Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Hommage de Gérard Fromanger à Michel Foucault

Publié le par Jean-Yves

 

 

« MICHEL », Huile sur toile de Gérard FROMANGER, Série Splendeur II, 130 X 97 cm, 1976

 

Voir les commentaires

La ligne droite, Marie Caillou et Hubert

Publié le par Jean-Yves

Dans les écoles que la mémoire revisite sans cesse, les maîtres apprenaient à lire, écrire et compter. Ils se dédouanaient ainsi de ne pas pouvoir enseigner un bonheur physique que les murs de l'école soustrayaient aux regards. Hadrien, le personnage central de cette bande dessinée, qui vit dans un petit village ultra catholique, n'échappe pas à ce destin. Sa mère castratrice et son collège strict le poussent à vivre dans l'imaginaire : avec les livres, il construit des barricades.

 

« Tu le sais bien, ton diable en toi, celui qui aime bien qu'on joigne les mains ou qu'on les mette sur les genoux, celui qui aime bien prendre ses aises – ce diable veule, c'est lui qui te le dit : il existe un Dieu ! » (p. 30) (Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche)

 

Hadrien, même si le lecteur découvre peu à peu un être particulièrement affirmé, n'est pas un héros. Il colmate des blessures ordinaires : la solitude et parfois la tentation de la mort.

 

 

A l'école, la main quémande, trop souvent détachée de l'âme. Quand une connaissance d'Hadrien se jette du haut d'un pont, que pense-t-il ? L'école apprend-elle aussi que nous sommes tous des meurtriers ?

 

Le collège de « La ligne droite » est une métaphore précoce des prisons adultes : des femmes professeurs (célibataires ?) et des hommes vieillissants y enseignent sans conviction profonde ; des élèves paumés sous le masque de la révolte, partagent le même apprentissage : la répétition infinie des espoirs et des échecs. Corps oublié, immobile sur le banc. Seule la main lance parfois ses signaux de détresse.

 

 

Le professeur de gymnastique mène ses ouailles à la baguette en utilisant les clichés les plus éculés :

 

« Allez ! Du nerf, Hadrien ! Plaque-le ! T'es une fillette, ou quoi ?

― Marc, passe à Hadrien. Il s'est démarqué.

― Allez ! Cours ! Montre-nous que tu as quelque chose dans les jambes ! » (p. 14)

 

Les élèves reprennent ces stéréotypes :

 

« Mate-moi ce petit cul ! On dirait un cul de fille !

― T'es un gros pédé, toi. T'es vraiment dégueulasse ! Me touche pas, enculé ! » (p. 12)

 

Les deux surveillants de la cantine ont organisé une opération « bol de riz » en faveur des orphelins du Vietnam. L'imposition de cette « bonne action » n'est pas comprise des collégiens. « Ne fais pas l'insolente ! », crie la surveillante à une élève. Les paroles des adultes ne sont là que pour scander un temps qu'ils ne savent plus conter/compter. « Tu devrais avoir honte. Pense aux enfants qui n'ont rien… » Ce sont les seules paroles des adultes pour exorciser la peur, pour cacher les larmes, pour refuser le sexe.

 

 

Le scénario raconte des rencontres qui prennent la fuite. Il y a Bruno, le seul ami d'Hadrien. Bruno est-il secrètement amoureux de lui ? Rien ne le dit ; chacun reste isolé dans ses pensées.

 

Il y a des histoires de mains qui essaient les caresses, de bouches qui cherchent à se rapprocher... mais dans cette école, l'existence semble sans issue ou quand deux êtres (Hadrien et Jérémie) hasardent à s'unir, la catastrophe est toute proche. Les paroles que le directeur adresse à Hadrien sont éloquentes :

 

« Tu vois, ce qui est arrivé est une très bonne chose pour toi. Maintenant que nous savons, nous allons pouvoir t'aider avant que ça ne devienne plus grave. Avec de la volonté et l'aide de Dieu, tu peux t'en sortir. La prière est d'un grand secours. Nous avons beaucoup de témoignages de gens comme toi qui s'en sont sortis avec le soutien de l'Église. Un peu de médecine en complément n'est pas superflu. Les techniques modernes sont de précieux auxiliaires. Nous ne sommes pas des obscurantistes. Ne t'inquiète pas. Je vais en parler avec tes parents, pour qu'ils ne dramatisent pas outre-mesure. C'est un douloureux problème, mais il n'est pas insurmontable. Il ne faut pas désespérer... » (p. 90)

 

Le directeur s'évertue à épuiser le langage conventionnel, par pudeur peut-être. Par effroi sans doute.

 

Un professeur peut-il dire à un élève que tout est écrit, qu'il reconnaît sa propre angoisse dans cette main qui voile les yeux, qu'il connaît par cœur le jour et l'heure de la rentrée mais ignore la fin de l'histoire ? Dans un univers d'interdits, la parole vraie n'a sa place qu'aux marges...

 

 

On pourrait penser que cette histoire se déroule au milieu du XXe siècle tant les personnages adultes sont enfermés dans une petitesse d'esprit. Mais les dessins de Marie Caillou (téléphone portable, éoliennes…) montrent que le scénario est actuel. Cet anachronisme gêne la lecture de cette histoire qui devient ainsi peu crédible au regard de l'évolution des mœurs et des structures conjugales. Cet album séduira plus facilement les adultes d'un certain âge qui se rappelleront leurs années esseulées et persécutées.

 

■ Editions Glénat/1000 feuilles, 18 septembre 2013, ISBN : 978-2723486545

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

 

Voir les commentaires

« Eclairer » nos parts d'ombres, nos blessures...

Publié le par Jean-Yves

Cela peut susciter des résistances car émergent alors toutes les fausses représentations concernant les relations que nous avons entretenues avec les autres : Je n'ai pas intéressé mes parents… je n'ai pas été aimé, donc je ne suis pas digne d'être aimé...

 

Il ne s'agit pas de gommer ces blessures mais d'en prendre conscience pour les mettre à distance tout en acceptant de « vivre avec ».

 

Que m'est-il arrivé ? : C'est la reconnaissance de sa blessure qui peut prendre du temps. Il n'est pas question de juger l'autre – mais de discerner le comportement qui a fait du mal.

 

Qu'ai-je fait de ce qui m'est arrivé ? Que vais-je faire de ma réalité d'aujourd'hui, de ce que je suis devenu ? : Je crois qu'il faut accepter la réalité de son histoire – ce qui est très différent de la résignation. Il y a alors des étapes de souffrance, de révolte, des états dépressifs.

 

Puis peu à peu, la souffrance, même si elle demeure, ne détruit plus. Le regard a changé.

 

Le risque est d'attendre à tout prix une guérison. Ce terme est très beau mais un peu piégeant : on ne revient pas à un stade antérieur et la guérison n'est jamais totale, immédiate, magique…

 

Voir les commentaires

Sur le mariage gay par Benoît Duteurtre

Publié le par Jean-Yves

J'avais rendez-vous ce jour-là avec un jeune journaliste qui souhaitait parler de mon dernier roman, mais aussi d'une tribune parue dans Libération à propos du « mariage pour tous ». Dans ce texte, je persiflais les associations militantes qui prétendent représenter une hypothétique « communauté gay ». Loin de m'offusquer de la possibilité du mariage, je m'étonnais toutefois que les combattants de la liberté sexuelle en soient venus à revendiquer cette forme d'union bourgeoise et religieuse, quand le pacs, assorti de quelques améliorations, offrait aux couples de même sexe un cadre juridique adapté à leur vie quotidienne. […]

 

Ce jeune homme, avenant et sympathique, entamait sa carrière en pigeant dans plusieurs journaux. Il cultivait également une fibre militante et contribuait, occasionnellement, à des publications queer comme il en existe beaucoup, mêlant sites de rencontres, agendas festifs et réflexions sur la question gay. Il montrait même sur cette question un certain radicalisme, quand ses préoccupations politiques plus générales semblaient se contenter d'être vaguement de gauche. Il venait ainsi, m'avoua-t-il, de cosigner un texte expliquant que toute personne qui n'approuvait pas le « mariage gay » était homophobe.

 

Je l'écoutais, un peu surpris, parce que les mots ont quand même un sens, que l'homophobie est une véritable phobie des homosexuels, et qu'on ne saurait tout faire entrer dans cette case. Un homosexuel qui critique le mariage comme une convention superflue est-il homophobe ? Une chrétienne, attachée à la forme traditionnelle de la parenté, mais qui fréquente sans tabous quelques copains homosexuels est-elle homophobe ? Foin de nuances ! Toute personne qui n'approuve pas la ligne du parti à 100 % est révisionniste et doit être fusillée.

 

Mon interlocuteur parlait pourtant avec un gentil sourire, si bien que j'avais l'impression, en l'écoutant, de découvrir un nouvel archétype social, inconnu de ma génération. Né dans les années 1980, il avait bénéficié du climat intellectuel de la France mitterrandienne, libérale en économie, progressiste sur les questions « sociétales ». À Sciences-Po, vivier des élites françaises, il avait rencontré des jeunes gens dans son genre, qui vivaient leur homosexualité dans une discrète liberté. […]

 

De mon côté, je m'étonnais de voir appliqué à la seule sexualité ce ton sectaire (« toute personne qui n'approuve pas le mariage gay est homophobe »). Il me semble au contraire que l'homophobie, dans la société française, est en recul, impitoyablement dénoncée par les autorités politiques, médiatiques et même religieuses. De la vie quotidienne aux plateaux télé, les gays sont désormais présents et gratifiés de sympathie. Ils font carrière sans plus se cacher, et pas seulement dans les arts, chose inimaginable il n'y a pas si longtemps. Leur situation évolue considérablement jusque dans les campagnes où je connais tel agriculteur « fier » de sa fille lesbienne ! Je ne nie pas l'existence de drames ni de violences. Mais l'idée d'une « montée de l'homophobie », dans un pays de moins en moins homophobe, me rappelle ce combat des néoféministes qui dénoncent le sexisme avec d'autant plus de virulence que celui-ci diminue. […]

 

À présent ce même discours émanait de jeunes homos bien intégrés et très peu victimes de l'homophobie. Bénéficiaires des droits conquis par les générations précédentes, ils redoublaient d'ardeur révolutionnaire et se plaçaient en chefs de file d'une cause héroïque, pourtant déjà gagnée. […]

 

Notre entretien s'achevait. […] Soudain, comme je le pressais de me dire ce que représentait exactement pour lui cette possibilité de se « marier », il m'a regardé avec sa candeur enfantine et sa barbe de trois jours, puis il a prononcé :

 

– Voyez par exemple cette injustice : quand un enfant lit ses premiers contes de fée, et que l'histoire se termine par : « Ils se marièrent et ils eurent beaucoup d'enfants », un jeune homosexuel se sent forcément exclu. Quand nous serons tous égaux devant la loi, et que le mot mariage aura changé de sens, cet enfant-là pourra rêver comme les autres.

 

Autant l'avouer, je suis resté déconcerté par cette image délicieusement kitsch, ou peut-être plutôt camp, dans le droit-fil d'une certaine littérature homosexuelle. On pourrait effectivement s'imaginer le chevalier, à la fin d'un conte de fées, partant sur son cheval avec un autre chevalier pour avoir beaucoup d'enfants. C'est pourquoi, sans doute, les deux cow-boys amoureux du Secret de Brokeback Mountain ont ému aux larmes le public sur fond de belles images du Wyoming... Pour autant (dois-je l'avouer ?), je ne me posais guère ce genre de questions à l'âge où je lisais Grimm et Perrault ; si bien que j'ai plutôt entendu cette réflexion comme une naïveté d'adulte projetant sa difficulté d'être sur ce qui l'entourait : la loi, les homophobes embusqués, les auteurs de livres pour enfants, et tant d'autres raisons qui le condamneraient à courir, toute sa vie, derrière l'impossible gommage de cette différence qu'il peinait peut-être à accepter lui-même, au point qu'elle semblait exiger, à ses yeux, de bouleverser de fond en comble toute l'organisation sociale.

 

Benoît Duteurtre

 

in Polémiques, éditions Fayard, mai 2013, ISBN : 978-2213677149, pp. 21-25

 

Voir les commentaires

A Cordoue, au temps des califes par Juan Garcia

Publié le par Jean-Yves

Je me souviens. C'était à Cordoue. Au bout de la terrasse, on apercevait le Guadalquivir. Nous étions là quelques amis, le verre en main. Chacun de nous disait en quel siècle, en quel pays il aurait aimé vivre. Pour l'un c'était la Grèce, pour un autre Rome, ou la Renaissance italienne. Finalement Rafaël, notre hôte murmura : « Cordoue, à l'époque des Arabes... ».

 

Nous nous taisions. Rafaël poursuivit : Vous savez ce que disait du fleuve le poète Ben Jafacha, qui naquit à Alcira et vécut de 1058 à 1138 ? Il disait :

 

« Tel est-il, couleur d'azur, dans sa tunique de brocart

Comme un guerrier revêtu de son armure

Dressé à l'ombre de son étendard. »

 

ou encore :

 

« O fleuve, doux, suave,

Comme la saveur parfumée des lèvres d'un jeune amant ! »

 

Rafaël se mit debout et leva son verre, comme pour célébrer un rite. Ils vivaient comme nous, en ces mêmes lieux, ils buvaient le même vin, mais servi par de gracieux échansons. Comme le dit ce même poète :

 

« L'échanson au corps gracile est au sommet de la beauté.

Qui pourrait résister à une telle merveille ?

Sur ses joues brûle le feu d'amour

Et pourtant nulle fumée de duvet ne voile encore sa lèvre. »

 

Vous savez, commenta Rafaël, que les Arabes considéraient le moment de la sortie du duvet comme celui où les garçons sont les plus beaux. Moment fugitif après lequel la beauté se détruit. Il y avait les partisans et les adversaires du duvet, et la bibliothèque de l'Escorial conserve jusqu'à aujourd'hui deux manuscrits où se trouve relatée cette polémique sur la beauté des adolescents. L'un d'eux s'intitule : L'abandon de la pudeur, propos de la description du duvet ; son auteur se nomme Nawachi ; l'autre, signé Minhachi, a pour titre L'extension des excuses pour l'amour du duvet. Le poète Ben Rasiq de Masila, qui vivait entre 1000 et 1070, en était aussi obsédé, et dans un poème intitulé Le Duvet, chante :

 

« C'était un garçon imberbe, couleur d'or pur,

Capable de faire pleurer un nuage sans eau !

Quand le duvet lui vint, il ne put s'y accoutumer,

Rétif comme un poulain indocile et rebelle au mors.

Quand il nie voyait, il baissait la tête, inconsolable,

Et se vêtait de timidité. Il pensait

Que le poil mettrait fin à l'amour que j'avais pour lui,

Mais je ne voyais dans le duvet de ses joues

Que les baudriers qui ceignaient les salves de ses yeux. »

  

Le poète Ben Aïssa de Valence chanta aussi le duvet :

 

« Si tu aimais son visage comme un jardin

Où croissaient le narcisse odorant et la rose délicate,

Tu l'aimeras bien davantage maintenant

Qu'avec le duvet y sont venues, les violettes ! »

 

Les grains de beauté étaient aussi considérés comme une grande beauté chez un garçon. Le poète Abdelaziz ben Habra de Grenade, au XIe siècle, écrit :

 

« Sur la joue d'Ahmed est un grain de beauté

Qui ensorcelle tout homme libre d'aimer :

Jardin de roses, gardé par un jardinier abyssin. »

 

Il y avait dans notre groupe un jeune ouvrier menuisier. Rafaël se tourna vers lui. Si nous étions au temps des Arabes de Cordoue, je pourrais te dire les vers du poète Mohammed Ben Galib, de La Ruzafa, qui mourut en 1177 et écrivait ceci pour un jeune garçon beau comme toi :

 

« Il apprend le métier de menuisier, et je me dis :

Peut-être apprend-il à cheviller ses yeux dans tous les cœurs !

Malheureuses les planches qu'il va tailler, scier et clouer !

Elles vont subir la peine de leur crime,

D'avoir voulu, lorsqu'elles étaient jeunes branches,

Rivaliser avec la sveltesse de sa taille ! »

 

Puis Rafaël s'adressa à un autre de nos amis qui était ouvrier tisserand. Pour toi, je pourrais te dire d'autres vers du même poète :

 

« On me reproche d'aimer ce garçon

Parce qu'il est de condition modeste.

Je réponds : Commande-t-on à l'amour ?

Quant à moi, je ne le puis.

Je l'aime pour ses dents semblables à des bulles,

Pour son haleine parfumée,

Pour ses douces lèvres, ses yeux enchanteurs.

Il est comme une gazelle mignonne,

Avec ses doigts qui courent au milieu des fils,

Comme ma pensée, à le voir,

Cours au milieu des désirs d'amour.

Ses doigts jouent avec la navette et le fil

Comme les jours jouent avec l'espérance,

Et à le voir s'agiter devant la trame du métier à tisser

On dirait un daim pris dans les, mailles d'un filet. »

 

Les rafraîchissements nous étaient servis par un jeune homme bruni montagnes de Cordoue ; Rafaël se leva et s'approcha de lui. A toi, je chanterais un poème de Ben Alzaqqaq :

 

« Un gracieux garçon circulait parmi nous,

Remplissant nos coupes, alors que le soleil

Déjà s'était levé et que brillait l'aurore,

Le jardin offrait ses anémones

Et le myrte couleur d'ambre exhalait soit parfum.

Où donc est la marguerite ? demandâmes-nous.

Et le jardin nous répondit : Elle est dans la bouche

Dit garçon qui remplit les coupes.

Le garçon disait non, mais lorsqu'il sourit

Son secret fut découvert. »

 

Rafaël vint alors à un jeune danseur gitan. Ce que j'aurais à te dire, ce sont des vers de Ben Jaref de Cordoue, qui mourut en 1220 :

 

« Avec ses mouvements harmonieux

Il joue avec les cœurs ;

Quand il ôte ses vêtements,

Il se vêt d'enchantement.

Souple comme la branche dans le jardin,

Il joue comme la gazelle dans son gîte.

Sa danse joue avec l'esprit des spectateurs

Comme la fortune avec le cœur des hommes.

Lorsqu'avec ses pieds il touche sa tête

On dirait une épée bien trempée

Qui se plie jusqu'à toucher la poignée avec la pointe. »

 

Nous écoutions, silencieux, ravis. Rafaël s'assit, le regard perdu au loin.

 

A cette époque, comme aujourd'hui, les hommes avaient peur de la beauté. Parfois ils rasaient les cheveux des garçons pour les rendre laids. Le poète cordouan Yousouf Ben Haroun Al Ramadi, qui mourut en 1022, écrit à propos d'un garçon ainsi traité :

 

« Ils lui ont rasé la tête

Pour le vêtir de laideur,

Par jalousie et peur

Que leur inspirait sa beauté.

Avant de le raser, il était nuit et aurore ;

Ils ont enlevé la nuit

Et n'ont laissé que l'aurore. »

 

Avant de nous séparer, mes amis, poursuit Rafaël, je voudrais évoquer le roi Motamid de Séville, qui vécut de 1068 à 1091. Il était bisexuel et aimait la beauté partout où il la rencontrait. Quand il était jeune, il gouvernait l'Algarve avec son ami de cœur, Ben Ammar. Il épousa une esclave nommée Roumaykiyya parce qu'elle sut, seule, compléter un poème qu'il était en train de composer. Il fit capitaine de ses gardes le Faucon Gris, qui était un chef de bande beau et intelligent. Comme vizir il nomma son ami Ben Ammar, qui, comme son maître, aimait la beauté des garçons et des filles. Il dédia au roi ce poème :

 

« Le jardin est comme une belle

Vêtue d'une tunique de fleurs

Et ornée du collier des perles de la rosée ;

Il est aussi comme un jeune garçon

Tout rougissant de la pudeur des roses,

Tout velouté du duvet des myrtes. »

 

La nuit était tombée. Le Guadalquivir, au bout de la terrasse, ne se distinguait plus qu'à peine. Auriez-vous aimé vivre en ce temps là ? conclut Rafaël. Oui, j'en suis sûr. Nous aurions bu le même vin que le vizir de Séville Abou Walid, qui mourut en 1048, et nous aurions chanté avec lui :

 

« Quand tu offres aux convives

Les coupes de vin que tu remplis,

Bel échanson, tu leur offres aussi

Le vin de tes joues qu'enflamme la pudeur,

Et je ne suis pas timide à la boire. »

 

N'aurions-nous pas aimé, mes amis, boire aussi ce vin, alors, comme aujourd'hui ?

 

Nous ne répondîmes pas. Le Guadalquivir murmurait sa plainte en traversant Cordoue.

 

Juan Garcia

 

Arcadie n°173, mai 1968

 

Voir les commentaires

1 2 3 > >>