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Tremblements du désir, Pierre Ehrart

Publié le par Jean-Yves

« Il faut être grand pour se marier et oser découvrir, enseveli sous les draps, un corps de femme. »

 

Tel est l'amer constat du petit garçon que Pierre Ehrart, avec une tendresse fascinée, évoque chapitre après chapitre dans un dense roman placé tout entier sous le signe du tourment.

 

Tourment délicieux du désir qui, bien avant la puberté, s'empare de l'enfant, avec son cortège de frayeurs feutrées et de hontes exquises.

 

C'est en eaux troubles que l'écrivain a choisi de pêcher ses souvenirs, dans ces lieux étranges et souvent sordides où s'élabore l'alchimie du désir : des cabinets de lycée aux émanations délétères, tel recoin poussiéreux de la maison, ou bien encore ce compartiment de train plongé dans l'obscurité dans lequel l'adolescent connaîtra un de ses plus grands frissons érotiques.

 

Il y a dans ce roman une diabolique combinaison d'innocence et de perversité, d'impudeur et de délicatesse.

 

■ Editions Mazarine, 1987, ISBN : 2863742574

 

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Vanités par Jacques Linard

Publié le par Jean-Yves

Jacques Linard est connu comme peintre de vanités (objets symboliques de la fuite du temps et de la fragilité de la vie : la fleur fane rapidement, le fruit se flétrit comme la peau de l'homme...). Ici, les objets symbolisent les cinq sens et les quatre éléments. De multiples liens symboliques les réunissent.

 

La vue est représentée par le miroir ainsi que par la beauté multicolore des fleurs ; l'ouïe par le luth, la flûte, et la sonorité des cuivres (le mortier est posé comme un gong) ; l'odorat est représenté par le parfum des fleurs, le fumet des racines, le « nez » du vin ; le goût par le vin encore, ainsi que par les fruits et les tubercules, ou les petites pâtisseries dans leur boîte circulaire. Enfin le toucher est représenté par la chaleur du feu, la douceur des plumes, la froideur des étains, mais aussi par ces objets à prendre en main que sont les cartes et les dés.



 

Jacques Linard – Les cinq sens et les quatre éléments – 1627

Huile sur toile, Musée du Louvre, Paris

 

En ce qui concerne les quatre éléments, c'est le feu qui est central, originel, purificateur, et potentiellement destructeur de tout le reste. L'air s'installe sur une diagonale tendue entre l'oiseau et la légèreté du papier à musique et de la flûte (instrument à vent). L'eau est sur l'autre diagonale, entre le bocal de l'iris et le bouquet qu'elle maintient en vie un peu plus longtemps. La terre, enfin, est partout, dans les racines et les tubercules, mais aussi dans le bois et le métal, jusque dans le goût de terroir du vin.

 

L'œuvre va bien au-delà de son titre : elle met subtilement l'accent sur les liens et les correspondances qu'entretiennent sens et éléments : le feu brûle les sens, le miroir de la vue reflète le luth de l'ouïe, l'oiseau de l'air est très doux au toucher, etc. Ces croisements permettent un cheminement sinueux dans l'image.

 

 

Ce parcours peut se terminer dans la zone proche de la signature sur le tiroir où le papier à musique, symbole fort de la fuite du temps, côtoie les dés et les cartes. Ceux-ci disent le hasard qui mène le monde et la vie.

 


Lire aussi : L'apparence des sens sur le site de Jean-Christophe

 

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Les amis de Monsieur Paul, Suzanne Prou

Publié le par Jean-Yves Alt

Pierre a vingt ans et vit à Marseille entre sa mère, son oncle et une servante dans « un cocon tiède hors duquel il est malheureux, perdu ».

A la librairie où il travaille, il reçoit régulièrement la visite d'un mystérieux M. Paul avec lequel il se lie d'amitié.

Lors d'une soirée chez ce dernier où Pierre rencontre les plus beaux garçons de la ville, un simulacre de procès condamne à mort son oncle qu'il déteste : il le suspecte même de trafic de drogue. Dans la nuit, celui-ci est égorgé.

Qui est l'assassin ? Pierre, qu'on a ramené ivre chez lui ne se souvient de rien...

Un petit policier de série, avec une intrigue un peu courte mais du charme aussi.

■ Editions Mercure de France, 1985, ISBN : 2715202172 ou Gallimard/Folio, 1987, ISBN : 2070378071

Présentation : Un port sur la côte française - Marseille ? Une vaste maison que Pierre habite avec sa mère, son riche et vieil oncle, une servante asiatique. Une librairie, où travaille Pierre. Le mystérieux Monsieur Paul, qui vient souvent voir le jeune employé. Les allées d'Azémar, où ils se promènent. Une atmosphère trouble. Le décor est dressé. Les personnages s'agitent. Un meurtre se prépare... Pourquoi en dire plus ? L'art de Suzanne Prou est fait de nuances, d'indications discrètes, de notations furtives qui entretiennent le suspense et envoûtent le lecteur jusqu'au dénouement, brutal.

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Exercice d'amour, Anne Michel

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il avait voulu qu'elle aime ce pays. C'est lui, bien sûr, qu'elle avait aimé. » Ainsi débute le roman d'Anne Michel. L'auteure a choisi l'Afrique pour y faire vivre ses deux personnages, au milieu de « parfums riches et violents » où les passions s'exacerbent.

Derrière l'image très convenable de directeur d'une importante entreprise d'exportation de bois précieux et de conseiller pour les affaires économiques auprès du ministre du Commerce, Cazette est un homme mystérieux, ambigu.

La narratrice se rend vite compte qu'il l'a épousée « pour sauvegarder les apparences ». Elle aime un homme insaisissable, inaccessible qui, de trafics illégaux en rencontres nocturnes, ne fait rien d'autre que se préparer une mort violente.

Il lui révèle peu à peu les zones d'ombre de son existence, lui parle de Jacques Thibault, cet adolescent qui, dix ans auparavant, l'avait « adoré comme un dieu » jusqu'à tenter de se suicider. Il la flatte « en lui laissant entendre qu'il ne l'avait pas fait venir pour dissimuler une vie corrompue, mais pour l'aider à retrouver une intégrité morale ». Mais dans ses « soirées solitaires sur la véranda », dans ses « moments mélancoliques passés à l'attendre », elle souffre en sachant que son mari cherche son plaisir dans la dégradation, les endroits sordides où il peut rencontrer des voyous qu'il affectionne. Elle sombre peu à peu dans la dépression et le délire, rameutant des bribes de souvenirs, tentant de reconstruire l'histoire d'un amour exalté.

Ce roman remet irrésistiblement en mémoire la « Nuit de l'Iguane », de Tennessee Williams.

Ce récit terrible d'amour et de haine colle à la peau et donne le vertige.

■ Exercice d'amour, Anne Michel, Editions Calmann-Lévy, 1984, ISBN : 2702113354

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Le bimétallisme d'Oscar Wilde par Guillot de Saix (2/2)

Publié le par Jean-Yves

— Bimétallisme, qu'est-ce à dire ?

 

— C'est, explique Oscar, que je suis sensible à la Beauté, de quelque sexe qu'elle soit, aussi bien à l'or de Phoebus qu'à l'argent de Phoebé, enfin, je suis, je le répète « bimétalliste ».

 

Vers 1886, Oscar fit la connaissance de Robert Ross, fils d'un avocat canadien. Robert, le petit Robbie, était alors un séduisant jouvenceau de dix-sept à dix-huit ans, homosexuel de naissance et d'âme toute féminine. Il fit la conquête de Wilde et se considéra comme marié avec Oscar qui avait alors trente-deux ans. Il veilla sur lui toute sa vie, le pleura comme une veuve, il devint par la suite son exécuteur testamentaire et défendit au mieux les intérêts de ses héritiers.

 

Dès lors, Wilde, tout en continuant d'avoir de-ci, de-là des maîtresses, des actrices ou leurs habilleuses, s'intéresse de plus en plus à l'homosexualité.

 

Cela est évident dans ses œuvres telles que : Intentions, Le Portrait de M. W. H., Le Crime de Lord Arthur Savile, Salomé, Le Portrait de Dorian Gray.

 

Il a arboré à sa boutonnière l'œillet vert qui devient à Paris le signe et l'emblème des homophiles.

 

Wilde s'est plu à répéter que la Nature imite l'Art bien plus que l'art n'imite la Nature. Aussi, quand ayant créé le personnage de Dorian Gray, il rencontra un jeune poète blond qui signait John Gray, son recueil : Silverpoints, c'était vers 1891, il s'éprit de lui.

 

Pierre Louÿs les rencontra tous les deux en 1892 à Londres et en parla en ces termes à André Gide.

 

« Ce n'est pas du tout ce qu'on croit ici. Ces jeunes gens sont des plus charmants. Tu ne t'imagines pas l'élégance de leurs manières. Ainsi, tiens ! pour t'en donner une idée : le premier jour où je fus introduit près d'eux, John Gray à qui je venais d'être présenté par Oscar, m'a offert une cigarette, mais, au lieu de me l'offrir simplement comme nous l'aurions fait, il a commencé par l'allumer lui-même et ne me l'a tendue qu'après en avoir tiré une première bouffée. N'est-ce pas exquis ? Et tout est comme cela. Ils savent tout envelopper de poésie. Ils m'ont raconté que, quelques jours auparavant, ils avaient célébré un mariage, un vrai mariage entre deux d'entre eux, avec échange d'anneaux. Non, je te dis, nous ne pouvons imaginer cela, nous n'avons aucune idée de ce que c'est. »

 

Pourtant, comme la réputation de Wilde, après la publication de Dorian Gray, était déjà quelque peu compromise, Pierre Louÿs reçut les observations de son frère aîné Georges Louis qui occupait un poste élevé dans la diplomatie ; il défendit d'abord Wilde, mais, sur des preuves avancées, résolut d'en avoir le cœur net.

 

Wilde lui écrivait de Hambourg, le 7 juillet 1892, sur un ton assez tendre :

 

« Pourquoi pas de lettre ? Ecris-moi quelques mots, je m'ennuie ici énormément, et les cinq médecins m'ont défendu de fumer des cigarettes ! Je me porte très bien, et je suis horriblement triste. Oscar. »

 

Pierre Louÿs, sous prétexte de demander à Wilde des explications sur ses sentiments à son égard, partit le rejoindre avec le désir de rompre des relations équivoques. Selon lui, Wilde lui aurait dit :

 

« Vous pensiez que j'avais des amis. Je n'ai que des amants. Adieu. »

 

A la vérité, dès son arrivée, Louÿs, dans la chambre de l'hôtel, avait commencé par dire à Wilde tout ce qu'on lui avait répété en l'accusant de vouloir le compromettre.

 

« Blâme-moi, accuse-moi, condamne-moi, s'il te plaît, lui dit Wilde, mais tel que je te connais, je ne t'accorde pas le droit de me juger. Tu n'as, si cela te convient, qu'à croire tout ce que tu entends raconter sur moi. D'ailleurs, tout cela m'est égal.Dans ce cas, dit Louÿs, je n'ai plus qu'à m'en aller. »

 

Alors, Wilde, plus peiné qu'il ne voulait le paraître, regarda tristement Louÿs et lui dit : « Adieu, Pierre Louÿs. Je voulais avoir un ami. Je n'aurai plus que des amants. »

 

C'est sur cette parole mal interprétée que l'auteur d'Aphrodite partit en faisant claquer la porte.

 

Oscar Wilde déclara : « Je ne veux plus le revoir. »

 

On a voulu faire d'Oscar Wilde le pape de l'homosexualité alors qu'il s'agit d'un bisexuel avéré.

 

Peut-être le mécanisme de sa volupté interdisait-il à Wilde, comme à son père, toute précaution malthusienne ?

 

Toujours est-il qu'il eut des enfants illégitimes, notamment avec une actrice, Marion Terry, qui interprétait une de ses pièces, Une femme sans importance et, en même temps, dans le même théâtre, avec une habilleuse, une buraliste ou une simple figurante, aussi avec une barmaid rencontrée dans un sous-sol de Mayfair.

 

Plus tard, atteint d'un mal qui ne pardonne pas, et pour ne pas contaminer les êtres qu'il désirait, il se livra sur eux à des « familiarités » au sens que Frank Harris donne à ce mot. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il ne fut pas condamné pour « sodomie » (la peine était alors de cinq ans pour ce délit), mais pour « indécence ».

 

Las de semer de la postérité et toujours captivé, comme Platon, Shakespeare, Michel-Ange et Léonard de Vinci, par le cas de l'androgynat, il s'éprit d'Alfred Douglas, qui avait l'air alors d'une très jolie fille en travesti, au point qu'on l'appelait « Mademoiselle » et que plus d'un homme normal était troublé, m'a-t-on dit, par son regard clair, son teint de rose et ses cheveux de miel...

 

On peut supposer d'ailleurs que cette passion, en dépit des apparences, demeura presque platonique, comme Douglas le proclama, non pas parce qu'il n'y eut pas désir de la faute, mais parce que, peut-être le premier contact sensuel fut décevant pour l'un et pour l'autre (je devrais dire : pour l'un ou pour l'autre), ainsi qu'il peut arriver, assure-t-on, entre deux êtres de même niveau intellectuel. Leurs esprits s'admiraient au point que, comme dans le conte de Narcisse, Wilde s'aimait lui-même dans les yeux de son disciple.

 

Mais, tout en continuant à s'afficher ensemble, par pose et par défi, ils pouvaient fort bien n'être que des camarades, puisque leurs goûts les entraînaient à chercher leur plaisir ailleurs. Les derniers aveux que me fit Alfred Douglas attestent que leurs rapports charnels furent rares, tandis que leur amitié passionnée survécut.

 

« Je vous jure, m'a dit Lord Douglas, qu'il n'y eut jamais entre nous, deux ou trois fois seulement, que ce qui se passe habituellement dans toutes les "Public-School" d'Angleterre. »

 

Voici l'épître tombée aux mains des maîtres-chanteurs et qui fut produite au procès. Elle est datée de Torquay et fut envoyée au Savoy-Hôtel, à Londres.

 

« Mon garçon à moi,»

Votre sonnet est tout à fait adorable, et c'est prodige que vos lèvres, rouges comme des pétales, soient faites non moins pour l'ivresse de la musique que pour l'ivresse des baisers. Votre svelte âme d'or se promène entre la passion et la poésie. Nul Hyacinthe, au temps des Grecs, n'a poursuivi l'Amour plus follement que vous. Pourquoi restez-vous seul à Londres, et quand irez-vous à Salisbury ? Rafraîchissez vos mains au crépuscule gris de ces choses gothiques puis revenez ici pour tout ce qui pourra vous plaire. L'endroit est adorable, il n'y manque que vous, mais, d'abord allez à Salisbury. Pour toujours, avec un impérissable amour.

Oscar Wilde.

 

La lettre fut lue et commentée au Tribunal.

 

— En fait, conclut le juge, cette lettre est selon vous, l'origine d'un poème français publié dans : The Spirit Lamp ?

— Oui, répond l'accusé. Il est signé Pierre Louÿs.

— Est-ce le nom de plume d'un de vos amis ?

— Oui. Un jeune poète français d'une grande distinction, un ami à moi qui a vécu en Angleterre.

 

A la vérité, Wilde, comme on l'a vu, ne pouvait plus guère appeler Louÿs son ami. Voici comment la paraphrase de la lettre par Pierre Louÿs avait été publiée au moment où triomphait à Londres Une femme sans importance, la comédie de Wilde que j'ai fait représenter naguère à Paris. Wilde sachant que cette lettre circulait en plusieurs copies, l'avait communiquée à Louÿs qui la transposa lyriquement, puis la donna à Douglas qui la publia avec cet en-tête :

 

Une lettre écrite en prose poétique par Mr. Oscar Wilde à un ami et transposée en poésie rythmée par « Un poète sans importance » :

 

Hyacinthe, ô mon cœur, jeune Dieu doux et blond,

Tes yeux sont la lumière de la mer, ta bouche

Le sang rouge du soir où mon soleil se couche

Je t'aime, enfant câlin, cher aux bras d'Apollon.

Tu chantais, et ma lyre est moins douce, le long

Des rameaux suspendus que la brise effarouche,

A frémir, que ta voix à chanter quand je touche

Tes cheveux couronnés d'acanthe et de houblon.

Mais tu passes ! tu fuis par les portes d'Hercule.

Va rafraîchir tes mains dans le gris crépuscule

Des choses où descend l'âme antique. Et reviens

Hyacinthe adoré, Hyacinthe, Hyacinthe.

Car je veux voir toujours dans les bois syriens

Ton beau corps étendu sur la rose et l'absinthe.

 

On reste quelque peu étonné des indignations et du reniement de Pierre Louÿs quand on connaît son œuvre érotique publiée en partie clandestinement.

 

Ce fut en 1887 que l'Acte d'Amendement à la loi criminelle ajouta aux rapports homosexuels le piment du danger puisque, dans la Section XI, cet acte considérait comme condamnables de tels actes, même commis en privé.

Et Wilde souligna que cette menace ne fit qu'augmenter d'une saveur particulière, celle de la crainte, les plaisirs extra-normaux.

 

— C'était, dit-il, comme un festin avec des panthères : le danger, pour moitié, incitait au plaisir.

 

Alfred Douglas, plus précoce que Wilde sur le terrain de la perversité, lui avait été amené par le poète Lionel Johnson, homosexuel notoire. Le petit Lord était alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. A 21 ans, il en paraissait 16. Ce fut le coup de foudre. Douglas n'avait pas retrouvé à Oxford l'innocence perdue au Collège de Winchester. Même les sportifs s'y adonnaient aux plaisirs défendus et l'un des plus ardents amateurs devint par la suite champion international de rugby.

 

Bosie avait alors pour ami Lord Encombe qui occupait à Oxford les mêmes chambres qu'avait occupées Oscar Wilde. Celui-ci fut prié d'intervenir dans l'histoire d'un chantage subi par Bosie. Il obtint le silence à prix d'or. C'est alors que Bosie dut quitter brusquement Oxford pour éviter le renvoi. Car il faut noter que c'est le premier lord qui encanaille le poète jusqu'alors assez ingénu. C'est lui qui lui fit connaître toute cette racaille qu'on fit défiler au fameux procès, et Wilde, très chevaleresque, prit sur lui les fautes de son ami. Il évita qu'on le nommât, lui conseilla même de s'éloigner. Wilde avait alors conquis Londres par son esprit. On avait vu partout le couple de poètes.

 

Le Marquis de Queensberry, père du petit Lord, se mit en tête alors de descendre Oscar de son piédestal et tous les moyens, même les pires, lui furent bons. La mère de Bosie avait voulu séparer les deux amis et avait obtenu pour son fils un poste dans la diplomatie sous les ordres de Lord Cromer. Bosie prit, pour se rendre au Caire, le chemin des écoliers. Il passa par Florence et s'y attarda. C'est là, sans doute, en pensant à la tragédie en un acte de Wilde : Bianca, qu'il conçut sa tragédie florentine en un acte que j'ai traduite et que publia Arcadie. Tout semblait rompu mais Bosie relança Oscar, et n'ayant fait que passer au Caire, revint à Londres. Et Wilde alors se fit plus entreprenant.

 

Voici le sonnet d'aveu qui, selon Lord Alfred Douglas, le livra, après plusieurs mois d'une cour assidue, aux bras du moderne Pétrone.

 

Le nouveau remords

Le péché fut le mien. Je n'avais pas compris.

Dans sa caverne ainsi la musique est captive.

A peine si parfois cette inféconde rive

De l'élan d'un remous voit battre ses flancs gris.

Et, dans la profondeur de ces terrains flétris,

L'Eté s'est fait lui-même une tombe si creuse

Que le saule penchant ose livrer à peine

A la main rude de l'hiver ses fleurs d'argent.

Mais quel est donc celui qui vient sur ce rivage,

Lève les yeux, Amour, et contemple ! Qui donc

S'en vient ainsi du Sud sous des vêtements teints ?

C'est ton maître nouveau, c'est lui qui doit baiser

Les roses non encore écloses sur ta bouche...

Et moi, je dois veiller et prier, comme avant.

 

Ainsi Wilde est-il tremblant devant la Passion qui va se déchaîner et le perdre, corps et biens.

 

Bosie soumit dès lors Oscar à ses caprices, l'incita à les partager.

 

Les rapports de Wilde avec les différents adolescents cités au procès, débutaient, dit Montgomery Hyde, par des contacts physiques intimes, et des caresses.

 

Ainsi Wilde admirait et polissait le corps svelte de Charles Parker comme si c'était celui d'une femme, et tout cela s'achevait, toujours face à face, par des échanges inter-cruraux.

 

Taylor qui comparut au procès était le procureur attitré de Douglas, il vivait toujours aux lumières dans un appartement aux fenêtres voilées. Parmi les effets vestimentaires trouvés dans la chambre de Taylor chez qui avaient lieu les rencontres, on trouva des pantalons sans poches qui facilitaient les explorations manuelles dans les promenoirs où cet « agent de liaison » recrutait sa clientèle.

 

Comme je l'ai rappelé, nul des témoins à charge n'accusa Wilde d'actes sodomiques, dont il ne fut question que pour Taylor. On n'accusa le poète que d'indécences...

 

Après la prison, un des amis de Wilde essaya de le ramener à des goûts normaux. Cet ami : Ernest Dowson, l'entraîna dans une maison de tolérance, il attendit son ami, celui-ci sortit dépité et dégoûté :

 

— La première fois depuis dix ans, dit-il avec un haut-le-cœur, la première, et la dernière : du mouton froid !

— Mais, ajouta-t-il plus haut, pour les amis de Dowson qui l'avaient accompagné, qu'on dise bien en Angleterre qu'Oscar Wilde, sorti de prison, est allé au bordel. Cela rétablira ma réputation.

 

Douglas n'a donc pas servi de modèle à Dorian Gray qui est, je l'ai dit, une pure création littéraire. Quand on demandait alors à Oscar Wilde :

 

— Mais qui est donc ce Dorian Gray ?

Il répondait : — Dorian Gray est le péché de chacun de nous.

 

Pendant le procès, Alfred Douglas, de France où il s'était réfugié, écrivait chaque soir des injures au président du tribunal, en le traitant ainsi : « You, old snuffer... » « vous, vieux priseur ! ».

 

On raconte que ce président, congestionné tout le jour par les détails scabreux que donnaient les maîtres-chanteurs à la solde du marquis de Queensberry, n'en pouvait plus dormir. Quel beau conte ironique ce serait de montrer un tel président chargé de représenter la morale, initié par les détails d'un procès à toutes sortes de raffinements pervers jusqu'à ce qu'il y succombe.

 

Après la condamnation d'Oscar Wilde, les théâtres qui jouaient ses pièces ont continué à les afficher, mais en faisant disparaître le nom de l'auteur sous une bande blanche qu'on appela par dérision « une feuille de vigne littéraire ».

Wilde était très anglais de caractère et, en quelque sorte, très pudibond dans ses paroles. Jamais ou presque on ne l'entendit parler de pédérastie, sauf une fois au Ceylan-Tea où venait d'entrer une vieille dame, qui réparait des ans l'irréparable outrage, suivie d'un petit jeune homme aussi fardé qu'elle.

 

— Qui est-ce ? demanda Wilde à Jean de Mitty qui se trouvait auprès de lui.

— C'est une dame qui a, paraît-il, été honorée des faveurs de Napoléon III et un petit jeune homme qui, très poussé par un écrivain connu, vient de publier un roman au Mercure.

— Je vois, dit en riant Wilde.

 

En somme, c'est une dame qui a un beau passé devant elle avec un jeune homme qui a un bel avenir derrière lui.

 

En 1896, pendant le procès, sur les instances de Wilde, Douglas se réfugia à Paris. Il avait été envoyé à Dieppe, mais c'est à l'Hôtel des Deux Mondes, avenue de l'Opéra, que l'inconscient jeune homme se loge et d'où il écrit le mercredi 15 mai 1895 :

 

« Mon Oscar chéri,

Je viens d'arriver à l'instant ici. Il me semble trop épouvantable de m'y trouver sans toi, mais je souhaite ardemment que tu m'y rejoignes la semaine prochaine. Dieppe était trop terrible pour une attente. C'est l'endroit le plus déprimant du monde quand il n'y a pas les petits chevaux, car le Casino était fermé. Ils sont très gentils ici, et je puis y demeurer aussi longtemps que je le voudrai sans payer ma note, ce qui est une bonne chose car je suis positivement sans le sou. Le propriétaire est très aimable et des plus sympathiques. Il m'a demandé de tes nouvelles aussitôt et m'a exprimé son regret et son indignation pour le traitement que tu as reçu.

Je voudrais envoyer ceci par une voiture à la gare du Nord pour rattraper le courrier de demain. Je vais voir si je puis trouver demain Robert Herard, s'il est à Paris. Charlie est avec moi et t'envoie sa meilleure affection. (Charles Hukey, de deux ans plus jeune que Douglas était le fils du Colonel Hukey.) J'ai reçu une longue lettre de More Adey (l'un des fidèles de Wilde) à propos de toi ce matin.

Ne te laisse pas abattre, mon très cher chéri, je continue à penser à toi nuit et jour, et je t'envoie tout mon amour.

Je suis toujours ton boy amoureux et dévoué.

Bosie. »

 

L'ouvrage publié par Ross sous le titre De Profundis n'est, à la vérité qu'une longue lettre d'amour écrite en prison pendant que Bosie prend du bon temps, une lettre entrecoupée de blâmes, de plaintes et de reproches adressés tour à tour à l'autre et à lui-même. Bosie est pour lui le miroir dans lequel il a besoin de se refléter. Le cri qui se dégage de cette épître est celui-ci.

 

« Pourquoi ne m'écrivez-vous pas ? Pourquoi ne m'aimez-vous plus ? Moi, je vous aime toujours. »

 

En 1896, Bosie s'agite à Paris. Il publie dans la Revue Blanche un article en introduction à ses poèmes ; il y déclare :

 

« Je n'aime pas les Anglais. Ils ont toujours lapidé les Prophètes. Il est curieux de penser que, si j'avais eu la bonne fortune de vivre à Athènes dans le temps de Périclès, le même fait qui cause à présent mon exil eût fait ma gloire. »

 

Nul mot contre ce divin Amour ne fut jamais prononcé par le Christ qui, au contraire, et l'excellent Marlowe l'a observé, en donna lui-même l'exemple dans sa dilection pour saint Jean. Il convient de remarquer que, tandis que l'Eglise est sévère pour la Sodomie, elle n'a, à aucune époque, dit un mot qui fut hostile à l'amour passionné des amis, et elle a, au contraire, béni un tel amour à la condition qu'il fut chaste.

 

Chaste, Bosie ne le fut guère, mais il le fut presque avec Wilde qu'il admirait malgré tout. Il écrivit sur la mort du poète, un admirable poème, et longtemps après, il a, dans un autre sonnet, composé une véritable apologie.

 

« Ce que vous appelez vice, dit un jour Wilde à Frank Harris, c'est pour moi ce que c'était pour César, Alexandre, Michel-Ange et Shakespeare. C'est la vie monastique qui en a fait un vice. Et, plus récemment, les Goths en ont fait un crime ; rien en eux pour élever l'idéal de l'humanité, c'est une race de brutes qui mange et boit avec excès et condamne les désirs de la chair tout en se délectant des vices de l'esprit. S'ils voulaient lire le chapitre 23 de saint Mathieu et se l'appliquer à eux-mêmes, ils apprendraient à ne pas condamner un plaisir qu'ils ne comprennent pas. C'est peut-être une maladie, mais, s'il en est ainsi, elle semble ne s'attaquer qu'aux natures les plus élevées. Il est honteux de la punir. Aucun argument humain ne peut justifier le châtiment qui lui est infligé. »

 

Je veux dire pour finir que ce que le vulgaire appelle un vice contre-nature est simplement une volonté de la Nature. La vie est prodigue. Elle déborde de sève. Si n'intervenait cette volonté, combien y aurait-il de naissances ? La terre surpeuplée verrait se multiplier les guerres et les épidémies. La femme enceinte porte en son ventre le souvenir vivant de la race antérieure, de cette race hermaphrodite dont parlent à la fois les livres sacrés, car il est dit qu'Adam fut d'abord créé mâle et femelle, et Platon lui-même. On sait en effet, que tout fœtus humain porte en lui les deux sexes. Et c'est cette volonté du Créateur qui a permis de sensationnelles transmutations par la Science moderne. Ainsi donc, que les angoissés se rassurent. Ils portent dans leur sang, non pas une dégénérescence mais les derniers sursauts d'une race supérieure toute à l'image même de Dieu.

 

Arcadie n°45, Guillot de Saix, septembre 1957

 


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