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Conclusion (?) avec Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ce que nous avons vécu, vit encore, et vivra en marge de toute morale et de toute loi, là où les êtres humains acceptent d'être ce qu'ils sont et ne s'en contentent jamais. »

Yves Navarre

in Le petit galopin de nos corps, éditions Robert Laffont, 1977, p. 185

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Je vais comme la nuit, Jonathan Ames

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman traite de la quête d'un jeune homme, en rupture avec les idéaux de la « middle class » américaine, qui plonge dans la marginalité et la sexualité à la recherche de son identité.

Alexander Vine vit à New York où il travaille comme portier dans un des plus chics restaurants de Manhattan. Il arrête les taxis d'un coup puis il rentre chez lui, dans le quartier dévasté du Lower East Side et retrouve ses amis les paumés, les putes, les drogués, les clochards. La nuit passe, le monde s'obscurcit. Alexander s'enlise un peu plus dans le New York souterrain des sex-shops et des peep-shows, cherchant, au hasard des ruelles sombres et des bars, le meilleur moyen de se détruire. Il entreprend alors un étrange voyage dans l'univers de la nuit, du sexe et de la violence.

Alexander est un jeune garçon, étranger à lui-même parce que trop préoccupé d'absolu. Il ne parvient pas à découvrir l'amour – et s'y refuse. Il s'enlise dans la zone opaque de la sexualité.

« Je vais comme la nuit » est rempli de scènes de sexe. Mais elles ne sont qu'alibi. A travers la baise, la violence, la drague et la drogue, les séances de fornication et de masturbation qui en forment la trame, la chair reste triste.

Ce récit est le constat d'une jeunesse confrontée à la liberté sexuelle : les apparences sont trompeuses et qu'à trop dire la sexualité, on fait le procès du plaisir.

Je vais comme la nuit, Jonathan Ames

« Je vais comme la nuit » ne fait pas l'apologie de l'homosexualité tragique : Alexander couche avec des hommes et des femmes : le (ou la) partenaire a peu d'importance, il cherche le sexe mais c'est davantage comme une autodestruction que comme une jouissance. A travers la sexualité, Alexander est en quête d'une spiritualité qui passe par la marginalisation qu'il s'impose. Issu de la classe moyenne américaine, il croit que son errance de clochard, le refus de tout embrigadement, est une esthétique de vie.

Chaque fois qu'il a bu, Alexander va avec des hommes. Mais ça fait partie des expériences et des aventures sexuelles. Alexander couche avec des hommes rencontrés dans les bars. Il les quitte sans hargne mais aussi sans tentative de prolongement. Est-il homosexuel ? Dans ce roman où tout est si noir, la seule évocation positive est le souvenir d'Ethan, l'ami d'enfance. L'amour en quelque sorte, une jouissance des corps et des âmes, furtive certes, qu'Ethan refuse de perpétuer parce que ce n'est pas normal, mais qu'Alexander regrette. Une première souffrance, bien réelle. C'est sans doute une des rares relations où Alexander a voulu être heureux. Mais il était un très jeune adolescent.

« Je vais comme la nuit » est un roman sur la jeunesse qui tourne le dos à l'optimisme de la « middle class » pour laquelle la réussite et l'argent sont les dieux auxquels tout est sacrifié.

Alexander veut trouver l'espoir mais ses conduites vont à l'encontre du but. Il a néanmoins besoin de croire en quelque chose. Il pense que son grand-père le protège et, s'il affronte sans cesse le péril, il a toujours un ultime sursaut de sauvegarde quand, par exemple, un homme veut le pénétrer sans préservatif. Il a peur du sida. C'est ambigu : le roman se termine alors qu'il vient de recevoir les résultats du test. Négatif, mais il était prêt à affronter la séropositivité comme si la maladie l'eût soulagé des questions qui le hantent, en choisissant une issue à sa place.

En fait, c'est sa jeunesse qu'Alexander cherche en vain. Son comportement est contradictoire. Femmes, hommes, plaisir solitaire participent de la même négation : chercher à s'anéantir parce qu'il rêve d'un bonheur impossible.

Comment atteindre l'autre et, à travers le plaisir, le retrouver, être avec lui dans la paix et le respect ?

■ Je vais comme la nuit, Jonathan Ames, traduit de l'américain par François Fargues, Ramsay, 1990, ISBN : 2859568484

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I have a dream, une nouvelle de Jean-Yves Alt

Publié le par Jean-Yves Alt

Je m'appelle Aaron. Je suis né non loin de l'océan. Mais, enfant, je ne l'ai jamais vu. Je ne sortais guère de mon impasse. Du fleuve Hudson, je ne connaissais que le nom. Pourtant ce fleuve était aussi tout près de chez moi.

Les enfants de ma rue étaient en haillons et jouaient avec les chiens ou les chats errants, dans l'ombre et dans la saleté. Eux seuls donnaient un peu de vie à ce quartier où une odeur d'huile rance brouillait les sens en permanence. Les femmes, retranchées dans leurs logis, ne pouvaient rien ajouter.

Mon père était employé à la voirie. C'est ce que ma mère, qui passait son temps à la cuisine, disait aux étrangers. En fait, il ramassait les ordures. Mes parents venaient du Sud où la vie était encore plus difficile qu'ici. Ils s'y étaient mariés.

La grande ville leur faisait miroiter une meilleure existence. Ils avaient décidé qu'ils n'auraient qu'un seul enfant. Moi.

*

J'étais un enfant rêveur. J'adorais danser et chanter sur les airs de Joseph Lee Williams, le bluesman préféré de mon père.

Je connaissais en mon for intérieur la honte d'avoir une crinière frisée noire. C'est pourquoi j'enviais la chevelure lisse de Bennett. Nous avions, tous les deux, un immense besoin d'être ensemble : nous inventions sans cesse de nouveaux jeux, et si l'un s'absentait un moment, l'autre répondait immanquablement qu'il en avait juste pour une minute… en oubliant qu'une minute n'était qu'une mesure intérieure et fictive.

L'école nous offrait du rêve en plus. Au mois de mai, nos mères se devaient de nous acheter des cerises car les noyaux, une fois séchés, devenaient des billes. Bennett, plus habile que moi, les perçait pour y glisser un petit morceau de plomb. Je ne savais pas faire cela. Mes billes restaient trop légères et je ne pouvais ainsi jamais gagner, ce qui ne m'attristait pas car l'essentiel pour moi était d'être avec Bennett.

Pour nous deux, même si chaque jour ressemblait au précédent, l'important était d'être ensemble.

Au collège, les autres m'accordaient de la sympathie, mais cela, je ne le savais pas vraiment. Je devinais que je devrais me soumettre à une attente qui n'était pas celle dont je rêvais. J'intégrai que je serais à jamais prisonnier de regards placés dans l'ombre. Je ne le supportais pas.

En grandissant, je prenais conscience qu'il me fallait d'autres modèles. Je croyais que ce qui n'était pas à ma portée pourrait assouvir mon nouveau ressenti. Je m'exerçais à maîtriser mes gestes mais je restais insatisfait malgré mes allures de plus en plus savamment élaborées. Dans ma minuscule chambre, je recopiais James Baldwin et Langston Hughes. Le monde réel s'éloignait car je ne l'imaginais nulle part ailleurs que dans mes rêves. Je pris en horreur ceux qui cherchaient à m'en détourner. C'est ainsi que mon chemin se sépara de celui de Bennett.

*

Je décidai d'entrer à l'université Cheyney de Pennsylvanie : j'exaltai. J'aimais le jour gris qui tombait de l'unique fenêtre, au plafond de ma chambre. Quand la vie universitaire niait trop longtemps mon idéal, je le reconstituais en chantant dans ma tête les airs de mon père.

J'avais finalement accepté mes cheveux crépus. J'avais beaucoup maigri depuis que j'avais quitté mes parents ce qui me donnait un air moins enfantin, plus viril.

*

Un après-midi, à la bibliothèque de l'Université, mes yeux s'immobilisèrent sur la tête inclinée d'une fille aux cheveux mordorés. Son teint était lumineux, et j'eus la certitude que son regard me fixerait pour l'éternité. J'envisageai de ne plus la quitter. J'en conçus une immense joie. Je pensai avoir enfin trouvé ma voie. La fille aux cheveux cuivrés s'appelait Hosanna. Nos rencontres se poursuivirent en salle de lecture. Peu à peu, je dus me rendre à l'évidence, son regard devenait de plus en plus interrogateur. Un après-midi, elle ne vint pas comme à son habitude. Je ne la revis plus jamais.

Je fus meurtri car sa présence était la preuve de mon incarnation. Je portai alors sur moi un regard empli d'injures que j'avais tues jusqu'à ce jour, un regard violent dont la présence me déconcertait, parce que je n'en comprenais pas le sens.

*

Toujours levé de bonne heure, j'aimais m'asseoir sur un banc des jardins de l'Université. C'est ainsi que je fis la connaissance de Davian.

― Et moi je m'appelle Bennett, répondis-je alors.

Peu après, j'abandonnai ma chambre et m'installai chez Davian. Jamais je ne lui donnai mon véritable prénom.

*

Mon chemin, la nuit, pour rentrer à l'appartement de Davian, passait par une place où je croisais le regard des garçons qui se prostituent. Je me demandais quelle nécessité ces regards réclamaient. S'agissait-il d'inverser le temps, de reconstituer un chaos ? Ces garçons me rappelaient le regard des autres qui me tenait autrefois prisonnier. Aussi je me reconnaissais en eux.

Devant un miroir, je passais du temps à travailler mon visage, creusant mes joues, avançant ma mâchoire, durcissant et vidant mon regard. Je souhaitais annuler chaque mouvement de l'intérieur vers l'extérieur. Je désirais devenir extrêmement banal, extraordinairement ordinaire. Je m'occupais aussi à me composer des tenues vestimentaires les plus ternes possibles.

Mon présent se présentait comme une enveloppe inerte. Mon avenir semblait épuisé. Davian, à côté de moi, était comme un étai, sur quoi je me tenais figé. Je devais retourner à mon passé si riche de promesses. Je devais retrouver Bennett.

*

Un soir, sur cette place où se prostituent les garçons, j'entendis un cri qui me fit tourner la tête. C'était un hurlement long et inarticulé, comme un appel. Je crus distinguer, dans le noir, une bagarre. Je m'approchai, pensant porter secours. Je vis s'enfuir trois silhouettes. Je me trouvai seul en face d'un garçon qui se paralysa quand nos regards se croisèrent. Les yeux du garçon, pleins de terreur, suivirent, une seconde, les traits de mon visage. Il me cria à deux reprises de me barrer.

Je sentis un grand calme. Je ne bougeai pas. Je repensai à Bennett. Il savait, mieux que personne, qui j'étais.

Les trois garçons réapparurent. L'un d'eux tira sur sa cigarette, ce qui fit dans le noir un point rouge intense. Il me demanda l'heure. Lorsque je tendis mon bras gauche pour dégager ma montre, le garçon me prit le poignet. Les deux autres approchèrent. Mon poignet était toujours prisonnier de la main du premier garçon. D'un geste brusque, je réussis à me délivrer. Je les entendis crier « On va te faire la peau, négro, fag ! ». Je ne compris pas immédiatement à quelle réalité renvoyait ce que je venais d'entendre. Je m'étirai. Je regardai le ciel noir sans aucun nuage. Au loin, j'aperçus le bâtiment de la bibliothèque de mon Université.

C'est alors qu'un des garçons me saisit par l'arrière. Un autre se mit à me frapper de face. Au sol, je sentis que mon sang coulait. Je ne fis plus aucun mouvement. Levant les yeux, je rencontrai les yeux du garçon qui me rouait de coups. J'eus l'impression que la lune s'y reflétait. Je me redressai et, dans un seul élan, lançai mon poing au visage de mon adversaire, qui s'effondra. J'en profitai pour m'enfuir.

Je sentis le froid augmenter. Je ne sus pas si cette sensation était due à ma perte de sang ou à l'approche de l'aube. Je fus arrêté par les deux autres garçons qui me poursuivaient. Le plus grand avait, serré dans sa main droite, un couteau. Le premier coup, sur moi, effraya celui qui l'avait porté. Je ne souffris pas immédiatement. Au contraire, je ne sentis plus le côté où je venais d'être frappé. Comme les garçons restaient abasourdis, je tentai de reprendre ma fuite vers la bibliothèque encore déserte à cette heure.

La douleur s'élança ensuite dans tout mon corps. Ma chemise s'imbiba de liquide chaud. Je ne pouvais plus courir. Je m'assis sur un banc. Le groupe de garçons, qui venait de me rattraper, tourna autour de moi, en maintenant une courte distance. Le plus grand se précipita à nouveau sur moi et me jeta à terre. Il me porta dans le milieu du dos, un autre coup, laissant un moment la lame plongée dans ma chair. Il la retira. Son corps pesait toujours sur le mien, puis il finit par se relever.

Seul, j'essayai de me redresser. Je marchai un peu, divaguant dans le parc. Puis je tombai. Je me relevai une nouvelle fois et vis la bande en face de moi. Déchiré par la souffrance, je m'affaissai dans leurs bras. Ils s'acharnèrent alors une dernière fois sur moi. Leurs gestes précipités eurent la force aveugle d'une pulsion de vie.

*

Je fus long à mourir. Mes pensées pour Bennett durent me maintenir. Si mon ami avait été présent à cette heure, il aurait pu me rendre à cette vie que j'étais en train de perdre.

*

Un garçon hagard découvrit le matin mon cadavre blêmi, sur une allée pavée, inondée de mon sang.

 

Cette nouvelle est parue dans le recueil : "My Gay America", 15 nouvelles en faveur de SOS-Homophobie, Editions Textes Gais, mai 2015, ISBN : 979-1029400568

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Vivre, Pierre Guyotat

Publié le par Jean-Yves Alt

Il est un aspect de Guyotat qu'il faut éliminer préalablement à toute analyse : « Ne voir dans mes livres que du sexe, que de l'homosexualité, c'est se planter. » (p. 165 – chapitre Les yeux de Dieu)

- Une interprétation psychanalytique de son œuvre est peut-être la plus rassurante : témoin d'un assassinat à quatre ans, violé à sept, découvrant à neuf ans la masturbation, sans oublier cette famille bourgeoise qu'il vomit. Voilà qui expliquerait cette obsession du sexe et du sang qui tourne chez lui au délire. Mais les étiquettes les plus rassurantes sont aussi les moins satisfaisantes ; la complaisance masturbatoire avec laquelle Guyotat fournit les éléments d'une telle analyse n'est-elle d'ailleurs pas étrangement suspecte ?

- Tenter une lecture politique est plus rassurant encore, puisqu'elle garantit le nihil obstat (rien ne s'y oppose) de l'auteur. Le lien entre sexe, écriture et communisme a été largement commenté par Guyotat. « Ce qui est marxiste dans Eden, c'est ma pratique de la langue, c'est le texte dans sa matérialité » ; « du plus loin que je me souvienne, la pulsion sexuelle a toujours recouvert la pulsion vers le prolétariat ». (1)

« Vivre » insiste dans le chapitre intitulé « Langage du corps », sur le lien entre écriture et masturbation. Mais la masturbation n'est-elle pas elle-même une pratique politisée, à travers l'élaboration de ces slips en étoffes grossières, souillées, respectueusement conservés d'une branlée à l'autre ?

« Ainsi ma main bourgeoise triture mon sexe bourgeois au travers d'une étoffe prolétarienne. » (p. 19 – chapitre Langage du corps)

Ainsi son écriture bourgeoise triture une idéologie bourgeoise à travers une langue qui se veut prolétarienne.

Le minutieux travail de Guyotat sur l'écriture s'opère surtout à coups de ciseaux : il veut écrire avec les seuls mots qu'il juge dignes maintenant de figurer dans le vocabulaire matérialiste. Une chasse aux sorcières de plus en plus rigoureuse : après avoir banni les termes psychologiques, les et, les points, Guyotat s'en prend aux e muets, presque partout remplacés par des apostrophes :

« Ce que j'ai recherché et trouvé, c'est donc la langue du crime, celle des organes qui tuent, j'ai utilisé, par exemple, le système de l'apostrophe, qui, entre autres, abolit le e muet. C'est une nécessité rythmique. L'apostrophe, c'est tenter de réduire le mot à sa racine, c'est le tailler, le couper. Voilà plus de dix ans que je respire cette matière, que je restitue une âme à l'anonymat servile sexuel de tous les temps, que je lui respire sa langue éternelle. » (p.178 – chapitre … par qui le scandale arrive)

Le côté iconoclaste de Guyotat est évident. Morale, Religion, Ecriture, toutes les statues bourgeoises tombent une à une sous ses coups de boutoir. Mais cette iconoclastie se tourne le plus souvent contre lui-même.

« J'ai peur de quelque chose de très précis, qui m'est extérieur et intérieur à la fois, qui me regarde et que je regarde, et qui est la folie. Je pèse le mot et je dis, et j'écris surtout : folie. J'ai peur parce que, aussi profond que j'aille dans moi-même, j'y retrouve toujours la même chose, c'est-à-dire l'homme. J'ai peur parce que je dois manger de la bête tous les jours. J'ai peur parce que mon sexe costaud arqué vers le bas par la coutume de masturbation ne peut convenablement agir dans l'opération sexuelle dite de base, parce que cet organe ne peut pénétrer que plié en deux dans le trou de l'autre.

L'eau casse le bâton. Mon organe ne tient pas les promesses de mon corps, de ma stature. Il tient plutôt de la mamelle paternelle, et beaucoup s'en contentent.

J'allaite, j'allaite. J'ai peur parce qu'avec l'âge les journées d'adulte se font de plus en plus courtes en regard de celles de l'enfance, si longues parce que l'enfant n'a pas de sexe, et ce, quelle que soit la saison. J'ai peur parce que je n'ai de haine ni de mépris pour personne. J'ai peur parce qu'écrire me sépare de la horde. J'ai peur parce que je peux encore tourner par écrit autour de ma folie. J'ai peur parce que j'ai de plus en plus peur de me retourner sur ce que je viens d'écrire, comme si peut-être je craignais de faire disparaître ainsi le seul objet, la seule durée avec lesquels je sache encore tenir le souffle. J'ai peur, mais cela depuis toujours, j'ai peur pour les autres. Peur pour leur sécurité.

Peur quant à la sauvegarde de leur survie organique, juridique, administrative, mentale. Sur ce dernier point je n'ai pas assez progressé dans le respect de la liberté de l'autre. Si je savais enfin pénétrer dans l'autre, le violer, peut-être aurais-je moins peur pour sa vie. Toutes ces peurs ne sont pas des craintes, ce sont des terreurs. Je n'ai peur ni de moi – je l'ai prouvé – ni de ce sexe, ni de ces trous auxquels il devrait se plier, ni de ces bouches qu'il allaite, ni des hommes ni des femmes – je l'ai prouvé –, mais j'ai peur de l'histoire. » (pp. 150/151 – chapitre cassette 33 longue durée)

Brûle ce que tu ne peux adorer... Une nécessité blasphématoire

« Vivre » développe à l'envi ce côté sacrilège de toute l'œuvre de Guyotat : quel Christ imaginer, sinon de corps « flagellé, déchiré, qui a sûrement pissé et chié au cours de la crucifixion ? » (p. 200 – chapitre … ton ciel à la sueur de ton sexe)

Une telle violence effectivement ne s'explique que par l'auto-mutilation : n'est-ce pas la voix du jeune Guyotat qui resurgit, du jeune collégien se découvrant une vocation de prêtre interdite par sa mère ?

L'acharnement de Guyotat sur le langage n'est-il pas la vengeance d'un enfant né bègue ? Le rythme saccadé de la phrase, accentué par les énumérations sans fin et par ces élisions qui la hachent évoque un bégaiement de l'écriture. Guyotat serait-il iconoclaste de ses impuissances ? La dernière statue à déboulonner est la sienne, et les entretiens de « Vivre » s'en chargent royalement.

La difficulté de la communication dans l'œuvre de Guyotat n'est-elle pas à articuler au refus du partenaire sexuel ? Refus du partenaire qui entraîne la masturbation : relation privilégiée maître-esclave qui refuse l'identité de l'autre. C'est aussi littérairement, le refus du partenaire-lecteur. Car si Guyotat aspire à une participation active du lecteur, il ne fait rien pour la faciliter.

Mais il ne faut pas caricaturer. Guyotat est un grand nom de la littérature. Même pour des raisons que peut-être il n'approuverait pas. Pour le souffle épique qu'il insuffle à ses romans à partir d'une matière aussi décriée que le sexuel et le scatologique ; pour cette impression de noblesse que confère leur démesure aux actes les plus vulgaires.

Le « Tombeau pour cinq cent mille soldats » (1967) (2) est son chef-d'œuvre. Les bâtiments immenses et silencieux, cet univers de princes, de cardinaux et d'officiers donnent au sang et au sperme leur vraie dimension. C'est dans ce Tombeau que l'on trouve la plus belle formulation de ce paradoxe du sacré qui sous-tend toute l'œuvre de Guyotat : « J'aime aussi le Christ. Il ne peut vous fuir, étant cloué. »

■ Editions Denoël, collection L’infini, 1984, ISBN : 2207229777 ou Editions Gallimard/Folio, 2003, ISBN : 2070425037


(1) Littérature interdite, Pierre Guyotat, Editions Gallimard, 1972, ISBN : 2070281159

(2) Tombeau pour cinq cent mille soldats, Pierre Guyotat, Editions Gallimard/ L'Imaginaire, 1980, ISBN : 2070207226


La pagination indiquée est celle de l'édition de 1984 chez Denoël


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Douce nuit, une nouvelle de Jean-Yves Alt

Publié le par Jean-Yves Alt

Il n’est pas encore minuit. Ils se promènent. Ils marchent sur le bas-côté. Ils croisent des phares blancs sans jamais savoir qui ils viennent de manquer. Ce sont des cris d’enfants qu’ils entendent au loin. Ils aperçoivent des lueurs comme celles qu’apporte un groupe porteur de bougies. Ils n’en ont pas allumé, eux. IL a refusé. LUI souhaitait. Ils parlent. Ils parlent de la nuit, des étoiles qu’ils ne voient pas. Ont-ils envie de faire l’amour ? IL déboutonne le haut de son manteau. LUI dénoue sa grande écharpe. Ils s’enserrent en marchant côte à côte.
Quelques phares balaient quelques feuilles. Puis c’est le noir. Ils ne cessent de se tenir de très près. Un conducteur roule si vite qu’il ne les a probablement pas aperçus. IL veut s’enfoncer dans la forêt qui longe la route. LUI a peur des esprits qui pourraient y régner. IL a peur. IL le dit. IL a peur peut-être de LUI. IL l’embrasse. Un camion passe. Ils se jettent plus loin dans le bas-côté ; ils sont invisibles. Ils glissent. Ils sont à terre. LUI a trop peur : ils reviennent à la route.
Ils entendent un crissement, c’est une bécane. Elle va dans la direction où ils entendaient les cris d’enfants. Le cycliste semble pressé. Ils devinent qu’il est attendu, qu’il va rejoindre sa famille.
Ils imaginent qu’à son arrivée, il sera entouré, qu’il sera inséré dans un ordre qu’ils ne connaissent pas.
Eux, ils se touchent, ils se caressent, ils s’aiment dans cette particulière nuit d’hiver. LUI s’indigne en riant. IL répond par un sourire en l’embrassant à nouveau.
Plus tôt, dans l’après-midi. C’est autour d’un téléphone public, accroché dans une cabine dévastée. IL murmure. LUI tente d’écouter cette conversation téléphonique qui ne le concerne peut-être pas. LUI attend, exaspéré, remuant. IL continue à parler dans le combiné.
Quelques semaines avant, en début de soirée, ils sont dans une église. Des statues de plâtre ceignent la nef, des fleurs pourrissent dans les vases. LUI a peur des morts. Ils passent près de la corde qui permet d’actionner la cloche. Ils évoquent des histoires de morts, ils ne précisent pas. Ils retiennent leurs gestes. En sortant, dans le cimetière, sur une plaque, en épitaphe, ils lisent « Je suis toujours là ».
Debout, enlacés, au bord de la route, ils entendent de mieux en mieux les voix des familles, les rires qui viennent du loin. Le froid glacial de cette nuit brûle leurs joues. Ils voient la lune dans une flaque d’eau. Ils épiloguent, imaginent : LUI surtout, une histoire, eux au bord de l’eau. Ils sont seuls et voient de mieux en mieux les lueurs du lointain. IL a un visage éclatant et son sourire est total. LUI assombrit sa face, il abhorre les joies familiales.
IL : J’ai dit « non » tout à l’heure. Je voulais être avec toi, seulement avec toi.
LUI demande où aller. IL indique un chemin escarpé sur la colline. LUI rouspète contre cette escalade mais ils montent. Ils s’embrassent et marchent.
Dans une cabane, ils se déshabillent complètement. On voit deux corps et les gestes de l’amour.
Depuis cette première nuit, on peut les voir dans un train, un bus, une barque, une voiture, sous un pont, au bord d’un lac, dans un champ de fleurs, dans l’eau d’un torrent, dans un magasin de jouets, dans un café. On peut les voir écrire, manger, se regarder, se parler, se toucher, s’embrasser. On peut les voir dans une maison. Leur maison.
Cette première nuit, c’était la nuit de Noël.

Cette nouvelle est parue dans le recueil : Un cadeau de Noël pour Le Refuge (Volume Sven de Rennes), collectif, éditions Textes Gais, novembre 2014, ISBN : 979-1029400001


Cette nouvelle est traduite en espéranto sur le site : Gejaj rakontoj en Esperanto par Ĵeromo Tanguy sous le titre : Milddolĉa nokto.

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