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Leçons de sagesse : Gérard de Nerval par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Nerval trahit parfois, et comme à son malgré, un goût subtil et délicat des garçons en fleur, aux grâces ambiguës... Et c'est par là, cousins, que je vais finir ma lettre.

 

Voici d'abord de quelle prenante façon Nerval évoque, page 255, celui qu'il appelle « un compagnon » :

 

« C'était une voix grave et douce, une voix de jeune homme blond ou de jeune fille brune, d'un timbre frais et pénétrant, résonnant comme un chant de cigale altérée à travers la brume poudreuse d'Égypte. J'avais entrouvert, pour l'entendre mieux, une des fenêtres de la cange, dont le grillage doré se découpait, hélas, sur une côte aride... Cette voix, c'était l'annonce lointaine de nouvelles populations, de nouveaux rivages (...) Ce contraste avec la nature monotone et brûlée de l'Égypte m'attirait invinciblement. »

 

Un janissaire, consulté par le narrateur, répondit :

 

« La personne qui chante, ce n'est pas grand-chose de bon ; un pauvre diable sans asile, un banian... »

 

« Nous étions, poursuit Nerval, sortis du bateau, et, du haut de la levée, j'apercevais un jeune homme nonchalamment couché au milieu d'une touffe de roseaux secs. Tourné vers le soleil naissant, qui perçait peu à peu la brume étendue sur les rizières, il continuait sa chanson... Il y a dans certaines langues méridionales un charme syllabique, une grâce d'intonation qui convient aux voix des femmes et des jeunes gens, et qu'on écouterait volontiers des heures entières sans comprendre. Et puis, ce chant langoureux, ces modulations chevrotantes qui rappelaient nos vieilles chansons de campagne, tout cela me charmait avec la puissance du contraste et de l'inattendu ; quelque chose de pastoral et d'amoureusement rêveur jaillissait pour moi de ces mots riches en voyelles et cadencés comme des chants d'oiseaux. C'est peut-être, me disais-je, quelque chant d'un pasteur de Trébizonde ou de la Marmarique. Il me semble entendre des colombes qui roucoulent sur la pointe des ifs ; cela doit se chanter dans des vallons bleuâtres où les eaux douces éclairent de reflets d'argent les sombres rameaux du mélèze, où les roses fleurissent sur de hautes charmilles, où les chèvres se suspendent aux rochers verdoyants comme dans une idylle de Théocrite. »

 

J'ai tenu, cousins, à vous rapporter toute cette belle page, de la meilleure écriture Nervalienne, car elle évoque un bonheur bucolique de telle qualité que, par-delà la mort, l'auteur du « Voyage en Orient » semble nous dire, comme – dans la toile célèbre de Poussin – le cippe funéraire dit aux pâtres qui le découvrent : « Et in Arcadia ego » : « Moi aussi, j'ai connu le bonheur de vivre en Arcadie. »

 

Voici, en quelques mots, le portrait du charmant chanteur :

 

« C'était un beau garçon aux traits Circassiens, à l'œil noir, avec un teint blanc et des cheveux blonds coupés de près, mais non pas rasés selon l'usage des Arabes. » Suit la description de son costume. Nerval, qui n'est pas riche, est obligé de se priver de sa compagnie. Et, philosophe, le beau garçon de dire simplement : « J'attendrai qu'il passe un Anglais. »

 

« Ce mot, conclut Gérard, me laissa un remords » (255-258).

 

Trente pages plus loin, l'auteur balance à prendre à son service une femme ou un jeune Arménien. Voici les mérites du dernier :

 

« Je ne pouvais, dit Nerval, me dissimuler les avantages de l'Arménien. Tout jeune encore, et beau de cette beauté asiatique, aux traits fermes et purs, des races nées au berceau du monde, il donnait l'idée d'une fille charmante qui aurait eu la fantaisie d'un déguisement d'homme ; son costume même, à l'exception de la coiffure, n'ôtait qu'à demi cette illusion. »

 

(« Notez, cousins, par parenthèse, que l'auteur des « Souvenirs du Valois » est loin de jeter une exclusive contre tous les travestis, et que pour certains d'entre eux, le cœur aidant, il sait trouver, mon Dieu, quelque indulgence...)

 

Au reste, l'affaire s'arrangea ; car, débonnaire, le magnifique Gérard donna en mariage la femme qui avait été son esclave à l'Arménien qui avait été l'objet... de son hésitation.

 

« Je me sentais, ajoute l'auteur, grandi par cette pensée. Ainsi, j'aurais délivré une esclave et créé un mariage honnête. »

 

 Mais alors... coup de théâtre : « L'Arménien leva les bras au ciel, comme étourdi de ma proposition (...) Jamais il n'avait eu la moindre idée des choses que je pensais. Il était si malheureux même d'une telle supposition qu'il se hâta d'en instruire l'esclave et de lui faire donner témoignage de sa sincérité. »

 

Et, toujours philosophe, Nerval conclut, avec un flegme décidément inaltérable : « Ainsi le capitaine Nicolas m'avait induit en toute sorte de suppositions ridicules... On reconnaît bien là l'esprit astucieux des Grecs. »

 

Prenez ce mot, cousins, comme vous le voudrez....

 

Mais, dans la deuxième partie du voyage, au chapitre intitulé « Le matin et le soir », c'est un véritable hymne que Nerval entonne en l'honneur de la virilité orientale. Le voici, cousins, pour clore cette épître :

 

« Je ne connais rien de plus gauche, de plus mal fait, de moins gracieux, en un mot, qu'un Européen de seize ans. Nous reprochons aux très jeunes filles leurs mains rouges, leurs épaules maigres, leurs gestes anguleux, leur voix criarde ; mais que dira-t-on de l'éphèbe aux contours chétifs qui fait chez nous le désespoir des conseils de révision ? Plus tard seulement les membres se modèlent, le galbe se prononce, les muscles et les chairs se jouent avec puissance sur l'appareil osseux de la jeunesse ; l'homme est formé.

En Orient, les enfants sont moins jolis peut-être que chez nous ; ceux des riches sont bouffis, ceux des pauvres sont maigres avec un ventre énorme, en Egypte surtout ; mais généralement le second âge est beau dans les deux sexes. Les jeunes hommes ont l'air de femmes, et ceux qu'on voit vêtus de longs habits se distinguent à peine de leurs mères et de leurs sœurs ; mais par cela même l'homme n'est séduisant en réalité que quand les années lui ont donné une apparence plus mâle, un caractère de physionomie plus marqué (...)

Et, songes-y bien, après cette époque où les joues se revêtent d'une épaisse toison, il en arrive une autre où l'embonpoint, faisant le corps plus beau sans doute, le rend souverainement inélégant sous les vêtements étriqués de l'Europe, avec lesquels l'Antinoüs lui-même aurait l'air d'un épais campagnard. C'est le moment où les robes flottantes, les vestes brodées, les caleçons à vastes plis et les larges ceintures hérissées d'armes des Levantins leur donnent justement l'aspect le plus majestueux.

Avançons d'un lustre encore ; voici des fils d'argent qui se mêlent à la barbe et qui envahissent la chevelure : cette dernière même s'éclaircit et dès lors l'homme le plus actif, le plus fort, doit renoncer chez nous à tout espoir de devenir jamais un héros de roman. En Orient, c'est le bel instant de la vie ; sous le tarbouch ou le turban, peu importe que la chevelure devienne rare ou grisonnante, le jeune homme lui-même n'a jamais pu prendre avantage de cette parure naturelle ; elle est rasée ; il ignore dès le berceau si la nature lui a fait des cheveux plats ou bouclés. Avec la barbe teinte au moyen d'une mixture persane, l'œil animé d'une légère teinte de bitume, un homme est, jusqu'à soixante ans, sûr de plaire, pour peu qu'il soit capable d'aimer.

Oui, soyons jeunes en Europe tant que nous le pouvons, mais allons vieillir en Orient, le pays des hommes dignes de ce nom, la terre des patriarches. En Europe, où les institutions ont supprimé la force matérielle, la femme est devenue trop forte. Avec toute la puissance de séduction, de ruse, de persévérance, et de persuasion que le ciel lui a départie, la femme de nos pays est socialement légale de l'homme ; c'est plus qu'il n'en faut pour que ce dernier soit toujours à coup sûr vaincu. »

 

Vous voyez, cousins, par quelles voies bizarres Nerval rejoint certaines idées que tels de vous, dans ces colonnes, ont eu l'occasion d'exprimer déjà plusieurs fois.

 

Il n'est pas sans intérêt de noter – et c'est bien là, je crois, utile leçon de sagesse – qu'un auteur dont l'inspiration est aussi peu homophile que Gérard de Nerval, sait rendre hommage à la beauté virile, sous toutes ses formes... et à tous âges. Et dire que l'homme est toujours aimable, n'est-ce pas dire qu'il doit – ou qu'il peut – toujours être aimé ? Voilà-t-il pas, Arcadiens, mes cousins, qui coule de source comme eau de roche limpide et... rafraîchissante ?

 

En tous les cas – et c'est là que je veux achever cette trop longue lettre – je vous exhorte à lire et puis relire encore le texte succulent et multiple du « Voyage » que vous trouverez, je le répète, au tome II de la prestigieuse Pléiade. Vous y verrez par cent indices et à travers mille réticences que souvent notre Gérard côtoya les verdoyantes rives d'Arcadie, et que si, semble-t-il, il se garda (ou se défendit) d'y aborder, il donna du moins à certains de ses horizons les plus séduisants, à défaut de signes de véritable intelligence, des signes, sans doute, de curiosité, des signes, peut-être bien, d'intérêt, des signes, assurément, de coquetterie. Volage Ariel que sa nature légère conduisit, sans que jamais il se fixât ici ni là, de fleur en fleur, de rêve en rêve, de nostalgie en hésitation, le cher Gérard n'était-il pas, précisément, fait de telle pâte que, pour marquer son attachement, il ne pût dire que ses incertitudes ?

 

Croyez moi donc, cousins, ne l'imitez pas en cela. Sachez toujours ce que voulez. C'est la moitié du bonheur.

 

L'autre moitié, le ciel vous la donnera, s'il daigne entendre les vœux que lui adresse pour vous, en vous quittant, votre cousin de Béotie.

 

Jacques Fréville

 

Arcadie n°120, décembre 1963

 


Lire l'article complet de Jacques Fréville publié dans Arcadie n°113, 117 et 120 : Leçons de sagesse : Gérard de Nerval, mai, septembre et décembre 1963

 

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Entre les lignes : Benjamin Constant par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Quatre mots, dans « Le Cahier Rouge »

 

J'en arrive à Constant. Il faut avouer que son œuvre est, sur l'homophilie, d'un mutisme éloquent.

 

Une note, pourtant, une brévissime, notule de rien du tout, a excité ma curiosité. La voici, lapidaire et sibylline :

 

« Voyage à Berne. Connaissance avec Gibbon. Knecht. Amours Grecs de Berne. »

 

Ces quelques mots suffirent à me mettre en appétit.

 

Un jeune homme de bonne famille

 

Qui était donc ce Knecht ? Un tout jeune homme, fort lettré, des plus cultivés, et qui se prénommait Johann Rudolf.

 

Il était fils de richissimes bourgeois de Berne. Lors de son voyage à Berne, en 1787, Benjamin Constant s'était lié d'une vive amitié avec lui. Une brillante correspondance s'ensuivit. Puis, brusquement, Constant mit fin à cette correspondance. Pourquoi ? Benjamin s'en explique de la sorte, dans une lettre adressée en août 1789, à leur amie commune, Mme de Charrière, qui était d'ailleurs sa parente :

 

« Vous souvenez-vous », écrit-il, « d'un jeune Knecht dont, sur votre canapé, dans votre antichambre, les derniers jours de 1787, ou les premiers de 1788, je vous lus des lettres qui vous firent plaisir ? Eh bien, ce jeune Knecht, à qui tout promettait une carrière active et une fortune aisée, qui avait de l'esprit, de l'instruction, du nerf, de la raison, ne s'est-il pas allé empêtrer dans cette chienne d'affaire socratique de Berne, et ne voilà-t-il pas qu'au moment que je veux lui écrire, j'apprends qu'il est banni, flétri, et ses biens mis en discussion !... »

 

Une « chienne d'affaire socratique »

 

Heureusement, dans cette « chienne d'affaire socratique », Benjamin a évité de se commettre, ne fût-ce que de très loin. Il l'a échappé belle : juste au moment où il allait écrire au « pauvre Knecht » ! Quelle maladresse évitée, et, ma foi, bien involontairement !... Benjamin dut soupirer d'aise.

 

Pendant plus de vingt ans, dans sa correspondance, il ne souffla plus un mot de l'ami Knecht.

 

Et puis, dans son journal, brusquement, le 20 mai 1811 ; il laisse couler, du bout de sa plume nonchalante, ces quelques mots énigmatiques :

 

« Diné chez Mme de Gingins. Knecht. »

 

Il faut dire que Constant est coutumier de ces formules lapidaires. Ses lecteurs en prennent vite l'habitude ; l'ésotérisme n'en est qu'apparent ; il est même parfois transparent.

 

De quoi briller dans un salon

 

Cette note signifie simplement que, le 20 mai 1811, chez Mme de Gingins, on « parla Knecht » : le sujet divertit.

 

La bonne pitance que c'était là : une affaire toute fraîche, pimentée, croustillante, un tantinet mélancolique, truffée à la fois de détails scabreux et de péripéties émouvantes ; l'occasion, pour briller dans un salon, était bonne à saisir. Et quand on s'appelle Benjamin Constant...

 

Quatre jours plus tard, Benjamin écrivait à sa sœur Rosalie. Il racontait l'affaire par le menu.

 

L'ami Knecht, le brillant compagnon de jadis, avait été condamné, dès 1789, et par contumace, pour pédérastie, à la perte de ses droits de bourgeoisie, à la réclusion perpétuelle, à une amende de 10.000 livres, aux frais du procès, et à la confiscation de tous ses biens. (On n'incinérait plus : on est civilisé ou on ne l'est pas...)

 

Perdu de réputation, totalement ruiné, le malheureux finit, en 1811, par être livré aux autorités Bernoises, qui l'enfermèrent dans l'hôpital-prison de l'Isle. On l'y soigna si bien qu'il en mourut fort proprement, « dans les meilleurs délais », comme disent les gens d'affaires.

 

Somme toute, pas de quoi fouetter un chat. Tout juste de quoi briller dans un salon. Pas trop longtemps. Quelques minutes seulement. Ces histoires-là divertissent quelquefois. Quant à intéresser. Peste, Madame !...

 

Quelques maximes, pour terminer

 

Voilà, cousins, tout ce que pensa de cette affaire le père du libéralisme ; en tout cas, ce fut tout ce qu'il en écrivit.

Pour nous consoler, plaçons en regard, avant de conclure, quelques-unes de ses maximes, quelques-uns de ses aperçus.

 

— « En prodiguant des noms odieux aux lois de la nature, on ne parvient pas à les éluder » (Mélanges de littérature et de politique).

 

« Un homme de génie me disait un jour qu'il se sentait meilleur après avoir contemplé longtemps l'Apollon du Belvédère. Il y a, je l'ai déjà dit ailleurs, mais on ne saurait trop le redire, dans la contemplation du beau en tout genre, quelque chose qui nous détache de nous-mêmes (...) Il y a dans l'émotion, quelle qu'en soit la cause, quelque chose qui fait circuler notre sang plus vite, qui nous procure une sorte de bien-être, qui double le sentiment de nos forces, et qui, par là, nous rend susceptibles d'une élévation, d'un courage, d'une sympathie au-dessus de notre disposition habituelle » (Ibid.).

 

« Rien de plus absurde que de violenter les habitudes, sous prétexte de servir les intérêts. Le premier des intérêts, c'est d'être heureux ; et les habitudes forment une partie essentielle du bonheur » (De l'esprit de conquête et de l'usurpation, considérés dans leurs rapports avec la Civilisation Européenne).

 

« La variété, c'est de l'organisation! l'uniformité, c'est du mécanisme. La variété, c'est la vie. L'uniformité, c'est la mort » (Ibid.).

 

« On peut toujours supposer d'autres circonstances que celles qui ont existé, et travestir en accidents les lois de la nature. »

 

Et ceci, que bien des nôtres, en bien des cas, hélas, pourraient rappeler à tels qui les prétendent juger sans daigner vouloir les comprendre :

 

« Pour connaître les hommes, il ne suffit pas de les mépriser » (Loc. cit.).

 

Si, tout compte fait, Benjamin n'a pas compris Knecht, Constant, par ses magistrales analyses du cœur et de l'esprit humains, a compris (sans lui-même s'en rendre toujours bien compte, semble-t-il) tous les frères, tous les neveux, tous les arrière-petits-neveux du pauvre Knecht, et par conséquent vous, mes cousins,

 

et, par surcroît, moi-même, qui vous prie de me croire,

 

Votre très humble serviteur et très affectionné cousin de Béotie,

Jacques Fréville

 

Arcadie n°142, Jacques Fréville, octobre 1965

 

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Leçons de sagesse : Excursion mythologique par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Chers cousins d'Arcadie,

 

Il y a déjà quelques années, j'aimais à répéter, à clamer mon indifférence pour la gastronomie, l'œnophilie ; je dévorais alors n'importe quoi d'une dent égale, et j'aimais qu'on le connût : œnophilie, gastronomie, disais-je : vices de vieillards... C'est par la même raison, dans le même esprit, suivant la même démarche que je méprisais alors très cordialement les bibliophiles. Que m'importait le contenant de mes lectures ? Seul, le contenu valait qu'on le dégustât ; et je ne m'en faisais pas faute. Vorace des nourritures terrestres, j'avais alors pour celles de l'esprit (qu'une candide confusion me faisait assimiler aux productions de la plume), une véritable boulimie.

 

Là-dessus le temps a fait son œuvre, hélas ! Dois-je dire hélas, de reste ? Je n'en suis pas certain. Avec des goûts renouvelés, j'aborde allègrement ma trentaine : le monde, pour moi, se renouvelle ; ses fastes, ses charmes se décantent, se nuancent, et peut-être bien est-ce tant mieux. De cela, je viens de faire une petite expérience aujourd'hui. Voici comme.

 

J'avais souscrit naguère, un peu machinalement, à l'édition offerte par le « Club du Livre » d'une grande Mythologie sur papier noble, dans la version de M. Mario Meunier, illustrée par Edy Legrand. Quand je dis machinalement, j'écris à la légère : je devrais dire plutôt passionnément. Seulement, entendons-nous : de passion, pour ce livre, à peine en eussé-je une once, dans ce temps-là ; je le jugeai sur quatre épreuves approximatives : c'est pour le représentant que je pris alors flamme, un représentant qui aurait pu (mais où, diable, les prenez-vous, chers éditeurs, ces éphèbes aux familiarités captieuses ?) oui, je l'avoue, qui aurait pu me faire souscrire à un voyage lunaire, martien, voire (qui pis, certes, eût été) à l'édition complète des œuvres de l'illustre Jouhandeau.

 

Or, la voici maintenant qui m'arrive, cette Mythologie, alors que, de cette négociation bâclée sous l'envoûtement, ne remontait parfois aux frontières de ma mémoire, de plus en plus trouble et troublant, que le souvenir dans un éclair d'une large poitrine brunie, hâlée, dans l'éclatement rayonnant d'une échancrure de chemise (l'été laissait de ces libertés, fût-on l'ambassadeur d'une Maison vénérable), et du moulage étroit d'un blue-jeans agressif.

 

Faute de mieux donc, j'ai feuilleté en rêvant ce très beau livre fourmillant d'images aimablement hellénistiques, avec ces délices de solitaire que chantèrent bien feu France et feu Barthou.

 

Ma foi, mes cousins, je n'ai pas perdu mon temps, et, si vous faites comme moi, vous y trouverez mille agréments.

 

Pour l'instant, je n'ai pas encore achevé le premier volume de ce maître-ouvrage qui en comporte deux ; aussi n'est-ce, à la volée, que d'humbles glanes de tâcheron de la critique, de moissonneur attardé sur l'aire au crépuscule, que je viens de ramasser pour vous, débonnairement, sans me hâter trop.

 

Le style de ces récits, harmonieusement unis en un faisceau succulent, comme doré, le style dis-je est clair, sec, alerte, crépitant, avec une pointe d'humour et un zeste de nostalgie bref, c'est celui du regretté Mario Meunier.

 

Permettez-moi de vous en donner deux exemples, avant de conclure mes bavardages.

 

Dans le chapitre consacré à Zeus :

 

« Zeus, pourtant, en tant que créateur de tout ce qui est beau, n'aimait pas seulement que la beauté des femmes. Il lui fut donné de découvrir un jour un adolescent d'un attrait merveilleux. Pour garder toujours auprès de lui celui qu'il estimait le plus beau des mortels, il résolut de l'enlever de la terre et d'en faire dans l'Olympe son gracieux échanson. Or, un soir que Ganymède, encore jeune berger, tout en gardant son troupeau sur les pentes herbeuses du mont Ida, était assis sur un rocher et jouait de la flûte, Zeus, transformé en aigle de grand vol, s'abattit soudain derrière lui. Il agrippa ses serres, rendues inoffensives, aux flancs du jouvenceau, piqua son bec en ses cheveux, déploya ses ailes vigoureuses, et enleva ce bel adolescent. Ganymède, dès lors, devint un habitant du ciel. Au lieu de fromage et de lait, il se nourrit, comme les Dieux, de nectar et d'ambroisie, et il obtint ainsi, pour charmer le regard heureux des Immortels, le privilège d'une éternelle jeunesse. »

 

L'histoire est fameuse, bien sûr ; et les ornemanistes même de la Madeleine de Vézelay la connaissaient, qui en tirèrent le motif d'une corbeille de chapiteau pour le vaisseau majeur de la basilique – à la grande ire de saint Bernard qui, dans une épître bouillante, fulmina contre ces représentations sacrilèges de scènes païennes et de monstruosités « contre nature » dans un asile sacré, ad, sans doute « majorem Dei gloriam » et, plus heureusement, sans le moindre effet.

 

N'importe, au vrai, que l'histoire soit célèbre : ne trouvez-vous pas, mes cousins, un plaisir nouveau dans cette résurrection du mythe grec par la plume alerte et toujours, et à jamais vivante, de l'incomparable helléniste qu'était Mario Meunier ?

 

Pour ma part, j'y suis sensible. Et je veux encore, avant de vous quitter un temps (le temps d'un numéro de cette revue, de quelque jardinage pour votre serviteur, et pour vous, cousins, de quelque vacance), oui, je veux, s'il vous plaît, vous rapporter la version que donne le même auteur, dans le même ouvrage, des amours d'Apollon et d'Hyacinthe :

 

« Fils du roi Amyclos, Hyacinthe était un jeune garçon d'une beauté merveilleuse. Apollon s'en éprit et sut s'en faire aimer. Souvent, sur les bords fleuris de l'Eurotas, ils allaient ensemble s'exercer au lancement du disque. Or, un jour que, suivant leur habitude, ils s'essayaient à ce rude combat, le destin voulut que le disque lancé par Apollon vînt s'abattre sur la tête du malheureux enfant. Le sang jaillit en abondance, et Hyacinthe, mortellement atteint, s'affaissa sur le sol comme une tige morte. Le Dieu pâlit sous ce coup foudroyant. Se jetant à terre, il prit sur son bras gauche cette tête fléchissante, étancha le sang de la blessure et sur elle appliqua, en tant que Dieu de la médecine, des plantes salutaires. Mais l'art est sans vertu quand la blessure est sans remède. Hyacinthe n'était plus. Eperdu de douleur, le jeune Dieu de l'été s'écria : "Tu meurs, ô enfant bien-aimé, et la riante jeunesse a été moissonnée par ma main ! Puisque je ne puis t'accompagner dans la mort, je veux du moins te rendre immortel comme moi." Changé en fleur, tu revivras, tu renaîtras, et refleuriras chaque fois que le printemps détrônera l'hiver. A ces mots d'Apollon, du sang d'Hyacinthe répandu sur le sol s'éleva une fleur qui conserva son nom. »

 

Ce beau récit, si sobre et dépouillé (mais, cousins, encore un coup, tout le livre vaut une lecture), ce récit m'a rappelé un poème consacré par Rémy Belleau, l'un des sept de la Pléiade, à ce drame mythologique et arcadien. J'y reviendrai, seulement, il se fait tard ; la pluie vient de s'arrêter de tomber sur mon jardin baigné de brume et je veux profiter du reste de demi-jour pour rouler, et si possible tondre mon gazon. la Béotie a ses rites ; il importe que j'y sacrifie.

 

Donc, mes cousins, bien le bonsoir, et à la prochaine livraison.

 

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

 

Arcadie n°93, septembre 1961

 

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Nus masculins (photographies, dessins, peintures) à la Galerie "Au Bonheur du jour"

Publié le par Jean-Yves

Nicole Canet

 

La Galerie « Au Bonheur du Jour »

 

présentent :

 

NUS MASCULINS

 

exposition-vente

Photographies de 1870 à 2013, Vintage Male Nude

Dessins – Peintures

XIXème, XXème siècles

du 25 septembre au 30 novembre 2013

 

exposition prolongée jusqu'au 31 janvier 2014

 

Visite romancée de l'exposition

 

 

Seront proposées environ 200 oeuvres diverses sur la représentation du corps masculin.

 

Lionel WENDT CEYLAN 1938 KONRAD HELBIG 101

 

 

 

De l'Académisme, modèles pour peintres et sculpteurs :

− au sport, la lutte particulièrement, dénudant partiellement l’homme

− aux nus sophistiqués des années 30, alliés au naturisme

− à l'athlétisme des années 1940-1950 servant encore de prétexte au dévoilement du corps

− aux nus exotiques

Jusqu'à l'iconographie contemporaine.

Un lien s'établira entre les dessins, peintures et photographies.

 

Photographes : Marconi, Igout, Gloeden, Plüschow, Galdi, Lehnert et Landrock, Riebicke, Lionel Wendt, Earl Forbes, Konrad Helbig, Joseph Caprio, J. D. Cadinot, Yves Paradis, Biron, Raymond Voinquel, etc.

 

Peintres, dessinateurs : Robida, Poilleux, Rasmus Christiansen, Derrey, Waroquier, Goor, Gourlier, Czanara et des contemporains américains.

 

Une exposition à la gloire des HOMMES

 

JOYEUSEMENT GAY RETRO et VINTAGE

 

Galerie Au Bonheur du jour 

11 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

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Gustave Courbet (1819-1877), incompris jusqu'à nos jours

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce jour-là, il fait une chaleur de four à Versailles. Pourtant, on se bouscule dans la salle du tribunal lorsque le président du conseil de guerre, fait entrer les accusés. Le Tout-Paris des arts et de la politique est là et, ce 14 août 1871, il n'a d'yeux que pour un gros homme hagard, aux cheveux blanchis, au teint jaunâtre, aux yeux injectés.

La salle se réjouit de ses tourments. Décidément, il est bien tel que la presse l'a décrit, ce « peintre du laid », socialiste avoué, qui a démoli la colonne Vendôme par vengeance.

C'est de la haine, disproportionnée, qui déborde loin au-delà des cercles parisiens. Mal remise des affres de la Commune, la bourgeoisie a trouvé son bouc émissaire.

Artiste célèbre et provocateur de talent apprécié des élites les mieux averties, Gustave Courbet, à 52 ans, est un homme « arrivé » qui s'est allié à la canaille, aux « rouges » ; il a trahi, on le méprise en proportion.

Lui est abasourdi. Il ne comprend pas ce qu'il fait là. Certes il a participé : la République puis la Commune, c'était la revanche sur les frustrations accumulées depuis 1848, le pouvoir central aboli, la démocratie, la liberté, tous ses rêves enfin réalisés. Il a rêvé. Mais en pacifiste, pas en émeutier. On ne l'a jamais vu sur les barricades et très peu au conseil municipal, dont il s'est retiré au bout d'un mois. Elu président de la fédération des artistes, il a surtout débattu de réformes utopiques comme le remplacement des Beaux-Arts par des écoles techniques...

L'essentiel de son énergie, il l'a employée à remplir la mission officielle que lui avait confiée le gouvernement en septembre 1870, bien avant la Commune, alors que les Prussiens encerclaient Paris : protéger les musées et les objets d'art menacés.

Quant à la fameuse colonne, il a certes publiquement souhaité voir disparaître de la place ce « bloc de canons fondus qui perpétue la tradition de conquêtes, de pillages et de meurtres. » Mais il n'a pas été le premier ni le seul. En 1848 déjà, Auguste Comte avait réclamé la démolition de ce symbole de l'Empire devant lequel les bonapartistes se rassemblaient chaque année. Lorsque, le 12 avril 1871, la Commune a finalement voté la démolition, il n'en était pas membre, et il n'a pas assisté à l'abattage, le 16 mai.

C'est ce qu'il explique calmement au président du conseil de guerre, témoignages à l'appui. L'un des coaccusés, membre de la Commune, prend d'ailleurs complètement sur lui le renversement de la colonne et assure que Courbet n'y est pour rien.

Le tribunal le condamne pourtant à six mois de prison et à une amende de 5 000 francs. Le verdict est « modéré » - deux des inculpés seront exécutés et les autres déportés.

Mais c'est cher payer le rêve pour un peintre épris de nature, innocent et malade de surcroît. « Ils m'ont tué, ces gens-là, je ne ferai plus rien de bon ! », gémit-il à l'hôpital militaire où il a été transporté.

Rares sont les criminels, les hommes politiques à avoir suscité une telle rage. A fortiori les artistes ! Courbet est un cas, et il le sait. À dire vrai, il l'a un peu cherché. Car ce qui l'accable en ce terrible mois d'août 1871, c'est la légende qu'il a lui-même créée. Celle d'une grande gueule anarchiste et anticléricale, disciple de Proudhon, pourfendeur d'institutions, un ogre excessif en tout, buveur, noceur, bagarreur, un « maître peintre » qui fait profession d'inculture parce qu'il a compris, bien avant le marketing, que le scandale fait vendre. Il voulait « épater le bourgeois » : il a réussi, au-delà de toute mesure.

Son œuvre n'a qu'un but : la vérité. Et elle choque : ses campagnes sont dures, ses forêts sombres, ses chasses des carnages, ses curés ont le nez rouge, ses pauvres sont de vrais pauvres, déformés par le labeur, ses nus de vrais nus, sensuels voire érotiques. « Le réalisme, a-t-il expliqué en 1861, n'est que la négation de l'idéal. » En cela, il est révolutionnaire, d'autant plus qu'il entend faire de sa propre libération un modèle. Bien avant les impressionnistes, qui s'engouffreront dans la brèche, Gustave Courbet a ouvert la voie de l'art moderne. Par le choix de ses sujets, par ses méthodes commerciales, par sa peinture même, il a rompu avec tout ce qui l'avait précédé.

 

En 1851, Courbet a 32 ans, il part dans le Doubs dans son village natal, fait poser tous les habitants et revient au Salon de 1850 avec une toile gigantesque (7 m × 3,50 m) qui fera date dans l'histoire de l'art. C'est le fameux «Enterrement à Ornans.» Un monument à la gloire du réalisme. Le format, panoramique, jusque-là réservé aux sujets nobles, détourné au profit d'une simple cérémonie rurale, la composition inspirée de l'imagerie populaire, le paysage, les couleurs sinistres où le noir domine, les personnages, paysans ou petits bourgeois aussi laids que nature, tout dérange dans ce tableau. C'est le but. Le scandale est énorme, les critiques s'écharpent, la politique s'en mêle. La légende est née. «M. Courbet s'est fait une place dans l'école française à la manière d'un boulet de canon qui vient se loger dans un mur», note, ravi, un écrivain socialiste. Le désormais fameux « peintre du laid », lui, se frotte les mains, sa cote est faite. Il vend enfin, pas à l'Etat, mais, ce qui est mieux, à des collectionneurs, et il n'a qu'une envie : continuer.

C'est un Turc, l'ambassadeur ottoman à Paris, qui, en 1866, commande la toile la plus provocatrice de toutes, « L'Origine du monde », un sexe de femme si « réaliste », si cru, qu'il restera caché jusque dans les années 1950 - y compris par son dernier acquéreur, le psychanalyste Jacques Lacan.

Le procès n'était rien, le pire reste à venir. À peine sorti de prison, il est déjà menacé. La Chambre des députés veut reconstruire la colonne et envisage de saisir ses biens. À Paris, on le surveille ou on l'évite. A Ornans, il trouve son atelier vandalisé.

Sa mère est morte, ses amis d'enfance aussi. Tout le monde profite de son infortune : son ex-logeuse lui a volé deux caisses de tableaux, ses débiteurs - marchands et collectionneurs - font traîner les règlements, ses créanciers exigent au contraire d'être payés de suite, même sa sœur Zoé le berne et renseigne la police. Il s'épuise en procédures.

La peine purgée n'a pas calmé les passions, au contraire. En mai 1873, le maréchal Mac-Mahon, champion de « l'ordre moral », arrive au pouvoir. La Chambre décide aussitôt que Courbet paiera la colonne. La somme reste à fixer, mais elle sera énorme - au final, 330 091,68 francs or, l'équivalent de 800 000 euros. Les biens du peintre sont mis sous séquestre. Faute de payer, il risque encore la prison. Il s'est remis à peindre, il n'a pas le choix, mais comment travailler en sachant que chaque tableau risque d'être confisqué ? Il fait appel, sans illusion.

« Je suis dans un état d'angoisse inexprimable », écrit-il. La réaction, à nouveau, se déchaîne. Un écrivain suggère de « montrer à toute la France le citoyen Courbet, scellé dans une cage de fer sous le socle de la colonne !»

Ne reste que l'exil. Le 22 juillet 1873, il se réfugie en Suisse, où il finit par se fixer à La Tour-de-Peilz, un petit port du canton de Vaud. Là, il produit à la chaîne, mais le cœur n'y est plus. Il a toujours abusé de l'alcool. La dépression aidant, il passe les bornes, se met à l'absinthe, qu'il coupe de vin blanc ! Il espère, vainement, pouvoir regagner la France. Là-bas, ses ennuis continuent. Son appel a été rejeté, ses biens définitivement confisqués ; seul son père continue de le défendre. Il meurt, en 1877, à 56 ans, rongé par la cirrhose et l'hydropisie.

Il y a une dizaine d'années, en 1994, à Besançon, les gendarmes obligent les libraires à retirer un livre (Adorations perpétuelles de Jacques Henric. Roman, collection Fiction et Cie, Seuil, 1994, ISBN : 2020211793) de leurs vitrines. En couverture, l'auteur avait choisi de reproduire «L'Origine du monde.»

 


Paru récemment :

LA POMME de Enis BATUR, Traduit du turc par Ferda Fidan, Actes Sud, janvier 2005, ISBN 2742753087.

Présentation de l'éditeur : Enis Batur étudie ici, en romancier, le grand étonnement causé par l'apparition en Occident de L'Origine du monde, cet incroyable tableau de Courbet.

Il nous conduit auprès de Khalil Chérif Pacha, le commanditaire du tableau, personnage étrange et méconnu, à l'époque ambassadeur de l'Empire ottoman à Paris. Puis, à partir de la liberté de cet Oriental capable d'initier une telle œuvre, et de la complicité qu'il partageait avec Courbet, Enis Batur compose des interprétations ou des suites imaginaires venant éclairer ou réinventer l'histoire de cette toile. En passant par une hypothétique rencontre entre Dostoïevski et Khalil Chérif Pacha, et par l'évocation de Jacques Lacan - qui avait voilé l'œuvre sous une autre - , Enis Batur revisite les représentations de la Genèse et du Paradis dans l'histoire de l'art et, pour finir, élabore une "théorie de la Pomme" ludique et passionnante...

Une couverture du livre qui dévoile et qui cache...

Dès la couverture de "La Pomme", tout est dit. Sur fond rouge se détache une pomme blanche aux reliefs curieux, qui lorsqu'on y prête attention révèlent un sexe de femme, plus précisément un détail de "L'Origine du monde", le fameux tableau de Courbet.

L'auteur : Poète, essayiste, romancier, journaliste, éditeur, Enis Batur est l'une des figures centrales de la littérature turque. Ses livres sont traduits dans de nombreux pays. Amer savoir, premier volet de ce travail sur la fiction, a été publié en 2002 aux éditions Actes Sud.

Source principale : D'après un article de Véronique Maurus paru dans Le Monde du 29 juillet 2003

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