Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Wilde side, un film de Sébastien Lifshitz (2002)

Publié le par Jean-Yves Alt

Mikhail et Djamel partagent le lit de Stéphanie, une jeune trans-sexuelle. Au départ ce sont trois solitudes qui se rencontrent, et malgré la vie chaotique de chacun, ils trouvent un réconfort dans les bras l'un de l'autre : un trio sur la route de l'indépendance.

Dans un monde qui aime bien mettre les gens dans des cases, Sébastien Lifshitz risquait d'être connoté comme un cinéaste homo, surtout après le succès de « Presque Rien » (et de l'affiche signé par Pierre et Gilles). Pourtant, lorsqu'on plonge dans l'univers intime de son nouveau film, on comprend qu'il échappe à toutes les catégories. Wild Side est un film marginal sur le parcours de trois marginaux.

La rencontre d'un trio de marginaux, composé d'un émigré russe, d'une transsexuelle et d'un jeune maghrébin, dans le Paris contemporain, et l'amour qui naît entre eux. Leur alliance sera d'autant plus forte qu'elle se déroulera sur fond de clandestinité et de mort…

MON COMMENTAIRE : Il aurait été facile de basculer dans un mélodrame stéréotypé si le but avait été de raconter la seule liaison entre une jeune transsexuelle (Pierre devenu Stéphanie), un prostitué marocain (Djamel) et un clandestin russe (Mikhail)... Lorsque Stéphanie part chez sa mère, ses amants la rejoignent, mais ils restent en dehors de sa confrontation avec son village, son enfance et ses souvenirs. Il n’y a aucun conflit entre le monde de son enfance et celui actuel car ce qui émerge avant tout dans ce film c’est de l'amour. C'est cela qui frappe, avant tout le reste. .

L’important, c’est cette rencontre fusionnelle entre ces trois personnages (qui ne sont plus à la dérive) sans oublier celle extrêmement sobre et émouvante entre Pierre (devenu Stéphanie) et sa mère. Wild Side n'est pas un film bavard : les dialogues sont courts, parfois un peu difficiles à suivre à cause des obstacles linguistiques des personnages. Mais ceci n'est pas vraiment un handicap car la représentation de leur intimité fragile est très présente tant dans leurs rapports physiques, dans leurs regards que dans leur lutte pour échapper à la solitude. .

Les silences et le mélange linguistique drôle donnent un ton plutôt léger au film, ce qui n’est pas pour déplaire. Stéphanie Michelini dans le rôle de Stéphanie est magnifique : sa présence écarte tout des clichés de la représentation de la transsexualité. Avec douceur et charme, elle mène l'histoire entre le présent et les flashbacks de l'enfance, entre la vie au nord de la France et les expériences de prostitution à Paris.

Voir les commentaires

Dans la Rome des Césars de Gilles Chaillet

Publié le par Jean-Yves Alt

Gilles Chaillet est un grand connaisseur de Rome, un véritable chercheur animé d'une ferveur épatante. Il a réuni le travail d'une vie « Dans la Rome des Césars », un magnifique album agrémenté de plans minutieusement dessinés de la cité au début du IVe siècle.

Le livre représente l'aboutissement d'un patient et minutieux travail de reconstitution du plan de la capitale de l'Empire romain. Sa publication est accompagnée par un magnifique portfolio « Un voyage dans la Rome des Césars », où l'on peut découvrir l’ensemble des planches représentant le plan de la ville.

Cinq mille heures de dessins, auxquelles il faut ajouter les trois mille heures de mise en couleur par sa femme, pour réaliser le grand plan de Rome (3,25 x 2 m). Pour les besoins de lisibilité de son ouvrage, Gilles Chaillet a découpé ce plan en plusieurs planches. L'artiste a choisi de représenter Rome à une date aussi précise que symbolique : 314 après Jésus-Christ. Soit un an après la signature, par Constantin, premier empereur chrétien, de l'édit de Milan accordant la liberté religieuse dans l'Empire (notamment aux chrétiens). Si la ville perd son statut de capitale de l'empire au profit de Byzance, rebaptisée Constantinople, elle reste un symbole que les empereurs ont pris soin de continuer à embellir. Et en 314, la cité antique a presque atteint son apogée. Dès l'année suivante, sa physionomie commence à changer, avec la destruction du cirque de Caligula, dans lequel périrent des milliers de chrétiens, qui laisse la place à la première basilique Saint-Pierre.

Pour nous faire vivre la cité de l'intérieur, Gilles Chaillet a inventé le personnage de Flavien. Arrivant d'Orient par le port de Brindisium (l'actuelle Brindisi), le jeune homme est chargé d'une mission dans Rome. L'occasion de remonter avec lui la via Appia, puis de parcourir la ville en tout sens. Du forum, lieu de naissance de la République, jamais en panne de débats publics, aux bas-fonds de Subure, un quartier surpeuplé où bat le cœur de Rome. En passant par les gigantesques entrepôts de l'Emperium, le ventre de la célèbre ville, au bord du Tibre.

« Dans la Rome des Césars » fourmille d'histoires et d'anecdotes. Impressions visuelles, bruits, odeurs... rien n'a échappé à Gilles Chaillet. Son récit et ses dessins nous donnent à sentir une métropole effervescente, bigarrée, bruyante et dure, mais somptueuse et unique, qu'on venait déjà admirer de tout l'Empire.

Et les historiens, qu'en pensent-ils ? L'accueil a été favorable. L'un d'eux, Bertrand Lançon, Maître de conférences en histoire romaine à l'université de Brest, auteur d'une « Vie quotidienne à Rome », a même signé les préfaces des deux ouvrages.

■ Dans la Rome des Césars, Gilles Chaillet, Editions Glénat, 200 pages, 2004, ISBN : 2723440508

■ Un voyage dans la Rome des Césars (Portfolio), Gilles Chaillet, Editions Glénat, 210 pages, 2004, ISBN : 2723442535


Rome en quelques chiffres :

En l'an 314, Rome comptait entre 800.000 et un million d'habitants alors que Lyon, à la même époque, en compte 40.000 au grand maximum. La ville s'enorgueillissait de 11 forums, 967 bains publics, 11 grands thermes, 1350 fontaines (alimentées par 19 aqueducs), 9 ponts, 12 basiliques, 43 arcs de triomphe en marbre, 28 bibliothèques, 2 amphithéâtres, 5 cirques, 2 naumachies (cirques où l'on reconstituait les combats navals), 3 théâtres, 1 odéon et 1 stade. Sans oublier 200 temples, 11 colonnes commémoratives, 22 statues équestres dorées et plus de 3.000 en pied. Désertée par le pouvoir, envahie par les Goths en 410 et soumise aux aléas de l'Histoire, elle va péricliter. Au XIVe siècle, Rome ne comptera plus que 15.000 habitants.

Voir les commentaires

30 ans de culture gay au cinéma

Publié le par Jean-Yves Alt

AINSI SOIENT-ILS. DE LA VISION UNDERGROUND DES ANNÉES 70 EN PASSANT PAR CELLE, RÉDUCTRICE, DES FOLLES ET DES DRAG-QUEENS, IL AURA FALLU TRENTE ANS POUR QUE LE CINÉMA RENVOIE UNE IMAGE DES GAYS FIDÈLE À LA RÉALITÉ.

Garçon sensible, fêtard bodybuildé, pirate urbain, bobo bi, nana lambda, voisin-voisine, anonyme... Depuis dix ans, le cinéma regarde enfin les gays comme ils sont. L'homo de service a servi, il n'est plus, merci. Et lorsque, sur les écrans, il rencontre son double, tout le monde s'y retrouve. Extrait du Ciel de Paris, de Michel Bena (1992). Marc peine à se déclarer à Lucien : « Mais je suis pédé, tu comprends ? - C'est tout ? » Plus récemment, une scène de Grande École, de Robert Salis (2004), où Mécir coince Paul : « Homo, hétéro, tout ça c'est fini, ça n'a plus d'importance, c'est seulement parce que c'est toi. » Le gay est présent, visible, vivant. C'est un avocat mené par son désir (La Confusion des genres), une cadre sup qui plaque tout pour une effrontée (Un homme, un vrai), un patron (Embrassez qui vous voudrez), un banquier (Pédale douce), un prolo (Beautiful Thing)...

AU COMMENCEMENT ÉTAIT L'HOMO SUBVERSIF...

« L'homosexualité n'est pas un sujet de film, même plus une particularité, elle peut être là ou pas», analyse Gaël Morel, comédien et réalisateur de longs métrages qui en parlent ou pas (A toute vitesse, Les Chemins de l'oued). «Ce qui est intéressant, c'est d'explorer le désir entre deux personnes du même sexe, ajoute David Dibilio, codirecteur du Festival de films gays & lesbiens de Paris [12 000 spectateurs en 2003]. Quels en sont les ressorts ? En quoi est-ce différent ? Quels tabous demeurent ? Les personnages interprétés par Romain Duris dans « 17 Fois Cécile Cassard » ou Eric Caravaca dans « Son Frère » sont à ce titre exemplaires. On ne s'attarde pas sur l'homosexualité en tant que telle mais elle reste une donnée - importante - pour écrire un rôle dans sa singularité et sa profondeur. »

Aujourd'hui, et c'est nouveau, le gay est un créneau, un nouvel eldorado rosé, ou plutôt arc-en-ciel. Il s'étale dans la pub et investit les sitcoms («Avocats & associés», « Queer as folk », « Six feet under », « Oz »...) Le Loft en a fait son vainqueur. Pink TV affiche la couleur. Et tient même salon : le Rainbow Attitude. Au festival de Berlin, les films gays reçoivent un TeddyAward. Très tendance, le gay est in, voire déjà out. Tout le monde en est, y compris Jean Lefebvre au théâtre, dans Pauvre France. Bref, au cinéma comme ailleurs, le gay est partout, et tout le monde s'en fout. Ou presque : en janvier dernier, Sébastien Nouchet a été brûlé vif à Noeux-les-Mines parce qu'il était gay, et SOS Homophobie a recensé 89 agressions en 2003 (41 en 2001-02).

« Le cinéma gay pionnier et underground des années 70 en France et aux États-Unis faisait complètement partie de la contre-culture, d'un mouvement contestataire, note David Dibilio. Les gays cherchaient alors à renverser l'ordre établi, à déstabiliser la bourgeoisie en place. Le mot d'ordre était : "La folle à l'avant-garde de la révolution !" Aujourd'hui, l'homosexuel - dans la société ou au cinéma – est de moins en moins synonyme de désordre social, même s'il conserve par nature quelque chose de toujours subversif que l'on essaie trop souvent de gommer d'ailleurs. » Après l'avoir stigmatisé, le cinéma a banalisé le gay. Et pour certains pas dans le bon sens. « Avant, l'homosexuel était vieux et moche, s'énerve Morel. Désormais, il est jeune, con et sympa. » Une guerre de trente ans qui en paraît cent sépare pourtant « Les Amitiés particulières », présenté avec des patates chaudes dans la bouche aux « Dossiers de l'écran » en 1975 sur Antenne 2, et O Fantasma (de Joào Pedro Rodrigues, 2002), qui raconte la quête « animale » d'un bel éboueur - le film fit courir les gays et suscita des polémiques au sein de la communauté. Dans les années babas cools, la révolution sexuelle est sans doute en marche au Café de Flore et dans le Larzac, mais au cinéma, les homosexuels font leur place cahin, et surtout très caha. À la télé, c'est pire. En 81, « La confusion des sentiments », réalisé par Étienne Perier, est diffusé avec mille précautions : le film, adapté de l’œuvre de Stefan Zweig, raconte la liaison d'un étudiant et de son professeur. «Le bonus est en ce sens éloquent, rappelle Éric Kertudo, éditeur du film en DVD. Dans l'interview de Michel Piccoli [le prof] effectuée par Bouvard pour l'émission "Passez donc me voir", le mot homo n'est jamais prononcé, tout repose sur l'ambiguïté. »

1982 : L'HOMO DÉPÉNALISÉ

L'amour, c'est gay, c'est surtout triste. Malheureux, misérable, ridicule, malade, pervers., psychopathe, criminel, quand il n'est pas strictement banni de l'écran, l'homosexuel vu par le cinéma « hétéro » finit mal. Filmé par des cinéastes homos, le moral n'est pas non plus très haut. Visconti sublime la passion (Mort à Venise), Pasolini la sacralise (Théorème), Fassbinder décortique les bas-fonds de l'âme (Le Droit du plus fort) et, pour Chéreau, l'homo est un vecteur de drame (L'Homme blessé). Il faut plonger dans les folles années 80 pour que Frears, Ivory et Almodovar effacent cette vision pessimiste d'une homosexualité morbide et destructrice, et jettent au grand public des héros bien dans leur peau, cools et conquérants. Entre-temps, en 1982, l'homosexualité a été dépénalisée en France. Un nouveau quartier, le Marais, fait des petits à Paris, et Fréquence Gay secoue la bande FM. Frears, Almodovar, Téchiné période « Roseaux sauvages » et, plus tard, Larry Clark, Gus Van Sant, Todd Haynes vont marquer une génération de réalisateurs homo-érotiques qui, à leur, tour, tournent des films bleus, blancs, roses, caressants et irrévérencieux : Morel, Honoré, Lifshitz, Ozon, Giusti, Ducastel et Martineau. « On pourrait presque deviner ce qu'ils font au lit en regardant leurs films », remarque Vincy Thomas, directeur de publication du site Internet Écran noir, qui a créé, dès 1997, une sous-section Écran rose (Écran rose. Net : www.ecrannoir.fr.). « Ces pages dédiées aux films gays ont été lancées par le bouche-à-oreille au moment de la sortie d' « Happy Together », révèle-t-il. À chaque passage télé d'un film gay, on note des pics de fréquentation. » « Il est enfin possible, surtout à partir des années 90, de montrer qu'homosexualité ne rime pas avec jérémiades, haine de soi et mal être », écrit le cinéaste Yann Beauvais dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (Larousse). Cette liberté bute hélas sur les années noires du sida. Les gays en bavent dans « Les Nuits fauves » et « Philadelphia » : tandis qu'en France une génération fauve prend de plein fouet le sida, la bisexualité et la mort de Cyril Collard, le monde entier pleure Andrew, alias Tom Hanks - verser une larme sur un homo au Texas reste historique. «Avec ces deux films, on a atteint à la fois un sommet et la fin de la représentation du sida au cinéma, comme si, après, ce n'était plus possible, comme si c'était une étape infranchissable», analyse Didier Roth-Bettoni, rédacteur en chef du magazine gay Illico, critique de cinéma et auteur de L'Homosexualité au cinéma (à paraître en 2005 aux éditions de La Musardine). Alors que New York invente le new queer cinéma, militant, indépendant, frontal, Hollywood embraye sur la gayttitude - Philadelphia et, plus tard, Boy's dont Cry et Monster rapporteront d'ailleurs des oscars à leurs acteurs.

LES ANNÉES 90 : L'HOMO MÉTRO

Une date, 96, marque d'une pierre blanche la dernière décennie. C'est la découverte de la trithérapie. En 1997, la Gay Pride rassemble dans la fête et la douleur 250 000 Parisiens (2 500 en 1992). Le rainbowflag flotte sur le cinéma. C'est le temps de la décrispation, des drag-queens, du fun et des paillettes. « Pédale douce » ; « Gazon maudit » ; « Priscilla, folle du désert » ; « Le Derrière » ; « L'homme est une femme comme les autres » ; « Le Mariage de mon meilleur ami » ; « Birdcage » ; « In et Out » ; « Le Placard »... Les comédies cassent la baraque. Mais c'est « Pédale douce » - refusé à l'époque par tous les producteurs - qui touche le jackpot (4 millions de spectateurs) et devient un phénomène de société.

« C'est un film personnel né d'une vie de nuit menée à Paris, rappelle Gabriel Aghion, qui tourne en ce moment « Pédale dure ». C'était une façon de transcender le chagrin par l'amour de la vie [il a perdu beaucoup d'amis morts du sida]. Je crois que « Pédale douce » a un peu changé le regard des gens sur les gays. Tout à coup, ils avaient l'impression de les fréquenter. Beaucoup m'ont d'ailleurs demandé si le restaurant d'Éva-Fanny Ardant existait vraiment. » Depuis, la thématique gay, entre autres, n'a pas quitté le cinéma d'Aghion : « Le Libertin », « Belle-maman », « Absolument fabuleux »... « L'homosexualité est l'une de mes richesses, dit-il. Mais je ne veux pas être catalogué comme un cinéaste gay. »

« Il n'y a pas d'hétéros, il n'y a que des mecs mal dragués », affirmait Adrien-Patrick Timist dans « Pédale douce ». C'est que l'homme a changé. Le féminisme des femmes à barbe soixante-huitardes a transformé les mentalités. Un nouvel homme, straight, fragile mais «dévirilisé» pour certain(e)s, vacille. Le chêne a laissé la place à un roseau, sauvage certes, mais pas très résistant et qui, aujourd'hui, assume sans se prendre la tête sa part de féminité. L'homme de 2004 soigne son corps, s'épile le torse comme Vincent Cassel : c'est un « métrosexuel ». C'est Edward Norton qui se projette en Brad Pitt dans « Fight Club ». Le cinéma l'effeuille pour séduire un public féminin. Catherine Breillat l'ausculte à la loupe (« Romance », « Anatomie de l’enfer »). Il joue - et il le sait - une carte dans la nouvelle distribution de l'amour, de l'amitié, de la séduction, du désir, du sexe. « Ce qui m'intéresse, avoue Gilles Taurand, l'un des scénaristes les plus marquants du cinéma français, ce ne sont pas des personnages convaincus de leur sexualité mais la façon dont ils se débrouillent avec. J'aime explorer la part d'ombre et de refoulement, les changements d'axes, les interdits, les fragments de vérité qui font basculer le désir. » Taurand, qui se définit avec humour comme un « troublologue », a écrit « Les Roseaux sauvages », « Nettoyage à sec », « L'homme est une femme comme les autres », « Une affaire de goût »... Autant de scénarios qui tournent autour des courts-circuits d'un héros. « Les scènes de ménage d'un petit couple homo ne m'intéressent pas, dit-il, mais je ne condamne pas pour autant les films qui véhiculent ce message. »

QUE RESTE-T-IL DE NOS ANNÉES FOLLES ?

Convaincre les comédiens d'interpréter ces hommes et femmes qui doutent et sortent du cadre est une sinécure. Pour une Deneuve roulant une pelle à Ardant (8 Femmes), pour un Berling (Nettoyage à sec), un de Caunes (L'homme est une femme...), un Darmon (Pédale dure), combien de non! Tenue de soirée, Les Nuits fauves, Nettoyage à sec essuient une hécatombe de refus. Les films qui ne distribuent pas des pédés musclés ou des chochottes tendance Chouchou (La Cage aux folles des années 2000), bref des caricatures auxquelles on ne peut s'identifier (quoique...), dérangent encore considérablement. Peur du qu'en-dira-t-on, de la famille, de l'entourage. Christian Faure a tourné pour France Télévision « Juste une question d'amour », une histoire d'amour contrariée entre deux jeunes étudiants. « Ce casting aura été le plus difficile de tous mes films de télévision, expliquait-il à l'époque. J'ai compris qu'il était plus facile de jouer un criminel nazi ou un tueur d'enfants qu'un homosexuel anonyme. » Diffusé en 2000 et distribué en DVD par Antiprod, le film est devenu culte dans le milieu homo, a fait deux fois la couverture d'Illico et suscité de multiples forums sur le Net. Son héros, Cyrille Thouvenin (vu dans La Confusion des genres), est une icône gay. Antiprod est l'une des cinq sociétés de DVD spécialisées dans les films gays et a produit, entre autres, la série de courts métrages « Courts mais gays ». Car les films gays explosent en DVD. « Ils sortent ou pas en salles, tournent dans les festivals puis connaissent une nouvelle carrière en DVD », note Eric Kertudo de WE &Co. Cette société a développé pour StudioCanal, la collection Rainbow (une vingtaine de références dont « Ma mère préfère les femmes » et « Ma Vraie Vie à Rouen »). « Mais les gays ne consomment pas forcément gay, ajoute-t-il. Les séries "Six feet under" et "Will & Grâce" ont été des flops à la vente. Par contre, le visuel peut déclencher un achat spontané. » L'affiche de « Presque rien », de Sébastien Lifshitz, signée Pierre et Gilles et largement placardée dans le Marais, a compté pour la carrière cinéma et vidéo du film (30 000 DVD écoulés). « L'image a ciblé et presque ghettoïsé le film », note Lifshitz. Un cinéma labellisé, c'est-à-dire gay pour gays (films d'horreur, policier, trash, kungfu), a trouvé son public, mais existe-t-il pour autant un cinéma gay ? « Ce serait ridicule de réduire un cinéaste à sa préférence sexuelle ou à sa couleur de peau », balaie Lifshitz. « La sexualité des réalisateurs n'intéresse pas le public », lance pour sa part Morel qui préfère se définir comme un metteur en scène homophile, aimant filmer les hommes. C'est lui qui a levé un tabou dans le cinéma en cadrant des personnages de beurs gays. Choisir les mêmes acteurs (Stéphane Rideau, Salim Kechiouche, Yasmine Belmadi...), c'est un peu le seul point commun entre Ozon, Morel et Lifshitz. Une nouvelle vague de films gays américains surfe sur l'effet P.A.C.S. ou sur le mariage à la californienne, et les scénarios déclinent en boucle des affaires d'adultères et de réconciliations. Une vague de coming-out adolescents a fait long feu sur les écrans. Le cul alterne avec le cul-cul. « L'homosexualité étant anecdotique pour la plupart des réalisateurs occidentaux, du coup, c'est la télé qui se charge de sujets tels que l'homoparentalité ou l'adoption, explique Didier Roth-Bettoni. En réaction, les cinéastes se tournent vers la transsexualité pour redonner une vitalité à l'identité sexuelle. » Gaël Morel, lui, a une position plus radicale : « Gay signifie good as you [aussi bien que vous], un slogan lancé par l'arrière-garde des seventies. Ce qui m'intéresse, c'est bad as you. Car représenter des gays acceptables, c'est miser sur la bêtise des gens. Moi, je ne pense pas à donner une bonne ou une mauvaise image de l'homosexuel, je ne fais pas de la pub. L'idée qu'il faut éduquer le regard, c'est rouge, maoïste, con. Le coming-out, c'est bon pour "Ça se discute". Le cinéma repose sur des personnages compliqués, troubles. » Des hommes, des vrais.

Magazine Première n°326, Hugo Deschamps, avril 2004

· SÉBASTIEN LIFSHITZ, RÉALISATEUR DANS "WILD SIDE" : IL FILME LE CORPS POUR RACONTER L'INDIVIDU

« Quelque chose se durcit dans la société. En réaction à ce retour moral, j'ai voulu radicaliser mon désir de cinéma. Wild Side est le portrait intime de trois marginaux qui incarnent pour moi une forme de liberté : Stéphanie, un jeune transsexuel, un immigré clandestin et un prostitué maghrébin. Ce trio improbable monte dans le Nord pour assister à l'agonie de la mère du transsexuel. Ils sont au bord du gouffre, mais ce lien affectif profond les aide à vivre. Le récit est fragmenté car j'aime laisser une place au spectateur pour qu'il puisse imaginer un au-delà du film et des personnages. Mon obsession des corps est une façon d'évacuer la parole. Je filme le corps pour raconter l'individu. La question centrale reste pour moi l'identité : ce que l'on est ne va pas de soi. Il faut se construire. Au départ, Stéphanie est un homme, mais elle ne s'est jamais pensée comme telle. Ce qui la compose, ce sont ces fragments qu'elle va rassembler. J'ai pensé à David Bowie, à Lou Reed qui ont porté la question de la masculinité à ses limites. Pendant l'écriture de Wild Side, un sexologue m'a démontré combien les classifications habituelles - hétéro, bi, homo - étaient inefficaces pour balayer le spectre de l'identité psychique et sexuelle. »

· GAËL MOREL, RÉALISATEUR "LE CLAN" EST LE FILM QU'AUCUN CINÉASTE N'A JAMAIS OSÉ FAIRE

« Pour moi, Le Clan est un film extrême, mais je l'ai aussi voulu assez public. L'histoire a une dimension mélodramatique comme dans Rusty James et Outsiders, de Coppola. Elle parle d'une fratrie, avec un grand frère qui va décevoir et un petit frère qui ne trouve aucun modèle. Un des tabous au cinéma reste le corps masculin. Cela m'a donc intéressé de filmer des corps : gauches, accidentés, en formation, usés... De montrer tous les états de la masculinité et de la décliner sous toutes ses formes : l'ami, le frère, le père, le macho, qui se tape même les travestis. Ensuite, lorsque l"un des personnages aura répondu à cette question de la masculinité, la femme apparaîtra, comme dans un western, et sa dimension sera gigantesque... J'ai voulu affronter mon désir au-delà de la raison. Faire le film qu'aucun cinéaste homosexuel n'a jamais osé faire. Le Clan, c'est aussi la fin d'une trilogie après À toute vitesse et Les Chemins de l'oued. Après, je m'attelle à une comédie. »

· GABRIEL AGHION, RÉALISATEUR SON "PÉDALE DURE" SERA UNE PHOTOGRAPHIE DES GAYS D'AUJOURD'HUI

« J'ai longtemps refusé de faire un Pédale douce 2. D'ailleurs, Pédale dure n'est pas une suite, plutôt un deuxième volet. J'estimais avoir été au bout de ce que j'avais à dire et je ne voulais pas transformer un succès en bizness. On m'a quand même tout proposé, des T-shirts aux séries télé. J'ai tout refusé. Puis sept ans ont passé. Les temps ont changé. Le maire de Paris est gay, le ministre de la culture aussi; le P.A.C.S., dont je parlais dans Belle-maman, est entré dans les mœurs. J'ai des choses à dire, qui étaient irracontables dans les années 90. Pédale dure sera une photographie des gays d'aujourd'hui. J'ai écrit le scénario avec Bertrand Blier. C'est un Mozart, il a le sens du dialogue comme Prévert, avec ce côté caustique, un peu cruel. Deux histoires d'amour s'y croisent, l'une entre Michèle Laroque, qui fait le lien entre les deux films, et Jacques Dutronc; l'autre entre Gérard Darmon et Dany Boon. Darmon est un peu le clown blanc, il est insupportable. Dany Boon est le Bourvil du couple. Il regarde Darmon comme si c'était Adriana Karembeu. Pédale dure est la belle histoire de quatre personnages qui auraient pu voir leur vie foutue mais qui ont fait le pari de la conduire et non de la subir. »

FILMOGRAPHIE :

■ 1964 Les amitiés particulières Jean Delannoy

■ 1969 Théorème Pier Paolo Pasolini

■ 1971 Mort à Venise Luchino Visconti

■ 1974 Le droit du plus fort Rainer Werner Fassbinder

■ 1978 La cage aux folles Edouard Molinaro

■ 1981 La confusion des sentiments Etienne Périer

■ 1983 L’homme blessé Patrice Chéreau

■ 1986 My beautiful Laundrette Stephen Frears

■ 1986 Tenue de soirée Bertrand Blier

■ 1988 La loi du désir Pedro Almodovar

■ 1992 My own private Idaho Gus Van Sant

■ 1992 Les nuits fauves Cyril Collard

■ 1994 Philadelphia Jonathan Demme

■ 1994 Les roseaux sauvages André Téchiné

■ 1995 Gazon maudit Josiane Balasko

■ 1995 Priscilla, folle du désert Stephen Elliott

■ 1996 Pédale douce Gabriel Aghion

■ 1996 Beautiful thing Hettie MacDonald

■ 1998 L’homme est une femme comme les autres Jean-Jacques Zilbermann

■ 2000 Presque rien Sébastien Lifshitz

■ 2000 Boys Don’t Cry Kimberly Peirce

■ 2000 La confusion des sentiments Ilan Duran Cohen

■ 2004 Monster Patty Jenkins

Voir les commentaires

Mon frère et son frère, Hakan Lindquist

Publié le par Jean-Yves Alt

« Dans le séjour, posée sur un poste de télévision, une photographie, un visage, celui d'un jeune garçon. - C'est qui, là ? dis-je en m'adressant à mes parents. - C'est ton frère, répond maman. - C'est ton frère Paul. Il est mort avant ta naissance, explique papa. »

Jonas commence alors un long travail d'investigation, un peu à la manière d'un Sherlock Holmes, il enquête pour essayer de mieux connaître ce frère absent. Ce frère avec qui il aurait aimé jouer, parler, rire et vivre. De questions en questions auprès de ses parents ou de Daniel, l'ami de la famille, il finira par en savoir un peu plus. Son obstination devient douleur pour ses proches, elle réveille en eux le malheur de la disparition, le deuil jamais conclu, la souffrance du manque et de la culpabilité. Ce qui n'était au début qu'un simple questionnement, une recherche d'attitude pour se construire, trouver sa propre image, devient une obsession et un risque. Pour Jonas, ne rien savoir de ce frère pourrait vouloir dire ne rien savoir de lui-même. C'est alors qu'il va découvrir le journal de Paul …et découvre l'intimité de son frère, ses photos, et des lettres. Ces mots aussi, surtout ces mots qu'il ne comprend pas, écrits en tchèque: tjuv milenec. Ahoj muj bratre ou encore : Mému malému Princi. Princi comme prince... Paul aimait les garçons, et un garçon en particulier, Petr, un jeune Tchèque libéré. Loin de s'en émouvoir, il est au contraire fasciné par leur histoire. Elle n'a duré que peu de temps, interrompue par la mort brutale de son frère, mais a été d'une rare intensité. Poussé par la curiosité, il parvient même à retrouver la trace de Petr après toutes ces années.

Mon frère et son frère, Hakan Lindquist

L'histoire est simple, belle, l'écriture sobre. Elle saisit le lecteur et le laisse en haleine jusqu'au dénouement. L'homosexualité y est traitée de deux façons : d’abord, celle de Daniel vécue avec beaucoup de culpabilité et, ensuite, celle épanouie et libre des deux adolescents, Paul et Petr. Un magnifique livre qui évoque l'homosexualité avec naturel et spontanéité.

Häkan Lindquist est né en 1958 en Suède. Il vit à Stockholm depuis l'âge de 19 ans, où il a travaillé auprès des enfants puis dans une librairie et un magasin de disques. L'écriture l'accompagne depuis son plus jeune âge mais il ne publie son premier roman « Mon frère et son frère» qu’en 1993. Autodidacte et curieux de tout, Häkan Lindquist offre une place de choix dans sa vie à l'art sous toutes ses formes : musique, sculpture, peinture, littérature.

■ Mon frère et son frère, Hakan Lindquist, Editions Gaïa, 2002, ISBN : 2910030962


Du même auteur : De collectionner les timbres


Lire l'article de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

Voir les commentaires

Mon voyage d'hiver, un film de Vincent Dieutre (2003)

Publié le par Jean-Yves Alt

Vincent a quarante ans. Hanté par la figure de Schubert, cet homosexuel cultivé et fragile s'embarque avec son filleul Itvan pour un ultime et beau voyage : son Voyage d'Hiver. L'homme et l'adolescent traversent une Allemagne enneigée, battue par les vents et peuplée de fantômes. Entre blessures du passé et vastes chantiers de la réunification, l'homme tente de changer le regard d'Itvan sur ces villes, ces paysages, invoquant tour à tour l'histoire, la poésie, et la musique...

Au fil de ce parcours initiatique, fragmentaire et glacé, porté par les mélodies romantiques allemandes, l'homme voyage aussi à travers sa propre histoire. Nuremberg, Bamberg, Dresde... de retrouvailles avec d'anciens amants en rencontres de hasard, il laisse entrevoir à Itvan les traces de sa vie passée. Berlin, la fin d'une histoire, ils doivent se séparer. Mais désormais un lien indéfectible les unit en secret. Itvan ne sera plus le même. La musique peut cesser...

MON COMMENTAIRE : Un voyage dans la musique

Pourquoi inventer des fictions quand elles existent déjà en nous et autour de nous ? semble nous dire le cinéaste. Le film nous plonge dans une réflexion intime, introspective, des strates de vécu où s’entremêlent la vie et la mort, le passé et le présent, le culturel et l’émotionnel, l’amour et la perte.

C’est donc le journal d’un voyage mais aussi un roman d’éducation puisque le narrateur quadragénaire (que Vincent Dieutre incarne lui-même) est accompagné de son filleul, adolescent à qui il voudrait apprendre le monde. Histoire de passage de relais d’un quadragénaire homosexuel à un adolescent. Ainsi se croisent, sur les mêmes routes, deux regards : l’homme cherche l’Allemagne qui enchanta sa jeunesse, musique, littérature, forêts et intérieurs chauds, les Allemands qu’il y aima, le filleul apprend à mieux connaître celui qu’il accompagne. L’homme voudrait que son filleul le voie comme il est : respectueux des autres, aimant la musique, la vie. La musique et la poésie en effet portent le film, d’étape en étape, de rencontre en rencontre, lieder de Schubert essentiellement, du Roi de Thulé, sur un poème de Goethe, aux Voyages d’hiver. Tout cela se termine pour le quadragénaire et l’adolescent, à Euskirchen, avec les musiciens qui jouent Gute Nacht (bonne nuit), de Schubert : le narrateur peut s’endormir, Itvan, son filleul, écoutant la musique.

Les amants que Vincent Dieutre retrouve ont vieilli, leurs corps sont marqués, le désir éteint, mais ils se retrouvent dans ce qu’ils avaient autrefois partagé, l’amour, la musique, la poésie, la conversation... Toute la beauté du film est là, dans la pudeur avec laquelle celui qui a entrepris cette remontée dans le temps de sa jeunesse se met à nu, lui pour qui, aussi, la jeunesse est passée.

Pudeur jusque dans la rencontre avec un prostitué dans une chambre minable : après l’étreinte des corps que la caméra n’a pas montrée mais dont on aura eu seulement l’écho sonore, le narrateur demande à son compagnon d’un moment de lire une page qu’il lui tend, un poème. L’autre refuse : pour l’argent, on a les gestes de l’amour, mais quant au partage d’un poème, d’une émotion autre que mécanique, il n’en est pas question. «Notre époque a ceci de passionnant qu’elle est faite de citations, de recyclages, d’allers-retours ou d’interpénétrations des disciplines.» Vincent Dieutre n’aurait su mieux le dire que par la musique grave de ce film confidence.


Biographie : Vincent Dieutre est né en 1960. Il a soutenu un DEA sur «l’esthétique de la confusion» après avoir suivi des études d’histoire de l’art. Vincent Dieutre : Ancien élève de l’IDHEC et lauréat de la bourse Villa Médicis hors les murs, Vincent Dieutre a résidé à New York puis à Rome avant de se consacrer au cinéma. Auteur de nombreux écrits consacrés au rapport entre art et cinéma, il enseigne au département cinéma de l’université Paris VII. En tant que cinéaste, il explore les « limites entre le documentaire et l’auto-fiction », comme dans Lettres de Berlin (1988) et dans ses deux premiers longs métrages Rome désolée (1996) et Leçons de ténèbres (2000). Il réalise également pour la Lucarne d’Arte, une « médiation urbaine sur le quartier des grands boulevards parisiens ». Son dernier film Mon voyage d’hiver, qui se déroule dans une «Allemagne schubertienne et hivernale» est sorti en Octobre 2003.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 > >>