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Son frère, un film réalisé par Patrice Chéreau (2002)

Publié le par Jean-Yves Alt

À Paris, Thomas est atteint d'une maladie incurable qui détruit ses plaquettes sanguines. Celle-ci astreint le patient à un régime sévère. Un soir, il passe affolé chez son frère Luc, qu'il a perdu de vue, pour lui confier la gravité des symptômes. Poussés à bout par la progression de la maladie, les deux hommes vont enfin se livrer à eux-mêmes. Pour la première fois, Thomas semble éprouver de l'intérêt pour la vie privée de Luc, homosexuel. Claire, la petite amie de Thomas, prend progressivement ses distances vis-à-vis de ce dernier. Les deux frères finissent par passer l'essentiel de leur temps ensemble et se remémorent des souvenirs de leur enfance, alors que la maladie ronge.

MON COMMENTAIRE : un film plus apaisant que ce qui a été dit.

Dense, bouleversant, mais aussi apaisant ce sont les mots qui me viennent à propos de ce film déjà diffusé sur ARTE. Cette chronique d'une mort annoncée, où deux frères tentent de se retrouver, creuse encore les thèmes chers à Patrice Chéreau : le corps, l'intime, et les liens...

Certains critiques ont qualifié ce film de difficilement soutenable ou tout au moins de dur. Pour ma part, je ne partage pas ce sentiment : je suis sorti de ce film calme et apaisé. Sans doute que la dureté vue par certains dans ce film est due au sujet (la maladie) et aussi parce que cette maladie occupe une grande place dans le film. Il y a pourtant une douceur, une sérénité que j’ai ressenti dans cette histoire : j’ai été touché par la relation entre les deux frères. Un «programme» est donné au début du film : Thomas demande tout simplement de l’aide à son frère Luc et ce dernier accepte. À la fin du film, ce programme est réalisé. Luc permet à son frère de continuer à vivre... même si Thomas disparaît en choisissant de mourir. Le film parle certes de maladie mais aussi de fraternité. Chacun s’est acquitté de son programme. Personne ne s’est dédit. Chaque personne est allée jusqu’au bout, de son propre gré, comme cela avait été décidé. Dans la réalité, ce n’est pas toujours le cas, et c’est cela qui fait de ce film une histoire apaisée au sens où il y a une belle «transmission» entre les personnes.

Il y une scène particulièrement violente et émouvante dans la chambre d’hôpital quand le père demande pourquoi ce n’est pas Luc, qui est tombé malade. Dans cette scène, on voit toute la réalité d’une famille : le père a sans doute un peu raison, même si l’expression est maladroite car il sent que le frère cadet aurait été plus fort face à cette maladie. Cela n’a rien à voir, pour moi, avec le fait que Luc soit homosexuel. Il y a aussi les histoires du vieil homme (Maurice Garrel) sur le banc… comme l'appel d'une conscience. «Parler peu mais parler bien », dit-on. Une expression qui convient à «Son frère», dont le narrateur dans le roman de Philippe Besson affirme : «Je raconte la vérité pour la première fois, je suis dans le réel. J’ignorais que les mots pouvaient dire le réel.»


PATRICE CHEREAU : le réalisateur

Patrice Chéreau est très tôt animateur de troupes, d'abord à Sartrouville de 1966 à 1969, puis, de 1971 à 1977, au Théâtre National Populaire de Lyon-Villeurbanne, qu'il co-dirige avec Roger Planchon et Robert Gilbert, tout en travaillant beaucoup au même moment pour le Piccolo Teatro de Milan. À partir de 1982, et durant huit ans, il va laisser sa marque sur le Théâtre des Amandiers de Nanterre, dont il devient le directeur.

Son premier film, La Chair de l'orchidée, adapte librement un roman de James Hadley Chase et offre de beaux rôles à Charlotte Rampling, Edwige Feuillere, Simone Signoret et Alida Valli, tout en recréant un univers fantasmagorique où règnent la folie et la mort. Suivent Judith Therpauve, avec Simone Signoret, puis L' Homme blessé, qui révèle Jean-Hugues Anglade.

La Reine Margot, super-production à la française, est présenté au Festival de Cannes 1994, où il remporte le Prix du jury et le Prix d'interprétation féminine pour Virna Lisi. Quatre ans plus tard, Chéreau retourne à Cannes avec Ceux qui m'aiment prendront le train, tragi-comédie autour d'un enterrement à Limoges.

En 2001, il surprend avec Intimité. Cette adaptation du roman de Hanif Kureishi choque par ses scènes de sexe non simulées entre les deux interprètes principaux, Kerry Fox et Mark Rylance. Le film décroche l'Ours d'Or au Festival de Berlin, alors que Kerry Fox se voit décerner le prix d'interprétation.

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On est forcément très gentil quand on est très costaud, Dag Johan Haugerud

Publié le par Jean-Yves Alt

« Jamais je ne parviendrai à raconter mon histoire, (...) de toute manière, je n'ai aucune espèce d'histoire à raconter. »

On est forcément très gentil quand on est très costaud (le titre reprend en citation une phrase tirée d'un roman jeunesse d'Astrid Lindgren Fifi Brindacier et allusion directe et ironique à l'univers de cette fillette qui incarne une volonté et un dynamisme joyeux, tout le contraire du narrateur de D. J. Haugerud) est un roman introspectif qui explore les relations des enfants avec leur mère, la persistance des liens familiaux, le désir d'un corps que l'on n'ose pas toucher. C'est un roman de la solitude et de la désillusion. Dag Johan Haugerud possède un vrai talent (sans oublier celui du traducteur, Jean-Baptiste Coursaud) à pointer ces banalités qui me bouleversent et me tourmentent, dans une langue d’une belle simplicité.

Le narrateur, un jeune homme est seul. Sa sœur ne l'a pas explicitement invité pour Noël, et sa mère, toujours en vadrouille entre le domicile de sa fille au Nord et celui de son fils, s'est encore trompée de correspondance et se retrouve coincée dans une gare improbable d'où aucun train ne repart. Alors qu'il attend un coup de fil de sa mère, il est aussi censé partir faire un tour en voiture avec un homme qui lui a parlé au nouvel an :

Refuser l'invitation de cet homme ? « Cela signifierait alors que je déclinerais la seule chance qui m'ait été donnée depuis très longtemps de faire quelque chose de ma vie. C'est-à-dire "prendre une décision". C'est à cet inconnu qu'il confiera spontanément que sa vie "n'a été qu'une seule et même suite de déceptions". »

Pourquoi hésite-t-il tant ? Quel est ce trouble ? Jusqu'où remonte-t-il, dans son histoire personnelle, dans ses rapports avec sa famille ? Pourquoi tant de vide dans son existence ? Cette dernière question nous est brutalement renvoyée par la terrible remarque de son oncle : « Nous faisons des enfants à notre image. Ils deviennent comme nous. Inaptes à l'existence. »

EXTRAIT : (page 59)

« Pas étonnant au demeurant que mon oncle soit resté silencieux sur le chemin du retour, après l'enterrement. Après que ma sœur a éteint la radio, aucun son, aucun bruit ne sort de sa bouche. Et quand ma mère se met à parier de grand-mère, il prend une expression bizarre, penche la tête contre la vitre. Je le regarde. Je me demande s'il est soulagé, ou bien s'il est triste. Impossible de le deviner. Il remarque que je l'observe, se tourne pour me sourire. C'est le sourire de quelqu'un de préoccupé, mais qui essaie malgré tout d'être présent. Il ne sait pas, à ce moment-là, qu'il peut me parler, me dire les choses telles qu'elles sont, car bien que les mots susceptibles de l'aider ne me viennent pas, je sais en tout état de cause que quelque chose ne va pas, et c'est déjà un début. Mais de toute manière, je n'ai même pas ces mots-là pour le lui expliquer. Tant et si bien que nous restons là, sur la banquette arrière, retranchés dans un malentendu silencieux.

Aujourd'hui, j'aurais pu trouver les mots justes, briser la glace, expliquer que contrairement aux autres, son monde ne m'était pas étranger, que j'avais vu qu'il allait mal et que déjà, à cette époque, pendant que ma sœur le tarabustait comme quoi il devait se marier et être heureux, j'avais compris qu'il cherchait ses mots pour lui expliquer qu'il existe d'autres manières d'être heureux. »

Pris en sandwich entre sa mère et sa sœur plutôt dynamiques, ou du moins vivantes (la seconde a quand même abandonné ses rêves de jeunesse pour devenir une mère de famille banale) le narrateur prend conscience de sa singularité : « Et moi qui ai toujours considéré ma vie comme tout à fait ordinaire, je suis incapable de comprendre qu'elle n'est pas ordinaire du tout, puisque les gens font des projets, font des choses, alors que moi, je ne fais rien, strictement rien. » Voilà six mois qu'il ne va plus travailler, et il ne va pas bien, sans en connaître la raison. N'ayant plus rien à perdre, il s'empare d'un bloc-notes et écrit ses souvenirs.

Le roman couvre trois périodes :

■ ce mois de janvier où l'auteur finit par s'asseoir à sa table pour faire la liste des choses qu'il doit modifier, et la seule chose qu'il parvient à écrire dans un premier temps est : « Je ne vais pas bien ».

■ la seconde période va d'octobre à janvier (flash-back)

■ la dernière reprend les souvenirs du narrateur, lorsqu'il vivait chez sa mère, d'abord avec sa sœur puis sans elle.

L'épanouissement final du narrateur - cet éveil partiel à la vie, grâce à l’écriture - le libère des occasions où il a oublié de vivre, prisonnier de son fiasco personnel, de son imbroglio familial. Les tourments, les sentiments de culpabilité, d'infériorité vont diminuer peu à peu.

J’ai beaucoup aimé cette mélancolie tout au long de ce roman, sans doute parce que je m’y retrouve en partie. Mélancolie souvent présente dans les romans scandinaves : serait-ce dû au manque de soleil caractéristique de ces régions ? Il y fait souvent nuit à 3 heures de l’après-midi !

L'auteur : Comme de nombreux écrivains scandinaves, Dag Johan Haugerud, né en Norvège en 1964, ne s’adonne pas seulement à la littérature. Il est aussi cinéaste, et c’est peut-être davantage par ses courts-métrages qu’il s’est fait connaître du grand public. Notamment avec Fancine, réalisé en super 8 et diffusé en présentation de American Beauty, à sa sortie. Le court-métrage incitait à une réflexion sur le rapport aux images, thème que l’on retrouve dans « On est forcément très gentil quand on est très costaud ».

■ On est forcément très gentil quand on est très costaud, Dag Johan Haugerud, Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Éditions Gaïa, Collection : Taille unique, 2004, ISBN : 2847200541


Lire la chronique de Lionel Labosse sur ce livre sur son site altersexualite.com

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Chaque musée a ses objets inclassables...

Publié le par Jean-Yves Alt

Celui d'Art sacré de Saint-Mihiel dans la Meuse compte une étonnante figure de saint Pierre. Faite de cire et d'étoffe, elle se rattache à une production originale et typiquement lorraine : les cires habillées nancéiennes.

Le reniement de Saint Pierre, œuvre anonyme datée du milieu du XVIIIe siècle, Figurine de 80 cm de haut en cire

Ces tableautins en relief connaissent une grande vogue pendant tout le XVIIIe siècle. Cette production de qualité particulièrement soignée est réservée à une clientèle aristocratique ou bourgeoise. Elle annonce l'engouement du grand public pour les techniques illusionnistes qui donneront lieu à des collections de personnages de cire, à partir de la fin du XVIIIe siècle, visibles aujourd'hui au musée Grévin et chez Madame Tussaud à Londres ou Amsterdam.

Cette œuvre baroque, aux confins de la statuaire, vient clore, dans la dernière salle du musée, toute la déclinaison des modes de représentation des figures. Elle se situe d'ailleurs à l'opposé de la statuaire hiératique et des transcriptions symboliques ou conventionnelles de la figure humaine que nous livre le Moyen Âge. Par l'utilisation de la cire, elle témoigne d'une volonté de rendre avec le plus grand réalisme la vivante humanité de ce saint personnage et de tenter de percer sa vérité intérieure.

Saint Pierre est représenté dans son humble condition de mortel. Presque chauve, le visage émacié, le corps affaibli par les ans, il a les traits d'un vieillard. Rien ne permet de l'identifier hormis la présence de ses attributs caractéristiques : le coq, qui chante trois fois afin que Pierre prenne conscience du reniement, ce qui réalise la prédiction du Christ, et les clés du royaume des cieux, traditionnellement attachées au pouvoir de remettre les péchés.

Dans cette composition largement inspirée d'un tableau de Jean Restout, peintre du XVIIIe siècle contemporain de l'œuvre, l'artiste décrit à merveille toute la complexité des sentiments qu'éprouve le premier apôtre implorant le pardon du Christ. Par la vérité saisissante du regard et des traits, il vise à faire éprouver au spectateur lui-même cette sensibilité mystique par l'effet d'une étrange empathie.

La cire témoigne d'une volonté de réalisme : ce tableautin baroque rend parfaitement l'humanité du personnage, sa vérité intérieure.

Photographies présentées : 2 détails du tableau.

Musée Départemental d'Art Sacré

rue du Palais de Justice 55300 Saint-Mihiel Téléphone : 03 29 89 06 47

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Homosexualité [Dix clés pour comprendre Vingt textes à découvrir] de Bruno Perreau

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ce qui pose problème n'est pas le désir homosexuel, c'est la peur de l'homosexualité ; il faut expliquer pourquoi le mot seul déclenche les fuites et les haines. »

Guy Hocquenghem, Le désir homosexuel, 1972.

L'homosexualité est-elle un choix ou une réalité qui s'impose à soi ? Pourquoi est-il parfois difficile d'en parler, en famille, à l'école, en société ? Comment l'homosexualité est-elle perçue depuis l'Antiquité grecque ? L'homophobie est-elle inéluctable ? Quels sont les droits des homosexuels aujourd'hui ?

Les questions sont concrètes, directes, sans tabou. Les réponses sont illustrées par vingt textes de philosophes, hommes politiques et écrivains célèbres qui argumentent, rêvent, fustigent ou s'émeuvent. Un ouvrage à lire absolument.

L’auteur : Bruno Perreau : Maître de conférences à Sciences-Po Paris, Bruno Perreau a spécialisé ses recherches dans l'histoire politique de l'homosexualité et les thèmes de l'adoption et de la filiation.

■ Homosexualité [Dix clés pour comprendre Vingt textes à découvrir] de Bruno Perreau, Éditions J'ai Lu, Collection : Librio Document n°690, avril 2005, ISBN : 2290341363, 2€

Table des matières

- Préface par Jack Lang

- Chapitre 1. L'homosexualité en questions

James Baldwin, La Chambre de Giovanni

Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant

Nina Bouraoui, La Vie heureuse

- Chapitre 2. L'« invention » de l'homosexualité

Platon, Le Banquet

Pontus de Tyard, Élégie d'une dame énamourée d'une autre dame

Michel Foucault, Histoire de la sexualité : la volonté de savoir

- Chapitre 3. Une brève histoire de l'homophobie

Jeremy Bentham, Essai sur la pédérastie

Heinrich Himmler, Discours de Bad Tölz

- Chapitre 4. La santé : un enjeu politique

Sigmund Freud, Trois Essais sur la théorie sexuelle

Hervé Guibert, A l'ami qui ne ma pas sauvé la vie

- Chapitre 5. Famille et homosexualité

Stéphane Riethauser, A visage découvert

Christophe Honoré, Je ne suis pas une fille à papa

- Chapitre 6. L'enfer, c'est l'école ?

Michel Dorais, Mort ou fif

- Chapitre 7. Le bonheur dans la communauté ?

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe

Tout ! journal du groupe Vive la Révolution n°12

- Chapitre 8. Les droits des homosexuel/les

Robert Badinter, intervention à l'Assemblée nationale

Manifeste pour l'égalité des droits

- Chapitre 9. Être homosexuel/le aujourd'hui

Monique Wittig, « La pensée straight »

- Chapitre 10. Figures et symboles des cultures homosexuelles

Renée Vivien, Sapho

Jean Genet, Notre-Dame-des- Fleurs

- Annexes

Glossaire : Le vocabulaire de l'homosexualité

Sélection bibliographique

Contacts utiles

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La déportation homosexuelle : postface de l'édition allemande de « Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel »

Publié le par Jean-Yves Alt

À l'heure où l'on décide enfin de se pencher avec plus d'objectivité sur l'histoire de la France sous l'Occupation, nous espérons qu'un véritable travail de recherche se développera sur l'histoire de l'homosexualité et des homosexuels pendant cette période.

Le texte qui suit est extrait de la postface de l'édition allemande de Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, de Pierre Seel, écrit avec Jean Le Bitoux, aux éditions Calman-Lévy en 1994.

« J'avais dix sept ans, et je savais bien que je prenais un risque à fréquenter ce square situé entre le lycée et la maison familiale... » Ainsi débute le récit de Pierre Seel, qui raconte placidement, parvenu à soixante treize ans, le cours mouvementé de sa propre vie - histoire elle aussi passionnante, absurde et cruelle. [...] Grandi en Alsace, dans une « famille bourgeoise comme les autres », il se retrouve à dix-sept ans, par hasard et innocemment, fiché par la police française comme habitué d'un lieu connu dans sa ville pour être un rendez-vous d'homosexuels. A l'invasion allemande de 1940, cela fera son malheur car les nouvelles autorités nazies entreprennent un « recensement des homosexuels alsaciens ». Comme beaucoup de ses compagnons de souffrance homosexuels, Pierre Seel parcourra un long calvaire dans les prisons et camps de concentration nazis, avec multiples interrogatoires brutaux et séances de torture. Il verra son ami sauvagement assassiné, déchiqueté et dévoré, devant des centaines d'autres témoins, par les chiens des SS. Finalement, il aura la vie sauve en étant transféré au STO (Service nazi du travail obligatoire), puis envoyé avec les « malgré nous » alsaciens et lorrains vers une longue odyssée dans l'armée allemande.

« La vraie libération, c'était pour les autres », car la raison de son internement et de sa déportation, Pierre Seel dut la cacher pendant près de quarante ans, ses « années de honte ». Homosexualité et camps de concentration restaient dans sa famille rigoureusement tabous. Il se décide alors à entreprendre une vie nouvelle dans l'hétérosexualité, en se mariant et en fondant une « famille normale » en milieu bourgeois catholique. [...] Pierre Seel mettra longtemps à sortir, d'abord timidement, de son enfermement, puis se décidera à engager un vrai combat. Avec le soutien de Jean Le Bitoux, il racontera l'histoire de son existence et prendra vigoureusement parti pour les victimes oubliées et contre une politique qui ne reconnaît pas ces victimes-là, pour cause de discrimination.

Une étude d'un écrivain français célèbre, parue peu après la fin de la guerre, en septembre-octobre 1945, disait à propos de la « Collaboration » (du régime français de Vichy avec l'Allemagne nazie) : « Le collaborateur parle au nom de la force, mais il n'est pas la force. Il est la rouerie qui s'appuie sur la force, il est même le sortilège et la séduction, car il revendique de jouer avec le charme que par lui la culture française exerce sur les Allemands. Il me semble y avoir là un mélange étrange de masochisme et d'homosexualité. D'ailleurs les milieux homosexuels parisiens ont produit une nouvelle génération nombreuse et brillante. »

Ce texte sous-entendait que « les homosexuels français » auraient pris une part importante dans le jeu de la martiale séduction exercée par les occupants allemands, et supposait également une liaison intrinsèque entre homosexualité et fascisme. Ce fut là un des sujets classiques de la critique « de gauche » du fascisme en Allemagne et en France dès les années 1920, puis dans la presse exilée [d'Allemagne] des années trente, et encore longtemps après la fin de la guerre. Il est vrai que certains homosexuels se laissèrent fasciner par les fanfaronnades machistes des rituels national-socialistes - ils ne furent pas les seuls, il y en eut des millions d'autres. Or ce texte ne dit pas un mot des homosexuels qui furent victimes du nazisme.

L'auteur en était le philosophe Jean Paul Sartre. Lors de sa dernière interview, le 23 février 1980, à la question « Pourquoi n'y a-t-il pas un mot dans vos écrits politiques sur l'extermination des homosexuels par Staline et Hitler ? », il répondit : « C'est parce que j'ignorais ce type de massacres, s'ils étaient systématiques et combien ils avaient atteint de gens. Je n'étais pas sûr. Les historiens en parlaient peu... » Ce thème des « victimes oubliées » du national-socialisme était resté tabou pendant des décennies, de 1945 aux années 1980, en France comme en Allemagne.

Les causes profondes en résidaient dans la discrimination pratiquée par la société envers les homosexuels. L'homophobie s'est exprimée partout, dans le fascisme ou le stalinisme mais aussi les démocraties bourgeoises, manifestant son existence et son intensité dans le droit pénal. En France, l'élimination de la répression contre les homosexuels fut une conquête de la Révolution. En Allemagne, le [fameux] paragraphe 175 existait depuis 1871, punissant même de prison l'homosexualité entre adultes consentants. L'homosexualité féminine faisait l'objet d'une même discrimination mais n'était pas sujette à poursuite pénale, ce que les lois nazies énonçaient explicitement. La persécution des lesbiennes sous le Troisième Reich est un domaine particulier qui n'a donné lieu qu'à très peu de travaux de recherches, comme le montre le mémoire de l'historienne Claudia Schoppmann {Politique sexuelle national-socialiste et homosexualité féminine, Pfaffenweiler 1991). En 1930, le §175 faillit être supprimé, sous l’effet d'une pétition [due au médecin Magnus Hirschfeld] à laquelle s'associèrent d'éminents mouvements pour les droits de l'homme et du citoyen et presque toute l'élite intellectuelle et artistique de la République de Weimar. Mais la montée du nazisme l'en empêcha et la loi fut même fortement durcie en 1935, pour punir de prison la simple présomption d'homosexualité, ce qui ouvrait tout grand la porte à la délation. Par la suite, ce ne fut pas seulement la prison, mais aussi les camps de travail et de concentration, y compris dans les territoires occupés. En 1942, la répression pénale de l'homosexualité fut rétablie en France par le régime de Vichy, punissant de prison même les adultes consentants de sexe masculin. Après la guerre, cette répression ne fut reconnue ni en Allemagne ni en France comme injustement imposée par le lois nazies, et les victimes homosexuelles n'obtinrent aucune espèce de dédommagement. La République Fédérale Allemande conserva jusqu'en 1969 la rédaction nazie du §175, considérée comme une disposition « normale », alors que la RDA en avait repris jusqu'en 1968 le texte originel. De même en France, la législation anti-homosexuelle de Vichy fut maintenue jusqu'en 1982, où elle fut abrogée grâce au zèle législatif des premières années du gouvernement socialiste, sous la présidence de François Mitterrand. Certes dans les deux pays, l'homosexualité entre adultes n'était plus punie dans les faits dès 1968 / 69, mais une répression pénale particulière subsistait pour les relations entre adultes et mineurs, avec une limite d'âge plus basse et des peines plus lourdes que dans les relations hétérosexuelles. En RDA, la loi fut abrogée en 1988, de sorte que la RFA fut obligée de suivre : mais ce n'est que depuis le 11 juin 1994 que dans l'Allemagne réunifiée, il n'existe plus de dispositions pénales spécifiques contre les homosexuels.

En 1945, « la vraie libération, c'était pour les autres », disait Pierre Seel. Car pour lui et d'innombrables homosexuels commençaient les « années de la honte ». Menacés de prisons, parfois condamnés par les mêmes magistrats qu'avant 1945, les homosexuels des deux pays durent assumer leur existence dans l'angoisse. Pour ceux d'entre eux qui étaient revenus des camps nazis, ce fut encore plus dur. On sait que de nombreux survivants de la terreur hitlérienne - même encore aujourd'hui des Juifs vivant en Israël - ne purent sortir de leur silence par honte de l'indicible et culpabilité vis à vis de leurs compagnons disparus. Mais pour les homosexuels, s'y ajouta le terrible fardeau de figurer dans leur système social, quel qu'il fût, parmi les exclus, ceux qui n'étaient pas reconnus, ceux-là même qui officiellement avaient été « justement condamnés ». Bon nombre d'entre eux intériorisèrent cette position sur l'échelle des valeurs, qui les faisait doublement victimes, et aussi coupables. Dans les années 1970 et 1980 se formèrent en France et dans les deux Allemagnes, dans le cadre de l'évolution des mœurs, des mouvements pour les droits des homosexuels, décidés à briser les blocages sociaux qui les stigmatisaient. Après 1968, une nouvelle génération était parvenue à l'âge adulte, prenant une position critique sur le comportement de son pays vis à vis de son histoire. Pierre Seel raconte avec vivacité, dans son dernier chapitre, comment il approcha ces mouvements, d'abord dans l'anonymat et l'hésitation, puis en s'engageant de plus en plus vigoureusement pour briser le mur du silence et réclamer la reconnaissance de ses droits et de ceux de ses anciens compagnons des prisons et des camps.

Lorsque l'autobiographie de Seel parut en France en 1994, le tabou était brisé, double tabou des souffrances des homosexuels comme lui persécutés par les nazis allemands, et de l'histoire du régime de Vichy et de son héritage dans la France d'après-guerre. Vichy est resté pour beaucoup de Français jusqu'à une époque récente un traumatisme, un chapitre peu étudié de l'histoire nationale. Après 1945, la version officieuse était que les crimes commis de 1940 à 1944 l'avaient été par les Allemands ou ordonnés par les nazis, et que la majorité des Français avaient été contre Vichy, voire d'actifs résistants. La seule France authentique avait été celle de la Résistance et de l'exil, celle qui, avec les Alliés, devait en 1944 libérer le pays de l'occupation allemande. Il n'appartient guère à un Allemand de porter un jugement sur ce thème, et il n'est nullement question de réduire la portée d'un grand nombre d'actes de solidarité accomplis, ni les mérites de la Résistance française. Mais Hannah Arendt a posé très tôt la question de savoir si une telle manière d'assumer le passé n'était pas, à certains égards, un peu facile. A partir des années 1970, beaucoup d'intellectuels français critiquèrent de plus en plus cette conscience du passé dans leur pays et montrèrent du doigt le silence couvrant les crimes qui avaient été commis par des Français. Au-delà, les recherches faites par des historiens menèrent à des conclusions qui contredisaient l'imagerie officielle, notamment en matière d'antisémitisme et de persécutions anti-juives. Sur ces deux points, Vichy se révéla avoir été un auxiliaire beaucoup trop complaisant du régime nazi, soutenu ou du moins bien supporté par un plus grand nombre de Français qu'on avait bien voulu l'admettre. Ce dérangeant état de fait fut mis en évidence à l'occasion de divers procès et scandales, par exemple dans les années 80, autour du procès du « bourreau de Lyon », Klaus Barbie, ou en 1993 dans l'affaire Bousquet (ancien chef de la police parisienne), ou encore en 1994 à propos d'une implication supposée du jeune François Mitterrand dans le régime de Vichy. Le président Mitterrand avait lui-même brisé le tabou en 1992, en parlant du « crime français » lors du cinquantième anniversaire de la première grande rafle de Juifs parisiens. Mais sur les persécutions d'homosexuels, le silence devait régner encore longtemps.

Ce n'est que quelques mois après la parution de son livre en France que Pierre Seel fut reconnu officiellement comme ancien déporté, sans pour autant l'être comme homosexuel victime du nazisme. En indemnisation du STO et de sa mobilisation forcée dans l'armée allemande de 1942 à 1945, l'État français lui versa un forfait de 9 100 francs et lui alloue désormais une pension mensuelle de 4 800 francs. Seel vit très modestement en HLM à Toulouse. On a déjà gravé les lettres « PD » sur la peinture de sa voiture, barbouillé le mot « juif » sur sa porte d'entrée, surchargé son courrier personnel du mot « enc... ». Il y a deux ans, il fut attaqué en début de soirée dans la zone piétonne de Toulouse par des jeunes qui l'avaient reconnu après une émission où il figurait parmi les témoins de l'époque. Ils le traitèrent de « sale pédé », le frappèrent et le forcèrent à s'agenouiller devant eux. Malgré ses appels au secours, ils ne s'éloignèrent que lorsque le patron d'une boutique voisine sortit par hasard de chez lui. Ce qui a surtout choqué Pierre Seel , c'est qu'il ne s'agissait nullement de skinheads, mais d'une jeune bourgeoise et de trois jeunes gens en costume et cravate.

L'étude des persécutions d'homosexuels sous le Troisième Reich ne commença timidement que vers la fin des années soixante-dix, et ne fut l'objet de discours politiques publics que vers le milieu des années quatre-vingt, soit quarante années après la fin de la guerre et la « libération ». Dans les universités allemandes, le thème n'est encore l'objet d'aucune étude, mis à part quelques mémoires ou thèses et un projet-pilote à Brème. A défaut de recherches officielles, l'avancement des connaissances dépend de l'engagement personnel et du travail bénévole d'un petit nombre de spécialistes résidant dans diverses villes, telles Berlin, Cologne, Hambourg ou Hanovre. Si très peu de choses sont encore connues sur ce qui s'est passé dans d'autres régions, cela tient donc moins à l'état des archives qu'aux écarts d'activité sur le terrain. Mais la reconnaissance publique des faits s'élargit et progressivement, les archives s'ouvrent. De telles recherches coûtent du temps et de l'argent. Mais d'ores et déjà s'esquisse, grâce aussi à des contributions internationales, un tableau contrasté des persécutions d'homosexuels à l'époque nazie, selon leur évolution, ou le caractère de l'idéologie sous-jacente, ou encore en comparaison des autres groupes persécutés, tels les Juifs, les opposants politiques, les Tziganes et autres Gitans, les « malades mentaux », les Témoins de Jéhovah, pour ne citer qu'eux. Les « exécuteurs complaisants des volontés hitlériennes » firent régner une terreur de plus en plus forte sur les homosexuels, avec de grandes différences selon les époques et les régions : premières rafles, durcissement de la répression pénale, expérimentation médicale sur l'être humain, enfin extermination systématique dans les camps. Le contexte idéologique de ces exactions fut une haine généralisée anti-homosexuelle et une mise à profit des préjugés régnants pour réaliser des objectifs politiques, mais aussi, comme le montre l'exemple personnel de Himmler, une homophobie profondément ancrée chez quelques-uns des protagonistes. Il faut par contre relativiser - très prudemment bien sûr - l'idée qu'il y aurait eu dès l'origine persécution systématique de tous les homosexuels, avec un objectif final d'élimination physique. Il ne s'agit là nullement de nier la souffrance individuelle de milliers de victimes persécutées jusqu'à l'extermination dans les camps, ni leurs tortures morales de l'après-guerre. Il s'agit d'aiguiser notre regard sur les structures historiques de la terreur et de l'idéologie nazies, mais aussi sur celles de la discrimination appliquée aux homosexuels par la société, y compris dans la triste continuité actuelle. L'histoire personnelle de l'Alsacien Pierre Seel explicite à nos yeux tout cela beaucoup mieux que la banale description administrative d'une bestialité exprimée par d'innombrables documents d'archives.

Mario Kramp [Traduction de Georges Schmidt]

La Revue H n°4, printemps 1997


Lire sur ce blog : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

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