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Amour Mortel, Gilles Abier

Publié le par Jean-Yves Alt

Après avoir assisté à la mort successive, apparemment accidentelle, de trois de ses petits amis, Lucie, élève de terminale, décide de relire son histoire familiale et d'en saisir tous les signes cachés. Ses amies, Marion et Judith (« que tout le monde prend pour une lesbienne » p. 15), lui suggère d'abord de penser au hasard pour expliquer ces morts avant d'énoncer l'idée d'une malédiction ; mais Lucie ne peut accepter ces interprétations – si peu rationnelles – pour élucider ces trois décès. Qui est donc le coupable ?

Lucie s'appuie sur les conseils d'un ami d'enfance : Grégoire. Ce garçon est gay et pour Lucie, c'est un avantage pour les confidences :

« Lucie posa sa tête contre l'épaule de Grégoire. Elle tenait beaucoup à lui. Étrangement, il était plus facile pour elle de se confier à ce jeune homme qu'à ses deux amies. Entre eux, aucun jugement. Elle pouvait tout lui dire. » (p. 30)

« Grégoire était mon ami. Mon meilleur ami depuis huit ans. À partir du moment où nous nous sommes rencontrés, à son initiative, nous avons tout de suite été très intimes. Grégoire était d'une curiosité insatiable. Il connaissait tout de ma vie. Et moi, si peu de la sienne. » (p. 164)

Si Lucie apparaît au début comme une adolescente tranquille et effacée (ses parents s'inquiètent même de son comportement casanier), elle montre progressivement un caractère beaucoup plus complexe – exacerbé certes par la mort de ses petits amis – n'hésitant pas à utiliser les armes de la manipulation pour arriver à ses fins : découvrir le/les responsable/s de ces morts/meurtres. Manipulation subtile envers ceux-là mêmes qu'elle dit aimer le plus. Le désir de vengeance, que Lucie montre jusqu'à la caricature, n'est-il pas la réaction de tout individu frappé par un destin absurde et injuste : pourquoi moi ?

Lucie ne sait pas encore se déprendre de ses émotions (elle est totalement dominée par ces dernières) : c'est pourquoi, elle ne peut pas faire confiance ni à la police ni à la justice. La vengeance est sa seule alliée possible. Elle va ainsi jusqu'à exacerber les penchants homophobes d'une bande de jeunes pour satisfaire son besoin de châtiment.

« De son téléphone portable, elle [Lucie] téléchargea une photo de Grégoire qu'elle avait prise au Miroir d'eau, un soir caniculaire d'avril dernier. La tête légèrement penchée vers l'avant, un franc sourire au visage, Grégoire, le tee-shirt trempé, tirait la langue tout en pointant son téton droit. L'image était sexy, un brin vulgaire et tellement pédé ! Lucie présenta en photo de couverture un couple de garçons, le torse nu, enlacés, qu'elle récupéra sur un site gay. […] Elle le décrivit comme avide de vie, de sexe et d'amour […] en ajoutant comme citation favorite : "Fuck the fachos !" » (p. 149)

« Grégoire avait été tué parce qu'il était gay. Ce qui était vrai. Si au moins sa mort pouvait servir à quelque chose, comme réveiller les consciences bordelaises sur la croisade nauséabonde qui se répandait vicieusement en ville. » (p. 160)

« Amour mortel » n'est pas un roman « vrai ». Gilles Abier sait que cette voie d'écriture est bien trop plate. Il sait que décrire la réalité ne suffit pas, il faut aussi raconter l'histoire du désir. Le cœur du secret de famille de Lucie est aussi là.

Ce roman n'est pas tant une histoire qu'une évocation. Les vies décrites sont à la fois réelles et imaginaires : les mots de Gilles Abier cherchent au final à rendre au fantasme la place qu'il a. C'est toute la réussite de l'« épilogue » de ce roman. « Ce… n'est pas… fini… » dit Grégoire (p. 159). Il y a toujours un élément nouveau qui peut contrecarrer les conclusions précédentes : « Amour mortel » est ainsi un hymne à l'interprétation de l'esprit.

« Amour mortel » est enfin un roman habile sur la manipulation des êtres et du temps. Une somptueuse mise en scène tragique. Il suggère qu'on enterre plus facilement les morts quand on peut dicter un déterminisme pour camoufler des vérités qui dérangent.

■ Amour Mortel, Gilles Abier, Editions Actes Sud Junior/Thriller, 192 pages, 29 mars 2013, ISBN : 978-2330018238


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Les clés de saint Pierre, un chapitre inédit de Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le chapitre que l'on va lire était le cinquième de la deuxième partie des Clés de saint Pierre. C'est la confession du cardinal Belloro à l'abbé Victor Mas. Je l'ai écrite, parce que j'avais de bonnes raisons de savoir qu'elle correspondait à des réalités. Je l'ai supprimée, parce qu'elle aurait pu laisser subsister certains doutes sur les relations de l'irréprochable Éminence et du petit abbé. Ce ne fut pas sans mal que je me résolus à ce sacrifice. L'occasion me paraissait opportune de rappeler que les erreurs de jeunesse ont parfois des conséquences inattendues. Comme me l'écrivait, au sujet de mon premier livre, un de mes anciens chefs dans la Carrière : "Ces amitiés particulières que l'on persécute dans les collèges religieux, peuvent former, plus tard, des saints, des martyrs, des héros". Nous ne prétendons pas si loin pour notre propre compte, mais nous avons voulu seulement en faire juges les lecteurs d'Arcadie. »

Roger Peyrefitte

Au milieu de la nuit, l'abbé fut réveillé en sursaut par la lumière ; stupéfait, il vit le cardinal drapé dans une houppelande pourpre, debout au pied de son lit. Il se dressa sur son séant et fit le geste de prendre sa robe de chambre pour se lever, croyant que son vénérable maître avait besoin de lui. Le cardinal lui fit signe de rester couché, poussa un fauteuil et y prit place. Il demeura quelques instants absorbé par ses pensées, comme s'il ne pouvait dire ce qu'il avait à dire. Le jeune homme, bouleversé par cette visite et ce silence, retenait son souffle. Enfin le cardinal, regardant en face de lui, vers la porte close, parla tel que dans un rêve :

— Mon enfant, mon enfant chéri, tu m'as fait, l'autre jour, une confession muette. Je viens t'en faire une sans ambages. Je t'ai donné des conseils qui étaient le fruit de mon expérience : je veux que tu saches ce qu'elle a été ; au moins ne serai-je plus seul à le savoir. Tu as ressuscité en moi des souvenirs qui n'étaient pas tout à fait morts, mais que je ne croyais pas si vivants. Depuis plusieurs nuits, ils troublent mon sommeil. Excuse-moi d'être, venu troubler le tien. Tu es mêlé, d'ailleurs, lointainement à cette histoire et je t'en devais le récit à un double titre. Tu verras que les fautes les plus graves peuvent avoir une heureuse issue et qu'il ne faut pas désespérer de Dieu.

« J'avais treize ans, j'étais interne à Mondragone – interne, comme le voulait la règle de la maison, et bien que j'en fusse tout voisin, ma famille habitant Frascati. J'étais plongé dans le grec et le latin et aussi dans autre chose. Ces instructions que les enfants se donnent à l'insu des maîtres, avaient eu en moi un bon élève et c'est sans le moindre scrupule que je menais cette existence secrète au milieu de toutes nos petites dévotions. Je n'avais pas compris encore la grandeur de la religion, malgré l'exemple de mes parents et de mes maîtres, et j'étais porté à croire que c'était une invention des hommes pour brimer la jeunesse. J'adoptai sans la connaître la formule de l'inscription pompéienne que je te citai (1). Je ne m'imaginai pas qu'il pût y avoir dans l'univers de plus grande félicité que celle-là. Une espèce de prosélytisme m'incitait à communiquer à d'autres la science dont on m'avait fait profiter.

J'avais ma religion et mon apostolat. Les disciples étaient nombreux.

Mes yeux ne s'étaient pas encore élevés très haut, n'est-ce pas ? Un jour – c'était quelques mois après ce beau début – je m'avisai de regarder mes camarades. Les initiés, comme nous disions, et les initiateurs, c'est-à-dire les grands qui avaient leur chambre où nous trouvions bien moyen de les rejoindre, bref, tous me semblèrent épouvantables. Les plus impurs étaient presque toujours les plus laids. Ils avaient l'air d'être heureux de souiller ainsi la beauté des autres. Ceux qui étaient beaux me parurent de ces fleurs où traînent des limaces, quand ils ne me parurent pas des monstres d'hypocrisie. L'un d'eux pourtant, qui avait deux ans de plus que moi, m'évoquait la vraie beauté et le vrai front des anges, bien qu'il ne se conduisît pas comme eux.

Je m'attachai à lui et il me rendit cet attachement. Peu à peu, nous avions rompu tout lien avec nos camarades. Nous avions continué de faire ensemble les mêmes choses, mais nous nous étions devinés, puisque, d'un commun accord, nous décidâmes bientôt de ne plus les faire. J'avais compris soudain pourquoi, moi, j'y renonçais, mais ne voulus pas le lui dire, avant de savoir pourquoi, lui, il y renonçait.

Il répondit à ma question que c'est parce qu'il m'aimait. Oh ! que je l'aimais aussi ! C'est parce que je l'aimais plus que tout le reste que je lui sacrifiai cela. Je l'aimais, comme David aimait Jonathan, d'un "amour au-dessus de l'amour des femmes".

Je ne t'ai pas encore dit que ce garçon, dont la famille habitait Rome, était Français par sa mère et que sa mère était de Versailles. Nous passâmes ainsi le reste de l'année scolaire. A la fin des grandes vacances, le sort nous sépara. Sa famille se transférait en Argentine dans de vastes exploitations qu'elle venait d'hériter. A notre dernière rencontre, il me demanda si je savais ce que c'était qu'un serment, un serment à tenir jusqu'à la mort, et je lui assurai. "Je te demande cela, dit-il, et tu ne sais même pas, nous ne savons même pas ce que c'est que la vie." Je lui dis que je le savais, puisque nous nous étions connus. Alors, il me jura de rester toujours à moi, à moi seul. « Je ne te réclame rien, me dit-il, j'ai voulu m'engager et te laisse libre. »

Sans hésiter, je lui fis le même serment, qui le remplit d'une joie indicible. Il n'avait que seize ans et moi quatorze, mais nous n'étions plus des enfants.

A ce moment-là, nous nous trouvions dans la campagne, sur une route solitaire, non loin de Frascati. Nous aperçûmes entre les oliviers une ruine monumentale en forme de tour, qu'on appelle le tombeau de Lucullus et où s'est adossée une vieille église, elle-même en ruine. Jamais nous n'avions parlé de Dieu : c'était pour nous un thème scolaire, un mot vide de sens, à force d'avoir été seriné. La porte de cette église était ouverte, une lampe, allumée sans doute par un pâtre, brillait mystérieusement et nous attira. On eût dit la dernière flamme entretenue par le dernier fidèle dans le dernier temple d'une religion croulante. Nous avions l'esprit tout occupé encore de nos serments : ne dépassaient-ils pas nos forces ? ne préjugeaient-ils pas du temps ? Les auréoles des fresques à demi effacées dansaient dans la pénombre. Mon ami me prit la main tout à coup et je sentis les battements de son cœur dans la sienne. "Tu es certain de garder ta parole ?" me demanda-t-il d'une voix que je ne lui avais jamais entendue, car ce n'est pas chaque jour qu'on entend la voix de l'âme. Je ne pus dire un mot, mais les pleurs qui coulaient sur mes joues étaient ma réponse. "Eh bien ! poursuivit-il, nous allons refaire ici notre serment devant quelqu'un à qui nous ne pensions pas et qui nous aidera peut-être à le tenir."

Nous ne nous sommes jamais écrit, nous ne nous sommes jamais revus. J'ai appris par hasard, l'automne dernier, qu'il était mort il y a vingt ans. Il était entré dans un ordre missionnaire et soignait les lépreux en Afrique.

Tu vois, mon enfant, que les combinazioni de Dieu, pour faire un vrai saint et un pauvre cardinal, sont plus surprenantes que toutes celles des hommes. »

Arcadie n°130, Roger Peyrefitte, octobre 1964

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Le tatouage, une nouvelle de Georges Eekhoud (1896)

Publié le par Jean-Yves Alt

nouvelle extraite du recueil "Le Cycle patibulaire"

À Sander Pierron

Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur – rôdeur peut-être – par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.

Explorant le dédale savoureux dénommé « Coin du diable », nous étions tombés, un camarade et moi, au « Bummel », le bal illustre de la région.

Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée d'exhalaisons rousses comme du brouillard en nombre. Des fresques criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.

Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le remous ressemblait à une ébullition.

Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes.

Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de vertige et de chair, l'un d'eux mémorable – à preuve ce récit – nous requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de mouvements, une élégance inattendue.

Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il porte un complet mastic qui, par hasard, a l'air d'avoir été taillé sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.

Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en claquant de la langue.

Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les « lanciers », les « ostendaises », toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements, ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage latin et falot sourit à sa partenaire ; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche même les babines, souverainement plastiques.

Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se mettent pour lui ?

Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du modelage.

Très suggestive par exemple sa pantomime – mon camarade, le sculpteur, me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux enchaînement – quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs.

Ah c'est le boute-en-train, la figure dominante et magnétique de ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse mine nos cocodès conformes et guindés ?

Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel – comme le sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole !

Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une grande Noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.

Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me revint depuis – et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé aussi – m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.

Voici : tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.

Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la Même bonne grâce, le même plaisir.

Par la suite, nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers – pourquoi pervers ? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au contraire ? – qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime éloquence.

J'ajouterai encore – afin d'assurer toute leur portée aux constatations réunies en ce récit – que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. Comme nous il y était probablement venu pour la première fois ; on ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde, assez farouche et méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa mine ravissante et son intarissable belle humeur.

Mon ami le sculpteur, me raconte plus tard qu'il avait cherché en observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle, déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces déformations contractés à la suite des efforts et des actions musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.

Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là, à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux événements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le parfum ou la prière...

Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu poussa la porte et bouscula nos amoureux.

C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous eûmes à peine le temps de le dévisager.

Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les vêtements du corps ; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où râlait la passion la plus incendiaire.

Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre consternation nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.

Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux !

L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles ; l'œil gauche sortait à moitié de l'orbite.

Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage, quand les premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure.

Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.

Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.

Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce séducteur.

En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et les bras du jeune gars étaient complètement tatoués de curieux et grossiers emblèmes de devises en langues et en argots divers qui le tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes !

Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être avait-il été marin, soldat ou voleur ? Or c'est au moyen de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de l'entrepont, de la caserne et du bagne ? Tout au plus, regrettais-je que l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne perfection de sa chair d'éphèbe.

Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma douloureuse contemplation !

Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres, reculer les plus nombreux.

Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne :

Daniel est à André.

Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son œil prêt à s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin : « L'André en question, c'est lui-même ! Puis après ? Je l'aimai car il fut longtemps très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est payé. Nous sommes quittes. »

Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.

Il la prolonge, jouissant de son supplice.

A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux stoïques et humides de beau martyr, surtout son œil sanglant et blessé, contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui, ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante, qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière solidarité.


Georges Eekhoud (1854-1927) : Né en Belgique, à Anvers, Georges Eekhoud fut l'un des premiers collaborateurs de la revue La Jeune Belgique qu'il abandonna pour créer Le Coq rouge en 1895. Il fut peintre, critique d'art et traducteur (entre autres, de Marlowe et d'Edgar Poe). Proche des anarchistes, Eekhoud était aussi très sensible au monde de l'homosexualité qu'il a dépeint dans plusieurs de ses œuvres. Homosexuel lui-même il s'engagea publiquement dans le premier mouvement homosexuel de l'histoire aux côtés de Magnus Hirschfeld qui lutta pour l'abolition de l'article 175 du code pénal prussien infligeant des mesures discriminatoires aux homosexuels.

 

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Rendez-vous en septembre, Anne Vantal

Publié le par Jean-Yves Alt

« Rendez-vous en septembre » est à la fois un roman et une micro étude sociologique. C'est le récit d'une multitude de petites histoires (d'amitié, d'amour, d'indifférence, de mépris, etc.) qui se sont nouées au cours de cette dernière année de lycée entre onze adolescents.

Le baccalauréat en poche, chacun pensait que la réalité pouvait alors vaciller et le hasard, l'illusion, le fantastique, le rêve commencer à poindre…

Un narrateur externe raconte un très court moment, de l'été post-baccalauréat, de chacun de ces jeunes. Peu à peu des liens se dévoilent. Des désirs. Des besoins. Des tensions. Des attirances. Des regrets. Des renonciations… Les rapports entre les êtres sont décrits en toute lucidité sans amertume particulière. Aucun ne prend le pas sur un autre. C'est la fin d'une vie qui se déroule et une autre qui s'ouvre pour chacun d'eux… pas exactement pour tous, puisque Thibault, un garçon du groupe meurt accidentellement pendant cet été.

Ce court roman montre chez chaque adolescent le déploiement d'un espace du rêve qui se trouve lié aux grands thèmes de la vie : l'abandon, la disparition, l'identité, l'amour, la sexualité, la vie après la mort, etc. Anne Vantal, avec beaucoup de modestie, malgré la complexité du monde environnant, invite le lecteur, en toute simplicité, à être.

La thématique homosexuelle de ce roman est ténue. Elle apparaît à travers le personnage de Bastien secrètement amoureux de Thibault. Bastien n'a jamais rien dit de sa préférence sexuelle à quiconque.

« Soudain il sentit les larmes mouiller le col de son polo. Il n'avait pas eu conscience de se mettre à pleurer. […] Ses joues ruisselaient au rythme de la mélodie qu'il continuait à jouer pour lui-même. Thibault avait cessé de vivre, victime d'un accident de scooter. La nouvelle avait atteint Bastien au plexus, il avait refusé d'y croire. Thibault était un type sûr de lui et plein d'avenir. Malgré lui Bastien imaginait un corps tordu et troué de ferraille. C'était malsain, il fallait repousser ces visions morbides. À la place, il tenta de retrouver l'image du sourire un peu vain de Thibault, quand les coins de la bouche n'étaient pas vraiment relevés et exprimaient davantage le dédain que l'amitié. L'amitié de Bastien, Thibault n'en avait eu cure. Il s'était très peu intéressé à lui. Ce n'était pas faute d'avoir essayé, pourtant. » (p. 90)

« Combien de temps lui faudrait-il pour oublier Thibault ? Personne n'avait jamais rien soupçonné. Ils s'étaient rencontrés dès la seconde. Bastien venait d'arriver dans l'établissement, Thibault avait été l'un des premiers élèves croisés à l'entrée de la classe. Ils se connaissaient bien, au bout de trois ans, et pourtant ils n'avaient jamais été proches. À quel moment Bastien était-il tombé amoureux ? Il ne s'en souvenait pas, il ne parvenait pas à fixer une date précise, c'était énervant. Mais il se rappelait bien le premier hiver, quand un matin il avait prêté ses gants à Thibault en affirmant qu'il n'avait jamais froid : c'était faux, bien entendu, mais il était déjà follement épris. Si Thibault l'avait compris, il n'avait jamais fait le moindre commentaire. Thibault était hétérosexuel sans aucun doute possible, il avait du succès auprès des filles et il adorait ça, on n'y pouvait rien. Bastien, lui non plus, ne pouvait rien contre sa nature. » (pp. 91-92)

« Dehors le soleil commençait à baisser, le paysage se chargeait de teintes chaudes. Dans la vitre, Bastien vit passer, encore une fois, le visage de Thibault, son visage de vivant, avec cet énigmatique sourire qui le faisait, dans ce cadre improvisé, ressembler à la Joconde. Il reste Bach, pensa Bastien. Bach, Makowski et moi. Je suis peut-être gauche, imparfait et à demi détruit par un chagrin d'amour ridicule, mais je suis vivant. Je suis vivant, se répéta Bastien, tandis que dans sa tête naissait une nouvelle mélodie. » (p. 93)

On pense souvent que la brièveté d'un roman est contradictoire avec l'épaisseur des personnages et des relations nouées. On a tort. Le roman d'Anne Vantal n'est certes pas une œuvre d'introspection : il est seulement et déjà un beau récit de détection.

Les personnages de « Rendez-vous en septembre » devinent que savoir vivre, c'est raccourcir le temps nécessaire pour dominer ses déceptions. Belles découvertes pour les lecteurs qui l'apprendront à leur tour.

■ Rendez-vous en septembre, Anne Vantal, Editions Gallimard/Scripto, juin 2013, 140 pages, ISBN : 978-2070651115


Du même auteur : Villa des oliviers


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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