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Parution : Les Amis célèbres, Edward Montier (1914)

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Claude Féray

et les éditions Quintes-Feuilles

présentent un nouvel opus sur les amis célèbres écrit par Edward Montier (1870-1954)

Les Amis célèbres d'Edward Montier

Achille et Patrocle, David et Jonathan, Nisus et Euryale, etc., tout le monde a entendu citer ces paires d’amis.

Mais parmi ceux qui savent pourquoi ces noms sont associés, combien seraient capables de dépeindre l’amitié qui unissait ces jeunes gens ?

Combien pourraient décrire leur vie, nous parler du décor et des temps qui les ont vu évoluer ? Edward Montier s’y emploie avec charme dans cet ouvrage, en nous autorisant à suivre les récits qu’il livre à son élève bien-aimé, un Phèdre moderne dont il serait le nouveau Socrate.

Les écrits du très catholique Edward Montier (1870-1954) inquiétèrent le Saint-Office qui les condamna en 1927 en même temps qu’un courant littéraire qualifié de « mystico-sensuel ». Il est exact que Montier a exalté l’amitié entre éphèbes. Mais Il l’a fait sans craindre d’offenser Dieu, puisque, selon lui, Jésus, qui a aimé l’apôtre Jean, a fourni le témoignage de son amour jusqu’au soir de l’ultime Cène :

« En tolérant ces tendresses, il les approuvait, et, les purifiant, pour ainsi dire, il nous y conviait. »

Les Amis célèbres constitue une sorte de contrepoison dont notre époque a plus que jamais besoin : dans un monde informatisé et trépidant, Montier redonne au temps une extension, une densité et une chaleur tout humaines qui nous font reprendre goût à la lecture.

Les Amis célèbres d'Edward Montier

Editions Quintes-Feuilles

Couverture : Détail de King Cophetua and the Beggar Maid par Edward Burne-Jones, 256 pages, août 2017, ISBN : 978-2955139936, 22€

Parution : Les Amis célèbres, Edward Montier (1914)

Table des matières

Présentation

Lettre-préface d’Edward Montier

Achille et Patrocle

David et Jonathan

Socrate, Lysis et Phèdre

Nisus et Euryale

Jésus et l’apôtre Jean

Montaigne et La Boétie

E. Montier et « l’imitation chrétienne de l’amour grec »

Annexes

Présentation et extraits de Nos gentils garçonnets


Extrait de la présentation de Jean-Claude Féray

parue dans le Bulletin Quintes-Feuilles n°7, août 2017, pp. 10-14

Les Amis célèbres et Antone Ramon : un destin commun

L’ouvrage, que nous avons le bonheur de republier en grande partie, Les Amis célèbres d’Edward Montier, partage avec Antone Ramon d’Amédée Guiard un destin commun : les deux livres ont en effet souffert d’avoir paru en 1914, peu de temps avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec les conséquences que l’on imagine sur l’immédiateté de leur insuccès. Et cela malgré de nombreuses critiques flatteuses comme celle du Figaro (cf. l’encart p. 15 du livre, Quintes-feuilles, 2017).

Dans le cas des Amis célèbres, la guerre mit en outre un terme au projet d’un second tome annoncé par l’auteur et l’éditeur. En effet, après avoir décrit six couples d’amis de l’Antiquité, Edward Montier devait encore parler des amis saint Grégoire & saint Basile, Montaigne & La Boëtie, etc., et évoquer la vie de Pline le Jeune ainsi que celle de saint Augustin. Ce second tome ne vit pas le jour.

Guiard et Montier : deux catholiques de gauche

Outre le destin de leur ouvrage, les deux écrivains Edward Montier et Amédée Guiard partagent encore d’autres points communs. L’un et l’autre enseignèrent dans un établissement catholique, l’un et l’autre furent des éducateurs épris de l’âme adolescente, attachés à en décrire les inquiétudes et soucieux d’en résoudre les conflits. Il est juste d’ajouter qu’aucun d’eux ne fut effrayé par la beauté des éphèbes, inspiratrice de sentiments naturels qu’ils ne jugeaient pas contraires à leur religion. Animés tous deux par leur foi et la volonté d’un engagement social éducatif, ils rejoignirent le mouvement de Marc Sangnier, le Sillon, qui séduisait toute la gauche chrétienne, et dont Montherlant a décrit les choix pédagogiques avec le Collège du Parc de son roman Les Garçons.

On ne sera pas étonné d’apprendre que Guiard et Montier se connaissaient. Bien que le travail associatif et éducatif d’Edward Montier fût centré sur la Normandie et plus particulièrement sur Rouen et le patronage des Philippins, nous savons que les deux hommes se sont rencontrés au moins une fois, en 1902, à l’occasion d’une fête de l’amitié célébrée à Rouen, fête qui réunit les jeunes de différents mouvements catholiques. Dans le compte-rendu qu’il donne de cette réunion pour la revue Le Sillon, Amédée Guiard présente Edward Montier, comme « le jeune homme idéal de cette idéale jeunesse » faisant ainsi un clin d’œil à L’Idéale jeunesse (1899), premier recueil de poèmes de son ami. Montier jouissait déjà d’une petite notoriété dont Amédée Guiard était loin de bénéficier : le recueil d’Edward Montier n’avait-il pas été préfacé par un académicien français, Sully Prudhomme — deux ans avant que celui-ci reçoive le prix Nobel ? Et en 1901, Charles-Théophile Féret ne consacrait-il pas un chapitre de ses Écrivains normands contemporains au « vrai poète » qu’était Montier ?

[…] La chasteté d’Edward Montier lui permit des audaces qui lui vaudraient aujourd’hui une dénonciation rapide des sycophantes qui officient aux plus hautes fonctions de l’Église catholique, en notre XXIème siècle. Dans sa brochure sur l’Amitié (1910) Montier ne décrivait-il pas déjà – en employant l’expression même – une amitié particulière entre Jésus et saint Jean, l’apôtre baptiste ? Voici en effet ce qu’il écrit au sujet du Christ :

« Il a laissé la tendresse de saint Jean aller avec lui jusqu’à la plus grande familiarité, et à l’heure même où il instituait le sacrement de son amour, au dernier soir de sa vie mortelle, quand l’ombre du gibet se projetait déjà sur son front, il permettait au disciple qu’il aimait entre tous les autres, de reposer sur sa poitrine, d’appuyer son front virginal sur son propre cœur, plus brûlant d’amour que jamais, et de partager, avec lui d’abord, le vin de son sang et le pain de son corps. L’amour de tous les hommes, à la veille de sa mort, n’a pas pu distraire le Christ lui-même de l’amitié particulière de saint Jean. En tolérant ces tendresses, il les approuvait, et, les purifiant, pour ainsi dire, il nous y conviait. »

Et que dire en général de l’abondante production de Montier évoquant souvent la jeunesse et qualifiée par le Vatican de mystico-sensuelle ? Nous avons choisi de reproduire en annexe quatre poèmes extrait de L’Idéale jeunesse ainsi qu’une page de journal écrite à dix-neuf ans, qui en donnent le ton. Cette littérature inquiéta quelque peu le Saint-Office : plusieurs rapports, à partir de 1917, en dénoncèrent le dévoiement théologique. Ce fut d’ailleurs, d’une manière plus générale, le mouvement littéraire appelé Renouveau catholique qui fut critiqué et condamné. Ce mouvement regroupait Edward Montier, Léon Bloy, François Mauriac, Paul Claudel et Robert Valléry-Radot (lequel devint prêtre et finit son existence comme moine trappiste). En 1927, les écrits de Léon Daudet firent à leur tour l’objet d’un rapport qui aboutit à une Instruction de Pie XI condamnant de manière globale toute cette littérature sensuelle et mystico-sensuelle. L’Instruction du pape, émise le 3 mai 1927, a-t-elle joué un rôle dans la mise à l’écart d’Edward Montier, cette année-là, de la direction des Philippins de Rouen ? En réalité, les circonstances de cette éviction sont plus troublantes : elles sont décrites en postface.

[…] L’auteur ne cache pas qu’il a eu le bonheur de connaître un amour platonique constructif, à vocation pédagogique, avec un adulte lorsqu’il était adolescent, et dans la mesure où lui-même a reçu un tel appui, il veut en instruire un alter ego et perpétuer ainsi les enthousiasmes de ses quinze et seize ans, âges que son cœur a gardés au fond de lui.

Guiard et Montier : une vie divergente malgré des préoccupations pédagogiques communes

Il est difficile de déterminer où se trouve vraiment la leçon morale d’Antone Ramon, le roman qui avait tant plu à Montherlant. Même si la morale de l’histoire n’est pas dans la mise en garde de l’abbé Buxereux à l’égard de Georges Morère (« Non, tu ne dois pas t’abandonner à cette amitié particulière, parce que... qui veut faire l’ange fait la bête »), même si, au contraire, cette morale réside dans la condamnation d’un rigorisme borné et contreproductif qui aboutit à la mort du jeune Antone, il est certain que Guiard s’est montré beaucoup plus timoré dans ses éloges de la beauté adolescente et beaucoup plus prudent à l’égard des amitiés entre garçons ou entre maîtres et élèves que son confrère Edward Montier. [...]

Jean-Claude Féray, août 2017

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Isaïe réjouis-toi, Gabriel Matzneff (1974)

Publié le par Jean-Yves Alt

L'histoire résumée de ce livre a l'apparence d'un vaudeville : la femme, le mari et l'amant.

Mais première alerte : l'amant est un jeune garçon, Anthony, 16 ans, beau comme un dieu, lointain comme le désir, présent comme la joie. Deuxième alerte : Anthony est aimé de Véronique et de Nil. Ils font l'amour ensemble.

Pourtant ce n'est pas ce récit qui intéresse l'auteur. Nil (écrivain dans ce roman, double de Gabriel Matzneff ?) s'interroge sur le mariage et c'est déjà la méditation d'un penseur solitaire, souple et brillant.

Nil aime l'amour, Nil voue un culte à la beauté, Nil ménage sa vie avec l'acharnement de ceux qui en devinent les frontières. Nil aime Véronique dans la volupté mais aussi dans la soumission à un cérémonial qu'exalte l'Eglise orthodoxe à laquelle ils appartiennent tous les deux. Nil voudrait une femme complice, superbe et différente, une femme qui ne serait pas une femme mais qui de la femme donnerait l'illusion du compagnonnage éternel pour le meilleur... sans le pire.

Qu'Anthony pénètre au centre de leur amour et exalte le bonheur de se confondre dans une même adoration sensuelle ne peut que plaire à Nil qui ne redoute que la banalité et la mesquinerie : « Je ne supporterais que tu me trompes qu'avec quelqu'un que je serais capable, le cas échéant, de désirer... »

Isaïe réjouis-toi, Gabriel Matzneff (1974)

Nil dévoile ses cartes. Véronique trichera. Le monde se démonte, Nil retrouve cette solitude qui lui manquait tant dans l'excès de la cohabitation.

« ... Comment en sommes-nous arrivés là, je ne comprends pas, j'ai froid, j'ai froid, Véronique, ma fiancée, mon épouse, mon amour. »

La belle désinvolture se transforme en cris de détresse : Nil s'arrête aux portes du désert. Il connaît les nuits de sable, il sait les oasis. Nil est écrivain. La solitude en est le prix. Il n'en finit pas de payer. Adieu Véronique, bonjour les jeunes corps fugitifs des après-midi tièdes, bonjour également les matins froids de l'écriture, du travail.

« Ils avaient cru que leur commune tendresse pour le jeune garçon conforterait leur mariage, serait une couche de peinture neuve sur leur amour ancien. Or la fièvre tierce qui les brûle agit entre eux comme un brouillard où, à deux mètres, on ne se voit ni ne s’entend. »

« Isaïe réjouis-toi » est, finalement, un superbe hommage au mariage... à ce qu'il devrait être pour ceux qui privilégient l'amour. De cet espoir déçu est né ce roman, hymne à la solitude.

■ Isaïe réjouis-toi, Gabriel Matzneff, Editions La Table Ronde, 251 pages, 1974


Du même auteur : L'Archange aux pieds fourchus, Gabriel Matzneff

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La bicyclette bleue, Régine Deforges

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman (premier tome d'une trilogie) se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, mais la trame historique et l'intrigue obéissent aux règles classiques des romans populaires : des bombardements, une fille sexy, de braves soldats et un personnage (pas de premier plan) homosexuel.

Raphaël Mahl, sans doute juif et homosexuel, est un être fantasque et de grande envergure. Son pouvoir sur l'entourage et sur le roman reste essentiellement viril, dans ce sens qu'il possède tous les atouts de la domination : un charme fascinant, des relations, une probité efficace et certaine.

Loin d'en abuser au profit du mal, qu'il côtoie sans hésiter, il se consacre au service des innocents, des orphelins et des persécutés, Son extrême sensibilité, ses amères confidences et son humour cynique composent un charisme pervers dont l'ascendant reste indiscutable.

« La bicyclette bleue » fait partie de ces romans de guerre où il semble possible qu'un homosexuel puisse infléchir l'action romanesque.

L'incompatibilité traditionnelle de l'homosexualité avec les qualités viriles n'est donc plus de mise : Raphaël Mahl cesse de faire peur ou d'être ridicule, pour devenir un protecteur bienveillant et désintéressé.

Ce rôle progresse néanmoins par impulsions, au mépris de tout calcul. Suffirait-il d'un quelconque incident pour le ruiner ?

■ La Bicyclette bleue (1939-1942), Régine Deforges, Editions Fayard, 413 pages, 1981, ISBN : ISBN : 978-2253033837


de Régine Deforges : Pour l'amour de Marie Salat

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Clarisse, de Cecil Saint-Laurent

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans l'univers romanesque, le caractère des personnages s'est longtemps défini en termes sexués. D'un côté se trouvaient ceux qui dominaient l'action, qui l'infléchissaient à leur guise et dont le comportement était qualifié de viril. Les autres restaient des bouchons de liège ballotés par l'océan déchaîné. Leur soumission, leur impuissance à se fixer une conduite étaient alors souvent associés au caractère féminin : personnages qui agissaient avec incohérence, ou se laissaient déborder.

Il en va autrement, dans le roman de Cecil Saint-Laurent, « Clarisse », du personnage de Maroussia. Cette jeune femme, qui vécut réellement, avait pillé la Russie d'octobre 1917 dans un train peuplé de soudards. Au contact de la jeune Clarisse, l'héroïne fait preuve d'une homosexualité dévorante, affirmant par là-même un instinct de domination comparable à celui de Léopoldine d'Arpajac.

Le thème reste pourtant simpliste : dans le monde hétérosexiste du roman de guerre, l'homosexualité ne présentait que peu de caractère spécifique. Elle ne s'exprimait que par un transfert de comportement d'un sexe dans l'autre.

Clarisse, de Cecil Saint-Laurent

Le chapitre VI de « Clarisse » (intitulé « Le train pirate ») prend une valeur quasi-symbolique, puisque Maroussia y procède elle-même à la défloration de la jeune fille, acte viril par excellence, à l'aide d'un godemiché.

— Ce n'est pas vrai ! Tu es encore vierge ?

Clarisse acquiesça et Maroussia jeta un cri de bonheur, qui était presque un hurlement.

« Tu es vierge, reprit-elle en recouvrant un calme relatif, mais tu ne le resteras pas longtemps. »

Elle se leva, s'agenouilla sur sa propre couchette pour ouvrir un placard, en tira un coffre qui était d'ébène comme celui des cigares, l'ouvrit et montra à son amie un objet dont celle-ci ne comprit pas d'emblée le sens.

« Il est d'un bois très tendre et très doux. En Orient, on en fait même certains qui sont d'or ou d'ivoire, mais je les trouve trop froids et, ajouta-t-elle en souriant, trop durs quand même. Tu n'as pas compris ? »

Au bout d'un instant, Clarisse admit qu'elle avait compris, mais elle demanda :

« Et la ceinture ?

— Je vais la serrer autour de ma taille. »

Elle gagna l'extrémité de la cabine, se détourna. Clarisse, qui était de nouveau dominée par la certitude qu'elle n'oublierait jamais les moments qu'elle vivait, regardait. Elle vit Maroussia baisser la culotte de cheval jusqu'au sommet de ses cuisses et admira les fesses étroites et serrées. La ceinture claqua en se fermant, les lanières se tendirent, et Maroussia se retourna ; et sans se dévêtir davantage, armée d'un phallus dont Clarisse n'aurait jamais soupçonné que l'imagination humaine, pourtant fertile en artifices, fût capable de l'inventer, s'élança vers la couchette. Clarisse s'était ouverte complètement. Elle jeta un cri qui ne suspendit pas le martèlement dont elle était la proie. Entre deux baisers, Maroussia, triomphalement, chuchota :

« Chérie de mon cœur adorée, petit pigeon, je t'ai faite femme. »

Le temps ne comptait plus. La nuit s'éternisa. Il y eut plusieurs pauses ; elles fumèrent et burent quelques gouttes d'une vodka tiède.

Il reste que cette dérive de la virilité demeure conformiste, puisqu'elle agit finalement par projection d'éléments conventionnels, les plus facilement identifiables.

La chemise retenue par les mains de Clarisse fut arrachée après une courte lutte. Puis, d'un geste, Maroussia se dépouilla de sa blouse. Elle avait toujours de petits seins étroits sous des épaules larges. Elle se laissa tomber sur sa compagne et l'étreignit. Elles s'embrassèrent longuement. Clarisse se demandait si elle aussi, à la pension, n'avait pas rêvé d'être étreinte par Maroussia. Ses seins tendres et volumineux étaient écrasés sous le torse nerveux de sa terrible maîtresse. Pourtant Clarisse ressentait un manque. Les nuits qu'elle avait passées avec William lui avaient appris les pouvoirs agressifs d'un corps d'homme et elle se demandait si l'émoi qu'elle ressentait n'allait pas retomber faute d'être nourri par une action plus vigoureuse. Elle donnait sa bouche, elle offrait son ventre aux caresses de Maroussia, mais son plaisir était altéré par la crainte qu'il ne fût pas assouvi. Elle était heureuse d'être entre les bras d'une femme, il lui semblait qu'obscurément elle avait toujours attendu ce moment mais, par une contradiction qu'elle ne s'expliquait pas, elle agitait le vœu impossible de prêter à cette femme les ressources d'un garçon. Elle fut à la fois déçue et soulagée quand Maroussia se redressa. Elle alluma une cigarette, la posa entre les lèvres de Clarisse puis continua de la fumer.

■ Clarisse, de Cecil Saint-Laurent, Editions Grasset, 403 pages, 1980, ISBN : 978-2246009146

Présentation : Au lendemain de la révolution d'Octobre, la jeune et belle Clarisse est plongée dans les tourmentes d'un pays en proie à la guerre civile. Eprise de deux hommes, le fringant Britannique William Swift, espion à ses heures, et le ténébreux Nicolas Tevassov, officier du tsar, devenu socialiste révolutionnaire, la jeune femme vit une série d'aventures étourdissantes qui la conduisent aux quatre coins de le Russie en feu... avant de la ramener en France où l'attend un destin surprenant.

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Plutôt deux fois qu'une, Pascal Lainé

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, Pascal Lainé offre une histoire policière en huis clos. Une pension de famille en bordure de Seine est le théâtre d'une pièce où une baignoire, un sèche-cheveux, une statuette pré-colombienne et le corps sans vie d'un antiquaire mystérieux, le docteur Roger Linz (rayé de l'ordre des médecins), tiennent les premiers rôles.

Ensuite, par ordre d'apparition en scène, la propriétaire de ce lieu (Suzy Point, femme généreuse sur le retour d'âge), sa fille Cécile, une ancienne gloire de l'écran Lola Poor, une voisine bavarde Adèle Kuque accompagnée d'un mari infirme, la servante Juliette, un couple de garçons américains David Weins et son petit ami Daniel Mazurski, un policier cinéphile l'inspecteur Robert Lester, sans oublier Pupuce la chatte de cette étrange souricière où chacun joue son rôle à la perfection dans un crime presque parfait.

— Linz a été tué dans une baignoire, et cela nous assure au moins une chose : la présence du meurtrier dans la salle de bains, au milieu de la nuit, n'était pas de nature à surprendre ou à inquiéter sa victime.

— Vous voulez dire que l'assassin habite la pension ?

— C'est plus que probable : Mme Point a vu Linz rentrer, cette nuit, et elle m'a certifié qu'il était seul.

— Elle n'avait aucun intérêt à mentir sur ce point, fit Lucas.

— Seulement voilà ! constata Lester : la seule personne, ici, qui avoue des relations, disons de salle de bains, avec Linz, c'est Juliette.

— Elle ne vous plaît pas, patron ? fit Ravier.

— Je ne la vois pas en tueuse. J'aimerais mieux Mme Point, à tout prendre.

— Reste Lola Poor, suggéra Lucas.

— Elle vit sur une autre planète, celle-là, ou alors elle cache bien son jeu.

— Si notre Linz était homosexuel, risqua Lucas j'aurais bien une hypothèse...

— J'y pense depuis un moment, sourit Lester. Ce David Weins est un malin ! Beaucoup trop malin pour éventrer un matelas et s'enfuir sans demander son reste. Beaucoup trop malin pour ne pas imaginer que la police ignorera longtemps la raison de sa présence aux « Glycines ». Une raison qu'il avoue d'ailleurs avec infiniment de bonne grâce ! « Mais oui, monsieur le policier : je suis venu ici pour tuer le Dr Linz. Seulement j'ai raté mon coup ! »

— Ainsi, raisonna Lucas, David Weins aurait bel et bien assassiné Linz dans la salle de bains. Puis il aurait simulé une agression manquée dans la chambre.

Le jeune policier réfléchit un instant : cette hypothèse lui plaisait, mais sans le convaincre tout à fait. En admettant que Linz fût homosexuel, il l'imaginait mal en train de séduire un David Weins, et celui-ci ne lui semblait guère enclin à jouer le rôle du « mignon » dans une baignoire.

L'inspecteur Lester s'était fait la même objection :

— David n'a certainement pas tué le Dr Linz, raisonna-t-il. Du moins, pas de ses propres mains. Réfléchissez un peu, Lucas ! Cet intelligent jeune homme s'installe aux « Glycines » voici trois semaines avec son petit ami Daniel. A mon avis, ce dernier n'est pas venu seulement pour le plaisir. Il a pour mission de séduire notre bon docteur. Après quelques jours, Daniel et Linz en sont à se frotter mutuellement le dos dans la baignoire. Il ne reste plus qu'à choisir le moment favorable. La nuit de la Saint-Sylvestre convient très bien. Tout le monde a un peu trop bu et dormira profondément. Linz s'en va pour Roissy, et annonce qu'il ne rentrera pas avant le lendemain matin. Mais Daniel l'attend près de la porte, et lui fait promettre de revenir pour passer avec lui la fin de la nuit : on peut d'ailleurs imaginer que le fameux client étranger qui vient de téléphoner n'était autre que David, appelant d'une cabine voisine et déguisant sa voix. Rappelez-vous ! David et Daniel sont montés se coucher très tôt, prétextant une indisposition. Ils sont censés ignorer le départ de Linz, chacun pourra en témoigner, et cela n'est pas sans importance, car la thèse de l'assassinat manqué dans la chambre devient alors plausible. Linz, bien entendu, ne trouve pas son client au rendez-vous, et revient furieux. Daniel lui propose de prendre un bain, et lui offre sans doute quelques menus plaisirs aquatiques, pour le détendre... Et il le détend… définitivement !

— C'est bien joli, tout ça, fit Ravier. Mais il faudrait savoir si Linz était homosexuel. (pp. 90-92)

Un adjoint de l'inspecteur Lester, Lucas, rencontre un ancien réalisateur de cinéma, Georges Lara, qui avait dirigé un film avec Lola Poor :

« Le réalisateur fit un clin d'œil à Lucas, et lui tapota le genou. Cécile faillit pouffer de rire. Le jeune inspecteur s'était recroquevillé sur lui-même, prêt à assommer d'un coup de poing cette vieille tante qui se dopait à la cocaïne. Il fit effort pour se calmer, et demanda la permission de téléphoner. […] Le réalisateur tendit au policier une sorte de phallus de métal doré : Cécile éclata franchement de rire en voyant son partenaire approcher avec répugnance cet objet de son oreille. » (p. 132)

Lucas apprend ainsi que Lola Poor et Linz étaient amants, trente ans auparavant :

— Comme si les garçons ne suffisaient pas, commenta le réalisateur. Pourtant il avait tous ceux qu'il voulait ! […]

— Vous avez dit que Linz avait des aventures masculines ? demanda-t-elle [Cécile] à voix basse.

— Tout le monde en a, au moins dans sa tête, affirma le réalisateur. (p. 133)

Plutôt deux fois qu'une, Pascal Lainé

L'inspecteur Lester découvre progressivement que tous les habitants de la pension de famille tirent un intérêt de la mort de monsieur Linz.

Un cadavre peut-il avoir plusieurs meurtriers ? car Linz est mort trois fois, électrocuté, noyé et empoisonné.

■ Plutôt deux fois qu'une, Pascal Lainé, Mercure de France, 185 pages, 1985, ISBN : 978-2715213692

Présentation : "Les Glycines" : une pension de famille tranquille, avec un beau jardin au bord de la Seine. Une demi-douzaine de clients, les mêmes depuis vingt ans, y coulent des jours paisibles. Pourquoi fallait-il que M. Linz, cet homme si convenable, se fasse assassiner dans sa baignoire ? L'inspecteur principal adjoint Robert Lester va mener l'enquête, et rondement. En quelques heures, il découvrira que la façade toute blanche de la pension "Les Glycines" cachait plus d'un mystère, et peut-être plus d'un cadavre. Pascal Lainé conduit avec maîtrise et humour une intrigue ingénieuse dotée d'une mécanique parfaite. Gageons que la grande Agatha Christie aurait apprécié la sagacité de l'inspecteur Lester qui n'est autre que le neveu de... Miss Marple !

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