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L'adonisant, Patrick Thévenon

Publié le par Jean-Yves Alt

Adam Pommier, le héros du roman de Patrick Thévenon a le culte de la beauté qu'il vénère d'une manière obsessionnelle. Non content d'en être seulement l'adorateur et contrairement aux idolâtres ordinaires dont la passivité et le voyeurisme suffisent souvent à satisfaire aux rites de ce culte, Adam Pommier, quant à lui, souhaite aussi y participer concrètement.

Hélas, Adam Pommier est laid. Cette disgrâce lui est d'ailleurs constamment confirmée par les images affligeantes que lui renvoient les nombreux miroirs ou vitrines qu'un plaisir masochiste l'oblige à côtoyer. Pour Adam, la seule solution est de devenir beau.

Un, coquet héritage, les soins conjugués d'un « brain-trust » de la gonflette, la science experte d'un chirurgien esthétique, combinés à la détermination inébranlable du héros, finiront par permettre la réalisation de ce rêve mégalo maniaco obsessionnel : atteindre la beauté.

Au terme de cette quête quasiment mystique, Adam Pommier découvrira sa vraie raison d'être (la beauté n'étant finalement qu'un élément pour y parvenir) : laisser le premier ou la première venu se servir de cette beauté à des fins érotiques, de préférence si celui-ci ou celle-ci appartient à l'autre camp : celui des laids.

De sa démarche parfaitement volontariste, il arrivera à briser l'idée admise que beaux et laids vivent deux mondes parallèles qui jamais ne se rencontrent.

Quel pouvoir confère la beauté, quel enfermement engendre-t-elle dans notre société où les apparences l'emportent le plus souvent sur l'essentiel ?

Tels sont les thèmes abordés par Patrick Thévenon dont l'écriture parfaitement maîtrisée, le ton ou l'humour établissent une distanciation qui permet d'accepter aussi bien l'énormité, le tragique, le burlesque que l'émotion de la situation, font de ce roman une réflexion sur « l'être et le paraître ».

■ L'adonisant, Patrick Thévenon, Editions Calmann-Levy, 1980, ISBN : 2702103464

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Plongeon avec Pierre & Gilles

Publié le par Jean-Yves Alt

Pierre et Gilles forment un couple, une entité dont l’œuvre est indissociable de leur vie et de leur univers quotidien.

Ils créent, sous forme de photographies peintes, pièces uniques, des portraits de stars ou d’inconnus à travers un processus établi :

- Ils commencent par dessiner l’œuvre qu’ils ont imaginée en commun en fonction du modèle et du rôle qu’ils veulent lui faire jouer.

- Puis ils conçoivent entièrement la mise en scène théâtrale de leurs décors, fabriqués à partir de matériaux spécialement sélectionnés, issus notamment de leurs voyages ou shoppings à travers le monde. Ils réalisent aussi l’éclairage, cherchant à animer et magnifier le sujet par un jeu d’angles et de filtres. Ils sélectionnent et souvent réalisent eux-mêmes les costumes, le maquillage et les coiffures, aidés parfois par les plus grands spécialistes.

- Pierre photographie ensuite la scène, telle qu’imaginée avec Gilles. Puis Gilles retouche l’unique tirage effectué par couches successives de peinture et de glacis, afin d’atteindre l’image parfaite par un surcroît de réalité. Il en résulte une œuvre unique, atteignant une perfection esthétique qu’aucune image de synthèse ne pourrait égaler.

- Enfin, ils conçoivent un encadrement spécifique, composante intégrale de l’œuvre finale; cadre qu’ils considèrent en réalité comme une extension du monde imaginaire de l’œuvre créée.

Le pêcheur de perles, Tomah - 1992

Chaque détail de l’élaboration de leurs œuvres est pensé dans l’optique d’une perfection esthétique et de la vision d’un monde enchanté correspondant à leur réalité imaginaire :

« C’est un peu de photo, c’est un peu de peinture. Il y a l’idéalisation du moment ainsi figé : Gilles avec son pinceau peut venir et revenir sans cesse, il n’y a pas de limite de temps. »

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Dictionnaire amoureux de l'Espagne, Michel del Castillo

Publié le par Jean-Yves Alt

Le plus ibérique des écrivains français consacre un Dictionnaire amoureux à l’Espagne, le pays qui l’a vu naître. Il y dit la splendeur, la violence mais aussi l’amertume d’un peuple réuni, puis écartelé pendant des siècles entre plusieurs cultures.

L’ouvrage de Michel Del Castillo est particulièrement réussi. Rempli d’érudition, de passion, de grâce de l’écriture... Tout y est. Par le jeu des entrées, l’auteur a organisé son propos sans le vider d'une substance immense et complexe. Curieusement, pour un dictionnaire, je n’ai pas eu envie de le lire au gré de mes curiosités, en allant et venant entre les 56 entrées. J’ai suivi l’ordre des pages comme un roman, le roman de l’Espagne.

Pour comprendre ce dictionnaire amoureux, il faut connaître un peu de la biographie de l’auteur. Michel Del Castillo est né en 1933, à Madrid. Il a grandi en pleine guerre civile, jusqu’à ce que sa mère, journaliste et républicaine, l’entraîne en France. Son père, français, les dénonce aux autorités de Vichy. La mère et l’enfant sont internés. Deux ans plus tard alors qu’ils avaient retrouvé la liberté, elle l’abandonne dans un hôtel, où les autorités allemandes s’emparent de lui. Cette enfance saccagée hante son œuvre - une quarantaine d’ouvrages - bien qu’il ne se soit jamais adonné à l’exercice du témoignage. Dès les années 1950, il choisi la France et sa langue, tout en restant fidèle à ce qu’il appelle l’esprit de l’Espagne.

Son véritable nom est Michel Janicot Del Castillo. Il reprend ceux de son père, français, et de sa mère, espagnole. Dès la publication de son premier roman, Tanguy, en 1957, il a choisi de devenir Michel Del Castillo. Il rejetait ainsi la figure de son père, qui les avait dénoncés, sa mère et lui, aux autorités de Vichy. Par ailleurs, il était arrivé en France, âgé de six ans, en 1939, avec la vague des réfugiés espagnols qui fuyaient le franquisme. Il lui semblait qu’en gardant le nom de sa mère il leur resterait attaché. Il ferait, désormais, partie du peuple des exilés. Y renoncer aurait été pour lui une trahison.

■ Michel del Castillo aime l’Espagne, bien qu’à la passion se mêle non pas de la haine mais une ironie très sarcastique, très noire. L’Espagne est le seul exemple, en Europe, d’un pays où deux civilisations se sont affrontées pendant plus de sept siècles. La fameuse cohabitation harmonieuse entre chrétiens, musulmans et juifs, en Andalousie, n’a duré que trois cents ans. Avec les vagues d’invasions berbères commence, en 711, la plus longue des guerres de religion. Au fur et à mesure que la suprématie des chrétiens s’affirmait, vers 1100, la monarchie castillane a dû répondre à une question inédite : comment faire une nation de deux puissantes minorités - juive et musulmane - et de troupes de guerriers chrétiens ? Les rois catholiques ne pouvaient admettre qu’une partie de leurs sujets confessent une autre foi que la leur. Il fallait donc les convertir. C’est ainsi que le christianisme en Espagne, est devenu une idéologie politique. Une machine de guerre. De l’Inquisition au franquisme, on retrouve ce national-catholicisme, la même conception policière de la religion, la même omniprésence du soupçon.

■ Le chant profond de l’Espagne oppose deux motifs : l’orthodoxie catholique et la résistance des minorités – morisques, juifs, gitans, homosexuels, protestants, athées, républicains. Quand éclate la guerre civile, le cardinal archevêque de Tolède écrit, dans une lettre pastorale, cette phrase terrible : « En Espagne, on est catholique ou rien du tout. » À ce moment même s’abat sur le pays une vague d’anticléricalisme d’une violence inouïe. Près de 10.000 prêtres sont assassinés, 30 évêques, abattus. Les églises sont incendiées et les couvents, profanés. Penser l’Espagne, c’est éprouver en soi-même ce déchirement. Les églises d’Espagne, aujourd’hui, sont vides, même au fond de campagnes. Pour le meilleur et pour le pire, l’Espagne a rejoint l’Occident et la modernité.

■ En espagnol, le mot pueblo signifie à la fois «peuple» et «village», comme si le seul enracinement était celui des petites communautés géographiques. Il existe pourtant un homme espagnol. L’Histoire a forgé sa singularité. L’héroïsme est l’un de ses traits : celui qui consiste à tenir, coûte que coûte, comme l’ont fait pendant près de huit cents ans, ces paysans qui défendaient la Vierge et leur lopin de terre contre les razzias musulmanes. Pour les convaincre de rester sur ces terres constamment menacées, les rois leur ont accordé la noblesse. Ces hommes libres labouraient et moissonnaient l’épée au côté. Ainsi sont nées une énergie, une vitalité tout espagnoles, mais aussi une forme de gravité. Sans oublier le plus espagnol des sentiments : l’amertume.

Si l’on me demandait : quelle est l'Espagne que vous aimez ?, je répondrais : elle est ce moment où un vieil homme usé par la maladie, drapé dans sa toge, rassemble ses dernières forces pour crier, face à une troupe de barbares déchaînés, son horreur de la violence sauvage, sa foi en l'intelligence, non pas abstraite et raisonneuse, mais incamée, vécue ; cette heure où, dans le déchaînement du meurtre, une conscience solitaire ose dire avec calme : Non !

Article "Miguel de Unamuno" page 372

■ Dictionnaire amoureux de l'Espagne, Michel del Castillo, Editions Plon, mai 2005, ISBN : 2259197051


Lire aussi sur ce blog : Croire avec Miguel de Unamuno


Du même auteur : La nuit du décret - Le démon de l'oubli - Mort d'un poète - Une femme en soi - Dictionnaire amoureux de l’Espagne - Le faiseur de rêves (Tome 1 des Aveux interdits)

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Nos plus beaux souvenirs, Stewart O'Nan

Publié le par Jean-Yves Alt

Le bel été près d'un lac, les vacances comme un ultime adieu au temps passé. Dernière semaine en famille.

Il est temps de tourner la page. D’en finir. De liquider le passé. Maintenant qu’Henry est mort, inutile de garder la maison au bord du lac. Ce magnifique cottage dans lequel toute sa famille se retrouvait à dates fixes pendant l’été, et quelques week-end au cours de l’année, lui appartenait. Cette maison est devenue encombrante maintenant qu’il n’est plus là.

Il y est partout présent, dans chaque pièce, chaque instant de la journée. Aussi, Emily sa veuve, a-t-elle décidé de la vendre. Tout le monde en est un peu peiné : Arlen sa belle-sœur, Ken et Meg ses enfants, ses petits-enfants le sont un peu moins. Trop jeunes pour avoir des regrets, ils s’en moquent, ils ont d’autres soucis, d’autres sujets d’intérêt. Les filles commencent à s’intéresser aux garçons, leurs petits frères sont encore à l’âge des jeux. Le fait qu’on leur interdise d’utiliser leur « Game Boy » plus d’une heure par jour suffit à les occuper. Les voilà tous réunis une dernière fois, pour une semaine.

On va commencer par découvrir cette maison et tout son environnement ; le lac, l’embarcadère, la forêt tout autour et la petite ville voisine. Tout le talent de Stewart O'Nan est de rendre ces lieux parfaitement familiers, en même temps qu’il les décrit. Alors qu’ils nous sont inconnus. On reconnaît chaque pièce, chaque endroit, la marche qui craque et la grande table des repas...

Les surprises sont du côté des personnages. On va petit à petit apprendre à les connaître, à déceler leur force, leur faiblesse. À percevoir qu’Henry et Emily formaient un couple très uni, très autoritaire et déterminé. Ils rêvaient d’un bel avenir pour leurs deux enfants, d’un beau métier, de salaires élevés.

Résultat, Ken ne fait rien, à part de la photo, artiste en devenir, mais déjà un peu âgé. Il se repose sur Julie sa femme qu’il charge de régler les questions matérielles, de le rassurer à l’occasion. Quant à Meg, elle vient de se faire larguer par son mari qui a préféré aller rejoindre une plus jeune. Une moins triste, qui lui donnera ce qu’elle n'a pas su lui offrir. Elle est déstabilisée, tentée par l’alcool, l’abandon de soi. Reste la question des enfants. Comment accepter qu’ils l’abandonnent aussi pour aller retrouver leur père, ce petit éden qu’il se construit loin d’elle ?

En contrepoint, Arlen joue les vieilles filles désabusées. Jamais mariée par fidélité à ce frère qu’elle a passionnément aimé. Les deux unis par des liens plus forts que tout. Un amour qui l’a toujours séparée d’Emily avec laquelle elle doit composer depuis des années. Henry le voulait ainsi.

Finalement tous vont accepter ce jeu qui leur est imposé. Avant de quitter la maison, chacun doit choisir un objet et l’emporter, s’emparer d’un petit morceau d’éternité familiale. Ce qui paraît dérisoire. Mais sert de prétexte à révéler des secrets, une intimité, des rivalités, toute une vie pendant longtemps tapie au fond des êtres. Un camaïeu d’impressions, de sensations.

■ Nos plus beaux souvenirs, Stewart O'Nan, Traduit de l’américain par Jean-François Ménard, Editions de l'Olivier , mai 2005, ISBN : 2879294096

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Chambres étroites, James Purdy

Publié le par Jean-Yves Alt

Chambres étroites, roman américain, est un très beau roman d’amour, entre hommes. La passion, la violence et le sang, dans le lieu fermé de la tragédie : pour tous ceux qui demandent à la lecture la démesure que la vie refuse.

J’ai pensé au film L’homme blessé en relisant ce roman de James Purdy. Ces deux œuvres ont en commun de n’admettre l’amour au masculin que dans le crescendo de la fatalité. La sexualité serait possible, voire banale. L’amour lui serait condamné à ne pouvoir se vivre.

L’homme blessé se clôt sur une scène "superbe" : les amants en train de mourir alors même qu’ils s’étreignent. Dans le roman de James Purdy, l’apothéose s’inspire de cette angoisse qui se nourrit de la mort. Sidney cloue Roy sur la porte de la grange, devant le cadavre déterré de Brian. Gareth parachève la mort des deux amants. Le frère de l’un, la mère de l’autre assistent à cette agonie dans l’extase.

Les lecteurs sourcilleux, ceux qui pensent que la littérature se doit de soumettre le récit à une vision optimiste de l’homosexualité, n’aimeront sans doute pas cette épopée qui sent le masochisme judéo-chrétien. La vision finale du roman n’est pas sans nous rappeler une vieille histoire de Christ mort pour nous sauver, tandis que Marie et Jean se lamentent au pied de la croix.

L’occasion pour moi de redire ici que le roman n’est pas la vie parce qu’il lui arrache ses manques pour la mieux montrer.

Le décor et les personnages de "Chambres étroites" sont les signes évidents d’un choix romanesque délibéré. Des maisons isolées, mystérieuses, greffées sur un paysage de montagnes. Les garçons sont jeunes, beaux, musclés.

Le plus intéressant dans cette mise en scène est l’absence de pères : ils sont morts. Trois personnages glissent autour du drame : un vieux docteur plein de sagesse, une mère conciliante et un frère adorateur... tous trois ponctuent le drame sans le détruire. Ils seront les apôtres d’une nouvelle foi quand les héros - Brian, Roy, Sidney et Gareth - disparaîtront.

La sensualité, la sexualité sont décrites, et si l’auteur tente d’en donner une version sado-masochiste, l’impression qui s’en dégage reste une immense tendresse d’hommes.

Dans "Chambres étroites" la virilité et ses masques fait aussi corps avec l’histoire. Ce qui soulève à nouveau cette question : pourquoi l’homosexuel ne supporte-t-il plus son image féminisée ?

■ Chambres étroites, James Purdy, Éditions Le Serpent à plumes, Collection : Motifs, 1996 (réédition), ISBN : 2908957825


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Du même auteur : Les œuvres d'Eustace - La tunique de Nessus

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