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L'été jaune, Claude Michel Cluny

Publié le par Jean-Yves Alt

Une petite ville, une année : Crosby (sud des Etats-Unis), 1937. Canicule et trombes d'eau. Des événements ordinaires, un accident de voiture tragi-comique, la mort d'une dame du Sud, enfermée dans le passé et la nostalgie.

Des personnages confits dans le commérage et l'ennui entre les malheurs d'une Amérique en déprime et la seconde Guerre mondiale qui s'annonce là-bas en Europe avec un certain Hitler.

« L'été jaune » est une chronique de la vie sournoise du Deep South, mais aussi une superbe mise en écriture de l'âme humaine confrontée aux interrogations tutélaires du désir et de la mort, du temps dans son flamboiement désespéré quand il se cogne à la mémoire de ce que l'on croit le bonheur perdu.

Il y a dans ce roman la fascination réciproque et révoltée des Noirs et des Blancs : chacun projetant sur la peau de l'autre les fantasmes illusoires d'une jouissance qui aurait le dernier mot.

Religion raidie de péchés, alcool, misère et envers d'un luxe épuisé, tout cela habilement reconstitué, il reste l'essentiel : la chair du récit que l'auteur nourrit jusqu'à la violence d'un brutal dénouement.

Un style foisonnant d'images insolites révèle l'érotisme des rapports humains.

L'été jaune, Claude Michel Cluny

Il y a encore les scènes drôles et les portraits caricaturaux d'individus englués dans la torpeur de leur résignation ou de leurs voluptés brimées.

Quatre personnages, différents dans leurs désirs et leur soif inassouvie d'amour sont particulièrement intéressants : un adolescent noir, titillé par le démon en la personne d'un autre adolescent mythique, aveugle au visage d'ange blanc ; un jeune indien torride comme une liane vibrante séduit par un beau dandy vieillissant, homosexuel hanté par l'image d'une passion masculine de jeunesse.

« L'été jaune » est un livre aux confins de l'histoire américaine, avec la déchirure entre les résidus d'un ancien art de vivre blotti dans l'inégalité raciale et les secousses des premiers séismes sociaux.

La qualité de l'écriture éblouit. Elle emprunte à la poésie les métaphores les plus belles qui ne sacrifient pas au minimalisme prétentieux des bluettes pour consommateurs pressés.

■ L'été jaune, Claude Michel Cluny, Editions La Différence, 1992, 360 pages, ISBN : 978-2729108038


Du même auteur : Disparition d'Orphée de Girodet d'après Arman - Poèmes du fond de l'œil

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Traits d’union, Cécile Chartre

Publié le par Jean-Yves Alt

A seulement 18 ans, Thibault Bobio se marie avec Tess Magnain rencontrée six mois plus tôt. Pour les invités à la noce, une seule question se pose : pourquoi se marier si jeune ?

Ce roman à 8 voix intérieures, plus celle de Thibault à la fin, permet de cerner peu à peu la réponse à cette question. Apparaissent par ordre d'entrée :

- Charline, une jeune cousine de Thibault, qui a vu, au cours de la cérémonie, ce que personne n'aurait dû voir.

- Victor, le copain puceau et obsédé par le sexe.

- Lily, l'amoureuse de Thibault qui tente de revivre les moments passés avec lui.

- Anne-Elisabeth, la mère de Thibault, régente de la maison ainsi que de l'entreprise familiale « Bobio, les beaux bidets » et qui a de grand projet pour son fils. Elle est de plus adhérente à « La Manif pour Tous ».

- Oscar, l'ami timide de Thibault, amoureux en secret de Lily.

- Tata Odette, 80 ans, qui a compris bien des choses de la vie et qui pense que la mariée a d'abord choisi de « se mettre à l'abri du besoin » avec ce mariage.

- Paul, le père de Thibault, qui voit en ce mariage une future prison pour son fils. Lui a décidé, dès la fin de la cérémonie, de quitter la maison familiale avec sa maîtresse.

- Sofia, l'inconnue sans un sou, qui s'infiltre dans les fêtes pour profiter du buffet : jamais elle n'a vu un mariage de la sorte.

- Enfin, Thibault le marié qui se livre, et, par son intermédiaire, Tess. Ils ne sont pas du tout ce que les convives ont cru…

Traits d’union, Cécile Chartre

Ce court roman devrait être lu par tous les participants de « La Manif pour Tous » qui ont manifesté dans les rues avec leurs enfants. Ils découvriraient par cette lecture ce qui pourrait éventuellement les attendre…

« Les Magnain étaient au rendez-vous, sous leur pancarte rose layette, identique à celle que je trimballais avec moi : Un papa, une maman, on ne ment pas aux enfants. Tu parles qu'on ne ment pas ! Tu ne m'as appris que le mensonge ! Mentir sur ce que je suis, faire semblant d'être un autre pour être conforme à ce que tu souhaitais, pour en arriver finalement à cette grande mascarade de mariage. » (p. 62)

« Durant le trajet de la manif, nous avons marché côte à côte, sans nous parler. Elle reniflait pour ravaler sa rage et ses larmes. Et j'ai eu pitié d'elle... et de moi. J'ai compris que ça ne pouvait pas durer, personne ne méritait un tel traitement. C'était une torture de nous forcer à marcher en compagnie de ces gens. C'est alors que l'idée m'est venue... » (p. 64)

Thibault et Tess, les jeunes mariés, atteindront, au final, leur but : je laisse au lecteur le soin de sa découverte.

■ Traits d’union, Cécile Chartre, Éditions Le Muscadier, collection Rester vivant, 66 pages, 17 mars 2016, ISBN : 979-1090685628

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Les dix et une nuits de Jean Barraqué et Michel Foucault à Trélévern par Christian-François de Kervran

Publié le par Jean-Yves Alt

Au printemps 1952 le philosophe Michel Foucault et Jean Barraqué, compositeur de musique sérielle, passent onze nuits au bord de mer dans le village de Trélévern (Côtes-du-Nord). Ils sont jeunes, respectivement vingt-six et vingt-quatre ans et encore inconnus. En 1951 Foucault a été reçu à l’agrégation de philosophie. En 1952 il obtient un diplôme de psychologie pathologique. Barraqué vient d’achever l’écriture de sa Sonate pour piano commencée deux années auparavant.

Barraqué est pratiquement un enfant du pays et il fait découvrir sa Bretagne au poitevin Foucault. Ils sont amis depuis quelques mois seulement. La liaison, passionnelle et orageuse, de ces deux écorchés, dont ce texte fait résonner quelques échos, durera jusqu’en 1956, Barraqué prenant l’initiative de la rupture.

D’après documents et témoignages familiaux, l’auteur, tout en restituant les pompes et les œuvres de ce coin de Bretagne au tout début des années 50, fait valoir les paris idéologiques et culturels, entre doutes et espoirs, des jeunes Foucault et Barraqué, qui, malgré leur actuelle différence de notoriété, deviendront tous deux d’importants novateurs dans la pensée et dans l’art du XXe siècle.

Les dix et une nuits de Jean Barraqué et Michel Foucault à Trélévern par Christian-François de Kervran

Christian-François de Kervran est le pseudonyme d’un universitaire et essayiste, fin connaisseur de la Bretagne et de son folklore. Il a publié des études sur poètes et romanciers de l’Ouest, entre autres Tristan Corbière, Max Jacob et Henri Queffélec.

■ Les dix et une nuits de Jean Barraqué et Michel Foucault à Trélévern par Christian-François de Kervran, Editions Quintes-Feuilles, 83 pages, mai 2016, ISBN : 978-2955139912, 16€

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