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Des dragons à Manhattan, Francesca Lia Block

Publié le par Jean-Yves Alt

Neuf nouvelles originales mettant en scène des adolescentes, aux surnoms étranges, qui vivent des situations difficiles: mère folle qui se suicide, père transsexuel, ex-enfants-vedettes, punks, rockers, homosexuels, drogués, etc. Elles trouvent toutes des moyens de s'en sortir et finissent par émerger de leur passé, souvent dur et violent.

Lire la nouvelle : « Des dragons à Manhattan » : Un jeune garçon se moque de Tuck parce que cette dernière a “ deux mamans, pas de papa ”, ce qui provoque le départ de la jeune fille sur les lieux de sa naissance en quête de son père :

« Je savais que j’avais un père. Je voulais le trouver, (…) Il porterait un costume et irait à un vrai travail dans un bureau comme les autres pères (…), il se raserait le matin et son menton serait déjà piquant l’après-midi. » (p.52)

Tuck finalement va découvrir la véritable identité de son père, Irving Rose, il n’est autre qu’Izzy, son autre mère. C’est une transsexuelle, un homme qui est devenu une femme. Il y a là une véritable volonté de se démarquer d’une société normalisante : l’identité masculine ou féminine n’est pas acquise mais apparaît plutôt comme une construction sociale. Tuck est forcément surprise, mais elle accepte tout de suite ce choix tant elle aime ses parents.

« Je vous aime toutes les deux, dis-je. Même si j’aurais préféré que vous ressembliez plus à des parents normaux. (…) Je vous aime tous. Anastasia, Izzy, et Irving aussi. Je vous aime tous. » (p.94)

Des dragons à Manhattan, Francesca Lia Block, in « LES PETITES DEESSES » (Nouvelles), Ecole des Loisirs (coll. Médium), 1999, ISBN : 2211044816


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Ken Park, un film de Larry Clark et Edward Lachman (2002)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un tableau provocant d'adolescents américains de classe moyenne qui trompent leur ennui avec du sexe, de la violence et de la perversion à Visalia, une petite ville de Californie. Leurs parents sont pour la plupart médiocres, aveugles, méprisants et alcooliques.

MON COMMENTAIRE : La solitude ne se mesure pas à l'étalon des kilomètres de l'éloignement. La communion se nourrit parfois d'une distance vivante, alors qu'une immense solitude est sécrétée par une proximité étouffante... « Ken Park », le film de Larry Clark, évoque en des termes très crus la trajectoire perdue d'adolescents cherchant leur chemin en emmêlant leurs corps. Leurs parents eux-mêmes sont dans la confusion, et n'ont de plus pressé que d'abolir la distance avec les jeunes en se mélangeant à eux en sexualité, car ils sont dans l'impossibilité d'accepter le décalage temporel entre les générations. L'un de ces adolescents - Ken Park - en arrive à se suicider, mettant ainsi en acte le vœu de mort dirigé inconsciemment envers lui par ses géniteurs qui ne l'ont pas vraiment voulu vivant. Autant alors terminer le « travail » qui n'a pas été jusqu'au bout effectué. Extrêmement seuls, désolés, oubliés, ces adolescents prisonniers du corps des adultes nous donnent l'image du désert de l'abandon. La distance n'a rien à voir avec la géographie, et le désert s'impose parfois dans la bousculade de l'indifférenciation, comme une prison intérieure sans remise de peine.

LARRY CLARK : Avant de se tourner vers le cinéma, Larry Clark se lance dans la photographie dès 1963. En 1971, paraît Tulsa, son premier album dans lequel il expose les pratiques déviantes des marginaux de sa ville natale. Ce livre fait grand bruit par son sujet sulfureux et son ton délibérément provocateur. Larry Clark publie en 1983 un deuxième recueil de photos autobiographiques, intitulé Teenage lust, pour lequel il obtient une bourse de la National Endowment for the Arts (Fondation nationale pour les arts). Suit en 1993 The Perfect childhood, un ouvrage dans lequel il présente des jeunes gens à moitié nus en pleines étreintes ou s'amusant avec des armes. Encouragé par Gus Van Sant et Martin Scorsese, deux de ses plus grands admirateurs, Larry Clark passe à la réalisation de longs métrages et met en scène Kids qui sera présenté aux Festivals de Sundance et de Cannes en 1995. Là encore, il explore les dérives du monde adolescent à travers un groupe de jeunes gens de Manhattan qui sombrent dans la drogue. Se situant dans le même registre et inspiré de faits réels, Another day in paradise, son second long métrage, est un road movie sanglant dans lequel James Woods et Melanie Griffith initient un jeune couple aux pratiques criminelles. Cette oeuvre obtient le Grand Prix du Festival du film policier de Cognac en 1999. En 2001, Larry Clark met en scène Bully, l'histoire du meurtre sauvage d'un adolescent tyrannique par quelques-uns de ses amis. Toujours dans la même veine, il coréalise avec son chef-opérateur Edward Lachman Ken Park (2003), un tableau provocant de jeunes Américains trompant leur ennui avec du sexe, de la violence et de la perversion. Ce film est l'occasion pour Larry Clark de collaborer à nouveau avec Harmony Korine, le scénariste de Kids.

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Le retour d'Alain, Pierre Jeancard (1975)

Publié le par Jean-Yves Alt

Pierre Jeancard publiait en 1970 un roman : « La cravache » (1) dont Pierre Kalfon tirait un film. En 1973 paraissait la suite : « Sainte-Férule » (2). Ces deux livres aux titres suggestifs connurent un beau succès auprès des homosexuels.

« Le retour d'Alain », ce troisième roman continue le panégyrique d'une relation sado-maso et l'exaltation d'un personnage, Thierry, déjà au centre des deux premiers récits.

« Une sorte d'ivresse me gagne. Je vois la scène comme si elle se déroulait déjà : je l'ai tellement vécue moi-même ! Cette fois, c'est moi qui ordonne. "Déculotte-toi !" Et Alain s'exécute sans demander grâce. Il se penche sur la table de travail – comme moi autrefois. La cravache cingle ses fesses. A peine s'il bronche. Non sans un certain plaisir, il accepte ma justice. Je frappe plus fort. Il crie légèrement. Je suis saisi de vertige. J'ai honte de ce que je fais mais, en même temps, j'en suis heureux. Je frappe encore et encore. Le cuir laisse sur la chair une trace sanguinolente. Punition terminée. Alain se redresse péniblement. Il a mal. Pourtant, il me remercie en souriant, me demande pardon et me prie de ne jamais le ménager. Réalisant enfin le caractère sadique de mon rêve éveillé, je me regarde avec effroi, refusant les excuses. Je ne cherche nullement à exorciser le passé mais à me procurer une trouble satisfaction des sens. Je veux agir comme mon père que j'admirais peut-être inconsciemment. Essentiel : donner à Alain le goût de la révolte, l'obliger à riposter, me casser la gueule même. Mais, pas avant que je ne l'aie battu une fois au moins. Prétexte : la curiosité. J'ai toujours été du côté des victimes. Je veux connaître les impressions du bourreau. » (« Le retour d'Alain, pp. 42-43)

« Sainte-Férule » (2) et « Le retour d'Alain » ne sont que des répliques de « La cravache » (1) même si, dans le dernier tome de la trilogie, les protagonistes sont plus âgés. A la sortie du premier volume en 1970, l'auteur jouait bien sûr la carte de l'audace du sujet. La recherche au niveau de la création romanesque était faible : histoire linéaire transcrite dans un style plat, conventionnel. On peut même dire que l'attrait principal de ce premier roman résidait dans la totale inféodation de l'écriture au thème. Ce thème reconduisait l'idéologie de la splendeur des amitiés viriles, un rêve pour jeunes filles transposé dans l'univers fantasmagorique des garçons.

On peut dire que cette idéologie ne fait aucun mal sauf qu'elle est inscrite dans les schémas privilégiés de la société hétéro : la puissante fraternité masculine qui fait l'armée, les prisons et autres récupérations du désir homosexuel.

La trilogie oscille aussi entre les deux pôles de la fascination homosexuelle : le sadomasochisme et l'amour impossible.

« L'ancienne et solide affection amoureuse qui existe entre Alain et moi, cette tendre complicité qui nous rive l'un à l'autre, nos disputes et nos retrouvailles, tout cela fait déjà vieux couple. Nous nous embrassons pour nous dire au revoir un peu comme des gens mariés qui en ont depuis longtemps l'habitude. » (« Le retour d'Alain », p. 141)

Le sadomasochisme entre dans le bon ordre du patriarcat triomphant (avec en prime l'odeur excitante de l'inceste). Le père fouette ses fils – on se déculotte beaucoup – mais le fils aîné cravache le cadet qui à son tour établit avec son ami d'enfance des rapports de maître à esclave.

Une succession de soumissions ; au terme de cette hiérarchie de la flagellation : Alain, le seul pour qui l'amour et la fidélité sont des évidences.

« Il me serre contre lui, m'embrasse dans la nuque avec beaucoup de douceur, me libère un peu et soupire : "Comme je t'aime, Thierry !" » (« Le retour d'Alain », p. 71)

Alain est une victime en somme. Il tuera sa sœur Yvette surprise dans les bras de l'ami trop aimé. Quant à Thierry, le héros narrateur, c'est le prototype de l'homosexuel qui « n'en est pas » : l'idéal ! Il se laisse aimer poursuivant un itinéraire clair comme la morale. Il se rebelle contre le père fouettard mais il l'estime de lui avoir inculqué la force de soumettre les autres. Il connaît les extases gonflées de sexualité entre garçons musclés.

Après les coups, la tendresse, l'amour fraternel, les voluptés aux limites de la possession, toute une mystique de l'éternelle connivence des hommes où s'amalgament la violence et la chair.

L'auteur n'oublie pas les femmes, mais il les contourne. La mère morte fige la dévotion. Yvette meurt assassinée. Restent celles du plaisir car Thierry désire la femme : quelle qualité du don qu'il fait à ses amis et à Alain.

Le retour d'Alain, Pierre Jeancard (1975)

La trilogie de Pierre Jeancard se lit jusqu'au bout. Le voyeur sentimental y trouve sa nourriture. Ici pas de folles et autres efféminés. L'auteur vénère l'épithète « paysan » et sa connotation d'herbe odorante, de plaisirs brusques, un décalage qui éloigne l'opprobre.

La séduction que procurent ces romans n'a rien à voir avec la littérature. Elle chatouille les fantasmes du lecteur. Ces romans accréditent une vision faussée du vécu homosexuel. La même qu'entretient l'hétérosexuel pour sauvegarder ses nostalgies quand il relègue ses « étranges » désirs dans les paysages de l'enfance.

Ces trois romans associent l'homosexualité à la jeunesse, un état idéal et primitif, pour mieux oublier la réalité qui attend. Dans un tel désir de fiction, la maîtrise de l'écriture romanesque aurait été alors essentielle.

■ Le retour d'Alain, Pierre Jeancard (1923-1981), éditions Fayard, 1975, 252 pages, ISBN : 978-2213001838


■ Quatrième de couverture : Après quatre ans de prison et une année de service militaire dans les bataillons disciplinaires, Alain Cuisiat retrouve le Revermont, ses parents et surtout son meilleur ami, Thierry, pour lequel il éprouve une passion si forte qu'elle l'a conduit à tuer sa sœur à coups de cravache.

Thierry, qui tient de son père un certain sadisme, traite Alain, qu'il a pourtant reçu à bras ouverts, comme un domestique, un esclave. Jouant sur sa jalousie, il va jusqu'à lui infliger ses liaisons avec d'autres, garçons et filles, ses nouveaux amis. Mais au fond de son âme, Thierry est toujours le petit garçon qui regrette la férule de son père disparu.

En psychologue averti, l'auteur nous montre comment Alain saura retourner la situation et créer ainsi, entre Thierry et lui, les sentiments stables auxquels il n'a cessé d'aspirer.

L'auteur : Fondateur de trois journaux clandestins sous l'occupation allemande, Pierre Jeancard a été journaliste à Paris-Match et rédacteur en chef à Jours de France. Il a également collaboré aux radio-télévisions canadienne et française, pour lesquelles il a écrit de nombreuses dramatiques. Après La Cravache et Sainte Férule, Le Retour d'Alain est son troisième et dernier roman consacré aux aventures de Thierry et d'Alain.


(1) Perdues dans la campagne, loin de toute habitation, deux demeures isolées. Une maison bourgeoise, le Moulin des Gracieuses, où un père neurasthénique et cruel élève seul ses deux fils : Jean-François et Thierry. Il a tué sa femme dans un accident de voiture qu'il refuse de se pardonner. Il se venge de son malheur sur ses fils en les traitant avec une extrême sévérité. Tout près des Gracieuses, le dernier moulin abrite une famille de paysans heureux. Thierry se lie d'amitié profonde avec les deux enfants du fermier : Alain, qui a le même âge que lui et Yvette, leur aînée. Entre Thierry et Alain, complices et presque frères, naît, peu à peu, un étrange sentiment, à la fois pur et trouble. Mais Thierry aime Yvette d'amour. Alain les surprend à l'instant où ils se donnent l'un à l'autre. Avec la révélation de l'amour, naît la jalousie, éclate le drame.


(2) Férule, c'est « La Cravache ». Pierre Jeancard fait ici la description de la société collégienne (où le sadisme est toujours latent), de l'école (et ses forces répressives). Au centre de ce microcosme, il y a l'Etre que tous nous avons connu, adolescent : celui qui trouble, qui impressionne, à qui l'on voudrait ressembler, beau, fort, le « héros ». C'est Thierry, égocentrique, narcissique savourant l'admiration, l'amour que lui portent ses trois meilleurs copains, bien qu'il s'en défende et refuse d'assumer sexuellement ses passions.

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Pasolini une rencontre, Davide Toffolo

Publié le par Jean-Yves Alt

Rencontre du troisième type avec Pier Paolo Pasolini : l'artiste du réel et son double virtuel

« Mon indépendance, qui est ma force, induit une solitude qui est … ma faiblesse. »

Étrange rencontre à laquelle nous convie le dessinateur italien Davide Toffolo. Se mettant lui-même en scène, il nous propose, en effet, une interview en plusieurs étapes avec un mystérieux M. Pasolini. Celui-ci présente une ressemblance physique troublante avec son homonyme cinéaste, poète et romancier disparu tragiquement en 1975.

Là ne s'arrête pas le rapprochement entre les deux hommes. M. Pasolini ponctue son propos d'emprunts à l'auteur de «Théorème.» Quant au narrateur, il recueille précieusement ces réflexions sous l’œil attentif de son interlocuteur. Davide Toffolo a imaginé que Pasolini avait encore à dire, notamment à la jeune génération, un ultime message pour mettre en garde la jeunesse : enfermée dans le « ghetto » du consumérisme, elle serait menacée de « régression conformiste ». Seule issue face à l'abrutissement général, la toute-puissance de la poésie : « La poésie n'est pas produite à la chaîne, autrement dit, ce n'est pas un produit. Et un lecteur pourra lire un poème un million de fois sans jamais le consommer. »

« Pasolini, une rencontre », de Davide TOFFOLO, Traduction de Émilie SAADA, (Bande dessinée) Casterman, collections "Ecritures", 2004, ISBN : 2203396075


Lire aussi : Pier Paolo Pasolini de Nico Naldini et Pasolini - Pig, Pig, Pig, une BD de Jean Dufaux et Massimo Rotundo


De Pier Paolo Pasolini : Actes impurs suivi de Amado mio - L'odeur de l'Inde - Les ragazzi - Descriptions de descriptions - Comizi d'Amore : enquête sur la sexualité (film documentaire)

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Les amitiés particulières, un film de Jean Delannoy (1964)

Publié le par Jean-Yves Alt

À quatorze ans, Georges de Sarre, brillant élève au lycée, entre en troisième à l’internat religieux de Saint-Claude, poussé par ses parents qui souhaitent perfectionner son éducation morale.

Il s’accoutume à la vie du collège, où les offices religieux alternent avec les heures d’étude, et découvre très vite que certains de ses camarades entretiennent des «amitiés particulières», ainsi Lucien et André. Par jalousie, Georges provoque le renvoi d’André, mais renonce à la conquête de Lucien, car il est brusquement fasciné par un enfant de cinquième beau comme un ange, Alexandre... Responsable des enfants, le Père de Trennes s'aperçoit de cette histoire d'amour et pour mettre fin à cette relation, il sépare les deux jeunes gens. Mais Alexandre ne supporte pas cette séparation et en meurt.

Adapté du roman de Roger Peyrefitte, ce film révèle la culpabilité et le chantage à la religion. Deux jeunes collégiens se prennent de passion l'un pour l'autre tout en aiguisant la curiosité malsaine du père de Trennes, leur directeur de conscience. L'atmosphère du livre de Roger Peyrefitte est parfaitement recréée par Jean Delannoy dans ce film sur l'amitié amoureuse, entre deux jeunes et beaux collégiens dans un pensionnat de Jésuites.

Dans cet univers d'intolérance, ils doivent se cacher, mais ils sont dénoncés par un des Pères qui les oblige à rompre. Michel Bouquet et Louis Seigner complètent la distribution de ce film qui fut à sa sortie en 1964 honteusement interdit aux moins de 18 ans.

Si Georges, à la fin du film, décide de ne pas mourir après tant de dénonciations et de feintes, ce n’est pas par une ultime lâcheté, mais avec la certitude que son ami vivra désormais en lui, qu’ils auront ensemble « quinze ans ».

Ce film est aussi une célébration lyrique de cet âge à la fois chaste et trouble, aussi éloigné d’une vaine innocence que de la perversité des hommes, de ce printemps éphémère qu’Alexandre, en mourant à treize ans, choisit de ne jamais trahir.

La construction dramatique du film de Delannoy est sans doute une pierre blanche sur le chemin de la construction d'un cinéma gay même si ce n’est pas le premier film du cinéma à aborder l’homosexualité comme on l’a souvent écrit.


Le roman de Roger Peyrefitte (1944)

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