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Le cas de Lawrence d'Arabie par Françoise d'Eaubonne

Publié le par Jean-Yves Alt

Les journalistes Philip Knightley et Colin Simpson ont publié en juillet 1970 une nouvelle vie de T. E. Lawrence intitulée Les vies secrètes de Lawrence d'Arabie (1) qui est d'une importance capitale, puisque cet ouvrage fait état de révélations jusqu'alors ignorées sur le comportement intime du célèbre « Prince de la Mecque », révélations qui font apparaître une grave névrose inconnue des biographes et du public.

Le malheur c'est que les auteurs — qui ne sont pas médecins et se sont contentés de décrire le tableau clinique avec la supervision d'un psychiatre, le Dr Denis Leigh – tirent des conclusions aussi incertaines qu'erronées qui aboutissent à cette énormité : nier l'homosexualité de T. E. Lawrence (2).

On croit rêver quand on lit sous leur plume qu'il n'y a rien de probant dans ce « procès » qu'on lui fit, comme s'il s'agissait d'un fait d'ordre moral qui puisse entacher la mémoire du conquérant. Et les candides auteurs, prenant une à une chaque preuve de cette particularité, désireraient nous convaincre qu'il ne s'agit que d'interprétations plus ou moins malveillantes.

Lawrence, de sa vie, ne s'intéressa jamais à une femme ? On ne peut lui connaître ni maîtresse, ni aventure ? Peuh... Il était toujours strictement rasé dans un pays où l'absence de barbe donne lieu à tous les soupçons ? C'est peu de chose. Il a attiré ouvertement, du propre aveu de celui-ci, au moins un homme : Vyvyan Richards ? Mais il a repoussé ses avances ! Il manqua toujours de maturité ? « Sa voix, semble-t-il, n'avait pas mué ; il laissait entendre un petit rire aigu, un gloussement, et avait le menton imberbe d'un garçonnet ? » Ce n'est pas une preuve. Les pages consacrées à l'homosexualité dans Les Sept Piliers de la Sagesse qu'un biographe de premier plan estime « inutiles, n'ayant rien à voir avec la guerre en Arabie » et, disent les auteurs, « ne sont (d'après lui) que prétexte saisi par Lawrence pour expliquer ses sentiments personnels » ? Oh, il n'y a pas lieu de les retenir ! « Ce serait une erreur de s'appuyer trop sur elles » (p. 305).

Et les auteurs ajoutent tranquillement : « Les arguments sont minces ! »

On croit encore rêver lorsqu'on voit par ailleurs l'importance déterminante qu'ils accordent, sans doute à raison, à la place (dans la vie et dans la névrose autopunitive de Lawrence) du bel éphèbe Dahoum dont ils jugent que la mort a rongé de remords T.E. Lawrence, jusqu'à la fin de ses jours, et même le poussa à ses extravagantes relations avec John Bruce, au plus fort de cette maladie mentale où sa raison faillit sombrer. La photographie reproduit cette beauté et son sympathique sourire (entre la page 128 et 129 de l'ouvrage) ; et celle qui suit représente Lawrence lui- même, portant les vêtements mêmes de Dahoum et photographié par lui. Les auteurs ne font aucune difficulté pour reconnaître que le jeune Dahoum « posait nu » pour lui ; mieux, ils distinguent en lui le dédicataire des brûlants vers d'amour si souvent cités :

« Je t'aimais, aussi j'attirais ces marées d'hommes entre mes mains... »

Il va de soi qu'on reconnaît aussi, par la même occasion, ledit Dahoum dans ce « motif n°1 » qu'avec précision et loyauté Lawrence cite avant même patriotisme et ambition comme origine de sa volonté de libérer le monde arabe. La rigueur morale de cet aveu se marie, de façon très anglaise, avec la pudibonderie victorienne, un peu comique pour nous, de sa formulation :

« J'aimais profondément une personne arabe, en particulier, et je pensais que la liberté, pour sa race, serait un cadeau acceptable... » (Lettre à Robert Graves, 1922).

Ensuite, dans l'examen de ce que sont devenus tous ces « motifs » :

« Motif 1 — Je l'ai vu mourir quelques semaines auparavant et mon don a été perdu. Tout ce que j'ai fait par la suite m'a laissé indifférent » (Ibid.).

Tout ceci est si clair qu'on resterait perplexe ou crierait à la mauvaise foi si l'on ne connaissait pas la profonde homophilie anglaise qui, de façon paradoxale, s'oppose souvent à la reconnaissance de l'homosexualité. Un Anglais, même en 1970, peut de bonne foi s'imaginer – et c'est là la première leçon de cette lecture – qu'une relation entre deux hommes peut être aussi fondamentale, aussi passionnée même que celle de Dahoum et de Lawrence, sans qu'aucun acte érotique y soit forcément impliqué.

Ne crions donc pas trop vite à l'hypocrisie. Il nous semble même qu'il ne s'agisse pas tellement de moralisme chez les deux journalistes qui se défendent, dans la prière d'insérer, de « rechercher le scandale » ; mais du souci très vif, devant l'importance de leur découverte, de minimiser toute autre motivation du comportement intime de Lawrence, ait profit de leur fameux « élément inconnu »...

Encore une fois, les auteurs ne sont pas psychiatres et ont ignoré la liaison intime, visible à toute personne un peu éclairée en psychopathologie, entre ledit « élément inconnu » qu'ils ont eu le grand mérite de dévoiler, et la forme particulière de l'homosexualité qui, chez Lawrence, n'est plus à prouver (3).

Il est fort possible que l'homosexualité de Lawrence ait été beaucoup plus rêvée que vécue, et que les actes érotiques, à coup sûr commis avec Dahoum, aient été relativement peu nombreux, précédés et suivis sans doute par de fort longues périodes de jeûne, ou de continence absolue. Elle n'en fut pas moins fondamentale, et précisément ravageuse, en raison de la chasteté prolongée de Lawrence. Nous verrons par là son rapport direct avec « l'élément inconnu ».

Mais de quoi s'agit-il au juste ?

L'histoire est tellement effarante qu'il a fallu aux auteurs plus d'une vérification pour l'accepter.

Après avoir émis une série de critiques (qui semblent fondées) sur la véracité du fameux « incident de Deraa » jusqu'ici donné comme clef de voûte du destin lawrencien, les auteurs passent à la relation de l'affaire John Bruce.

On sait ce que signifie « l'incident de Deraa ». C'est la capture de Lawrence par le bey Hacim, son ennemi turc, qui l'aurait sauvagement fait fouetter, puis violer par ses gardes. (Autre version de Lawrence à la femme de Shaw, Charlotte : pour éviter la suite de la torture, il aurait accepté la sodomisation du bey, alors que dans la version officielle il prétend y avoir résisté.) Les auteurs, après une minutieuse enquête, auraient conclu que l'histoire est bourrée d'invraisemblances et de contradictions. Le Bey en question ne semble susceptible ni d'avoir sodomisé ni d'avoir laissé échapper un prisonnier de cette importance. Il se peut que Lawrence l'ait confondu avec un autre. Il se peut surtout qu'il ait été flagellé et non violé. En tout cas, il a vécu là un de ces événements qui marquent à jamais la vie d'un être humain, et que le viol soit finalement très secondaire dans l'importance de cette épreuve ; ici, nous rejoignons tout à fait les conclusions de Knightley et Simpson. (Mais il n'est pas secondaire, peut-être, que si le viol ne fut pas commis, Lawrence le prétendît.) Quel est l'élément déterminant ?

« Vrai ou faux, l'incident de Deraa est important dans la mesure où il apporte l'exemple classique d'une situation dans laquelle un flot de plaisir érotique déferle par tout le corps en réaction à la douleur physique et à l'humiliation infligée. Lawrence a bel et bien fait l'expérience de réactions anormales à la souffrance infligée » (p. 329-330).

Ces réactions anormales, seule issue sans doute pour la reconquête de la normalité, à savoir : la fonction orgasmatique, Lawrence le conquérant, le chef qui « attira dans ses mains cette marée d'hommes », il les recherchera tout le reste de sa vie. Sans doute les auteurs – et à travers eux le Dr Leigh dont on sent la délicate suggestion – n'ont-ils pas tort de prétendre que l'aventurier déchu ne cherchait pas uniquement un plaisir érotique par ce moyen, mais aussi une façon d'apaiser, grâce à un rituel compliqué, un profond sentiment de honte et de remords ; ce sentiment était-il dû à l'escroquerie morale que Lawrence avait soutenue avec son gouvernement pour obtenir un soutien au Moyen-Orient en sacrifiant les Arabes ? Etait-il dû à la mort du bien-aimé Dahoum, victime d'une mission appartenant à cette action politique ? Ou bien à quelque mystérieuse faute familiale, commise envers la mère que Lawrence traite avec une étonnante dureté ? Quoi qu'il en soit, il ne faut pas mésestimer ce complexe de culpabilité ; mais toujours, ce semble, on doit se souvenir que le premier but visé était bel et bien l'orgasme, impossible à obtenir différemment.

Et voici l'affaire Bruce, à savoir la genèse de « l'élément inconnu » :

En 1968, cet Ecossais marié, père de famille et directeur d'une usine de mécanique (ce qu'il doit indirectement à Lawrence qui l'orienta vers cette branche) se trouva frappé par le malheur et réduit à sa pension d'invalidité. Il se résolut alors à tirer un parti financier des secrets qu'il connaissait sur le « Prince de la Mecque » et qu'il avait juré à Charlotte Shaw de ne pas révéler avant la mort de la mère de Lawrence. Celle-ci, Sarah Maden, pour qui le père de Lawrence avait quitté son foyer légitime, était morte en 1959. Rien ne liait plus la langue de Bruce.

Il raconta avec d'abondants détails et des preuves à l'appui comment il avait rencontré Lawrence en 1922, alors âgé de trente-quatre ans et en pleine dépression nerveuse. Le jeune John, lui, avait dix-neuf ans. Il était simple et rude, très loyal, d'un milieu modeste. Il faut lire l'accumulation des petits faits qui, peu à peu, brossent le tableau hallucinant de leurs relations. Naïf à l'extrême, John Bruce crut tout le scénario que Lawrence agença à son intention, et, disent même les auteurs, il y croit encore aujourd'hui !... (Ceci nous semble difficile à admettre.) Après une sorte d'apprentissage digne d'un roman policier, où Lawrence lui confia de petites missions secrètes et tout à fait inutiles, il finit par lui faire ingurgiter un roman digne de Sacher-Masoch. Un mystérieux parent que l'ex-aventurier appelle le Vieux (dans la plus pure tradition du film d'espionnage !) s'est emparé de la liberté de celui qui fut un roi sans couronne ; il l'astreint à « tout ce qu'il n'aime pas », comme de monter à cheval par exemple, ou nager dans l'eau glacée, ou servir comme deuxième classe dans l'infanterie, et... recevoir le fouet à titre de punition régulière. Et c'est John Bruce qui est chargé de veiller sur l'exécution de ce programme et d'administrer les verges. Mieux encore : il doit adresser au « vieux » énigmatique un rapport détaillé sur la façon dont la correction fut donnée et reçue !

L'Ecossais put se débattre, refuser ; rien ne résistait longtemps à la volonté inflexible du veuf de Dahoum. Jusqu'à la fin des jours de son ami et patron, qu'il admirait et servait dévotieusement, il s'acquitta avec horreur de son étrange devoir. Les exigences du Vieux se firent pourtant plus cruelles et plus extravagantes à mesure que le temps passait. En 1930, peu avant sa mort, Lawrence fut encore flagellé « sur ses ordres », dans la crique d'Aberdeen où l'aventurier était « obligé » de nager dans un mer très dangereuse et glaciale ; mieux, la punition dut être administrée en présence du palefrenier Nicolson qui faillit se trouver mal et dut sortir !

C'est pendant les dix dernières années de sa vie que le Prince de la Mecque noua une amitié fort intéressante avec la femme de Shaw, Charlotte, autre névrosée de la plus belle eau, qui avait exigé que son mariage restât blanc. Ces deux déséquilibrés se réconfortèrent par une tendresse pathétique, et bien entendu d'une pureté absolue.

La description du délire masochiste de Lawrence est passionnante à plus d'un titre. Son complexe d'autopunition a pu faire croire à un suicide plutôt qu'à un accident quand il succomba à une aventure routière. (Pour que sa mort fût marquée par la griffe d'un insolite qui aurait plu à Cocteau, il fallut encore que cet accident de moto fût le prix d'avoir voulu éviter un adolescent à bicyclette... tandis qu'une longue auto noire comme celle de la Mort dans le Testament d'Orphée paraissait sur les lieux du désastre et disparaissait mystérieusement.) Non, fort probablement, Lawrence, qui reprenait goût à la vie et à l'action, ne se suicida pas ; mais on sait la conséquence des « actes manqués » chez tout le monde, surtout chez les névrosés. Il prit des risques, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pourquoi la démentielle inutilité de ce long scénario, si minutieusement agencé au cours des relations masochistes avec Bruce ?

Il semble fort instructif de se référer, sur ce point, à l'ouvrage capital de Gilles Deleuze sur Sacher-Masoch (Ed. de Minuit, 1968). L'auteur nous y apprend que, pour le masochiste, il importe que le bourreau ne soit jamais un sadique mais plutôt quelqu'un que l'on contraint, que l'on amène (de très loin) à vous martyriser. Un subalterne dévoué comme la femme de Masoch faisait mieux l'affaire qu'une authentique sadique, ou qu'une mercenaire. L'honnête et sot John Bruce satisfaisait Lawrence bien mieux qu'un quelconque voyou payé à cet effet ; idée qui aurait du reste horrifié la puritaine victime. De même, Gilles Deleuze met l'accent sur la nécessité, dans le fantasme masochiste, du contrat. Qu'il s'agisse de Sacher-Masoch lui-même ou de Schlegel avec Mme de Staël, le masochiste de type courant a le besoin impérieux d'un acte écrit, d'une formulation d'allure la plus froide, la plus juridique possible. Enfin le masochiste se situe toujours entre la bonne et la mauvaise mère, créations de son esprit nécessaires à son scénario ; nous voyons ici aussi apparaître la nouvelle mère, la bonne, Charlotte Shaw, à côté de la mauvaise, la rejetée ; cette Sarah Meaden à qui le grand aventurier n'a pas pardonné sa naissance illégitime.

Mais si la profonde dépression nerveuse et le complexe de culpabilité de Lawrence peuvent devoir leurs origines à tant de faits différents, il est un fait clair et patent : la longue chasteté apparente ou réelle du Prince de la Mecque correspond sans nul doute à une inhibition des instincts qui devait se payer très cher ; peut-être son tempérament était-il froid et calme en raison des oreillons qu'il contracta dans son adolescence ? Mais il n'était pas inexistant. L'amour pour Dahoum combla sans doute son cœur plus que ses sens, mais la révélation explosive de Deraa le bouleversa de fond en comble en liant à jamais l'orgasme à la douleur et à l'humiliation infligées par des hommes. Pour revivre ce frisson dont l'être humain ne peut plus se passer quand il l'a ressenti une seule fois, il lui fallut agencer l'extravagante mystification du « Vieux ». Encore psychanalytique, le choix de ce surnom : c'est le symbole même du Surmoi cruel et punitif où survit le Dieu de l'enfance. Mais le fait même qu'il ne fut jamais question pour Lawrence de se faire ainsi traiter par des femmes – alors que, selon ses biographes, ce fut sa mère très puritaine qui le fessa naguère avec la violence qu'on devait aux petits Anglais de sa génération – le fait même qu'il n'eut jamais recours qu'à l'emploi et au public masculins montre assez clairement l'homosexualité fondamentale de Lawrence pour ne pas la remettre en question, de façon primaire et mécaniciste, au nom de son masochisme.

(1) Ed. Laffont.

(2) Sur Lawrence, voir Arcadie, n°81, septembre 1960, et n°111, mars 1963 (Serge Talbot).

(3) Il s'agit peut-être d'une confusion mentale chez les auteurs, car ils ne seraient pas les seuls à la commettre : à savoir, identifier le terme « homosexualité » à un nombre continu, bref ou long, mais informant la vie, d'actes érotiques commis avec une personne du même sexe. Ceux qui font cette confusion très courante ignorent qu'une tendance n'est pas moins authentique si elle n'est pas vécue, ou peu vécue, et qu'au contraire elle n'en est que plus violente (et souvent dangereuse). Entre le collégien qui se fait masturber par un camarade de classe pour mieux rêver à une femme et le père de famille qui n'éprouve de désir pour sa femme que si elle s'habille en homme, il va sans dire que c'est le premier qui est hétérosexuel (au moins de façon prédominante) et le second homosexuel (de la même façon).

Arcadie n°203, Françoise d'Eaubonne, novembre 1970

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Ce bougre de Flaubert par René Soral

Publié le par Jean-Yves

Décidément les critiques d'Outre-Manche semblent être friands de littérature française. Après Marcel Proust, avec le livre remarquable de George Painter, c'est au tour de l'œuvre et de la vie de Gustave Flaubert d'être disséquées par un écrivain anglais, qui par-dessus le marché, est une femme Enid Starkie (1).

 

Cette érudite personne, dont l'admiration pour Flaubert est fort sympathique, nous révèle tranquillement des choses fort surprenantes sur cet écrivain, dans un premier volume consacré, à sa jeunesse et à sa maturité.

 

Elle n'a pas peur d'affirmer que Flaubert était certainement homosexuel et elle apporte à l'appui de sa thèse bon nombre d'éléments assez troublants, aussi bien dans sa vie que dans sa correspondance.

 

Enid Starkie nous décrit d'abord l'enfance bourgeoise et heureuse de l'écrivain, à Rouen, auprès de son père, chirurgien de valeur, et de sa mère avec laquelle il vivra jusqu'à la mort de celle-ci, en 1872, c'est-à-dire huit ans avant sa propre mort.

 

C'est alors qu'il comprendra enfin qu'elle avait été la seule femme ayant compté dans sa vie.

 

Il a certainement recherché l'image de sa mère dans toutes les femmes qu'il a aimées, toujours plus âgées que lui.

 

Il n'eut en fait qu'une seule liaison féminine de longue durée, liaison fort orageuse du reste, avec Louise Colet, médiocre poétesse. Flaubert refusa toujours énergiquement le mariage, pour préserver, disait-il, son indépendance d'écrivain.

 

Ses autres relations féminines, qui furent nombreuses, semblent plutôt avoir été de chastes amitiés, parfois exclusivement épistolaires.

 

Enid Starkie écrit : « Comme nombre d'homosexuels, il aimait la compagnie des femmes et les appréciait beaucoup comme correspondantes. »

 

En revanche Flaubert, toute sa vie, a poussé le culte de l'amitié jusqu'à un point extrême.

 

Dès l'âge de treize ans, il écrit à son premier ami intime, Ernest Chevalier : « Reviens, reviens, vie de ma vie, âme de mon âme. Tu me la rendras, La vie, si tu viens me voir. »

Il se fait faire une bague où leurs deux noms sont entrelacés.

 

Puis, à seize ans, c'est Alfred Le Poittevin, âgé de vingt-et-un ans, qui devient son meilleur ami et qui reçoit la lettre suivante elle Flaubert, alors en voyage : « J'ai encore pensé à toi aux arènes de Nîmes et sous les arcades du pont du Gard ; c'est-à-dire qu'en ces endroits-là, je t'ai désiré avec un étrange appétit ; car loin de l'autre, il y a en nous quelque chose d'errant, de vague, d'incomplet. »

 

Lorsque son ami se marie, Flaubert éprouve une crise de jalousie atroce. Il écrira même à une correspondante, lors de la mort d'Alfred Le Poittevin, survenue prématurément à l'âge de trente-trois ans, cette phrase terrible : « J'ai eu, lorsqu'il s'est marie, un chagrin de jalousie très profond ; ç'a été une rupture, un arrachement. Pour moi, il est mort deux-fois. »

 

A dix-huit ans, Flaubert est très beau, grand, large d'épaules avec des hanches minces et de longs cheveux blonds.

 

C'est à cet âge qu'il a sa première expérience sexuelle féminine : mais déjà il refuse de s'attacher, car, dans le fond, il méprise les femmes. Il écrit à son ami Chevalier : « La femme est un animal vulgaire dont l'homme s'est fait un trop belle idéal. »

 

En revanche quelle intensité amoureuse dans ses relations avec ses amis, et notamment le troisième en titre, Maxime du Camp. Celui-ci aura également droit à un échange d'anneaux et dira : « Quand nous échangeâmes les bagues, ce fut une sorte de fiançailles. »

 

Il est curieux du reste de constater que, d'un commun accord, les deux amis, déjà âgés, décidèrent en 1877 de détruire une grande partie de leur correspondance. Du Camp écrira à ce moment : « Et ce n'est pas sans regret que nous avons anéanti ces pages où le meilleur de nos âmes s'était répandu. »

 

Heureusement, il reste encore bon nombre de lettres de Flaubert, surtout lorsque celui-ci est en voyage. Ce sont toujours les mêmes formules passionnées : « Adieu, cher bon vieux. Je t'aime et t'embrasse de tout cœur... Ecris-moi que tu m'aimes. »

 

Il y eu de nombreuses brouilles entre les deux amis, dont les caractères étaient très opposés.

 

Autant Du Camp, écrivain mondain, est arriviste autant Flaubert détestait les mondanités et les compromissions. Il n'est heureux que dans sa belle propriété de Croisset, au bord de la Seine, où il vit en solitaire, avec sa mère. Il est vrai qu'il a été atteint jeune d'une mystérieuse maladie nerveuse, et qu'en plus la syphilis, contractée avec une prostituée lors d'un voyage mouvementé en Orient avec son ami Du Camp, fera de terribles ravages chez lui.

 

C'est en tous cas grâce à Maxime Du Camp, alors Directeur de la Revue de Paris, que Flaubert, du fait de la parution dans cette revue de Madame Bovary en 1856, devient brusquement célèbre, et d'autant plus qu'il est accusé d'atteindre à la décence publique et à la religion. Plus heureux que Baudelaire, Flaubert est acquitté.

 

On prête à l'écrivain ce mot curieux : « Madame Bovary, c'est moi. » Il a su en effet remarquablement transposer le côté féminin de son caractère et tous les élans du cœur inassouvi de la célèbre héroïne ont certainement été ressentis par Flaubert.

 

Le dernier grand ami fut Louis Bouilhet, doux poète et auteur de médiocres pièces de théâtre. Flaubert n'écrit plus rien sans le consulter et se demandera même, à la mort de son ami, si cela vaut la peine de continuer à écrire, puisque l'autre n'est plus là pour juger ses écrits.

 

C'est à Louis Bouilhet que Flaubert écrit en 1850 cette étrange lettre, envoyée de Constantinople : « Ce matin à midi, cher et pauvre vieux, j'ai reçu ta bonne et longue lettre, tant désirée, elle m'a remuée jusqu'au fond des entrailles. J'ai mouillé. Comme je pense à toi, va, inestimable bougre, combien de fois je t'évoque et que je te regrette... Quand nous nous reverrons, il aura passé beaucoup de jours, je veux dire beaucoup de choses. Serons-nous toujours les mêmes, n'y aura-t-il rien de changé dans la communion de nos êtres...

 

Ici c'est très bien porté, on avoue sa sodomie et on en parle à table d'hôte. Quelquefois on nie un tout petit peu, tout le monde alors vous engueule et cela finit par s'avouer. Chargés d'une mission par le gouvernement nous avons regardé comme notre devoir de nous livrer à ce mode d'éjaculation... Pauvre cher bougre, j'ai bien envie de t'embrasser... J'ai rangé ta lettre et je l'ai relue plus d'une fois. En ce moment j'ai l'a perception de toi en chemise auprès de ton feu, ayant trop chaud et contemplant ton v... »

 

Dans une lettre envoyée à son ami en 1860, Flaubert commence par « vieux pédéraste ». Dans une autre il écrit : « Je regrettais (le mot est faible) que tu ne fusses pas là. Je jouissais par moi de par toi – je m'excitais pour nous deux, et tu en avais une bonne part, sois tranquille. »

 

Un jour, se plaignant de l'indifférence de son ami, il se désole : « Oh vieux ! Vieux ! il fut un temps où nous passions chaque semaine vingt-quatre heures ensemble. Puis – non, je m'arrête, j'aurais l'air d'une garce délaissée. »

 

Enid Starkie recueille encore dans l'abondante correspondance de Flaubert d'autres indices de tendances homophiles. Il écrit un jour, en parlant de lui : « Lesbos est ma patrie, j'en ai les délicatesses et les langueurs. »

 

Il avoue à Louise Colet, sa jalouse maîtresse, qu'à l'âge de dix-neuf ans, étudiant en Droit à Paris, il avait éprouvé le désir de se châtrer. C'est à cette époque qu'il écrit dans ses notes intimes : « Il y a des jours où l'on aimerait être femme. »

 

Cela paraît cocasse, quand on pense au géant moustachu et tonitruant qu'était devenu Flaubert dans son âge mûr.

 

Toutes ces révélations d'Enid Starkie éclairent la vie et l'œuvre de ce grand écrivain d'un jour nouveau, et l'on peut maintenant penser qu'il savait de quoi il retournait lorsqu'il décrit, dans un magnifique passage de Salammbô que tous les homophiles lettrés connaissent, les mœurs des Mercenaires.

 

« La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des amitiés profondes...; vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de tendresse, et l'on s'endormait, côte à côte, sous le même manteau, à la clarté des étoiles... Il s'était formé d'étranges amours – unions obscènes aussi sérieuses que des mariages, où le plus fort défendait le plus jeune au milieu des batailles, l'aidait à franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur des fièvres, volait pour lui de la nourriture ; et l'autre, enfant ramassé au bord d'une route, puis devenu Mercenaire, payait ce dévouement par mille soins délicats et des complaisances d'épouses... L'amant faisait à son amant des adieux éternels, debout, en pleurant sur son épaule... Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. »

 

Dans ces quelques lignes émouvantes, transparaît toute l'admiration que Flaubert ressentait à l'égard de ces viriles amours. Maintenant nous savons pourquoi.

 

(1) Enid Starkie, Flaubert, jeunesse et maturité, Editions Mercure de France

 

Arcadie n°203, René Soral (pseudo de René Larose), novembre 1970

 

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La vérité sur Lorin Jones, Alison Lurie

Publié le par Jean-Yves

La vérité sur Lorin Jones se présente comme une enquête. Polly Alter décide d'écrire la biographie d'un peintre femme : Lorin Jones (anciennement Laurie Zimmern). Lorin (Polly a longtemps cru que c'était un homme) est morte, et les dernières années de sa vie restent mal connues, secrètes, floues. Qui était Lorin Jones dont les toiles, après sa mort, deviennent l'enjeu des marchands de tableaux ?

 

Pour Polly qui vient de quitter son mari et décide que tous les hommes sont des salauds, il n'y a aucun doute : Lorin a été la victime des hommes qu'elle a aimés et qui l'ont exploitée.

 

En accord avec ses amies féministes, elle veut écrire « la » vérité : Lorin si belle, si douce, Lorin génie méconnu, Lorin la glorieuse, est morte, seule et blessée, proie de son ancien mari, de son dernier amant, des directeurs de galerie, de son père aussi, et de son beau-père.

 

Car Polly – trente-neuf ans, un fils, un divorce, un père renié – se croit lesbienne. Sur les conseils de Jeanne qui n'aime que les femmes, Polly cherche à dévoiler les mensonges qui entourent la mémoire de Lorin et par ce biais trouver, pour elle-même, la femme-sœur-amante qui la délivrera à tout jamais du monde des hommes.

 

Mais tout va de travers. Qui croire ?

 

De l'image protégée que Polly voulait de toute force (pour sauver sa propre image et la certitude de vivre selon sa vérité) faire incarner par l'artiste morte, on passe progressivement à une autre réalité : Lorin n'aimait que sa peinture. Elle a tout sacrifié à son art, égoïste, fermée aux autres, n'utilisant les hommes que dans l'espoir de son succès.

 

Magnifique portrait d'une Lorin, toujours émouvante, mais cruelle dans son obsession de ne pas se perdre et de sauver son destin de peintre.

 

L'auteure, Alison Lurie, montre, décape, crève les apparences et si elle est tout à fait consciente des ravages provoqués par la différence des sexes, si elle conçoit l'enfermement où certaines femmes se consument, elle se fait l'avocat lucide et calme de ces hommes pleins de bonne volonté et qui donnent beaucoup d'amour aux femmes.

 

Le problème ne serait-il pas plutôt dans le regard, plein de suspicion que les femmes portent sur les hommes, persuadées que leurs mères ont été les esclaves définitives d'un univers machiste... qu'elles semblent pourtant avoir encouragé ?

 

■ Traduit de l'anglais par Sophie Mayoux. Editions Rivages/Poche, 1990, ISBN : 2869304129

 


Du même auteur : Conflits de famille - Des gens comme les autres - Les amours d'Emily Turner

 

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Ambiguïté du corps par Pierre Radisic

Publié le par Jean-Yves



Le nu masculin n'exploite pas toujours le corps intégral.

 

Là, il est réduit à une forme semi-abstraite.

 

Le corps a été huilé afin de lui donner un éclat très métallique qui insiste davantage sur la structure complexe du torse.

 

Mais aussi une certaine ambiguïté sexuelle, par la manière dont le modèle tire sa peau autour du nombril.

 

 

 

 

Pierre Radisic – Extrait de Sortilèges – 1984

Photographie

 

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Les feluettes ou la répétition d'un drame romantique, Michel-Marc Bouchard [théâtre]

Publié le par Jean-Yves

Au Québec, on nomme les garçons fragiles, sensibles et sentimentaux, les « fluets », terme dont est tiré le titre de la pièce. Une histoire d'amour romantique entre deux garçons, avec des thèmes douloureux : rigorisme religieux, passion frustrée, folie, crime, prison, mort…

 

1912. Dans une pension catholique pour garçons au bord du lac Saint-Jean, Simon et Vallier répètent sous l'œil caressant du père Saint-Michel « Le martyre de saint Sébastien » de d'Annunzio. L'amour qui naît entre les deux adolescents suscite la jalousie perverse de leur camarade Bilodeau, qui secrètement épris de Simon, les dénonce. Les deux garçons décident de mourir ensemble dans un incendie. Vallier meurt. Simon se réveille à l'hôpital ; il fera de la prison. 

 

Quarante ans plus tard, Simon et d'autres anciens prisonniers rejouent cette passion juvénile qui a sombré dans le drame devant Bilodeau devenu évêque, spectateur forcé de son désastre.

 

Simon vieux : « J'ai moisi en dedans pendant des années pour quelque chose que j'ai pas faite ! Y'a rien qu'une personne au monde qui sait c'qui s'est réellement passé un matin du mois de septembre de 1912. »

Monseigneur Bilodeau : « Je ne comprends rien à ce que vous dites ! » (p. 22)

 

Pendant quarante ans, Simon a gardé le silence sur les griefs qu'il a nourris à l'égard de Monseigneur Bilodeau :

 

Simon vieux (Impulsif) : « T'as peut-être oublié mais moi, c'est inscrit dans ma tête, ma chair, mes tripes, dans mon cœur, dans mon âme… Toutes les cochonneries que t'as dites sur mon compte... » (p. 20)

 

Cette pièce attaque ouvertement la religion catholique. Il faut se rappeler qu'au début du XXe, l'Eglise, avant d'être un mouvement religieux, était impliquée politiquement comme aujourd'hui les intégristes islamiques. Elle se servait de la morale pour faire tenir la population tranquille. Ce pouvoir de l'Eglise est représenté par l'évêque Bilodeau qui se dissimule derrière tout son charabia pour masquer ses frustrations.

 

Monseigneur Bilodeau : « Que Dieu me pardonne, qu'il me pardonne les sacrements que mes mains ont pu bénir. Qu'il me pardonne. (Temps) Je ne comprenais pas la force qu'il y avait entre vous. Cette force qui vous avait fait surmonter le fouet, le reniement d'un père, les humiliations publiques, la mort d'une mère, l'abandon d'une vie meilleure ailleurs, d'une richesse ailleurs... Cette force qui vous menait jusqu'à la mort. Je croyais pouvoir posséder cette force en fuyant avec vous mais… tu m'as refusé jusqu'à la dernière seconde pour le Feluette. (Il monte sur la scène) J'ai réussi à ouvrir la porte du grenier. Tout était en flamme. Vallier et toi, vous étiez enlacés, agonisants. Je me suis approché de toi… Je t'ai séparé des bras de Vallier et je t'ai traîné à l'abri du feu. Je suis retourné pour chercher Vallier… mais tout près de lui… les "jamais", que tu avais prononcés, se répétèrent avec violence. "Jamais Bilodeau ! Jamais ! Jamais !". J'ai fait demi-tour... Je l'ai laissé là... J'ai refermé la porte. C'était Sodome qui brûlait et j'étais Dieu qui vous punissait en te laissant vivre, en laissant mourir Vallier. » (pp. 123-124)

 

Devant Monseigneur Bilodeau, le vieux Simon parle du désir homosexuel. Sur scène, Simon rejoue la scène où les deux jeunes garçons étaient nus dans une baignoire :

 

Monseigneur Bilodeau : « Non ! »

Ils s'enlacent. Ils se caressent.

Simon vieux (Emu mais impulsif) : « Regarde-les s'aimer, Bilodeau. Regarde-les ! Regarde ce qui t'a rendu malade dans le grenier du collège ! »

Monseigneur Bilodeau : « Je vous en supplie ! » (p. 105)

 

Bilodeau comprend que son pouvoir d'homme d'Eglise ne lui sera plus d'aucune aide. Simon se retrouve en position de force pour obtenir de l'évêque les éléments qui lui manquent pour comprendre totalement son destin :

 

Simon vieux : « Pourquoi tu m'as pas laissé mourir avec lui ? »

Monseigneur Bilodeau : « Je voulais que tu penses à moi. De n'importe quelle manière, je voulais que tu penses à moi et je savais qu'en prison, tu ne cesserais de penser à moi. Et j'ai réussi. (Temps) Je t'ai aimé au point de détruire jusqu'à ton âme. »

Le Vieux Simon s'approche de lui et le menace d'un poignard.

Monseigneur Bilodeau : « Maintenant que mon destin s'accomplisse ; que des mains d'hommes me tuent (Les autres acteurs le menacent également d'un poignard. Il déboutonne sa soutane) Tue-moi ! Tue-moi ! » (p. 124)  

 

Derniers mots prononcés par le vieux Simon à l'adresse de l'évêque :

 

« Je te déteste au point de te laisser vivre. » (p. 124)

 

■ Editions Leméac (Montréal), 1992, ISBN : 2760901696

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