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L'homme orchestre, André du Dognon (1955)

Publié le par Jean-Yves Alt

Parlant de son premier livre homophile, Les Amours buissonnières, André du Dognon écrit dans L'Homme Orchestre (NRF) : « Le scandale qu'il provoqua vint de ce que l'auteur avait l'air de ne pas se douter qu'on pouvait avoir d'autres goûts que les siens, qu'ils lui paraissaient aussi naturels qu'à un esquimau de manger du phoque » (page 308).

Ii ajoute un peu plus loin : « Jusqu'alors ... rien n'avait paru d'aussi compromettant pour son auteur. Les autres auteurs pédérastes... parlaient de leurs amours au neutre ou au moyen d'initiales » (ibid.).

Et il explique pourquoi le scandale avait été aussi grand : « Si j'avais publié seulement le récit de mes amours de collège, le scandale eût été de bon ton et plus profitable... Ce qui se passait à la sortie du collège était trop compromettant à raconter... » (page 309).

Et il rappelle alors son suicide manqué, qui clôt Les Amours buissonnières et le justifie de dire la vérité, même au prix du scandale : « N'avais-je pas payé de mon sang le droit de témoigner, et de le faire rien qu'en écrivant des épisodes de ma vie ? » (page 308).

D'autres épisodes suivirent : Le Monde inversé — Le bel Age — (qui chronologiquement se passe d'ailleurs avant Les Amours buissonnières).

L'habitude aidant, le scandale fut peut-être moins grand lorsque parut L'Homme Orchestre. Sans doute aussi, avait-on décidé, dans les milieux de la critique, de faire silence sur ce récidiviste qui n'en finissait pas de raconter sa vie.

Et pourtant, après trois ouvrages un peu « légers » sur l'homophilie, André du Dognon donnait cette fois un grand livre qui mérite qu'on s'y arrête.

« N'ayant tenté dans toute sa vie que des choses difficiles... », dit-il quelque part dans ce roman.

C'en était une sans doute, de faire de ce récit un chef-d'œuvre, et je pense pouvoir dire qu'il y a réussi.

J'avais lu L'Homme Orchestre en 1955 et, jeune encore, je l'avais classé, peut-être sans bien m'expliquer à moi-même pourquoi, parmi les romans homophiles que je préférais.

Je viens de le relire, plus de dix ans après, et instruit par l'expérience parfois douce, souvent amère, de la vie, j'en ai redécouvert les multiples richesses.

André du Dognon est dans la vie un extraordinaire « causeur » et c'est le cas ou jamais de dire que le style c'est l'homme.

Il nous raconte par le menu les aléas de sa vie commune avec L'Homme Orchestre comme il le ferait, comme il a dû le faire, jour après jour, en parlant à ses amis familiers.

Mais le roman est loin de ressembler aux bavardages inorganiques auxquels se résument, hélas, tant d'œuvres d'inspiration homophile. Sous le style alerte et souvent plein d'humour, se trouvent des notations psychologiques profondes qui révèlent le grand écrivain, et qui ne sont pas sans faire songer à Proust. Citons seulement, à cet égard, deux passages qui me paraissent tout à fait caractéristiques :

« Nous changeons quand nous nous en apercevons le moins et notre vie prend une autre direction quand nous ne nous en doutons pas, quand un personnage qui ne nous connaît pas encore et que nous ignorons tourne à droite au lieu d'aller à gauche ou s'attarde pendant dix minutes à bavarder avec une marchande de raisin, sur le trottoir, et nous permet ainsi de le croiser un peu plus tard dans la soirée » (page 12).

« Nous hésitons moins à faire de la peine à celui que nous aimons qu'à un étranger parce qu'il est capable de nous en faire plus lui-même, et que, si apitoyé que nous soyons dans l'instant où nous le peinons, nous savons qu'il est riche de notre amour, d'autant plus fort que nous le rendons malheureux » (page 189).

Cette parenté avec Proust se retrouve d'ailleurs sur un autre plan, celui de la vie mondaine menée par les deux auteurs, et qui sert de cadre au déroulement du récit, quoiqu'à un moindre degré chez André du Dognon, et aussi sur un barreau moins élevé de l'échelle sociale. Peut-être tout de même publiera-t-on un jour les « clefs » de cette œuvre comme on en a publié pour celle de Marcel Proust, et saura-t-on qui étaient dans la réalité Louise de Rougebourse, Violette de la Ville-Haumont, la duchesse d'Haumécourt, Mme de Chaussy-Arbécourt, et tant d'autres...

Mais la richesse du roman consiste surtout dans les thèmes qu'il aborde et qu'il est parfois difficile de cerner avec précision, tant ils s'interpénètrent et se fondent pour exprimer à la fois la complexité psychologique du héros homophile, et sa difficulté d'être lui-même, face au monde.

Le premier de ces thèmes me parait être celui de la recherche de l'enfance perdue poursuivie sans trêve, et retrouvée seulement dans l'amour homophile. Peut-être y trouvera-t-on la confirmation de la théorie qui voit dans l'homophilie une certaine forme d'infantilisme, un refus d'assumer sa condition d'homme. Ce n'est pas le lieu de discuter où est la cause, où est l'effet. Constatons seulement qu'en « témoignant », pour reprendre le propre terme de l'auteur, de ce qui n'est sans doute qu'un cas parmi d'autres, André du Dognon a singulièrement enrichi l'étude psychologique de l'homophilie.

« Ainsi je ne retrouvais mon enfance que dans l'amour, dans l'obéissance à quoi me contraignait l'amour physique. Comme tant d'autres vont chercher leur petite enfance au fond d'un tiroir où des cheveux blonds reposent dans une boite, je ne retrouvais ma pureté d'enfant que dans les bras d'une grande personne » (page 18).

Et encore :

« Il m'était doux d'oublier que je n'étais plus un enfant en me laissant initier par lui à des caresses que je connaissais parfaitement, mais que je redécouvrais... » (page 20).

« Vivre en enfant auprès d'un plus grand était mon seul but, un but qu'avec l'âge j'avais de moins en moins de chance d'atteindre » (page 173).

« Ce compagnon des derniers jours de ma jeunesse, le dernier avec lequel j'avais pu jouer à l'enfant » (page 141).

« C'était mon dernier père, je veux dire le dernier devant qui je pouvais jouer à l'enfant... » (page 379).

A ce thème de l'enfance regrettée, se mêle en contrepoint celui de la mort :

« La mort..., la plus consolante certitude de la vie, la promesse la plus tenue » (page 193).

« Je crois qu'il arrive très vite le temps où, dans une vie, la mort compte plus que la vie. Au cours de la mienne, j'avais toujours été à l'affût de cet instant de ma propre mort dont je serais frustré si je ne l'imaginais pas sans cesse, et chacune de mes joies avait été une échappée qui m'avait ramené plus durement à cette seconde-là que je ne pourrai jamais posséder vraiment, car je mourrai sans m'en douter, comme presque tout le monde » (page 343).

Entre ces deux pôles apparemment contraires de la recherche de l'enfance perdue et de l'attente de la mort, nous voyons vivre un type d'homophile après tout assez répandu, et dont j'ai déjà parlé (Voir Arcadie, n° 100, p. 210), celui qui n'est attiré que par les hommes « normaux » et de classe sociale inférieure :

« Si les midinettes rêvent d'être duchesses une fois par semaine, surtout en sortant d'un cinéma, le mien était d'être la femme d'un brave homme d'ouvrier une fois par semaine » (page 29).

« Le plaisir n'était, pour moi, honorable et vrai que partagé avec quelqu'un qui ne figurait pas dans le Bottin Mondain, et travaillant ailleurs que dans un bureau... » (page 127).

Il y a toute une mythologie du vrai mâle, que connaissent bien ceux qui le recherchent :

« L'homme du gaz n'a pas besoin d'être beau, ni le gardien de la paix, ni même celui du square... » (page 21).

A propos de cette mythologie, André du Dognon note avec finesse que :

« A chaque thème poétique dans l'univers des jeunes filles correspond dans le nôtre une réalité qui les choquerait, ne signifierait rien pour elles... » (page 162).

Mais la virilité « brute » existe-t-elle réellement ?

« A cet égard, dit l'auteur, seul le Grand Marcel avait été un pur, un cent pour cent... Le métal de l'Homme Orchestre était déjà plus mélangé. On sentait que beaucoup de mes pareils avaient laissé leur marque sur lui... (lui avaient appris à caresser avec une douceur de femme tout en restant très homme) » (page 21).

C'est parce que « l'Homme Orchestre n'était que la réplique durable, affermie, du Grand Marcel » (page 174) que le narrateur aura quelque chance de réussir :

« L'entreprise, pour une femme si facile, si quotidienne, d'unir son sort à celui d'un homme, (et qui) était pour mon espèce tellement insensée qu'à vingt ans elle avait déjà failli me coûter la vie » (page 31).

Et c'est ainsi que, cédant à son « invincible penchant à la conjugalité », André du Dognon peut dresser devant nous une fresque émouvante et vraie de la vie d'un couple homophile, où plus d'un, parmi nous, pourrait se reconnaître.

La vie commune est toujours difficile à réussir, même pour deux êtres qui se comprennent parfaitement, car il reste toujours une zone d'incommunicabilité, une porte que l'amour le plus profond n'ouvre pas.

Plus difficile encore à réussir est la vie commune de deux êtres séparées par des différences sociales ou intellectuelles :

« L'exploration et la connaissance des cerveaux inférieurs n'est jamais qu'approximative, car elle ne peut être faite et acquise que de l'extérieur » (page 31).

Par des détails psychologiques pleins de vérité, André du Dognon a su dresser un portrait fidèle de cet « Homme Orchestre » qui pourrait sans peine passer du particulier au général, et devenir, à quelques nuances près, le portrait type d'une certaine catégorie d'hommes « normaux » et d'extraction simple, vivant en ménage avec des homophiles de condition sociale plus élevée.

Cette complexité de l'être le plus simple en apparence, les raisons inconscientes de son comportement, de ses réactions, le sentiment inavoué d'infériorité qui le pousse à vouloir « paraître » sur un plan ou un autre pour s'affirmer égal à son compagnon, André du Dognon les exprime très bien. Ainsi en parlant du problème « argent », qui se pose toujours plus ou moins lorsque l'un dépend de l'autre financièrement :

« Cette phrase qu'il disait souvent quand j'allais prendre l'autobus pour rentrer à Paris : "Tu n'as pas quelques sous ?" Elle ne m'était pas trop désagréable parce que je savais que le peu d'argent que je lui donnais alors, il l'avait déjà dépensé pour moi ou le dépenserait dans la semaine, en friandises ou en téléphone. Comme presque tous les généreux, il l'était avec l'argent des autres... » (page 42).

« Il me dit que je lui en avais beaucoup coûté (d'argent) depuis qu'il me connaissait. C'était une des manies de ce généreux de prétendre qu'il avait beaucoup dépensé pour vous alors que cela lui était impossible, et pour cause. Le dire le consolait de ne pouvoir le faire... » (page 181).

Une autre notation vraie, celle qui signale la complicité plus ou moins tacite des proches, au regard de ces « ménages d'hommes » :

« La mère de l'Homme Orchestre m'accueillait comme elle l'eût fait pour une bru d'une espèce plus relevée que la femme de son fils aîné... » (page 45).

Mais, pénétrant au plus profond de la vie intime du couple, André du Dognon montre comment deux êtres que tout sépare ne peuvent pas ne pas souffrir l'un par l'autre, malgré l'amour qui les force à rester ensemble.

C'est qu'aux difficultés d'ordre psychologique s'ajoutent les divergences dans les habitudes, les plaisirs, la manière de vivre :

« Celui qui habite chez l'autre n'est jamais celui qui guette, le cœur battant, le pas dans l'escalier à l'heure du dernier métro... » (page 35).

« J'avais peu de choses à lui offrir en échange de ce qu'il trouvait en compagnie de ses camarades dans un café... » (page 85).

C'est qu'en effet l'Homme Orchestre a un penchant marqué pour la boisson. Son ami peut bien y trouver quelque avantage, au moins au début :

« Un homme vaut dix fois moins pour une femme que pour un homme et je souhaitais que la passion de l'Homme Orchestre pour l'alcool fût ma seule chance de le garder longtemps parce qu'elle tenait dans sa vie la place que les femmes auraient dû y occuper » (page 55).

Il arrive pourtant un moment où cette passion pour l'alcool devient difficilement supportable :

« Mes plaintes étaient toujours du même ordre : il était en retard, il rentrait ayant bu. » (page 206).

La vie commune semble difficile dans ces circonstances et l'on ne peut s'empêcher de rêver parfois à la séparation :

« Il avait envahi ma vie au point que j'avais presque renoncé à tout ce qui n'était pas lui » (page 186).

« J'allais même jusqu'à me dire que si, un jour, je ne dépendais plus de l'Homme Orchestre, je ferais tout au monde pour ne jamais le remplacer afin d'être préservé d'un aussi stupide esclavage » (page 207).

« J'entrevoyais, au-delà de lui et de cet été qui n'en finissait plus, une autre vie, un bonheur possible sans angoisse » (page 244).

Il est alors bien facile aux amis de critiquer :

« Quand l'un ou l'autre me disait Mais vous pourriez trouver mille fois mieux et plus digne de vous j'en étais sans doute flatté, mais celui-là savait suffisamment me faire souffrir et me faire du bien pour me plaire toujours » (page 205).

C'est que les critiques ont généralement un effet contraire à celui qu'on en pourrait attendre :

« Malgré ma peur mêlée d'amour, je le sentais alors plus que jamais à moi parce que ses défauts le rendaient insupportable à tous » (page 370).

« Ce qui m'a toujours le plus attaché à lui, c'est que moi seul, je trouve qu'il est irremplaçable » (page 372).

Insupportable et irremplaçable..., combien d'homophiles qui se plaignent de ne pas trouver d'ami devraient réfléchir sur ces pages pour mesurer les sacrifices exigés parfois par l'Amour ?

Insupportable et irremplaçable..., quelle solution trouver à ce dilemme affreux ?

« S'il m'avait affirmé qu'il se croyait perdu, qu'il renonçait..., j'aurais souffert comme si une partie de ma vie allait se défaire. Je ne souhaitais ni sa guérison ni sa mort, mais cet état intermédiaire entre une existence avec moi désormais impossible et une mort redoutée » (page 341).

Parfois, pourtant, la mort seule parait une issue possible :

« C'était un suicide bruyant et interminable auquel j'assistais avec douleur, parfois avec soulagement » (page 226).

« Je sentis alors dans le silence de la nuit... un affreux espoir me chercher... S'il mourait ? » (page 307).

« Je souhaitais alors qu'il mourût vite pour pouvoir le pleurer » (page 245).

Et nous retrouvons là le thème de la mort déjà souligné, mais « cette fois la mort était pour l'autre et j'en étais étonné. Comme la mort d'autrui avait occupé jusqu'ici peu de place dans ma vie ! » (page 351).

« C'est la privation que la mort nous apporte qu'il nous est le plus difficile de nous représenter... Non je ne souffrirais pas de sa mort, la mort n'étant pas pour moi une chose effrayante, mais de le savoir si seul avec cette mort qu'il portait en lui..., qu'il n'y eût personne, pas même moi, pour souhaiter qu'il vécût vraiment » (page 368).

Et la mort est venue défaire ce couple mal assorti, et André du Dognon la décrit d'une façon bouleversante.

Et c'est par là qu'il atteint, je pense, à l'universel par-delà le cas particulier. Ce n'est plus son histoire à lui, ce n'est plus la vie d'un couple homophile qu'il nous raconte, c'est l'aventure éternelle, misérable et pourtant exaltante, de deux êtres qui s'aiment, qui souffrent l'un par l'autre mais à qui la vie apporte malgré tout le réconfort d'une « présence ».

« La vie avec le compagnon que je m'étais choisi aux approches de la trentième année ... je n'aurais qu'à regarder ses tempes, ses lèvres qui ne savaient pas bien sourire, ses yeux qui me frappaient d'une lumière que n'avait aucun autre regard, pour sentir que ces dernières années n'étaient pas mortes à tout jamais, que telle nuit..., tel soir..., n'étaient pas perdus à jamais, tombés dans le vide plus affreux encore que la mort, car elle, au moins, nous laisse sans mémoire et sans regrets » (pages 221-222).

Et la mort leur apportera, comme à tous les êtres en ce monde, après la douleur de la séparation, l'apaisement de l'oubli :

« Il emporte de mon passé ce qu'il est seul à connaître » (page 370).

« Jamais il ne verrait mes cheveux blancs, mais j'en aurais quand même... Je ne connaîtrais plus jamais la musique, agréable quelquefois, mais si rarement, qu'il faisait dans ma vie » (page 377).

« Chaque fois qu'il s'éloigne sur cette mer effrayante de la mémoire, pleine de vieux débris qu'on s'étonne de revoir et qui ont été autrefois notre vie, il revient un peu moins près » (page 379).

Je m'en voudrais d'ajouter quoi que ce soit après cette dernière citation. Me reprochera-t-on d'en avoir abusé ? Il me semble que c'était le meilleur moyen de donner au lecteur un aperçu des aspects multiformes de ce livre. Tout le reste n'aurait été que paraphrase insipide.

Ӂ

Je voudrais pourtant, avant de terminer, exprimer un souhait. Plus de dix ans ont passé depuis la publication de L'Homme Orchestre. André du Dognon, vous qui dites de vous-même dans ce roman :

« Je n'étais fait que pour l'inutile et l'agréable, mais j'avais la hantise du contraire... dans la vie, doué uniquement pour ce qui brille et rend l'existence légère, j'entreprenais des affaires sérieuses qui finissaient par me dévorer » (page 346), ne vous laissez pas dévorer par l'inutile et l'agréable. Entreprenez, et réalisez, une affaire sérieuse ! Donnez-nous la suite de L'Homme Orchestre.

Arcadie n°150, Alain, juin 1966

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Les gens normaux : paroles lesbiennes gay bi trans, Hubert et un collectif de dessinateurs

Publié le par Jean-Yves Alt

Un ouvrage collectif constitué de dix récits scénarisés par Hubert qui a rencontré des lesbiennes, gay, bi et trans. « Les Gens normaux » parle de sexualité, de religion, de politique, de mode de vie, du sida, du mariage, d'homoparentalité, du rapport au corps…

Si cet ouvrage voulait traiter le plus largement et le plus complètement de la vie des personnes LGBT (ce que semble affirmer le sous-titre), ce n'est que partiellement réussi. Certes, il était difficile de balayer toutes les situations de vie de ces personnes. Mais les lesbiennes et les gays sont nettement favorisés dans cet inventaire.

Sur le mode de l'interview, les histoires racontées sont celles d'une réalité traduite par le moyen de la bande dessinée : un dessinateur différent (1) pour chaque interview. Le résultat est globalement éblouissant de véracité et émouvant. Pris dans la réalité de tous les jours, les individus qui apparaissent dans le champ racontent leur vie (2), même si elle n'est pas toujours directement et uniquement la leur. Humoristique, pudique et intelligente façon de démontrer que c'est autant le mode de vie que la particularité des partenaires qui font une vie.

Autre originalité, de cette enquête, est l'utilisation, comme repères d'interrogation des réponses faites, de textes réflexifs écrits par des auteurs reconnus : Florence Tamagne, Michelle Perrot, Eric Fassin, Louis-Georges Tin, Maxime Foerster.

Il y a Philippe et son histoire tragique de sida ; Astrid et Nolwen, un couple de filles avec enfant, qui refuse toute place au père biologique ; Farid qui vit une relation de « trouple » avec sa femme et son amant, lequel deviendra séropositif et avec qui il poursuivra des rapports non-protégés ; l'anticonformiste Anne-Marie, une mère qui est rassurée seulement quand sa fille arrive à se poser avec une compagne ; Virginie, bisexuelle, qui mène une vie libre avec les hommes ; Momo, demandeur d'asile venant de Guinée-Bissau, qui est harcelé par sa famille sous couvert des principes musulmans rejetant l'homosexualité ; Marc d'origine franco-tunisienne réceptif aux préceptes chrétiens qui est pacsé avec un homme que sa famille accepte ; il découvre qu'il n'y a pas de modèle de vie avec sa marraine qui entretient une relation avec son mari et une amie à eux.

Il y a encore Nicolas qui pose sans prêchi-prêcha la question du bareback, à la lumière de son vécu et des connaissances qu'il a (via l'association Aides) ; Sabhia, jeune femme d'origine algérienne, mère d'un enfant qu'elle a eu d'un homme déjà père, s'interroge sur le désir de maternité de sa compagne une fois installée avec elle ; Bénédicte, né garçon se vivant fille, raconte ses bouleversements et son opération catastrophique pour devenir ce qu'elle est : elle refuse les étiquettes de « trans » ou de « bi », son rêve est d'adopter un enfant.

Le scénariste Hubert ne s'est pas contenté de compiler les témoignages recueillis, les confidences reçues : il s'est faufilé dans les enquêtes par des commentaires parfois bienvenus, d'autres fois agaçants parce qu'il aurait pu mouiller un peu plus sa chemise sur certains sujets (place du père chez un couple de femmes, intervention narcissique). Il reste que cet ouvrage, qui aurait pu être titré en souvenir à Roland Barthes « Fragments d'un discours sur les sexualités », analyse au plus près la vie des personnes LGBT (2).

Il faut lire « Les gens normaux » du début jusqu'à la fin, et non grappiller des bribes d'interviews ici ou là. Tout est enchâssé avec les contributions plus théoriques dont certaines sont d'un accès assez difficile mais qui essaient d'ouvrir de nouvelles perspectives.

« Les gens normaux » est non pas un traité du savoir-vivre LGBT mais un bel essai sur l'amour qui se profile derrière les paroles des uns et des autres à la surface des mots, dans l'éclatement des vécus, les paroles de joies, celles de la crainte et du désespoir…

Un regret, important, est le quasi anonymat des personnes interviewées (8 sur 10) ce qui est surprenant (et interroge…) au regard du projet de ce livre…

« Les gens normaux » dit cette quête de l'amour : chaque scénario tente de dévoiler que chacun n'est pas mieux que tous les autres humains mais que les personnes LGBT sont comme tout le monde.

« Que vivent nos amours » aurait encore pu être un titre pour ce livre que chaque CDI des lycées devrait se procurer.

■ Les gens normaux : Hubert (scénariste), Collectif de dessinateurs, octobre 2013, éditions Casterman, Collection : Ecritures, 229 pages, ISBN : 978-2203077249

(1) Alexis Dormal, Audrey Spiry, Freddy Martin, Freddy Nadolny Poustochkine, Jeromeuh, Merwan, Natacha Sicaud, Simon Hureau, Virginie Augustin, Zanzim.

(2) on devine parfois que les personnes donnent une version fictionnelle de leur histoire, parce que les difficultés rencontrées les ont habituées à la raconter ainsi.


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Daphnis et Chloé (roman attribué à Longus – IIe ou IIIe siècle)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un pauvre bougre

Je rencontrai, naguère, en Arcadie, l'un d'entre vous, cousins, qui voulut bien s'intéresser à ma lecture du moment. Il faut dire que je ne sors jamais sans ce que Madame de Sévigné appelait fort joliment « un petit livre à lire parmi les blés ». Ce jour-là, j'étais en compagnie des œuvres complètes de Paul-Louis Courier.

— Que lisez-vous là ? me demanda ce cousin d'Arcadie.

— Un pittoresque petit roman...

— Ah !

— Homophile...

— Eh ?

— Homophile partiellement : c'est Daphnis et Chloé.

Ce cousin, sur mon propos, offrit un visage si surpris que je crois bon de prendre ici la liberté (dussé-je rabâcher pour tel ou tel d'entre-vous) d'évoquer ici, en quelques pages, le côté homophile de Daphnis.

L'épisode se situe au livre quatrième et dernier des « Amours pastorales » de Longus.

Un certain Gnathon s'y prend d'amour pour Daphnis qui, lui, n'a d'yeux que pour sa Chloé.

Le portrait n'est pas flatté : « Gnathon était un gourmand qui ne savait autre chose faire que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et, après boire, assouvir ses déshonnêtes envies, en un mot tout gueule et tout ventre, et tout... ce qui est au-dessous du ventre ».

Voyant Daphnis, il en tombe aussitôt amoureux « car, outre ce qu'il aimait naturellement les garçons, il rencontrait en celui-ci une beauté telle que la ville n'en eût su montrer de pareille ».

Gnathon éconduit

Il va donc voir le gentil pâtre, « feignant que ce fût pour voir les chèvres, mais au vrai c'était pour voir le chevrier ».

Un soir, ayant épié Daphnis rentrant avec ses troupeaux, il « le baisa premièrement, puis lui dit qu'il se prêtait à lui en même façon que les chèvres aux boucs ».

Daphnis s'y refuse : ceci n'est pas sur son rollet. Gnathon, alors « lui met la main au corps, comme le voulant forcer ». Sur quoi, le jeune berger renverse à terre le trop entreprenant Gnathon, et s'enfuit.

Une enquête accueillie avec faveur

Or, Gnathon est considéré avec faveur par Astyle, fils du maître du domaine. Il le divertit par ses lazzi et vit, en quelque sorte, en bouffon et en parasite chez lui.

C'est tout naturellement à Astyle que Gnathon va demander, dès lors, la main de Daphnis. Le discours, en dépit d'un côté picaresque et un peu outré, ne laisse pas d'être touchant :

« C'en est fait, mon maître, du pauvre Gnathon. Lui qui n'a été jusqu'ici amoureux que de bonne chère, qui ne voyait rien si aimable qu'une pleine jarre de vin vieux, à qui semblaient tes cuisiniers la fleur des beautés de mitylène, il ne trouve plus rien de beau ni d'aimable que Daphnis seul au monde.

Oui, je voudrais être une de ses chèvres, et laisserais là tout ce qu'on sert de meilleur à ta table, viande, poissons, fruits, confitures, pour paître l'herbe au son de sa flûte, et sous sa houlette brouter la feuillée. Mais toi, mon maître, tu le peux ; sauve la vie à ton Gnathon, et te souvenant qu'Amour n'a point de loi, prends pitié de son amour ; autrement je te jure mes grands dieux qu'après m'être bien rempli le ventre, je prends mon couteau, je m'en vais devant la porte de Daphnis, et là je me tuerai tout de bon, et tu n'auras plus à qui tu puisses dire : Mon petit Gnathon, Gnathon mon ami ».

Astyle fut touché à ces mots, « mêmement qu'il avait éprouvé que c'est de la détresse d'amour ». Il promit « qu'il demanderait Daphnis à son père et l'emmènerait comme pour être son serviteur à la ville, où lui Gnathon en pourrait faire tout ce qu'il voudrait ».

Pourquoi un simple pâtre ?

Après quoi, « pour un peu le conforter » Astyle demanda au pauvre Gnathon, en riant « s'il n'aurait point de honte de baiser un petit pâtre tel que ce fils de Lamon, et le grand plaisir que ce lui serait d'avoir à ses côtés couché un gardien de chèvres ; et en disant cela il faisait un "fi", comme s'il eût senti la mauvaise odeur de boule ».

Et Gnathon répondit de la sorte : « Celui qui aime, dit-il, ô mon cher maître, ne se soucie pas de tout cela ; ainsi n'y a chose au monde, pourvu que beauté s'y trouve, dont on ne puisse être épris. Tel a aimé une plante, tel un fleuve, tel autre jusqu'à une bête féroce, et si pourtant, quelle plus triste condition d'amour que d'avoir peur de ce qu'on aime ? Quant à moi, ce que j'aime est serf par le sort, mais noble par la beauté. Vois-tu comment sa chevelure semble la fleur d'hyacinthe ; comment au-dessous des sourcils ses yeux étincellent ne plus ne moins qu'une pierre brillante mise en œuvre ; comme ses joues sont colorées d'un bel incarnat ! et cette bouche vermeille ornée de dents blanches comme ivoire, quel est celui si insensible et si ennemi d'Amour qui n'en désirât un baiser ? J'ai mis mon amour en un pâtre ; mais en cela j'imite les dieux : Anchise gardait les bœufs, Venus le vint trouver aux champs ; Branchus paissait les chèvres, et Apollon l'aima ; Ganymède était berger, et Jupiter le ravit pour en avoir son plaisir. Ne méprisons point un enfant auquel nous voyons les bêtes mêmes si obéissantes ; mais bien plutôt remercions les aigles de Jupiter qui souffrent telle beauté demeurer encore sur la terre ».

Astyle à ces mots se prit à rire, disant qu'Amour, à ce qu'il voyait, faisait de grands orateurs ; et depuis cherchait occasion d'en pouvoir parler à son père.

Morale et conclusion

Mais le « deus ex machina » veillait. On apprit, sur ces entrefaites, que Daphnis était de naissance illustre. Ainsi fut-il (uniquement ainsi, je me permets de le souligner) sauvé des entreprises du malheureux Gnathon.

Malgré quoi – et bien que Longus ne le dise pas en propres termes – le déplorable Gnathon continua d'aimer, en secret, le beau Daphnis. Il le lui prouva, dans tous les cas, peu de temps après, en sauvant la douce Chloé des entreprises de Lampis, le bouvier. Ramenant Chloé à son Daphnis, il put, une fois encore, admirer ce garçon qui ne voulait pas qu'il l'aimât.

Le reste, cousins, est silence. Il nous est permis, certes, de rêver à loisir sur le triste sort du pauvre Gnathon, dont l'amour était plus impossible encore que celui que chanta Barbey. Pour ma part, quelquefois, j'y songe, dans la paix de mon ermitage. Il est de tous les jours, hélas, et de partout, cet amour d'un garçon pour un homme insensible au charme des garçons...

Mais l'histoire, ne l'oublions pas, est celle de Daphnis, celle de Chloé. Elle n'est pas celle de Gnathon. Longus le perd de vue après cet épisode ; force nous sera donc d'en faire autant.

Gnathon, somme toute, n'aura été qu'une des nombreuses traverses, un des nombreux obstacles accumulés sur le chemin des deux héros vers leur bonheur, donnant du sel à leur idylle. Et si Gnathon est si antipathique, apparemment, c'est en grande partie, semble-t-il, pour servir de repoussoir au tendre Daphnis, qui se doit d'être sympathique : la logique du récit l'exige.

Tout compte fait, je sais gré au bon Longus (qui, à en juger par le portrait de Gnathon, n'était pas lui-même homophile) de nous avoir, dans cette bambochade bucolique vieille de quelque dix-huit siècles, abandonné, en quelque sorte, incidemment, négligemment, et comme, presque, par distraction, une poignante confession d'amour qui est de tous les temps : l'amour ignore tous les tabous sexuels, comme il ignore toutes les barrières sociales. A nous, cousins, il est précieux, je crois, qu'une telle leçon, ce soit, seul dans l'ouvrage entier, un homophile qui la donne : le malheureux Gnathon aux amours malheureuses. Et n'est-il pas, tout de même, curieux que cette « déploration » constitue, dans toute l'églogue, le seul instant où l'intrigue, la couleur locale s'effacent devant quelques idées, quelques sentiments ; bref : devant une vérité humaine ? Curieux, certes... et significatif.

Votre cousin de Boétie,

Jacques Fréville

Arcadie n°149, mai 1966


Lire aussi l'article de Lionel Labosse en rapport avec Daphnis et Chloé : Lo, de Lucie Durbiano sur son site altersexualite.com

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Morale de la vie de Maurice Sachs par André du Dognon

Publié le par Jean-Yves Alt

ou mettre son génie, mais le génie du mal, dans sa vie

« Les vies heureuses ne comportent pas de morale. Le malheur, dû, comme on le sait, aux excès, enseigne seul à bien conduire les passions et à en user pour le plus grand bien de tous. C'est en cela que le désordre a une vertu et qu'il y a des héros noirs, tout entier tournés vers l'exploration intérieure, vers la connaissance des instincts que, par commodité, on appelle "bas" : des Saint-Exupéry à l'envers. Ce ne sont pas les hauteurs qui les attirent, mais le contraire. C'est là qu'ils prennent appui pour s'élever à leur façon. Ce n'est pas dans l'azur qu'ils disparaissent, mais dans leur propre déchéance. Tournés dans le mauvais sens – mais l'univers a-t-il un sens ? – ils s'acharnent à leur propre perte aussi immanquablement qu'un Napoléon ou une Jeanne d'Arc, mais à des fins qui nous semblent obscures, sans gloire, et qui paraissent à beaucoup sans profit pour l'humanité. »

André du Dognon

Texte tiré de la préface d'André du Dognon au livre de Philippe Monceau : « Le dernier sabbat de Maurice Sachs », Amiot-Dumont, Paris, 1950

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Daniel Arasse : La passion de l'exactitude

Publié le par Jean-Yves Alt

Tôt disparu, en décembre 2003 (à l'âge de 59 ans), Daniel Arasse n'aura pas eu le temps de rédiger sa «théorie» de l'histoire de l'art, alors en chantier aux éditions du Regard. Sans en distiller toute la sève, les « Histoires de peintures » que publie Denoël [1] : la transcription de vingt-cinq émissions diffusées durant l'été 2003, sur France Culture, et dont on lira ci-après un court extrait, offre cependant un condensé du «discours de la méthode» de cet historien hors pair.

Connu pour ses études sur la Renaissance (le thème de l'Annonciation, Léonard de Vinci, la perspective...) et comme auteur de livres qui ont fait date (le Détail, l'Annonciation italienne, On n'y voit rien...), Daniel Arasse doit l'être aussi pour sa «méthode».

Quels sont donc les grands axes de sa méthode ?

«À défaut de retrouver le regard ancien, retrouver au moins les questions que posait ce regard».

Une attention forcenée à l'iconographie, à la définition du thème pictural. Pas d'analyse crédible en histoire de l'art, encore, sans une claire conscience du caractère fatal de l'anachronisme, dont il faut veiller à corriger les effets. Une œuvre d'art, appartient-elle à un temps précis, en annexe fréquemment plusieurs autres. De même, notre regard est l'otage de temporalités diverses promptes à biaiser l'analyse. De là, cette obligation pour le «regardeur» de pister le temps de l'œuvre, en s'essayant notamment à reconstituer les conditions de sa visibilité première : par exemple, les tableaux de la Renaissance, ou ultérieurs à celle-ci, étaient conçus à dessein pour ne pas être vus, ou en partie seulement, ou par quelques privilégiés tout au plus, une restriction de la vision qui en elle-même fait «sens», plus en tout cas que la libre appropriation visuelle.

Une boucle d'oreille et un archange auto-stoppeur par Daniel ARASSE

Pourquoi évoquer systématiquement la perspective à travers l'Annonciation ?

La perspective construit une image du monde commensurable à l'homme et mesurable par l'homme, tandis que l'Annonciation, de son côté, est l'instant où l'infini vient dans le fini, l'incommensurable dans la mesure... L'Annonciation n'est pas seulement l'histoire visible de l'Ange allant saluer Marie, c'est aussi lové dans cette histoire visible, le mystère fondateur de la religion chrétienne qu'est l'Incarnation. Il n'y a que deux mystères dans la religion chrétienne : l'Incarnation et la Résurrection.

L'Annonciation est donc au fondement de la foi chrétienne, parce que avec l'Incarnation on passe de l’ère de la Loi, qui est celle de Moïse avec l'Ancien Testament, à l'ère de la Grâce, qui est celle de Jésus dont la mort permettra de racheter la Loi, qui avait enregistré le Péché et les Commandements. La Loi demeure valide, mais la Grâce vient s'y superposer, comme le montrent très bien les fresques latérales de la chapelle Sixtine mettant en parallèle Moïse et le Christ.

Le mystère de la boucle d'oreille et de l’archange auto-stoppeur

Le fait est que certains peintres étaient conscients de la valeur fondatrice de ce moment où l’incommensurable vient dans la mesure, le fini dans l'infini, le Créateur dans la créature, l'infigurable dans la figure, l'inénarrable dans le discours :

Un peintre, en particulier, en a eu parfaitement conscience, c'est Ambrogio Lorenzetti.

Comment puis-je dire qu’Ambrogio Lorenzetti nous indique que nous passons de l’ère de la Loi à celle de la Grâce ? Pour une raison très simple. Si nous regardons les figures de Lorenzetti, on remarquera au moins deux choses.

Premier détail, l’Archange Gabriel ne s’adresse pas à la Vierge en la montrant de l’index ou en montrant le ciel de l’index. Il a plutôt un geste d’auto-stoppeur : il indique la direction située derrière lui avec son pouce, geste unique dans toutes les Annonciations… Bien sûr, l’auto-stop n’existait pas à l’époque, mais le geste n’est pas attesté comme étant celui fait sur les chemins pour arrêter un char. Il a donc un autre sens que celui d’un problème de transport gratuit, mais il s’agit quand même bien d’un problème de transport gratuit puisque, finalement, c’est bien la Vierge qui va transporter gratuitement le corps de Dieu… ce geste a en réalité un sens extrêmement précis. Si l’on prend l’ensemble de l’œuvre d’Ambrogio Lorenzetti, on constate que c’est un geste qu’il attribue (il en a l’idée avec son frère Pietro) à la «demande charitable». C’est le geste que fait toute personne intervenant auprès d’une tierce personne, la Vierge en général, pour lui demander charité à l’égard de la personne qu’elle représente… Que vient donc faire ce geste de charité de la part de Gabriel à Marie ? Eh bien, c’est extrêmement simple : Dieu demande charité à Marie. Il faut que Marie dise oui pour que l’Incarnation puisse se faire, et la charité ce n’est pas seulement les bonnes œuvres, c’est la grande vertu chrétienne de la caritas… Mais ce geste était tellement singulier dans une Annonciation qu’à ma connaissance il n’a jamais été repris.

Personne n’a compris ce geste, jusqu’au moment où l’on peut avoir une approche d’historien de l’art, qui dit que ce geste est aberrant, qu’il faut donc regarder l’ensemble de l’œuvre de Lorenzetti pour le comprendre. Mais ce n’est pas comme cela qu’on regardait un tableau au 14ème siècle. Ce geste, absolument génial en tant qu’idée, était trop singulier pour avoir une postérité dans l’histoire de l’art. Je trouve que c’est ce qui fait aussi aujourd’hui tout son charme, toute sa beauté à Sienne.

Autre détail très étrange des figures de cette Annonciation (datant de 1344), la Vierge a une splendide boucle d’oreille. Voilà un détail surprenant, aberrant, car la Vierge est humble, pauvre, et les bijoux ne sont pas recommandés à une jeune fille vierge, et encore moins à la Vierge elle-même. Une historienne américaine a fini par comprendre pourquoi Ambrogio Lorenzetti … a mis cette boucle d’oreille à la Vierge. Cette historienne a lu que toute une série de décrets de loi dans les villes toscanes et en particulier à Sienne, faisaient obligation aux femmes juives de porter des boucles d’oreilles quand elles sortaient de chez elles de manière qu’on les reconnaisse. Ce n’était pas encore l’étoile jaune, mais il y avait déjà ce besoin de les identifier… Donc, quand Ambrogio Lorenzetti … met une boucle d’oreille à la Vierge, il indique qu’elle est juive… Effectivement la Vierge est juive, elle n’est pas née à Naples, non, elle vient de la Maison de David…

On peut donc dire que l’Annonciation, par son caractère fondateur pour les chrétiens, est au cœur de multiples questions, aussi bien théologiques que picturales ou théoriques du 14e siècle…

L’image n’est donc pas à lire comme un espace réel, d’une représentation du monde, mais bien comme une représentation théologique où la perspective est ce qui permet de construire un bâtiment représentant le corps mystérieux de Marie, et par ailleurs de rappeler que la colombe du Saint-Esprit descend sur Marie pour racheter cette première descente qu’était la chute d’Adam et Ève.


La série Histoires de peintures de Daniel Arasse a été diffusée du 28 juillet au 29 août 2003 sur France Culture, dans une réalisation de Jean-Claude Loiseau. L'extrait présenté ci-dessus est une transcription, allégée, d’une de ces émissions. Les intertitres ont été ajoutés.

[1] Histoires de peintures (avec 1 CD audio) de Daniel Arasse, Denoël, Collection : MEDIATIONS, 18 novembre 2004, ISBN : 220725481X

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