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La lune noire d'Orion, Francis Berthelot

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman met en scène les homosexuels dans la science-fiction et souligne la persistance de leur oppression dans le temps et l'espace.

Dans ce lointain futur, l'humanité terrienne a trouvé refuge sur trois planètes, de la constellation d'Orion. Alnilam, tempérée, nette, blanche et conformiste, d'où est originaire Silex, le héros, jeune et bel homosexuel. Bellatrix, chaude et suffocante, grouillante, plongée dans la technologie futuriste. Bételgeuse, havre de paix, image de paradis, lieu d'équilibre, de respect de la nature et des humains, où vit une forte proportion d'Holoms (traduire homosexuels).

Le roman décrit la destruction de l'ordonnance de la vie de ces trois planètes. Les difficultés économiques (et l'esprit de Maa, principe négatif de l'univers, d'agression, de destruction, de chaos et de mort) font renaître la répression envers les minorités et envers les homosexuels en premier lieu. Interdictions professionnelles, attentats et déportations, s'abattent sur les Holoms.

Face à ces événements, la défense et la riposte, ne peuvent être assumées que par les opprimés organisés. Le rétablissement de la paix n'aura lieu, finalement, que par l'accession du héros homosexuel au rôle de Gardien de la Constellation. Avant de parvenir à cette fonction de rédemption et de voir la vie reprendre, sereine sur les trois planètes, délivrées de la malédiction de l'esprit de Maa, Silex aura parcouru tous les espaces de son être, et de la Constellation. Il aura côtoyé bien des formes d'homosexualité, perdu ses amours mais eu accès à la solution de l'énigme du bien et du mal.

Francis Berthelot donne à l'amour homosexuel une force intégrée au cycle du bien. Des orgasmes collectifs, où la violence et l'infinie tendresse communient, nourrissent les éléments de communion des Taïgrs, au cycle naturel de production du bien et de l'amour. C'est en nous parlant des Taïgrs (« cuirs » imprégnés de l'esprit du Taï, principe positif de l'univers) que l'auteur semble le plus concerné et que tendresse et justesse de ton, sont les plus évidents.

Les Taïgrs incarneraient-ils l'élite des homosexuels, ceux qui auraient dépassé la violence, pour accéder au cycle sacré de production du bien ?

Au terme du roman, les planètes renaissant à la vie, le héros serein et désincarné, ayant vu périr tous les êtres aimés, accède à la plénitude.

■ La lune noire d'Orion, Francis Berthelot, Editions Calmann-Lévy, 1980, ISBN : 2702103421


Du même auteur : Rivage des intouchables - Le jongleur interrompu

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Quand l'imagination supplée au vide

Publié le par Jean-Yves Alt

La Victoire de Samothrace ou le talent d'un sculpteur qui a réussi - à la manière d'un photographe - à capturer le mouvement.

Cette sculpture en marbre blanc a été découverte en 1863 sur l'île grecque de Samothrace. Elle symbolise la Victoire que les Grecs avaient l'habitude de représenter sous la forme d'une femme ailée. Sans doute une victoire navale, la figure de Samothrace est représentée en plein vol (ses deux jambes sont tendues donc elle ne marche pas) juste avant qu'elle ne se pose sur la proue d'un bateau.

L'aile droite de la statue n'a pas été retrouvée. Celle que l'on peut observer aujourd'hui est un moulage inversé, en plâtre, de l'aile gauche. Pourquoi la tête a disparu ? Nul n'en connaît les raisons.

On ne connaît pas non plus l'artiste qui a pu la sculpter. Les historiens d'art s'accordent pour dire qu'elle date du début du IIe siècle avant J.-C.

La Victoire de Samothrace complète serait-elle devenue une icône ?

Force est de constater que les parties manquantes forcent notre imagination et la rendent intemporelle.

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Fariboles à l'école, Robert Vigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Du poète que dire, sinon répéter comme jouissance ses mots fragments d'éternité ?

Robert Vigneau livre son dernier recueil : « Fariboles à l'école ». La même voix, toujours, pour mieux approcher finalement le mystère de l'écriture.

Le poète retrouve ici la beauté et les mystères de l'enfance et de l'adolescence. Ses poèmes cherchent à traverser l'apparence, à ordonner le désordre du temps, à retenir cet espace lointain qui reste encore – on le devine – un lieu réel de vie.

Tout ce qu'écrit Robert Vigneau n'est au final que l'envers masqué de nos années d'enfance.

Le lecteur se met aussi à penser que l'auteur souhaiterait encore avoir à aimer.

« Nul n'a vu qu'une étincelle / Manquait dans le firmament / Et personne ne décèle / Que j'aime secrètement. » (p. 82 – Le secret)

« Mes jours n'étaient pas joués / Ni le vrai d'amour noué / Ni tombées les hautes neiges / Sur mon préau de collège. » (p. 53 – Le préau)

Fariboles à l'école, Robert Vigneau

Robert Vigneau ne cherche ni l'exhaustivité, ni la lucidité, ni l'authenticité. Il cherche seulement dans ses poèmes à élire la mémoire. Ses phrases étroites manifestent une cause ignorée qui lui est aussi indispensable que l'oubli volontaire d'autrui.

« Je tiendrai les pluies dans mes poings ! / Mais je garderai deux, trois flaques / Où nous bondirons à pieds joints / avec mes copains tête à claques. » (p. 58 – Mes pluies)

« Sur les photos n'existe pas / Ton jeune visage, papa. / Tu tournais toujours l'appareil / vers la famille à ton soleil. / Tu capturais tes trois petits / Dans les bras de maman blottis. » (p. 63 – Les photos)

De ce livre arraché à la nostalgie, le travail de Robert Vigneau (dont l'alchimie des thèmes éternels : l'amour, l'errance, le désir, le temps…) rappelle que l'enfance reste le mirage de l'absolu… excessive ardeur pour croire, un temps, à l'incarnation de l'amour.

« Alors je m'endors mais qu'y faire ? / Toujours rêvant car tu viendras, / Prince charmant, lever le drap / Où je t'attends très solitaire. » (p. 71 – Lectures)

« Mais comment s'empêcher de plaindre / La maladresse d'un garçon / Qui offrit son bras à étreindre / À des fiancées de poinçon / Et qui cachait sous ce décor / D'oiseaux, d'œillets et de mousmés, / Le nu naturel de son corps / Par peur de n'être pas aimé ? » (p. 81 – Tatouage)

■ Fariboles à l'école, Robert Vigneau, la Timbale éditions, avril 2018, ISBN : 9791069921221, 7€

Du même auteur : Une vendange d'innocentsPlanches d'anatomieRitournellesEros au potager (encres sur papier)Oraison


Le site de Robert Vigneau

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Wittgenstein, l'homme qui voulait nettoyer la pensée

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est un des grands philosophes du XXe siècle. Encore mal connu il y a trente ans, Wittgenstein est aujourd'hui impossible à ignorer. Car cet excentrique a inventé un nouveau style de réflexion. Découverte.

Au lieu d'être un philosophe, ce pourrait être un personnage de roman. Sa vie est en effet l'une des plus étranges du XXe siècle. Ingénieur, soldat, jardinier, instituteur, architecte, professeur, ermite, brancardier... Wittgenstein n'a cessé de changer d'apparence. Nomade génial et tourmenté, il a rompu avec quantité d'entourages, tout en élaborant une oeuvre immense et radicale. Sa démarche philosophique, à la fois décisive et atypique, est sans conteste l'une des plus originales des temps modernes. Son influence ne cesse de croître depuis sa disparition, en 1951. Il a fallu du temps pour prendre la mesure de son apport, puisqu'il ne publia presque pas de son vivant.

Ce qui l'a passionné d'abord ? Musique et mécanique. Pas étonnant, la musique, quand on naît à Vienne, en 1889, dans un palais où il y a sept pianos et où tout le monde est névrosé et virtuose (c'est pour Paul, le frère pianiste qui perdit un bras à la guerre, que Ravel composera le « Concerto pour la main gauche »). Brahms est un intime de la famille, comme Klimt et bon nombre d'artistes. Le père, Karl, est richissime : il reçoit les Carnegie et les Krupp. Mais ce maître de forges est un ami des arts nouveaux, il aime bien ce qui choque les bourgeois autrichiens.

L'enfant et la machine à coudre

Le petit Ludwig ne rêve pas seulement de devenir chef d'orchestre. Il fabrique seul, de toutes pièces, à 11 ans, une machine à coudre. Roues dentées, moteurs, avions forment son univers. Il fréquente, à Linz, une école privée. Dans sa classe, un certain Adolf Hitler. Il n'est pas impossible que Ludwig soit le jeune juif brillantissime dont parle Hitler, et dont il voudra plus tard se venger.

En tout cas, Wittgenstein, à 20 ans, entame des études d'ingénieur et part pour Manchester étudier les systèmes de propulsion des aéronefs. Les mathématiques commencent à le passionner, et bientôt les questions logiques et philosophiques qu'elles soulèvent. Il va suivre à Cambridge les cours de Bertrand Russell, qui venait de publier avec Whitehead les « Principia Mathematica », monument fondateur de la logique formelle contemporaine. Visiblement, Wittgenstein est attiré par la théorie logique pure et l'abstraction philosophique. Mais il hésite. Est-ce bien sa voie ? Dans « Portraits from Memory », Russell se souvient de ce jeune homme pas comme les autres :

« Il était étrange, et ses notions me paraissaient bizarres, de sorte que tout un trimestre je ne pus me résoudre à savoir si c'était un homme de génie ou simplement un excentrique. A la fin de son premier trimestre à Cambridge, il vint me voir et me dit : "S'il vous plaît, dites-moi si je suis complètement idiot ou pas." Je répondis : "Mon cher, je n'en sais rien, pourquoi me le demander ?" Il dit : "Parce que, si je suis complètement idiot, je deviendrai aéronaute ; sinon, je deviendrai philosophe." Je lui dis de m'écrire quelque chose, pendant les vacances, sur un sujet philosophique, je lui dirais alors s'il était complètement idiot ou non. Au début du trimestre suivant, il m'apporta le résultat de cette suggestion. Après avoir lu une seule phrase, je lui dis : "Non, vous ne devez pas devenir aéronaute." Et il ne le devint pas. »

Il devint soldat, car la guerre venait d'éclater. Affecté à un torpilleur sur la Vistule, il écrit son premier livre sur de petits carnets dans le bruit des machines, la fatigue et le froid. Objectif : en finir avec la philosophie. L'essentiel réside dans une critique du langage capable de dissoudre les questions artificielles de la métaphysique. Les seules phrases pourvues de sens décrivent des faits, des événements ayant lieu dans le monde. En quoi consiste le monde lui-même, sa texture, sa présence ? Voilà qui demeure impossible à dire. Si je dois répondre à la question « Qu'est-ce que le vert ? » posée par quelqu'un qui n'en sait rien, je ne peux que répondre « c'est ça »... en lui montrant quelque chose de vert. Cette réalité extérieure au langage, nous pouvons la montrer du doigt et l'éprouver, mais pas la dire. Wittgenstein la nomme « le mystique ». L'erreur la plus commune est de vouloir exprimer cet indicible. Contre cette illusion, il pose comme règle : «Ce qu'on ne peut dire, il faut le taire.»

Instituteur en Basse-Autriche

Ce court volume est affublé d'un titre dissuasif : «Tractatus logico-philosophicus». Publié en 1921, il est vite considéré par les lecteurs capables de le comprendre comme un des plus grands ouvrages de son temps. Wittgenstein, lui, s'en désintéresse complètement. Il est déjà ailleurs. Il hérite d'une part de l'immense fortune paternelle, et s'en débarrasse aussitôt par un don à ses frères et soeurs - moins perturbés par cet argent, explique-t-il, que ne l'auraient été de pauvres gens. Après avoir été quelque temps jardinier au monastère de Hütteldorf, en Basse-Autriche, il décroche son diplôme d'instituteur, mais part se construire une cabane en Norvège, à Skjolden, au bord d'un lac désert. Il y vit le temps d'un été, avant d'apprendre à lire et à compter aux petits montagnards autrichiens dans des villages perdus : Puchberg, Trattenbach. Otterthal... Au bout de quelques années, il se lasse. Contrairement à ce que Rousseau laissait espérer, les paysans sont mesquins et leurs enfants bornés.

Qu'est-il allé faire dans ces recoins ? «Il est devenu complètement mystique», écrit Russell. Angoisse et instabilité ne le quittent jamais, son homosexualité le rend coupable. Keynes, en 1924, tente de le remettre au travail. «Tout ce que je devais réellement dire, je l'ai dit et, par le fait, la source est tarie. Cela sonne curieusement, mais c'est ainsi», répond Wittgenstein. Il lui faut encore quelque temps avant de retrouver le chemin de l'université. Il construit une maison à Vienne pour sa soeur Margaret, dessine les plans, les portes, les serrures, les radiateurs... On peut l'admirer encore sur la Kundmanngasse. Son style d'architecture évoque celui de Loos. Wittgenstein revient finalement à Cambridge en 1929. Il soutient sa thèse de doctorat sur le « Tractatus », en précisant aux membres du jury, dont Russell : «Ne vous en faites pas, je sais que vous n'y comprendrez jamais rien.» Devenu professeur, cet énergumène ne fait rien comme tout le monde. Au lieu de donner des cours, il réunit quelques étudiants dans sa chambre et leur dicte, interminablement, ses pensées. Sous la forme de devinettes curieuses, de jeux qui ressemblent à des histoires à dormir debout. Au premier abord, car, de proche en proche, à force de repasser à proximité des mêmes énigmes par une série de circuits différents, le paysage entier se trouve transformé.

« Une vie merveilleuse »

Celui que les experts nomment aujourd'hui «Wittgenstein II» invente alors, tout bonnement, une manière nouvelle de penser. Il critique ses analyses antérieures. Ce qui l'intéresse : démêler les multiples manières que nous avons d'actionner les mots, de nous « débrouiller » - ou de nous « embrouiller » - avec le sens fluctuant que nous leur attribuons. «Un mot n'a pas un sens qui lui soit donné pour ainsi dire par une puissance indépendante de nous ; de sorte qu'il pourrait y avoir une sorte de recherche scientifique sur ce que le mot veut réellement dire. Un mot a le sens que quelqu'un lui a donné.» Il poursuit, loin de sa rigidité d'autrefois : «Beaucoup de mots n'ont pas de sens strict, mais ce n'est pas un défaut. Penser le contraire serait comme de dire que la lumière de ma lampe de travail n'a rien d'une véritable lumière, parce qu'elle n'a pas de frontière nette.»

Ces années de promenade à haute voix dans la pensée le mobilisent mais ne le satisfont pas. Des cahiers ronéotés circulent. Le penseur continue d'expérimenter, mais ne publie rien. Il poursuit son errance imprévisible, part pour l'URSS, retrouve ensuite sa cabane en Norvège, revient enfin à Cambridge, s'y voit attribuer une chaire prestigieuse en 1939. Il la quitte pendant la guerre pour devenir brancardier, démissionne de l'université à la fin des combats et repart vivre, en Irlande cette fois, dans une hutte de pêcheur. D'autres périples encore occupent la fin de sa vie : Etats-Unis, retour à Vienne, dernier passage en Norvège. Chercheur de repos toujours en mouvement, Wittgenstein meurt d'un cancer le 29 avril 1951. Dernière phrase : «Dites-leur que j'ai eu une vie merveilleuse.» Plaisanterie ultime ? Ou bien, tout simplement, vérité ?

La chasse au faux problème

Car sa vie, en un sens, fut merveilleuse. Selon d'autres critères, évidemment, que la réussite sociale, financière ou académique. Avec une extraordinaire liberté, il a inventé, sa vie durant, une singulière manière - fiévreuse et fragile, inflexible et inquiète - de poursuivre sa quête. Mais que cherchait-il au juste ? Comment définir le style de sa pensée ? «Ce que nous faisons consiste à nettoyer nos notions, à clarifier ce qui peut être dit du monde.» En départageant ce que peuvent nos mots et leur usage et ce qui reste hors de portée du langage, il a perfectionné la chasse au faux problème.

Son activité propre ne consiste donc pas à «faire» de la philosophie, mais plutôt à la défaire. Il ne travaille jamais pour perpétuer la masse de questions engendrée par vingt-cinq siècles de rumination méta-physique. Au contraire, il entreprend d'y faire le ménage. Mieux : il rêve d'abord de parvenir, à la limite, à dissoudre cette carapace. A ses yeux, la plupart des problèmes naissent d'illusions, d'erreurs et de malentendus engendrés par nos manières de dire. La réflexion doit mener «un combat contre la fascination que des formes d'expression exercent sur nous».

Les jeux et le zen

A Cambridge, pour défaire ce qu'il nomme joliment les «crampes mentales», Wittgenstein cherche à distinguer les usages multiples que nous faisons des mots. Si nos termes ont l'air d'être toujours les mêmes, nous ne leur donnons pas un sens identique pour interroger ou affirmer, commander ou décrire, supposer ou geindre. Pour faire saisir ces situations distinctes, Wittgenstein invente des « jeux de langage » - courtes fictions, descriptions de mondes imaginaires. Dans un univers qui durerait seulement vingt minutes, imaginons qu'une institutrice apprend à compter à ses élèves. Dirions-nous qu'elle fait des mathématiques ? Ou bien : quand nous crions « Aïe ! », pouvons-nous penser à de l'ail ? Ou encore : si l'on imagine Goethe essayant d'écrire une symphonie de Beethoven, pourquoi éprouve-t-on un sentiment de gêne ?

L'étrangeté apparente de ces jeux peut évoquer certaines pratiques du bouddhisme zen. Il existe d'autres points de proximité : l'intention de « nettoyer » la pensée, de se défaire des crispations, de promouvoir une doctrine-outil. Wittgenstein compare son travail à une échelle : indispensable pour grimper, on ne l'emmène pas avec soi une fois passé le mur. On ajoutera une dimension existentielle de la pensée, entraînant une modification de la vie. «Le travail en philosophie [...] est avant tout un travail sur soi-même », écrit-il, ajoutant ailleurs : « La solution du problème que tu vois dans la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.»

La meilleure façon de nettoyer la pensée serait-elle de transformer son existence ? Wittgenstein semble l'avoir cru. On le comprend mieux depuis une dizaine d'années, grâce à la découverte de ses «Carnets», qu'on croyait perdus, rédigés à Cambridge et à Skjolden, dans sa hutte de Norvège. On y découvre un homme qui rêve de composer des mélodies, craint d'être happé par la folie et considère que la philosophie n'a que le faible pouvoir d'«apaiser l'esprit sur des questions insignifiantes». Ce Wittgenstein-là demeure un chercheur d'absolu en solitaire. Il traque Dieu et ne trouve personne, mais avec un grand style... «Une âme qui, plus nue qu'une autre, va du néant à l'enfer en traversant le monde fait une plus grande impression sur le monde que les âmes bourgeoises habillées.»

Cette phrase, évidemment, parle aussi de lui-même. Et peut-être aussi, paradoxalement, de sa «vie merveilleuse». Demeurer toujours « une âme plus nue qu'une autre », ne jamais interrompre le voyage, ne cesser ni de chercher ni d'errer, être un génie sans prendre la pose, enseigner à Cambridge mais s'en moquer tout à fait, aller au cinéma voir des westerns plutôt que d'écrire un article pour la revue Mind, nettoyer constamment la philosophie et mettre une cravate, un jour, pour offrir dans sa loge des roses rouges à Yvette Guilbert... Après tout, c'est peut-être ça aussi, une vie merveilleuse.

Le Point n°1692, Roger-Pol Droit, 17 février 2005

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Un fils, un film de Amal Bedjaoui (2003)

Publié le par Jean-Yves Alt

Selim, jeune homme à la dérive, mène une double-vie. La nuit, il se prostitue dans des clubs avec son amie Louise. Le dimanche, il déjeune en tête-à-tête avec son père Omar qui vit enfermer dans le deuil de sa femme. Depuis, la relation de Selim avec son père s’est construite sur le mensonge et le secret. De longs silences s’installent entre eux et toutes les tentatives de Selim pour se rapprocher de son père échouent. Ils passent l’un à côté de l’autre sans parvenir à se rencontrer. Seul le destin les rapprochera…

Le titre en dit peu. Le film est à cette image, très pudique. Amal Bedjaoui, réalisatrice et productrice d’origine algérienne traite sans aucun pathos des relations entre un fils et son père qui n’arrive pas à se parler.

Qu’est-ce qu’un père peut attendre d’un fils ? est la question sous-jacente et lancinante qui émerge malgré les silences du père. Un père peut-il dire à son fils sa désapprobation et sa déception ? Un fils, même très soucieux, à l’image de Selim, peut-il avoir d’autre choix que de paraître léger face à son père ?

Ce que je trouve d’admirable dans ce film d’à peine une heure, c’est de nous faire sentir, combien une relation familiale peut ressembler à celle de deux étrangers.

Aucune norme dans les relations entre les personnages

En choisissant, de traiter ce sujet dans une famille musulmane d’origine algérienne, la réalisatrice a aussi pris soin de briser tous les clichés et de ne stigmatiser aucun personnage : Omar, le père ne travaille pas dans le bâtiment comme on pourrait si attendre ; il ne vit pas dans un appartement "marqué" dans sa décoration par ses origines ; Selim, le fils qui se prostitue n’a aucune perversion ni aucun cynisme, bien au contraire, il est littéralement démoli, quand son dernier client, Max, qui pourrait être son père lui dit qu’il ne souhaite plus le revoir ; Louise la femme, avec qui il se prostitue, a le double de son âge.

J’ai aimé cette importance du destin, du hasard qui fait qu’une vie va dans un sens ou dans un autre sans que le personnage ait vraiment prise dessus : Selim vole un sachet de drogue chez son dernier client sans savoir ce qu’il va en faire…

Qui est responsable de la mort de Selim ? Le père enfermé dans son silence. Le client qui ne lui a pas apporté l’affection qu’il recherchait. Le client qui laisse traîner un sachet de drogue. Les jeunes homophobes qui le tabassent dans la nuit. Louise pour une raison que le film laisse difficilement apparaître…

Selim est particulièrement touchant quand il découpe, avant l’arrivée de son père, le gâteau d’anniversaire qu’il lui a réservé : on sent toute sa part de rêve, d’espérance qu’il met dans cet acte jusqu’au moment de le servir : le père est, sans doute, touché mais il ne le montre pas, il le dit à peine et n’a aucun geste de tendresse envers son fils. Le rêve est terminé.

On sent que tout a été filmé avec une grande économie de moyen. Les données visuelles de ce film (tenues vestimentaires, décors…) sont au service des sentiments que les personnages éprouvent : à sa dernière visite chez Max, Selim porte non plus son tee-shirt rouge à paillettes mais le pull qu’il a d’habitude chez son père ce qui ouvre une multitude d’interprétations sur la relation qu’il rêvait d’avoir avec cet homme ; le cimetière musulman, à la fin du film, un terrain vague perdu dans une sorte de zone industrielle, résume la "violence" intérieure des relations et la profonde solitude de chacun.

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