)

Dans le subconscient religieux de l'humanité, dorment toujours les dieux du paganisme. Adonis, le dieu du blé, dont les Athéniens fêtaient chaque année la mort et la résurrection ; Mithra, Attis, Dionysos, fils-amants d'une déesse mère, dont le culte était fondé sur le regret de la mère ; le jeune Dionysos, surtout l'enfant-divin, le païs, le puer aeternus, modèle du Petit Prince de Saint-Exupéry qui ne vit que sur et par sa mère, ne pousse de lui-même aucune racine dans le monde, et vit par conséquent dans un inceste perpétuel.

Il n'y a rien de commun entre le cas de James Dean et celui de Rudolph Valentino. Nul ne l'a dit plus brutalement que Morvan Lebesque : « Devant le mausolée de Valentino, à l'époque de la prospérité et de la paix mondiales, deux femelles venaient pleurer un beau mâle prématurément arraché à leurs étreintes animiques. Valentino est mort par hasard ; comme à peu près tout le monde : d'une vague appendicite. James Dean, s'est tué. » (art. cité). Il n'y a pas eu de mythe du beau Rudi, il y a un mythe de James Dean ; pour les « fans » la vie de Jimmy fut une manifestation du sacré, une « hiérophanie » pour reprendre le terme de Mircea Eliade. C'est que, comme Oscar Wilde, James Dean met son génie dans sa vie. De sa naissance à sa mort, « tout est symbole ».

Le symbolisme du Verseau

Selon les occultistes nous entrons dans l'ère du Verseau. C'est naturellement sous ce signe qu'est né le « héros de notre temps », dans le deuxième décan, le 8 février 1931, à Marion (Indiana), le symbolisme astrologique voit dans ce deuxième décan du Verseau, la signature d'un tempérament impulsif, rebelle, excentrique et nettement révolutionnaire. Il annonce, paraît-il, des aptitudes pour la mécanique et l'électricité, du simple moteur à la projection cinématographique.

« Toute l'histoire du cinéma, écrit l'astrologue belge Boris Pâque, directeur de la revue Demain, découle de ce sens uranien de l'application scientifique en tant que forme d'Art. Nouveau dans l'image, recherche des rythmes, de sons nouveaux, science des éclairages, tout ce qui constitue la novation scientifique de notre ère moderne se rattache à ce signe du Verseau. »

M. Pâque ajoute encore : « Au sujet de sa santé, il est sujet à des fièvres intermittentes, à des accidents, à des blessures. La vue n'est pas toujours excellente. Troubles nerveux et parfois du mental. »

Gabriel Trarieux d'Egmont termine par ce vers étrange le sonnet qu'il a consacré au « Signe des Sages » :

Et la Rose pour lui a fleuri sur la Croix.

Comment pourrait-on mieux caractériser le destin de l'Ange à la nuque brisée ?

Ce destin va se dérouler d'ailleurs dans un « temps concentré », d'une grande intensité, succédané du temps magico-religieux, car le cinéma utilise un tout autre temps que « la durée profane » : « un rythme temporel concentré et brisé à la fois, qui, en dehors de toute implication esthétique, provoque une profonde résonance chez le spectateur ». (Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, N.R.F., page 32)

Dans un excellent article de France-Observateur (3 janvier 1957) Edgar Morin, après avoir remarqué que le destin de James Dean « héros de notre temps » coïncide avec celui du héros des mythologies classiques, parle de son « destin haletant ». Rien de plus vrai. Comme la nature se met parfois à ressembler aux œuvres de certains peintres, la vie de Jimmy ressemble à un film, elle se déroule hors du temps profane, dans le temps mythique du cinéma (in illo tempore). Et nous retrouvons ici la pensée de Mircea Eliade : « Etant réel et sacré, le mythe devient exemplaire et par conséquent répétable... Un mythe est une histoire vraie qui s'est passée au commencement du Temps et qui sert de modèle aux comportements des humains. » (page 18)

Comme Jean Cocteau dans le film l'Eternel Retour, la vie parfois se plaît à renouveler les vieilles légendes.

Redeunt saturnies rogna...

La nostalgie du Paradis

Entre Jimmy et sa mère, Milfred Wilson Parker, il y avait eu une immense tendresse. Cette femme brune, petite, menue, fragile, se consacra entièrement à son unique enfant. C'est elle qui lui apprit à lire, à écrire, qui guida plus tard ses lectures. Cette maman exceptionnelle avait inventé pour Jimmy « l'agenda du désir exaucé ». Chaque fin de mois, avant de s'endormir, le petit garçon retranchait une feuille du bloc, y inscrivait un souhait, le glissait sous son oreiller, et le lendemain le souhait était une réalité. Il eut ainsi de nombreux et beaux jouets : un train électrique, un théâtre de marionnettes.

Le plus beau de tous fut un splendide violon en bois des îles, qu'il reçut un jour de septembre 1939. Il avait huit ans, sa mère en avait trente. Qui aurait pu se douter que Milfred allait mourir cette année-là d'un cancer au poumon ?

Anéanti par la mort de sa mère, l'enfant douloureux insiste, quand il entend arriver les employés des pompes funèbres pour la mise en bière, pour caresser les cheveux de celle qui fut son plus grand amour, et pour couper une boucle de ses cheveux noirs.

« Ensuite, écrit brillamment Yves Salgues dans son livre : James Dean ou le Mal de Vivre, on prend le train de Fairmount. Jimmy, petit bonhomme vêtu d'une veste de confection, en tweed moucheté de noir, d'un pantalon de flanelle grise et coiffé d'un feutre sombre, agrémenté d'un mince ruban bleu-marine, parcourt de long en large, les mains jointes, le compartiment attenant au wagon mortuaire. Dans le filet réservé aux bagages se trouve son violon religieusement prisonnier de sa boîte de cuir recouverte de sa housse de velours rouge. C'est le cadeau, le jouet mystique. Ce jouet mystique, le surlendemain, Jimmy, agenouillé dans la terre, le dépose sur le cercueil. Et les fossoyeurs enseveliront le tout. » (page 64).

Sur ses carnets James Dean écrira : « Comme la mort est une chose étrange. On n'a plus le moindre goût à vivre, l'être que vous adorez passionnément s'en est allé. »

Enfant gâté de la souffrance, celui qu'on a appelé : « le saint rebelle de Fairmount » n'oubliera jamais la fée qui avait inventé pour lui un jeu impossible et l'avait rendu possible. Quand, renvoyé de la Faculté de droit, il partira pour Fairmount, il fera un détour par le cimetière et appellera sa mère à son secours.

— Pourquoi es-tu morte et m'as-tu laissé tout seul sur la terre, maman chérie ? As-tu beaucoup souffert ? Es-tu heureuse, au moins ? Comment est-ce d'être mort ?...

En mythologie, le puer aeternus est, pourrait-on dire, un rêve de la mère, bientôt englouti à nouveau. Jung cite les exemples des fils dieux de l'Asie Mineure comme : Tammuz, Attis, Adonis, et le Christ. Comme le gui, symbole de l'enfant de la mère, du fils à maman, le puer aeternus est en réalité un parasite de la mère, une créature de ses fantaisies, qui ne vit que dans la mesure où il est enraciné dans le corps maternel. « Séparé de son hôte, il se fane. Par conséquent le druide qui le coupe le tue aussi, renouvelant par cet acte l'autocastration mortelle d'Attis et la blessure qui fit à Adonis la dent du sanglier. » (C.G. Jung, Métamorphoses de l'âme et ses symboles, page 430).

Nature boy ou le mythe du bon sauvage

Tout le monde aujourd'hui connaît la chanson favorite de James-Byron Dean, Nature Boy :

Il était un garçon,

Un étrange et enchanté garçon de la nature...

Comme l'a remarqué Mircea Eliade, l'invention du sauvage aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, n'était que la revalorisation, radicalement sécularisée, d'un mythe beaucoup plus ancien : le mythe du Paradis Terrestre (Mythes, rêves et mystères, page 38). Ailleurs, l'auteur parle du mythe de l'île paradisiaque.

Jimmy était mieux placé qu'un quelconque Tarzan pour remplir cette fonction mythologique.

A huit ans, enlevé à ses parents comme un héros des mythologies classiques, le petit bonhomme cruellement sevré se retrouve garçon de ferme chez son oncle Winslow, qui possédait dans l'Indiana une propriété de 178 hectares.

« Cette ferme était une vraie ferme. Aux champs, je travaillais comme un fou aussi longtemps que l'on me regardait. A la vue, depuis une petite colline, de nos quarante hectares de blé, j'étais pris d'un sentiment de panique. Et en octobre, donc, quand il fallait labourer la terre ! », dira Jimmy dans l'interview de Hedda Hopper, cité par Yves Salgues, qui ajoute : « Jimmy trait les vaches, fait la cueillette des œufs, manie la fourche comme un homme et panse les bêtes. » (page 67)

L'exemple de Jean-Jacques Rousseau montre que l'inconscient des Occidentaux n'a pas renoncé au vieux rêve de trouver, à défaut de la condition édénique, de bons sauvages purs, libres, divinement beaux, attardés au milieu d'une Nature maternelle et généreuse. L'Autorité sur les animaux se retrouve toujours dans les mythes exprimant la nostalgie de l'Age d'Or. Et Nature Boy eut vraiment l'amour des bêtes. Il plaçait au-dessus de tout le siamois gris d'Elisabeth Taylor.

— J'aime les bêtes parce qu'elles m'acceptent tel que je suis.

— Les bêtes sont merveilleuses. Ou elles vous choisissent ou elles vous refusent. Mais jamais elles ne vous jugent. (Cité par Salgues, page 68)

Jimmy a appris dans une ferme à se servir d'un lasso, ce n'est pas seulement dans le film A l'Est d'Eden qu'il a planté des haricots. Toujours, il restera Nature Boy, avec son sourire, sa vitalité, son charme, et sa vêture désormais classique : blouson, blue-jean et chemise à carreaux, à laquelle il ajoutait parfois, noué autour de son cou, un mouchoir de toile rouge. A propos de Géant, André Bazin, dans France-Observateur, parlait du « visage fin au regard dur » de James Dean, « vacher sentimental », qui s'effondre ivre-mort le jour de son triomphe.

« J'ai vingt-quatre ans, je mesure 1 mètre 75, je pèse 70 kilos, j'ai des cheveux blonds et des yeux bleus, insoutenablement clairs, disent les jeunes filles. Alors, que voulez-vous savoir de plus ? » (cité par Yves Salgues, page 199)

Le 29 septembre 1955, semblable à la Mort, dans le film Orphée de Jean Cocteau, une starlett gantée de suédine noire, Jeannett Miller, vient chez Jimmy prendre livraison de son chat Marcus jusqu'au lundi suivant. James-Byron Dean embrassa tendrement Marcus et dit à Miss Miller :

— Occupe-toi de lui. J'y tiens plus qu'à la prunelle de mes yeux.

Nature Boy partait le lendemain sur la route de Salinas. Quant à Marcus, par un très inexplicable hasard, il a disparu ce jour-là.

Ӂ

A l'Est d'Eden : dans tous ses films James Dean incarne la révolte. Dans La Fureur de Vivre nous voyons l'adolescent se révolter contre la veulerie de son père, qui, par soumission à sa femme, fait le ménage revêtu d'un tablier. Dans A l'Est d'Eden James Dean incarne, dit justement Raymond de Becker « un Caïn sympathique qui apparaît comme la face obscure d'Abel », un Abel, d'ailleurs hypocrite et sot. (James Dean ou l'Aliénation Signifiante, in Tour Saint-Jacques, mai-juin 1957, page 201). Dans Géant, le triomphe social du héros est payé par son désastre affectif. Dans ces trois films on retrouve le thème du héros puritain finalement terrassé, mais dans le troisième la révolte contre la famille s'élargit en révolte contre la société. Aux films, il convient d'ajouter le rôle que Jimmy obtint en décembre 1953 dans un théâtre de New-York où il connut son premier succès : c'est dans une adaptation de l'Immoraliste de Gide, le rôle d'un jeune Arabe inverti et kleptomane : c'est encore une façon de refuser les conventions sociales.

Quels ont donc été dans la réalité ses rapports avec sa famille ?

Nous avons déjà étudié sa forte fixation maternelle. Mais, puisque nous sommes arrivés maintenant à l'examen de la part obscure de James Dean, il nous faut raconter un de ses rêves :

« Cette nuit-là, il rêva encore de sa mère. Il était tout petit et sa mère l'appelait. Ils se trouvaient tous deux dans un désert et il essayait de courir jusqu'à elle ? Mais ses pieds, au fur et à mesure qu'il marchait s'enfonçaient toujours plus profondément dans le sable. Et ce sable bougeait ; et ce sable était du sable mouvant. Elle lui disait quelque chose d'important et dont il fallait absolument qu'il tînt compte, mais il était beaucoup trop éloigné d'elle pour comprendre ses paroles. Et il n'arrivait jamais assez près de sa voix pour entendre distinctement. Il se réveille avec la sensation de tomber de très haut, de s'enfouir dans un précipice abominable. Et il ne voulait pas se rendormir de peur que le rêve ne revienne... » (Yves Salgues, p. 69)

Raymond de Becker, dans sa pénétrante étude publiée dans La Tour Saint-Jacques a donné de ce rêve l'interprétation suivante :

« Ce rêve exprime avec force le caractère fatal que dut avoir pour lui la nostalgie maternelle. Nulle fantaisie de renaissance ne s'y découvre, mais seulement le lien connu pour le garçon de la mère et de la mort. Il croyait avoir tué sa mère par méchanceté et demeurait hanté par une sorte de culpabilité à son égard. » (p. 155)

L'interprétation est ingénieuse, plausible même, mais en l'absence de tout examen psychanalytique du rêveur, elle ne s'impose pas. Peut-être pourrait-on voir en ce rêve le regret de l'enfance perdue ; la terre, jadis riante, est devenue un désert ; aucun lien d'amour ne rattache plus l'enfant au monde et il s'enfonce dans le royaume de la mère souterraine qui ré-enfante. L'angoisse serait alors un obstacle opposé par la censure à la plongée délicieuse dans l'abîme du souvenir. Ce qui brillerait dans le rêve en serait le pressentiment de la mort et du renouvellement de la vie...

Par contre, depuis ma conférence à Arcadie, l'étude attentive de l'article de Raymond de Becker, la vision de A l'Est d'Éden (qui est bien comme me l'avait dit un ami Arcadien la clef des deux autres films) m'ont convaincu que Jimmy, sans s'en douter peut-être, haïssait le père qui l'avait abandonné quand sa mère mourut. A Fairmount il resta étranger dans la famille de son oncle qui l'accueillait à bras ouverts. Quand la tante de Jimmy eut un bébé les rapports entre l'oncle et le neveu se tendirent. D'autre part, après la guerre, lorsque James avait quatorze ans son père se remaria. L'enfant ne le lui reprocha pas, mais, par fidélité à sa mère, il ne sympathisa jamais avec sa belle-mère.

Le caractère du jeune garçon, qui est alors un brillant élève de l'école secondaire, devient excentrique. Il s'enferme au grenier et joue du tambour de Bali toute la nuit ; à la pleine lune, enveloppé dans un drap, il hante la mare aux sarcelles en récitant du Keats ou du Shelley, nous dit Salgues. Il fonce un jour, en cyclomoteur, dans la cour de l'école, le chef paré de plumes de Sioux, une chaîne rouillée autour du poignet en guise de bracelet.

En 1949 Jimmy retrouvera son père quand il s'inscrira à un collège près de Santa-Monica. Mais il dut coexister avec une intruse, sa belle-mère. « Ce qui me fit le plus de mal, c'est de voir la chambre de maman habitée par une autre », confiera-t-il.

La conclusion de Raymond de Becker me paraît donc justifiée. « On comprend dès lors qu'Elia Kazan l'ayant choisi pour le rôle principal de A l'Est d'Eden ait pu écrire : "Il me fallait un garçon pétri de rancune contre tous les pères" Et, là aussi, il est significatif que lorsque peu avant son accident, il contracta une assurance de quarante millions sur la vie, il déclara laisser deux millions à ses grands parents, quatre à son petit cousin, le reste à son oncle et à sa tante tandis qu'il omettait de mentionner son père. » (page 195)

Certes l'adolescent frustré que fut Jimmy ne s'est pas livré aux mêmes excès dans la vie que sur l'écran. Dans la Fureur de Vivre il détruit un portrait de sa grand'mère et dans A l'Est d'Eden il met brutalement son imbécile de frère en face de sa mère terrible, patronne d'une maison de débauche qui, telle la Babylone de l'Apocalypse, « enivre les habitants de la terre du vin de son impudicité ».

Une fois pourtant la vie lui a fourni l'occasion d'un acte de révolte exemplaire. Jimmy était alors étudiant en Droit dans un collège proche des studios de Hollywood. Un jour, en classe d'anglais, à la demande du professeur, il interpréta avec beaucoup de talent un monologue de Shakespeare. Il obtint un gros succès. Mais, comme il regagnait sa place, un étudiant jaloux se mit à le provoquer. La patience de Jimmy avait des limites. Au but de quelques instants un formidable coup de poing s'abattit sur le visage de l'affreux garçon. Ce fut le début d'une bagarre très photogénique – et la fin des études juridiques de « l'ange rebelle de Fairmount », qui fut exclu de la Faculté.

Les dieux forts

Dans la mythologie grecque, le dieu céleste Ouranos fut châtré par un de ses enfants, Kronos, et sa place fut occupée par un « dieu fort » Zeus, plus dynamique, incarnant l'exubérance de la vie. Ainsi en alla-t-il dans la vie de James Dean : le père lointain et dédaigneux fut évincé au profit des dieux forts.

Dans la brève interview accordée par Jimmy à Hedda Hopper se trouve le passage suivant :

« J'avais un ami qui m'apprit la lutte, à piéger des belettes et à me battre ; derrière le mur de la grange, il m'apprit aussi tout ce que les garçons doivent savoir. J'avais douze ans, je commençais à vivre... » (cité par Salgues, p. 37)

A Fairmount, il devient ami avec le pasteur James de Weerd, héros de la guerre, sportif, amateur de musique, qui exerça sur lui une influence assez gidienne : « Tout est légitime en nous qui correspond à une exigence, professe-t-il. Mais seul l'amour authentifie tout. » Il lui enseigna à croire à l'immortalité de l'âme et à ne pas craindre la mort. Cet homme cultivé et anticonformiste s'intéressait au théâtre. Il fut le premier professeur de Jimmy.

Yves Salgues a justement insisté sur l'importance qu'eut dans la vie de James l'apparition de Marlon Brando. En juillet 1949, par hasard, il va voir un admirable film de Fred Zinnemann : C'étaient des hommes...

« Un G.I. courait sur l'écran. Les balles sifflaient autour de lui et il baissait la tête. Au bout d'un moment, il tombait dans le sable, blessé à la colonne vertébrale. Il tourna alors sa tête casquée vers la salle et pour la première fois de sa vie, James Dean vit en gros plan le visage hier inconnu mais déjà illustre de Marlon Brando, dont toute l'Amérique parlait. Ce soir-là, naquit en Jimmy un grand complexe double : d'admiration et d'affectivité. Nous l'appellerons le complexe de Marlon Brando. Il sera tenace, dévorant et définitif... jusqu'au jour, si tant est que ce jour arrive, où Dean s'en libérera. » (page 84)

Malgré tous ses efforts, Jimmy ne parvint jamais à conquérir l'amitié du grand acteur.

Ce n'est pas par hasard que la fortune, pour sourire à James Dean, emprunta le visage d'un marin. Salgues nous a rapporté l'anecdote, qui ressemble à un conte d'Arcadie :

« Un marin s'énerve sur un appareil à sous, et Jimmy s'impatiente, car il voudrait jouer avant d'aller dormir. La machine se bloque, Jimmy se propose pour la réparer, le marin le remercie, et ils boivent une bière. » (page 119)

Le lendemain, ils se baignaient ensemble à l'Ile du Feu, qui a très mauvaise réputation, et « ce marin d'un soir, dit Salgues, suggérait à Jimmy de s'embarquer pour dix jours sur son yacht. Celui-ci appartenait à deux producteurs de Broadway qui firent débuter Jimmy au théâtre. Tels sont les jeux de la marine et du hasard. »

« En certains cercles, l'on assure qu'il eut des relations homosexuelles » dit Raymond de Becker. Et quoique son amour des filles ne puisse être mis en doute, il est fort possible qu'il en ait été ainsi.

« Cruel avec ses amis, au point d'exiger d'eux l'impossible, il possédait ce complexe des beaux garçons qui, inquiets d'être désirés pour leur physique, entendent soumettre leurs amants ou leurs maîtresses aux épreuves qui les assureront de ce qu'ils sont aimés pour eux-mêmes et non pour leur apparence. » (in Tour Saint-Jacques, n° 10, page 194)

Arcadie n°47, Serge Talbot (Paul Hillairet), novembre 1957

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Mourir de ta main, c'est renaître : le martyre de saint Mathieu par Le Caravage (Rome)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Dans un lieu indéterminé, plutôt sombre, genre terrain vague ou hangar abandonné, un homme gît à terre, renversé sur le dos. Debout au-dessus de lui, une belle brute de vingt ans, nue, les reins à peine couverts d'un linge étroit, brandit une épée. Les spectateurs s'enfuient épouvantés. Loin de chercher à se défendre, l'homme écarte les bras et sourit au jeune assassin. L'expression de la plus vive jouissance illumine son visage.

Cette complaisance m'avait de tout temps fasciné. Montrer une telle soumission à son bourreau ! La victime ne cherche ni à le raisonner ni à le supplier, elle appelle la mort, elle s'offre au sacrifice, sans même se protéger la figure avec les mains. "Viens, semble dire l'homme renversé à terre, je t'ouvre mes bras, il y a longtemps que je t'attendais."

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Le tableau représente, en principe, le martyre de saint Matthieu ; mais je n'étais pas dupe ; sous le prétexte de traiter un épisode tiré de l'histoire de l'Eglise, le peintre avait donné forme à une rêverie universelle. Nul besoin d'être chrétien pour en être ému. Etranger à toute « foi », j'étais bouleversé par ce crime. Les Ecritures possèdent une réserve de sujets pour exorciser les fantasmes dont la réalisation mettrait en péril la société. Abraham et Isaac : tentation de l'infanticide. Judith et Holopherne : envie de tuer son partenaire sexuel. Abel et Caïn : fantasme du fratricide. On regarde ces tableaux et on revient à des sentiments plus décents, on se résigne à la progéniture, au couple, à la famille, le cours des choses peut reprendre. Il me semblait que le tableau de Caravage avait lui aussi une fonction cathartique, mais je discernais mal contre quel danger il prémunit. Que me montrait-il ? »

texte extrait de Jérémie ! Jérémie ! de Dominique Fernandez, Editions Grasset, janvier 2006, ISBN : 2246695317, page 14

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Jean Genet ou les fastes de l'érotisme par André du Dognon

Publié le par Jean-Yves Alt

L'érotisme est, pour chacun d'entre nous, un théâtre personnel dont il est, à la fois, le principal acteur, spectateur et metteur en scène. Chacun s'y donne rendez-vous avec, toujours, la même figuration, le même style et les mêmes accessoires. Le gardien de la paix, lui-même, je le sais, veut que sa maîtresse mette des babouches roses. Il y a des mots clefs, des tissus fétiches, des professions qui font prime. L'un de mes personnages, c'est-à-dire l'un de mes amis, avoue : « On ne couche qu'avec des métiers... ».

Dès Notre-Dame des fleurs, Jean Genet, à la surprise de ceux qui croyaient le connaître, est passé maître dans la dramaturgie de son désir. Il en a fait, tour à tour, un supplice, un cachot, un carrousel de travestis et a su en tirer des effets et des revenus avec une maîtrise qui ne s'est jamais démentie. Côtoyant Sade, Cocteau, Sartre, dans sa dernière pièce, Les Nègres, qu'interprète avec ardeur et intelligence la Compagnie Les Griots, il reste lui-même sordide, sublime, allégorique. Sa liturgie pompeuse, au service de ce que le catholicisme nous a habitués à mépriser totalement : le corps humain, est son vrai scandale.

Le jeu de Jean Genet est inquiétant d'une autre manière : il attaque la société en lui prouvant qu'elle n'est autre qu'un grand corps nu qu'on déguise avec des vêtements comme le menteur déguise la vérité avec des mensonges. Quand l'homophile cède à cette manie, commune en d'autres pays, de se déguiser en femme, c'est non pas pour se désigner mais pour se dissimuler plus complètement, cacher sa vraie nature sous la caricature féminine, assouvir ainsi l'envie secrète qu'il en a. On ne se livre bien que sous un masque et si c'est celui d'une ennemie, quelle tentation de le rendre ridicule !

C'est pour mieux céder à cette tentation que les Européens de Jean Genet sont des nègres déguisés en blancs. Notre civilisation y est représentée par une espèce d'Edwige Feuillère flanquée d'un gouverneur, d'un père blanc et d'un jeune homme de quarante ans un peu précieux qui sont mis en accusation par une tribu noire. Les noirs, hommes et femmes, organisent tous les soirs le simulacre du viol et du meurtre d'une blanche célébrés avec autant de faste et de ferveur que le sacrifice de la messe dans notre liturgie chrétienne. Un pauvre nègre qu'on affuble d'une perruque blonde et d'un jupon représente la victime. Jean Genet a pris résolument parti pour la race noire. Un long duel oratoire entre la noble ruine européenne et la vague africaine qui monte s'institue. A bout d'arguments, le gouverneur fait donner la vieille garde, je veux dire le Père de Foucauld, puis l'aumônier dit entre haut et bas à l'Europe : « Tant pis, montrez vos jambes ! » Rien n'y fait, elle doit céder la place, non sans grandeur, du reste.

La beauté du jeu théâtral, la puissance du verbe, l'invention dramatique qui rappelle souvent Ghelderode, mettent certains spectateurs tels que moi dans les transes tout en jetant des graines de pavot dans la salle.

Le théâtre est assez mal ou pas du tout représenté chez les homophiles. Les grands écrivains de notre bord qui y sont arrivés tard, du reste, en s'aidant des Grecs comme de béquilles, n'ont rien apporté de spécifiquement homosexuel dans leurs ouvrages. Jean Genet fait exception. Il porte ses goûts personnels comme autant de tableaux d'un chemin de croix qu'il accroche dans une cathédrale dont la flèche est charnelle. La politique, la religion, la scatologie mêlent dans Les Nègres leurs couleurs puissantes ou criardes comme dans un vitrail au milieu des musiques de Cour et des odeurs d'écurie.

Cet étonnement devant la virilité, cette admiration pour elle ne peuvent être que le propre de quelqu'un qui ne la possède pas et ne peut l'atteindre que dans l'art. A une saison théâtrale qui commence par l'airain biblique de notre vieil ennemi Paul Claudel, la pièce de Jean Genet apporte un contre-point diabolique. C'est le duel entre Marguerite et le diable, Tête d'or... et corps d'ébène !

Arcadie n°72, André du Dognon, décembre 1959

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