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Mémoire affranchie : nous ne sommes pas seulement forgés par le passé…

Publié le par Jean-Yves Alt

L'intérêt pour la mémoire comme lieu de souffrance et de libération de la personne, dans certaines psychothérapies, est en relation avec une entreprise de « laïcisation » de la vie intérieure, apparue vers le XIXe siècle.

La diffusion de la psychanalyse a amené chacun à recenser ses blessures d'enfance pour expliquer les difficultés d'aujourd'hui.

La mémoire est aujourd'hui à la fois le lieu où s'expriment nos difficultés et celui de la possible guérison.

Cette importance de la mémoire s'enracine dans le rapport du judéo-christianisme à l'Histoire. Dans cette vision du monde, il s'agit de faire mémoire du passé pour construire l’avenir : l’histoire de l’humanité et de la personne étant orientée par l’attente d’un avenir où toute chose sera récapitulée.

Le philosophe Ian Hacking, qui s'est intéressé à l'histoire de la psychologie et de la psychiatrie, montre que le fait de considérer la mémoire comme la clé de l'unité de l'individu est une construction récente de l'histoire des idées en Occident. On peut très bien se connaître sans avoir recours au passé, et l'injonction « Connais-toi toi-même » n'indiquait pas au Grec de l'Antiquité de se préoccuper de ses blessures d'enfance, mais d'avoir simplement l'obligation d'aller plus loin que la « fausse » conscience pour s'avancer résolument vers le monde supérieur des idées.

La question de la mémoire est devenue centrale en psychologie, et donc dans le monde laïque, avec l'apparition, au XIXe siècle, des sciences de la mémoire qui ont renouvelé la clé de la compréhension de l'âme, autrefois dévolue aux religions.

«En soumettant la mémoire à une investigation afin de découvrir des faits scientifiques la concernant, on s'assurerait la conquête du domaine spirituel de l'âme, remplacé par son substitut : la connaissance de la mémoire [1]. »

La « politique » de la mémoire est apparue en même temps que sont nés les mouvements d'émancipation : il s'agissait, en investiguant la mémoire, de l'aider à se libérer des tutelles familiales, et d'accompagner les sociétés souhaitant sortir du régime aliénant des traditions.

Le résultat n'a pas toujours été à la hauteur des espérances : à postuler la prééminence de la mémoire pour éradiquer les effets délétères du passé, on en est arrivé paradoxalement à une dictature du passé par laquelle beaucoup se croient le produit pur et simple de leur histoire familiale et sociale.

Heureusement, notre bon sens et notre liberté nous murmurent que nous ne sommes pas seulement forgés par le passé...

[1] : Ian Hacking, L'Âme réécrite, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1998, ISBN : 2843240212

(L'auteur, philosophe canadien, fait ici une étude fascinante sur un cas célèbre relatif à la mémoire: la personnalité multiple. La dissociation en fragments de la personnalité aurait pour origine les abus subis lors de l'enfance et longtemps oubliés. D'où le concept de mémoire pour expliquer ce trouble mental assez controversé).


Lire aussi sur ce blog : Mémoire : dimension individuelle et collective

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Enseignants homosexuels : la fin de la loi du silence

Publié le par Jean-Yves Alt

Extraits d’un article du Monde de l’Education

Depuis quelques années, un petit nombre d'enseignants homosexuels choisissent de ne pas cacher leur orientation sexuelle. En jouant la transparence, ils veulent lutter contre l'homophobie et aider les élèves qui vivent douloureusement leur homosexualité.

Quelques lignes du carnet du Monde retenaient dernièrement l'attention : une femme faisait part du décès de sa compagne, professeure. Exposée au grand jour, cette déclaration reflète l'ébauche d'un changement. Aujourd'hui, dans l'éducation nationale […] un petit nombre de salariés choisissent de ne plus taire leur homosexualité. Et depuis quelques années, des organisations syndicales enseignantes défilent sans complexes à la Marche des fiertés (« Gay Pride »). […] Ces syndicats avouent avoir suivi, avec un train de retard, un chemin défriché par d'autres. […]

Traités à égalité avec les hétéros

Globalement, les homosexuels admettent être traités aujourd'hui par l'éducation nationale à égalité avec les hétérosexuels. Dans le cadre d'une demande de rapprochement du conjoint par exemple, le pacs est pris en compte. […] Mais bien souvent, les difficultés viennent plus des contextes locaux que des textes officiels. Par exemple, bien des homosexuels n'osent pas occuper un logement de fonction s'ils vivent en couple, par crainte des réactions sur le terrain. « II n'y a pas d'interdiction, mais la situation n'est pas toujours facile à vivre, remarque Philippe Castel. Elle peut engendrer des discriminations en termes de notations ou des relations professionnelles conflictuelles. » […]

Mais plus que l'administration, ce sont surtout les parents ou les élèves qui génèrent des inquiétudes. D'un côté, plane toujours la menace d'une confusion entre homosexualité et pédophilie. […] De l'autre, ceux qui ne cachent pas leur homosexualité se heurtent parfois à des comportements irrespectueux ou des insultes de la part de leurs élèves. La grande majorité préfère donc la dissimuler. Pionniers, quelques-uns empruntent la voie opposée en se gardant de tout prosélytisme. […]

Le soutien de l'expérience

Ces précurseurs ont la conviction de jouer un rôle salutaire. À l'adolescence, nombre de jeunes vivent douloureusement leur homosexualité, parfois réprouvée par leur entourage familial ou amical. Comme l'ont montré plusieurs études menées dans divers pays, les gays ont bien plus de risques de commettre des tentatives de suicide que les hommes hétérosexuels. […] Si certains enseignants décident de ne pas cacher leur orientation sexuelle, c'est notamment du fait de cette situation. […] Cela peut aussi aider d'autres adolescents: ceux qui se posent des questions sur leur identité sexuelle, sans forcément devenir homosexuels, ou encore ceux dont les parents ne sont pas strictement hétérosexuels.

Aux yeux de ces professionnels de l'éducation, dans les enseignements non plus, l'homosexualité ne doit pas être tue. […] Avec un brin d'émotion, Patrick C. se souvient de l'un de ses professeurs de français qui évoquait sans faux-fuyants la relation entre Rimbaud et Verlaine […] «Je me sentais tellement bien pendant ces cours. » Lui-même auteur d'un ouvrage de littérature de jeunesse évoquant l'homosexualité naissante, Lionel Labosse (1) propose à ses élèves des listes incluant des livres sur le sujet. « Plusieurs les choisissent, plutôt des filles. Cela les intéresse beaucoup. » Audacieux, il a aussi organisé avec d'autres professeurs un itinéraire de découverte sur le thème « Développement durable ; genre et discriminations sexuelles». Dans ce cadre, il a fait notamment intervenir les associations SOS-homophobie et Amnesty International.

Comme lui, beaucoup d'enseignants font de la lutte contre l'homophobie leur cheval de bataille, même si le vocable apparaît réducteur à leurs yeux. […] Dans certains collèges, la situation est catastrophique sur ce plan. Les rapports de genre sont devenus violents, hostiles. Par effet collatéral, l'homophobie se développe contre ceux qui ne correspondent pas aux schémas masculinistes. […]

Du côté de l'éducation nationale, les efforts entrepris en ce domaine sont jugés timides. Même si quelques circulaires mentionnent la nécessité de combattre le sexisme et l'homophobie, ces textes sont globalement restés sans effet. […]

(1) L'Année de l'orientation, Publibook, 2003, ISBN : 2748317165

Abracadabra, c'est l'an 2000! Deux camarades de classe sont séparés par le déménagement de l'un pour Bordeaux. Julien et Karim entament une correspondance régulière qui les amènera à se faire de plus en plus de confidences...

Le Monde de l’Education n°336, Diane Galbaud, mai 2005, pages 32-33

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Une nouvelle de Virginia Woolf : Cambridge

Publié le par Jean-Yves Alt

La maison des Darwin est une demeure spacieuse, construite au dix-huitième siècle je suppose, et surplombant un espace vert. La première chose que je vis, en entrant, les pieds couverts de neige, fut une vaste salle où brûlait un feu de bois. La maison est très confortable et accueillante. Les ornements, bien sûr, sont d'un genre que l'on associe immédiatement au corps professoral et à la culture universitaire. Dans le salon, la pièce des parents, sont suspendus des dessins de Holbein et de vilains portraits d'enfants ; s'y trouvent aussi des tapis sans distinction, des chaises, du verre vénitien, des broderies japonaises. L'effet produit se résume ainsi : couleurs passées et incohérence totale ; pas le moindre schéma directeur. Bref la pièce est morne.

La pièce des enfants se rebelle contre celle des parents : ils aiment les murs blancs, les affiches modernes, les photographies de vieux maîtres. S'ils pouvaient se passer entièrement de la tradition, j'imagine qu'ils se contenteraient volontiers de murs nus et d'une table grossière ; je suis en désaccord avec ces deux idéaux.

En vérité le tempérament des Darwin mérite discussion. Les parents – seul sir George était visible – sont quelque peu effacés, bien sûr ; Sir George est aujourd'hui un monsieur ordinaire et très aimable, qui parvient à mettre ses enfants parfaitement à l'aise. Il est étrange qu'un homme qui a dû connaître tant de grands hommes, et qui, dans son travail, n'affronte que de grands problèmes, n'ait rien de distingué ou de remarquable en lui. Au début, on en est plutôt soulagé, puis, plus tard, on est déçu. Ses réflexions fines et humoristiques, ses petites anecdotes et ses jugements astucieux lui viennent naturellement ; point de masque, comme on l'avait espéré. Il est clairement affectueux, porte un intérêt réel à de petits événements sans importance, il est satisfait de sa position. Il est également clair qu'il n'a pas de goût particulier pour la beauté, et que son esprit ne recèle ni penchants romantiques, ni mystère ; bref, c'est un objet massif, remplissant sa place dans le monde, et tout ce que l'on peut en attendre est un jugement sain et une humeur joyeuse. La chose la plus vivante en lui est son affection pour ses enfants ; il est enclin à se montrer irascible, apprécie la ponctualité, les bonnes manières et l'ordre ; il nous a, par exemple, fait la leçon sur l'importance (ignorée trop souvent par les jeunes femmes) d'avoir de bonnes chaussures. Il a l'œil pour les choses les plus ténues ; et cette caractéristique, à son âge, lui confère un certain charme. Il est un peu comme un terrier vieillissant mais pourvu d'un pelage raide et gris, aux pattes courtes, aux yeux colériques et prompts aux larmes.

Son épouse (elle était au lit) est une femme grande et sensée ; avec un soupçon de détermination américaine ; mais, cela mis à part, simplement pratique et aimable ; grossière, je pense, dans ses avis, si on s'aventurait à la mieux connaître. Les enfants marquent une préférence presque avouée pour leur père.

Les enfants sont naturellement plus intéressants. Car, à leur âge, dix-neuf et vingt-quatre ans, ils commencent à soumettre le monde à l'épreuve. Ils sont impatients de se débarrasser de la culture traditionnelle des Darwin et ont dans l'idée qu'il existe un monde de liberté bohème au cœur de Londres, dans lequel vivent des individus exaltants. C'est tout à leur honneur ; et ils ont pour eux une fougue certaine que l'on ne peut s'empêcher d'admirer. Elle s'applique toutefois aux mauvais objets. Ils s'attaquent à la beauté, et cela requiert le toucher le plus sûr. Gwen a tendance (et ceci est une critique constructive) à admirer des œuvres sincères, marquées par la compétence et la vigueur, mais qui ne sont pas belles ; elle affronte les problèmes de la vie dans le même esprit, et finira dans dix ans par être une femme sensée et forte, mais mal fagotée, avec des œuvres d'artistes mineurs et cependant méritants pour décorer sa maison. Margaret ne possède par le charme qui rend Gwen meilleure que le portrait que je fais d'elle ; un charme né de la douceur et de l'aisance de son caractère. C'est l'aînée de la famille. Margaret est beaucoup moins formée, mais montre la même détermination à se faire par elle-même une idée de la vérité, et souffre du même manque de discernement. Elles ressentent de violents enthousiasmes pour les choses et s'imaginent que cela vient de leur excellent goût ; elles croient qu'en caracolant dans les rues de Cambridge elles élaborent une théorie de la vie. Je pense que je les trouve trop aisément satisfaites de ce qui me semble à moi, par trop évident ; je me méfie d'un mécontentement si brutal et des remèdes faciles qu'on y applique. Mais il y a aussi beaucoup de traits que j'admire ; je trouve simplement que le tempérament des Darwin est, dans son ensemble, trop net, trop bien charpenté et trop zélé. Ils exhibent une image de la famille anglaise dans ce qu'elle a de meilleur : l'humour, la tolérance, le cœur, la saine affection.

Nous sommes également allées prendre le thé avec James Strachey, et l'on dut considérer les choses sous un angle radicalement différent. Sa chambre d'étudiant, bien qu'étant un logement à part entière, était sombre et sobre ; des pastels d'artistes français pendaient aux murs et les bibliothèques étaient emplies de vieux livres. Les trois jeunes hommes – Norton, Brooke et James S. – étaient assis dans de profonds fauteuils ; les yeux perdus dans une contemplation douce et appliquée du feu. M. Norton savait qu'il se devait de parler, si bien que lui et moi engageâmes une conversation laborieuse. Ce fut un duo très difficile ; les autres instruments demeuraient silencieux ; mais le temps presse, et je suis perplexe.

Car, à la vérité, ces jeunes hommes sont clairement respectables ; ils ne sont pas très «capables», mais leurs idées me semblent honnêtes et simples. Ils ne sont pas doués pour le bla-bla ; si bien que, lorsqu'on est en désaccord avec eux, c'est à des convictions que l'on se heurte. Et cependant, nous n'avions rien à nous dire ; j'étais consciente que non seulement mes remarques, mais aussi ma présence étaient soumises à la critique. Ils veulent la vérité et doutent qu'une femme puisse l'exprimer ou l'incarner. J'ai trouvé courageux de leur part de me recevoir ; mais pas une once de sympathie. J'ai dû me rappeler que l'on n'est pas totalement développé à vingt et un ans.

En même temps, j'ai admiré l'atmosphère – ou peut-être quelque chose de plus ? – et je m'y suis sentie, d'une certaine manière, à mon aise. Pourquoi l'intellect et la personnalité se doivent-ils d'être si stériles ? C'était comme si les plus grands efforts des personnes les plus civilisées produisaient un résultat négatif : on ne peut rien être honnêtement. Mais j'exagère ; car j'ai senti, comme je l'ai dit, une atmosphère qui ne peut être produite que par des esprits et des personnalités qui, d'une certaine manière, affectent agréablement l'observateur.

publié dans Le Figaro Littéraire du 14 octobre 2004

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Les icônes rouge et or du monastère Sainte-Catherine au Mont Sinaï

Publié le par Jean-Yves Alt

La Fondation Gianadda a accueilli à Martigny (SUISSE) du 5 octobre au 12 décembre 2004 la partie centrale d'une exposition montée au Metropolitan Museum, dédiée à l'art byzantin tardif. Les 37 icônes qui ont été exposées appartiennent au monastère de Sainte-Catherine bâti au pied du mont Sinaï dès l'an 330. Elles ont été prêtées à titre exceptionnel.

Le premier prêt d'icônes pour une exposition (à New York, en 1977) ne se fit pas sans de longs débats au sein de la communauté. Il a fallu passer outre la crainte qu'elles ne soient perçues que comme « des objets exotiques ou d'agréables curiosités décoratives ».

HISTOIRE

Le monastère orthodoxe de Sainte-Catherine du Sinaï, en Egypte, est l’un des plus vieux monastères en activité dans le monde. Il est construit au sud de la péninsule du Sinaï, en plein cœur du massif, au pied de la montagne sacrée où le récit biblique et la tradition situent la réception du Décalogue. Le monastère est élevé sur le lieu même où Moïse aurait vu le Buisson ardent. Dans les premiers siècles chrétiens, des ermites, attirés par la signification historique de la région, et cherchant refuge face à la persécution romaine y établirent leur demeure solitaire. Depuis le IIIe siècle, ce lieu est habité par des hommes qui, poussés par leur soif de communion avec Dieu dans le silence et la prière, « abandonnèrent la cité pour faire du désert leur cité ». A la fin du IVe siècle, des pèlerins de pays lointains venaient au Sinaï pour visiter les lieux sacrés. Le monastère fortifié proprement dit, ainsi que sa magnifique basilique, fut édifié à la demande de l’empereur Justinien le Grand au milieu du VIe siècle. La prière, la purification du cœur, le repentir font rayonner la grâce divine en ce lieu où les pèlerins à travers les siècles n’ont cessé d’affluer.

L’isolement du monastère Sainte Catherine dans une terre d'Islam, qui ne remit jamais en cause cette présence chrétienne - en signe de bonne volonté, les moines ont élevé une mosquée à l'intérieur des murs -, en a fait un lieu miraculeusement préservé. Le plus ancien monastère au monde en activité n'a, en effet, connu ni pillage ni interruption.

TRESORS

L’apaisante vie ascétique et la prière continuelle ne suffisent pas comme seule voie de salut. Y ont contribué l’adoration et la création d’incomparables œuvres spirituelles. A travers les siècles, moines et pèlerins apportèrent au monastère des trésors de l’art religieux (1), dont un grand nombre y ont été conservés. L’isolement géographique du site, les conditions climatiques parfaites et le zèle des moines ont aidé à la préservation des objets liturgiques qui se sont accumulés, au cours des siècles dans l’enceinte du monastère.

La basilique et les chapelles du monastère s’ornent d’une multitude d’icônes, présentes dans la vie liturgique quotidienne, non seulement des frères du Sinaï mais aussi des pèlerins. Ainsi l’exposition de la Fondation Pierre Gianadda qui a montré trente-sept icônes, trois manuscrits et un calice a été un événement considérable. Ce calice ouvragé en vermeil fut donné en 1411 par Charles VI, roi de France.

Ces chefs-d’œuvre de l’art byzantin, ont été exposés pour la première fois en Suisse. Ils n’ont été que très rarement vus à l’étranger. La collection d’icônes est considérée comme la plus grande au monde et les manuscrits, d’une bibliothèque reconnue comme la plus vieille et l’une des plus importantes qui soient. Cet événement a permis aux visiteurs de comprendre la beauté artistique de ces vénérables trésors et de méditer sur la signification spirituelle de la vie de prière et d’adoration pour laquelle ils ont été créés.

LES ICÔNES : UN ART DU SYMBOLE

L’icône exprime l’Orthodoxie, elle est une théologie en image et rend présent ce que l’Evangile proclame par la parole, elle véhicule la Tradition de l’Eglise. Le culte des icônes prend naissance à Byzance au IVe siècle. Constantin, le premier empereur chrétien qui a ouvert le chemin au christianisme en tant que religion d’Etat, transfère sa résidence de Rome à Constantinople en 330 y créant ainsi le centre de l’Empire byzantin. La capitale du nouvel Empire devient le berceau de la peinture d’icônes.

Il n'y a guère de peinture plus codifiée que celle des icônes, images de foi. Elles sont conçues en sept étapes, comme la Création, uniquement sur du bois, en référence à la croix. Les pigments sont un mélange d'apports animaux, végétaux et minéraux, les fonds sont toujours de couleur or, qui symbolise la lumière éternelle et les cieux. Les visages sont bruns, couleur de l'humus, le vert manifeste le renouveau, il est réservé aux prophètes et le rouge aux habits royaux. Quant au bleu, c’est la couleur de la Vierge. Si les corps sont allongés, c'est qu’ils équivalent à neuf fois la taille de la tête, contre sept dans l'art occidental. Enfin, la représentation est comme immatérielle : les bouches sont fermées sur le monde intérieur, elles ne doivent s’ouvrir que pour parler de Dieu, et les cous gonflés, car emplis de l’Esprit-Saint, qu’ils retiennent.

Saint Serge à cheval ; avec la donatrice agenouillée ; vers 1260

Tempera et or sur bois ; 28,7 x 23,2 cm

Saint Serge, jeune et imberbe, monte un cheval sellé à l'occidental ; il brandit un étendard croisé et tient les rênes de sa monture. Galopant vers la droite, le cheval semble s'être figé sur place, tandis qu'une figure féminine, une veuve ou une mère peut-être, saisit le pied du saint pour le baiser. Le bouclier rond de Serge est visible dans son dos, comme sur d'autres icônes du même type. Son armement - un arc composite dans une gaine noire et six flèches, rangées pointes en haut - est semblable à celui d'une autre icône conservée à Sainte-Catherine. Serge est ici représenté en turcopole croisé. Le style vénéto-byzantin de cette icône, caractérisée par la clarté et la précision des lignes, peut être associé à celui d'un atelier de Saint Jean d'Acre.

La crucifixion ; Tempera et or sur bois ; fin du XIIIe siècle ; 33,7 x 26,6 cm

Motifs byzantins (inscriptions en grec plutôt qu'en latin, ainsi que l'identification du Christ au "Roi de Gloire" et non au "Roi des Juifs") et motifs occidentaux (notamment les trois clous crucifiant le Christ) sont combinés dans cette émouvante image de la Crucifixion. L'émotion outrée de Marie-Madeleine (en haut à gauche), la Vierge en pâmoison n'existent pas auparavant dans l'art byzantin. L'une des premières images d'une Vierge en pâmoison se trouve dans un missel franciscain de 1254 produit à Venise, sur lequel, comme sur l'icône du Sinaï, on retrouve les soldats, notamment le centurion avec son petit bouclier. Il est probable que le mélange des motifs byzantins et occidentaux se soit établi grâce à des œuvres amenées en Orient par l'ordre franciscain.

Sainte Catherine d’Alexandrie ; Tempera et or sur bois ; début XIIIe siècle ; 73,5 x 51,4 cm

Parmi les icônes exposées, celle de sainte Catherine d’Alexandrie en costume et couronne royales, avec des scènes de sa passion retrace les épisodes de son martyre. Jeune aristocrate lettrée, elle fut martyrisée et décapitée sous le règne de l’empereur Maxence (qui gouverna de 306 à 312) pour avoir refusé d’abjurer sa conversion au christianisme, à Alexandrie en Egypte. C’est au XIIIe siècle que sainte Catherine d’Alexandrie fut associée au Sinaï. Les traditions grecques et latines rapportent que le corps de la sainte a été emporté par des anges depuis le lieu de son martyre à Alexandrie jusqu’au sommet d’une montagne proche du mont Sinaï où elle fut ensevelie. Puis ses reliques ont été descendues dans la basilique et elle devint la sainte patronne éponyme du Monastère qui avait été dédié à la Vierge depuis sa fondation.

COMPLEMENTS : La figure de Catherine montre une attention plus grande portée au détail. Le vêtement, contemporain de la facture, est byzantin, bien qu'on puisse établir des similitudes, pour ce qui concerne le "thorakion" (à l'origine un corselet progressivement enrichi de broderies, qui deviendra, prenant la forme d'un bouclier, un élément typique du costume de l'impératrice), ici détaché et orné d'une croix à double croisillon. De fait, cette Catherine ressemble plus aux images de la reine Tamar de Géorgie, elle-même dérivant d'un modèle byzantin, qu'à aucune impératrice de la même période. L'histoire de Catherine du mont Sinaï : les traditions grecque et latine rapportent toutes deux que le corps de la sainte a été emporté par des anges, depuis le lieu de son martyre à Alexandrie jusqu'au sommet d'une montagne proche du mont Sinaï, où elle fut ensevelie. Mais sa vénération en Orient, bien que répandue, ne fut jamais particulièrement marquée, et le monastère su Sinaï, fondé par Justinien (527 - 565) ne lui fut certainement pas consacré au départ. Avant le début du XIIIe siècle, aucune source grecque ne mentionne des reliques de la sainte conservées au monastère. Catherine faisait l'objet d'une vénération bien plus grande en Occident et il est fort possible que ce soit des pèlerins occidentaux au Sinaï, arrivant au monastère avec l'espoir d'y trouver ses restes, qui aient incité les moines à situer les reliques de la sainte au sommet de la plus haute montagne de la région puis à les redescendre dans la basilique. Le monastère du Sinaï, dédié à la Vierge depuis sa fondation, au VIe siècle, commence à être mentionné sous le nom de Sainte-Catherine au début du XIIIe siècle, par les Latins ; il ne le sera pas avant le XIVe, voire le XVe siècle par les Grecs.

Sainte Théodosie ; Tempera sur bois ; première moitié du XIIIe siècle ; 33,9 x 25,7 cm

Malgré des origines historiques floues, le culte de sainte Théodosie connut une grande popularité à partir du XIIe siècle, comme en témoigne les "encomia" (louanges) en son honneur et les pèlerins qu'attiraient à Constantinople ses reliques miraculeuses. Théodosie fut l'un des personnages marquants de la période iconoclaste ; elle aurait mené le mouvement de résistance à la destruction de l'icône du Christ qui ornait la Porte de bronze (finalement ordonnée par Léon III). Le prestige que lui valut cet épisode est probablement cause de sa présence récurrente dans les représentations du Triomphe de l'Orthodoxie.

COMPLEMENTS : Connu pour avoir peint le premier portrait de la vierge et de l'enfant Jésus, saint Luc est popularisé au XIIIe siècle, en Occident mais aussi dans l'Empire byzantin. À cette époque, les peintres prennent conscience de leur qualité d'artiste et font de lui leur protecteur.

Les croisades attirent de nouveaux commanditaires aux peintres d'icônes. Ils quittent les ateliers de Constantinople, voyagent et entrent en contact avec l'art occidental. De nouveaux ateliers se créent en Méditerranée orientale, et les canons byzantins se conjuguent avec les traditions toscane, vénitienne, franque...

Les peintres n'intègrent pas seulement aux icônes des points spécifiques à la tradition religieuse occidentale. Ils renouvellent les représentations en les enrichissant. De part et d'autre de la croix, Marie et Jean ont le visage creusé par les larmes, les anges dissimulent dans leurs mains leur visage douloureux. Ailleurs, Marie s'évanouit tandis que Marie Madeleine lève les bras vers le ciel. L'expression de la douleur était étrangère aux représentations byzantines.

L'Empire byzantin se tourne quant à lui vers son passé et l'art de la Grèce antique. La réalité des corps transparaît derrière les drapés. Dans un hexaptique du XIVe siècle représentant les grandes fêtes liturgiques, les silhouettes des saints personnages sont délicates et minutieuses.

Les volumes sont dessinés avec clarté et les attitudes naturelles, même lorsqu'elles sont difficiles à reproduire. Derrière les personnages, le peintre s'attache à représenter un décor architecturé, une nature paisible ou agitée par le vent. Dans une icône des saints Théodore et Demetrius à cheval, le peintre rompt avec la frontalité des portraits de saints et imprime aux montures et aux deux cavaliers trapus un mouvement tournant...

La liberté du peintre n'est pas infinie mais elle peut le pousser à rajouter, comme ce peintre du XVIIIe siècle, sur le costume ecclésiastique d'un saint Nicolas sculpté dans un fragment de stéatite, de microscopiques fleurs inspirées des textiles ottomans.

Au terme de l'iconoclasme, le dogme de l'incarnation a fait triompher les défenseurs des icônes. Le Christ représenté est celui qui a eu un corps, une vie terrestre.

Le peintre d'icônes ne l'abstrait donc pas de cette vie terrestre, quoique son œuvre soit symbolique et stylisée. L'incarnation sous-tend les représentations de la Vierge portant l'enfant Jésus. Infiniment variées, elles sont différenciées par les positions de la Vierge et de l'enfant et nommées d'après ces caractéristiques, ou prennent le nom du lieu où elles sont apparues et devenues populaires.

Certaines icônes signifient, de façon charmante, l'humanité de Jésus, comme la très rare représentation de la Vierge allaitant (Galaktotrophousa). Ailleurs, Jésus embrasse sa mère, lui caresse la joue ou, confiant, s'abandonne (Vierge Kardiotissa - qui a du cœur).

(1) La plupart de ces icônes de ce monastère sont venues de Constantinople, déposées par des moines qui souhaitaient les préserver de la destruction. En effet, vers le milieu du VIIIe siècle a eu lieu une grave crise autour de la signification de l'image, l'église de Rome soupçonnant les grecs d'idolâtrer les icônes et d'oublier où était la vraie foi. C'est la crise iconoclaste, durant laquelle un grand nombre de ces trésors furent détruits. Aussi, le monastère, qui dépend du patriarcat de Jérusalem, possède-t-il aujourd'hui une collection unique de près de 2 000 images saintes, offertes au fil des siècles par des pèlerins donateurs ou exécutées sur place. Soit la moitié des icônes qui existent dans le monde entier. Sans compter une fabuleuse bibliothèque abritant la plus grande collection de manuscrits enluminés après celle du Vatican : 3 300 volumes.

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S'aimer dignement par Simone Weil

Publié le par Jean-Yves Alt

Il arrive que l'amour se résume à une disposition où les partenaires s'étouffent, s'absorbent. S'aimer dignement, dans l'absolu respect de l'identité de chacun, est une forme de relation à rechercher, à construire sans cesse.

La philosophe Simone Weil (1909-1943) a écrit dans La Pesanteur et la Grâce :

« Vouloir être aimé sans s'être élucidé est une débilité. »

On ne peut demander à être aimé que lorsqu'on s'est élucidé soi-même. C'est un vrai labeur : aimer pour reconnaître l'autre et non l'absorber.

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