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Tremblements par Turner

Publié le par Jean-Yves Alt

Aucune architecture distincte de Venise, malgré le titre de ce tableau. Pas plus leur reflet sur l'eau. Comme si, elle et il avaient été dissous par son sujet : la lagune, son ciel et ses brumes diffuses.

Son ciel bleu foncé avec des reflets violets ou rougeâtres ainsi que ses nuages cuivrés, qui masquent les montagnes à l'horizon, sont le véritable sujet de ce tableau.

Seuls quelques pêcheurs dans leurs barques brisent la tentation d'interpréter cette toile comme une abstraction. Pourtant, ces éléments humains restent anecdotiques : ils permettent seulement de mieux saisir l'atmosphère unique de la lagune vénitienne : le tremblement des eaux, de l'air et des brumes.

Tremblements par Turner

Joseph Mallord William Turner – Campo Santo, Venise (détail) – 1842

Huile sur toile, 61,2 cm x 91,2 cm, Musée d'Art de Toledo (USA)

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Ce qui est insupportable chez deux homosexuels par Michel Foucault

Publié le par Jean-Yves Alt

« Deux garçons qu'on voit partir pour aller coucher dans le même lit, on les tolère, mais si le lendemain matin, ils se réveillent avec le sourire aux lèvres, ils se tiennent par la main et s'embrassent tendrement et affirment ainsi leur bonheur, là on ne leur pardonne pas. Ce n'est pas le départ heureux pour le plaisir qui est insupportable, c'est le réveil heureux. »

Michel Foucault

in Entretien avec Jean le Bitoux. « Le Gai Savoir », La Revue H, n°2, 1996

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Bouche cousue, Marion Muller-Colard

Publié le par Jean-Yves Alt

Certains écrivains, ressentent l'impérieuse nécessité de dire leur destinée, de transmettre leur expérience, de refuser le silence, d'inscrire dans le matériau qui, de tout temps, a le mieux résisté aux tentations de l'oubli : le langage émotionnel de l'écriture. Mais le roman est-il toujours à même de constituer une protection contre le désarroi d'une sexualité qui arrache les protagonistes à leur sphère sociale, ne fût-ce qu'un seul instant ? « Bouche cousue » permet de répondre par la négative à cette question.

Amandana, la trentaine, est invitée avec ses parents, comme tous les dimanches, chez sa sœur cadette, mariée, deux enfants, l'aîné Tom 15 ans, la cadette Eva-Paola. L'ambiance de ces repas dominicaux est en général écrasante mais, ce dimanche, elle l'est encore plus. Dans un premier temps, Amandana pense qu'elle est, une nouvelle fois, responsable de ce fait, jusqu'au moment où elle apprend de la bouche de sa nièce que cela n'a rien à voir avec elle mais avec son neveu, Tom. Ce dernier a été surpris en train d'embrasser un garçon. Le grand-père de Tom en entendant les paroles de sa petite-fille se lève de table et gifle son petit-fils. Amandana ne peut réagir et quitte les lieux. Elle décide d'écrire à son neveu pour lui venir en aide. Cet écrit, qui est l'essentiel de ce court roman, rappelle ses douleurs personnelles, quinze ans auparavant, face à la découverte de sa propre homosexualité.

La souffrance est l'envers inévitable d'une existence tendue vers l'avenir, confiante en son renouveau. Ce qui manque essentiellement à la confession d'Amandana, c'est d'être le lieu intense des recommencements, de la joie du corps, des expériences amoureuses, sexuelles, empreintes profondément de la découverte de l'autre, sa chair mais aussi sa différence d'âme qui le rend précieux. Ce qui est regrettable dans la lettre d'Amandana, c'est qu'elle ressasse son échec à vivre dont l'expérience décisive fut le regard de ses parents sur sa différence.

Bouche cousue, Marion Muller-Colard

Marion Muller-Colard n'évite pas le défaut qui altère son talent, qui en est l'inévitable envers, son désir forcené de prouver qui n'est que la conséquence de son souci de vérité. Mais en ne présentant que les seuls vécu et ressenti d'Amandana, elle donne une vision manichéenne du monde à son neveu. En cela, il n'est pas certain que ses mots puissent aider l'adolescent. Pourquoi Amandana ne montre pas la dimension complexe de chacun des protagonistes ? Comment peut-on croire que la gifle qu'elle a reçue autrefois et celle reçue par son neveu recèlent les mêmes angoisses chez son père ?

Comment Tom pourrait profiter de l'expérience de sa tante, pour qui la connaissance des conséquences sociales de l'homosexualité semble être l'unique façon de conjurer l'exclusion de son neveu ? Comment transmettre la confiance et l'estime de soi quand on ne sait que partager sa souffrance ?

On se demande si Amandana sait que ce que chacun fait de sa vie ne tombe pas du ciel, n'est pas hérité d'un quelconque dieu, mais se construit au fil des expériences : les mots à son neveu ne se placent pas dans cette perspective.

Pourquoi ne s'appuie-t-elle pas sur la relation qu'elle avait enfant avec un couple gay chez qui elle livrait le linge nettoyé par ses parents ? Même si, à ce moment, elle ne ressentait pas l'amour que les deux hommes se portaient, Amandana adulte aurait pu dans sa lettre à Tom – quitte à déformer un peu son vécu de l'époque – donner à Tom une dimension exaltante de la vie… ce qu'elle ne réussit pas à faire.

Que peut faire Tom d'un rapport rationnel du vécu de sa tante ? Tom a-t-il besoin seulement de mots sensés, judicieux au moment où il se découvre ? Je crains que le récit d'Amandana apporte plus de problèmes que de réponses… car la vie est à inventer soi-même.

■ Bouche cousue, Marion Muller-Colard, Editions Gallimard, Scripto, 98 pages, janvier 2016, ISBN : 978-2070573295


Quatrième de couverture : Dans la famille d'Amandana, la propreté irréprochable n'est pas qu'un métier. C'est un mode de vie. Rien qui dépasse. Dans le Lavomatique tenu par ses parents, le bruit des machines couvre celui des élans du cœur et du corps. Mais comment faire taire son attirance pour une de ses camarades de lycée ?

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Cannibalisme des rapports amoureux par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Au lieu de remettre en cause le concept dangereux d’amour passion admis par la société, le débat autour de Jacqueline Sauvage risque d’ajouter de la violence à la violence.

Accorder un « permis de tuer » aux femmes battues alors que notre société leur ouvre tant d’autres voies pour échapper à cette violence montre non seulement l’échec d’un système qui devrait veiller à protéger l’intégrité physique et psychique des personnes d’une manière efficace mais quelque chose de bien plus grave encore. Ce permis de tuer que l’on voudrait inscrire dans la loi montre que notre société ne condamne pas la violence barbare au sein du couple comme elle ne cesse de le prétendre. Bien au contraire : elle la suscite, la promeut, la bénit même.

N’est-ce pas le lot du régime de l’« amour passion » auquel nos institutions se sont accommodées depuis quatre décennies ? Régime auquel nos subjectivités sont priées de se conformer en nous assurant qu’il s’agit de l’aventure la plus exaltante de notre vie et qui est pourtant à l’origine des violences que l’on subit et que l’on fait subir, et plus largement d’une instabilité sociale et psychique perpétuelle. La notion de « syndrome de femme battue » (qui pourrait s’appliquer aussi aux hommes) n’est rien d’autre qu’une construction secondaire et presque nécessaire du régime de l’amour passion. On nous explique que ces femmes - bien qu’elles aient le droit d’aller et de venir, de quitter leur conjoint, de demander de l’aide à des associations - restent accrochées à leur calvaire parce qu’elles seraient «sous emprise».

Or être sous emprise est le propre de la passion amoureuse. Emprise qui accablerait non seulement les victimes des violences mais aussi les bourreaux. Car pour ces hommes-là ce serait aussi, selon l’idée d’amour passion, cette même passion qui expliquerait et qui justifierait leurs comportements aberrants.

Accorder à ces femmes un permis de tuer implique de rester dans cette grammaire amoureuse. Les partenaires d’une relation barbare, comme celle que fait naître l’amour passion, considèrent qu’ils sont la chose de l’autre et que l’autre est leur chose. Soit ils se laissent violenter, soit ils violentent. Et quand ils craignent d’être quittés pour un autre, ils sont capables de s’en prendre à celui ou à celle qui risque de leur faire perdre leur place de chose.

Pour les soutiens de Jacqueline Sauvage, l’histoire de leur héroïne est la démonstration de la réalité de l’amour passion, de sa durabilité dans le temps (quarante-sept ans de calvaire, disent-ils fascinés) et donc aussi de sa légitimité indiscutable pour organiser la conjugalité et la famille. Et si cela implique d’octroyer un « permis de tuer » inscrit dans la loi et donc si cela entraîne des victimes additionnelles au contingent des meurtres conjugaux déjà très élevés, qu’importe ? Faudra-t-il que ces lois scélérates passent, qu’elles provoquent des assassinats légaux à répétition pour que notre société comprenne que le régime de l’amour passion est un leurre, un mirage provoqué par l’irrationalité du mariage bourgeois ? Que désormais nous sommes mûrs pour imaginer d’autres formes d’organisations de la sexualité, de la conjugalité, de la famille qui soient en mesure de nous apaiser, de nous intégrer à la société au lieu de nous marginaliser, de nous donner des forces pour vivre au lieu de nous permettre de tuer et de mourir avec la bénédiction de la loi ?

Dans un tel monde, la passion serait une maladie et aussi une déviance dangereuse qu’il faudrait traiter, voire médicaliser dans les services d’urgence des hôpitaux. Ou bien un caprice ridicule dont tout le monde se moquerait, rien de plus efficace pour casser les certitudes folles des passionnés.

Et une telle société, une fois délivrée de ce vice meurtrier, pourrait faire naître des formes multiples d’attachement entre les personnes fondées sur les affinités, sur la curiosité, sur le désir et sur la sympathie. Au cannibalisme de nos rapports amoureux dont l’affaire Sauvage est le symbole succédera alors un régime de liens nouveaux dans lequel le mot-clé sera le concept raffiné et si peu exploré d’amitié.

Libération, Marcela Iacub, samedi 13 février 2016

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Un curieux serviteur par Christian Combaz

Publié le par Jean-Yves Alt

On relève dans l'Évangile un passage suspect (Matthieu 8: 5-13 et Luc 7: 1-10) qui éveille la curiosité de l'historien et du romancier, celui où un centurion romain vient voir Jésus pour lui demander du secours car son serviteur est malade.

Imaginez un colonel du Pentagone qui traverserait Washington à 1 heure du matin pour réclamer l'intervention d'un médecin d'urgence au chevet de son employé mexicain. Le médecin se dirait : « C'est bizarre. » Là, nous avons un brigadier (élu) d'une armée puissante où les pratiques homosexuelles étaient ultrarépandues, et qui se préoccupe du sort d'un simple serviteur, en allant voir un guérisseur juif dont on lui dit grand bien mais qui fait partie du peuple écrasé par l'envahisseur.

Dans le texte de l'Évangile selon saint Luc, les mots grecs sont « entimos doulos », ce qui se traduit par « esclave favori » ; quant à Matthieu, dans la conversation qu'il rapporte entre le centurion et Jésus, il utilise deux mots, l'un pour désigner ses esclaves ordinaires, « doulos », et l'autre, « pais », pour désigner le jeune malade, ce qui lui donne un statut particulier d'enfant chéri de la maison.

Il nous reste de cette scène ce curieux échange verbal que rapportent les chrétiens à la messe en se frappant la poitrine :

« Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. »

Selon toute vraisemblance, le centurion, instruit du peu d'indulgence que montraient les Juifs à l'égard des pratiques pédérastiques de l'armée romaine, a probablement conçu un scrupule de dernière minute et s'est dit : « Les Juifs n'aiment pas nos mœurs, je ne vais pas braquer ce Jésus et compromettre mon affaire en lui demandant de me suivre chez moi pour lui montrer de quel genre de serviteur il s'agit. »

À quoi le prophète juif répond à la cantonade que non seulement la confiance de cet homme à son égard est très grande, mais que les Juifs, si orthodoxes, si assurés d'être du bon côté, ne seront pas les premiers au Royaume des Cieux.

Christian Combaz

in Les âmes douces : personne n'est contre-nature, Editions Télémaque, 320 pages, 8 octobre 2015, ISBN : 978-2753302792, pp. 172-173

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