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Un sujet de conversation, Sophie Simon

Publié le par Jean-Yves Alt

Cette identité qu'on lui refuse avec constance, Sophie Simon l'a trouvée dans les mots et le style, en retraçant un destin de femme, chaotique et désespérant. Pourra-t-elle continuer, être enfin une femme heureuse en étant romancière ? On ne le sait pas.

La narratrice d'« Un sujet de conversation », Marion, a toujours été une femme. Une petite fille qui ne parvenait pas à comprendre ce qu'elle faisait dans un corps de garçon. Ce trouble sur son identité,, elle l'a manifesté dès l'âge de 5 ans.

Un matin, avant de partir à l'école, sa mère -qui avait alors quatre enfants et était occupée à préparer la petite dernière - lui avait demandé de s'habiller seule : « Tout naturellement, j'étais allée prendre une des robes de mes sœurs et l'avais passée… ensuite revenue à la cuisine, fière comme toutes les gamines du monde qui se sont fait belles. Heureuse. » On imagine sans peine la suite : « Va finir enfermé, c'con là ! Va m'enlever ça, espèce de con. Et pis t'as pas intérêt de recommencer, sinon tu vas t'en rappeler, cinoque!»

« Je n'étais pas moi. Le regard d'autrui me voyait UN, j'étais UNE. Leur "réalité" et ma vérité ne coïncidaient pas, n'avaient jamais coïncidé. C'est aussi bête que ça. »

Marion alias Sophie Simon ne souhaite pas vivre « COMME » les femmes : à quoi bon, d’ailleurs, puisqu’elle est une femme ? La transsexualité ne se ramène pas à une affaire de garde-robe : il serait bon d’intellectualiser un peu plus les choses. Etre trans, ce n’est pas être discrète : « Je ne suis pas un homme devenu femme, je n’ai jamais été un homme ! »

Le lecteur est, avec elle, tour à tour révolté, humilié, blessé, plein d'espoir et accablé de désespoir. Mais personne, sûrement, n'a envie de l'entendre proférer cette vérité :

« J'ai souvent comparé la transsexualité au handicap ... Le tétraplégique détient dans son cerveau les commandes nécessaires à la mobilité de ses membres, mais les connexions de sa moelle épinière sont rompues, et son corps reste résolument immobile. La transsexuelle dispose de toutes les spécificités mentales qui déterminent la femme, elle se comporte comme telle pendant que son corps se masculinise obstinément. »

L’auteur : Sophie Simon est née en 1962 et vit à Dijon. Elle se consacre exclusivement à l'écriture depuis quelques années. Un Sujet de conversation est l'un des rares manuscrits qu'elle n'ait pas détruit.

Un sujet de conversation, Sophie Simon, Editions Stock, 232 p., ISBN : 2234056942, mai 2004


Lire aussi Je serai elle de Sylviane Dullak

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On n'écrit jamais pour le plus grand nombre par Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

Je crois profondément au récit et à l’idée qu’un roman c’est, entre autres, l’occasion d’amener le lecteur à se représenter quelque chose qu’il ne veut pas se représenter. C’est quelque chose qui est impossible à faire dans la réalité, on ne peut pas rêver à votre place.

Christophe Honoré

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Paragraphe 175 : La déportation des homosexuels, un film de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (1999)

Publié le par Jean-Yves Alt

Film événement, Paragraphe 175 lève le voile sur les histoires occultées de milliers d'homosexuels allemands internés dans les camps de concentration de l'Allemagne nazie. Des documents originaux uniques alternent avec les témoignages de survivants, évoquant avec amertume et ironie les traques, les persécutions et les crimes subis.

Avec à l’appui des photos, des vieux films et surtout huit témoignages poignants, Rob Epstein et Jeffery Friedman nous racontent, depuis les persécutions nazies contre les homosexuels jusqu’à leur déportation dans les camps de concentration, un chapitre caché de l’Histoire du troisième Reich. Et c’est au nom du paragraphe 175 du code pénal allemand datant de 1871 que le régime hitlérien arrêta entre 1833 et 1945, 100.000 hommes pour homosexualité et en envoya plus de 10.000 vers des camps. Seulement 4.000 d’entre eux survécurent.

LE PARAGRAPHE 175 : « Un acte sexuel contre nature entre des personnes de sexe masculin ou entre des êtres humains et des animaux est punissable d'emprisonnement ; la perte des droits civils peut aussi être imposée. » Code pénal allemand 1871

Entre 1933 et 1945, selon les archives des Nazis 100.000 hommes furent arrêtés pour homosexualité. Plus de 10.000 d'entre eux furent envoyés dans des camps de concentration. Le taux de mortalité des homosexuels prisonniers dans les camps est estimé à soixante pour cent. À peine 4000 d'entre eux survécurent. "Peu" ont été envoyés dans les chambres de la mort. Esclaves des camps, victimes de tortures physiques, castrés ou cobayes pour des expérimentations médicales, ils devaient tous arborer le triangle rose. Le fait que les homosexuels furent emprisonnés dans les camps de concentration est relativement connu aujourd'hui. En revanche on ignore généralement que beaucoup d'entre eux ont continué à subir des persécutions dans l'Allemagne de l'après-guerre. Le Paragraphe 175 n'a été aboli en Allemagne de l'Ouest qu'en 1969, et nombre d'homosexuels emprisonnés pendant la guerre sont restés en détention après la libération.

Ils n'eurent pas droit à des réparations de la part du gouvernement allemand et tout le temps qu'ils passèrent dans des camps fut déduit de leur retraite. Dans les années 50 et 60, le nombre de condamnations pour homosexualité en RFA ont été aussi importantes qu'à l'époque des Nazis.

Aucune mention de ces crimes ne fut faite au procès de Nuremberg en 1946. Le travail de recherche, les monuments aux morts et les musées passent sous silence le sort des déportés homosexuels dans les camps de concentration Nazis. Dans les années 90, des chercheurs ont commencé à se documenter sur les histoires personnelles de ces hommes qui portaient le triangle rose. Le premier organisme à prendre en compte la persécution des homosexuels par les Nazis fut le Musée pour la Commémoration de l'Holocauste à Washington ; il encouragea des survivants à sortir de leur silence. En 1995, huit survivants ont publié une déclaration collective pour réclamer la reconnaissance de leur persécution.

LES TEMOIGNAGES

PIERRE SEEL : Quand l'Alsace-Lorraine fut annexée en 1940 les Nazis ont systématiquement commencé à éliminer les éléments antisociaux. Ils ont donné l'ordre à la police française d'établir les tristement célèbres "Listes roses" pour suivre la trace des homosexuels. Pierre Seel qui avait alors 17 ans fut une de leurs victimes. Il fut interrogé sur sa sexualité et sur son engagement supposé dans la résistance avant d'être incarcéré dans les camps de Schirmeck et de Struthof. À la fin de l'année 1941 il fut forcé comme des milliers d’Alsaciens de rejoindre l'armée allemande. Libéré par les soviétiques il fut autorisé à rentrer dans sa famille en acceptant la condition de ne jamais divulguer les circonstances de son arrestation.

GAD BECK : Il est né en 1923 dans une famille juive et chrétienne. Il fut étiqueté comme "demi-juif "en 1933. Pour éviter l'intolérable acharnement dont il était la cible, il réussit à convaincre ses parents de l'envoyer dans une école juive de garçons à partir de 1935. En 1941 il rejoint un groupe de résistants juifs dont la tâche était de trouver des cachettes et de la nourriture pour les juifs. Arrêté peu avant la libération, il émigre en Palestine en 1947. De retour en Allemagne en 1979, il devient l'un des responsables de la communauté juive de Berlin.

HEINZ DSRMER : Heinz Dšrmer est né en 1912. Après avoir été scout il fut contraint d'adhérer au mouvement de la jeunesse hitlérienne. Il s'en fit exclure en 1935 à cause de son homosexualité. Incarcéré à plusieurs reprises, il a passé presque dix années de son existence en prison ou dans des camps de concentration. Après la guerre il fut de nouveau arrêté en 1949, 1951 et 1959 pour violation du paragraphe 175 et passa 8 années supplémentaires en prison. Après sa dernière libération en 1963 il retourna vivre à Berlin avec son père. En 1982, il demanda des réparations au gouvernement allemand. Sa demande fut rejetée.

HEINZ F. : Heinz F. (né en 1905) a vécu dans le milieu de la bohème homosexuelle des années 20 et 30 à Berlin et à Munich. A partir de 1935, il fut interné pendant près de neuf ans dans des camps nazis. Au départ, Heinz F. voulait apparaître masqué puis la force de son témoignage l'a emporté, il a parlé à visage découvert.

ALBRECHT BECKER : Le photographe allemand Albrecht Becker est mort le 22 avril 2002. Né en 1906, il fut l'un des rescapés de la répression engagée par le régime nazi contre les homosexuels à partir de 1933, au nom du sinistre paragraphe 175. Arrêté en 1935 pour homosexualité, Becker fut emprisonné pendant trois ans à Nuremberg. Il raconte, dans le film (Paragraph 175, par Epstein et Friedmann, sorti en 2000), que, en rentrant chez lui, l'absence des hommes partis à la guerre ou en prison l'incita à s'engager dans l'armée allemande pour partir vers le front russe. C'est là qu'il se mit à faire des photographies. «Pendant la guerre, j'ai été blessé au bras, ce qui m'a sauvé, mais ma ville, Hambourg, a été entièrement détruite». Entre 1957 et 1988, Albrecht Becker gagne sa vie en tant que chef décorateur, notamment pour des comédies musicales filmées. Mais depuis 1943, pratiquant sur lui-même le tatouage et le piercing, c'est la totalité de son propre corps que Becker a décorée, en modifiant peu à peu son apparence et en photographiant ses transformations. En 1999, le photographe français Hervé Joseph Lebrun présentait en France les images d'Albrecht Becker.


Lire aussi sur ce blog :

- Télévision : Un amour à taire un film de Christian Faure

- Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939

- Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux


Lire aussi sur le web : STRUTHOF-NATZWILLER

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Mon regard sur un Saint Sébastien d'Odilon Redon

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans cette œuvre sur papier, Odilon Redon a peint un paysage, ce qui n'est pas la thématique que l'on pense en premier dans l'œuvre de cet artiste. Bien qu'il en ait peint plus d'une centaine.

Le plus frappant dans ce « saint Sébastien » est que le martyr semble s'être fusionné dans l'arbre auquel il a été attaché. Comme si arbre et homme ne faisaient qu'un. Le premier figurant le second et vice-versa.

La figuration de cet arbre, dont on ne voit pas le sommet, suggère qu'il monte jusqu'au ciel. Sa présence évoquerait-elle le lien entre ciel et terre ?

Faut-il donc voir dans la représentation de ce martyre, une interrogation sur les origines de l'homme ?

Odilon Redon – Saint Sébastien – 1910

Odilon Redon – Saint Sébastien – 1910

Pastel sur papier

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Sida, le préservatif réflexe par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

La gestion de l'épidémie du sida, du fait de ses particularités (très longue phase asymptomatique, décalage entre ce que les tests révèlent et le véritable état sérologique, absence de moyens de guérison...), a emprunté des voies différentes de celle d'autres maladies contagieuses. Au lieu de culpabiliser les malades, de les isoler ou de leur imposer des contrôles plus sévères, la technique de prévention qui a semblé la plus efficace a été de responsabiliser les personnes saines, c'est-à-dire de faire peser sur elles le soin de leur propre santé à travers l'utilisation systématique et réflexe du préservatif. Chacun d'entre nous doit penser que son partenaire, si attirant et si émouvant soit-il, peut être atteint par le virus. Cette méthode ne pouvait aller sans quelques échecs, mais elle semblait la plus à même d'éviter la propagation incontrôlée de la maladie. Il s'agit, en substance, d'un calcul de type pragmatique ou utilitariste, qui laisse de côté les principes (comme l'interdit de nuire à autrui consciemment en le contaminant) pour privilégier les conséquences globales d'une politique. Il mesure l'échelle des biens par un calcul du nombre des victimes futures, et non par des jugements moraux à propos des contaminations ponctuelles. Les conflits entre les personnes atteintes et non atteintes sont résolus par un principe dit de l'«auto-exposition consciente», qui suppose que celui qui ne se protège pas se produit un tort à lui-même, au lieu d'être considéré comme victime d'un tort infligé par autrui. Ce n'est point le malade qui est responsable de la contamination de son partenaire, mais le virus, dont le malade n'est que l'une des victimes.

Comme beaucoup de calculs pragmatiques, ce principe de l'auto-exposition consciente peut sembler moralement répugnant et contre-intuitif. On peut trouver inadmissible que des personnes qui se savent atteintes ne fassent pas en sorte de protéger les autres. On peut aussi trouver absurde d'imaginer que ceux et celles qui ne se protègent pas sont vraiment conscients du risque qu'ils courent. Enfin, il semble encore plus invraisemblable de vouloir convaincre, compte tenu de la proportion réelle de personnes atteintes, que tout partenaire peut être séropositif.

Ces contradictions entre les intuitions morales immédiates et les principes de gestion de l'épidémie devaient être résolues par des campagnes d'information adéquates. La théorie de l'auto-exposition consciente n'est une fiction fructueuse que dans la mesure où on aiguise l'imagination de chacun et rend vivaces les soupçons salutaires à propos de tout le monde, ce qui ne veut pas dire se méfier d'autrui, mais seulement du virus qui peut se cacher dans son corps. En France, cependant, le moralisme des campagnes, leur difficulté à «cibler» leurs messages, a laissé des failles dans la gestion de l'épidémie, qui est de nouveau en pleine croissance. Chez les hétérosexuels, l'absence d'utilisation de préservatif est une manière de dire à l'autre la confiance qu'on lui porte et comment l'on est ouvert à l'amour... Pourtant, au lieu d'essayer d'être plus clair et plus agressif dans les campagnes d'information, au lieu de mettre en oeuvre le slogan d'une affiche qui circulait dans les années 1990 : «le préservatif protège de tout sauf de l'amour», c'est le principe même de l'auto-exposition consciente qui semble aujourd'hui menacé. Un tribunal a décidé, en juin, de condamner un jeune homme à six ans de prison pour avoir contaminé deux de ses partenaires, car, se sachant atteint, il n'aurait rien fait pour les protéger. Dès la première relation sexuelle, elles auraient accepté, sur sa demande, de ne pas utiliser de préservatif. Cette décision de justice n'est pas un événement isolé. Une association des «femmes positives» a vu le jour, prônant la généralisation de ces mesures, et un nouveau consensus est en train de se créer à cet égard dans les médias.

On peut craindre pourtant que, si l'Etat se met à nous protéger contre les malades au lieu de nous protéger contre la maladie, le nombre des victimes ne fasse que croître. Car le jeune condamné aurait pu contaminer ses compagnes même s'il avait été de bonne foi, n'avait pas fait de test ou obtenu un test négatif. D'un point de vue global, le comportement le plus dangereux n'est pas de déclamer faussement sa séronégativité, mais de confondre la confiance qu'on voudrait accorder à quelqu'un avec l'inconnu de son état sérologique. Faire du préservatif un réflexe à la charge de chacun reste la seule solution raisonnable. Mais il est certain que, dans cette ère néfaste des «victimes» dans laquelle l'Etat nous donne l'illusion que la vengeance peut nous soulager de tous nos maux, il y a de moins en moins de place pour une gestion rationnelle de l'épidémie et surtout pour la responsabilisation de chacun. Si ces condamnations se généralisent, les malades seront sans doute beaucoup plus nombreux, mais nous pourrons jouir du plaisir exquis de voir les contaminateurs en prison. Peut-être verrons-nous fleurir de nouveaux slogans dans les affiches : «malades mais satisfaits», car, comme le disaient les philosophes grecs, le mal n'est pas dans les choses, mais dans l'opinion qu'on en a.

Libération, Marcela IACUB, mardi 28 décembre 2004

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