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Toute une nuit, Eric Valmir

Publié le par Jean-Yves Alt

Une nuit désaccordée.

Elle ne le regarde plus. Lui ne voit qu'elle. Monologues croisés d'un couple, là, tout au bord de la rupture.

« Tout ça c'est ridicule. Regarde-moi bordel. Parle-moi. On ne va pas se laisser bouffer comme ça jusqu'à en crever. »

Il a cru bêtement que la vie, l'usure, le quotidien, la déroute épargneraient son couple. « Quelle folle naïveté (...) Quelle douce utopie de s'être cru préservés ! ». Pour lui, la vie était tracée. Belle et sereine. Il se pensait à l'abri de ces tracas sentimentaux que l'on croit réservés à une période post-étudiante. Erreur. Personne n'est à l'abri. Rien n'est acquis.

Un soir, elle est rentrée. Sa voix s'est cassée, « étranglée par l'émotion ». Les mots sont tombés lourdement, douloureusement.

« Je t'ai trompé et je suis tombée amoureuse de lui. »

Impossible. « Tout ça était un gag » a-t-il d'abord espéré. « Elle allait éclater de rire, sortir un nez rouge et me crier à la figure : tu l'as cru, patate crue. Elle ne riait toujours pas. Au contraire, elle a commencé à pleurer ».

Puis le silence ; « Toi, sur le lit, moi sur la banquette, et le mur entre nous ». Plus rien.

« Et quand je dis rien, c'est rien ; Pas même un "Tu as acheté le pain ?", pas même un "Passe moi le sel". Plus que des corps qui s'évitent. Encore une insomnie, une nuit silencieuse. »

Tour à tour, l'auteur de Toute une nuit pénètre les pensées des deux personnages en déroute de ce huis clos amoureux, entre 22 heures et 6 heures du matin.

■ Toute une nuit, Eric Valmir, Editions Robert Laffont, avril 2005, ISBN : 2221103416

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A l'école, il faut bien s'occuper... par André Gide (Si le grain ne meurt - 1920-1924)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un nommé André Gide, à l'Ecole Alsacienne, s'ennuie dans un « état de demi-sommeil et d'imbécillité ». Il a bourré ses poches de friandises et, écrit-il : « Je faisais alterner le plaisir avec les pralines ». Conséquence : se fait pincer par le professeur et renvoyer pour trois mois.

André Gide

Si le grain ne meurt (1920-1924)

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My beautiful laundrette, un film de Stephen Frears (1985)

Publié le par Jean-Yves Alt

My Beautiful Laundrette n'est pas, à proprement parler, un film spécifiquement gay. Il ne faudrait tout de même pas traduire « laundrette » par lavette, mais par laverie. Qu'il n'y ait pas de méprise.

Petite historique du film : Au départ, la chaîne britannique "Channel Four" avait commandé à Stephen Frears, auteur déjà affranchi et émérite du petit et grand écran (Gumshoe en 1971 ; The Hit en 1983), un film-télé. Présenté au Festival d'Edimbourg, My Beautiful Laundrette a reçu un accueil si chaleureux que "Channel Four" a décidé de l'exploiter en salles.

La petite histoire : Un journaliste avait demandé à Stephen Frears pourquoi il n'avait pas essayé de monter son film avec un plus gros budget pour tourner en 35 mm. Réponse de l'intéressé : « Sérieusement. on ne pouvait pas aller voir un financier et lui dire : "Je vais faire un film sur un Pakistanais homosexuel, propriétaire d'une laverie automatique." Personne n'aurait jamais mis un sou dans l'affaire. » Comme quoi il ne faut jamais jurer de rien.

Pourquoi un tel engouement autour de ce film ? Son sujet, sans aucun doute, mais aussi sa pudeur. A Londres, les Pakistanais, c'est un peu nos beurs. Omar (Gordon Warnecke) a l'admiration et la reconnaissance de tout le clan familial. Son père en premier lieu, un journaliste socialiste dans son pays, maintenant désabusé, et qui préfère noyer ses rancœurs et ses désillusions dans l'alcool, tout en gardant un œil avisé sur l'avenir de son fils. Omar, capitaine courageux, profite de l'opportunité que lui offre son oncle Nasser, fin connaisseur du système D et des petites magouilles qui font florès, pour reprendre une affaire qui périclite, une laverie automatique, située aux confins d'un quartier d'immigrés et de marginaux. Il veut relever le défi et ne pas se laisser aller à l'amertume des exclus et des laissés pour compte.

Un bonheur n'arrivant jamais seul, il rencontre Johnny (Daniel Day-Lewis), un ami d'enfance et de lycée. Anglais pure souche, pour lequel il en pinçait déjà. Ce dernier, désemparé au cœur de la perfide Albion, s'était retrouvé parmi un gang de jeunes frappes, plus proches du Front national que des enfants de Baden-Powell. Leur belle histoire, au vu et su de tout le monde, peut commencer. Les "lavandiers" vont pouvoir laver leur linge sale en famille : restauration de la laverie, et inauguration de celle-ci en compagnie des familles médusées mais attendries.

Stephen Frears n'a pas recours aux enzymes gloutons ou autres poudres à récurer pour arriver à ses fins. Ne vous attendez pas à un cours moralisateur sur les vertus de l'homosexualité et de la vie de couple, encore moins sur les problèmes d'insertion des jeunes immigrés deuxième génération au sein des capitales européennes. Il observe avec tendresse à travers son hublot qui lui sert de caméra, sans prendre parti. A vous de trier votre linge avant de choisir le programme. Blanc ou couleur ?

Un film décapant, efficace comme un lavage à sec.


Lire aussi sur ce blog : du même réalisateur, Prick Up Your Ears

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Temps de pose, Erwin Mortier

Publié le par Jean-Yves Alt

"Temps de pose" raconte la fin de l'enfance : un temps où les rêves sont encore possibles tout en pressentant qu'ils risquent bien de se dissoudre dans le réel.

Le jeune Joris devinait déjà cela. Il se donnait du temps, afin de pouvoir encore s'échapper dans un monde onirique…

« Je voudrais parfois que l'étoffe du temps soit légère, tangible, transparente, pour l'enrouler à ma guise et la dissimuler derrière une pile de livres, puis l'exhumer quand j'ai envie d'un peu d'éphémère. Mais ce que me font les années, c'est s'accrocher à mes côtes et découper mon corps en concessions où rôde l'ombre de mon père chaque fois que je fronce les sourcils… » (page 188)

Depuis la mort de son père, Joris Alderweireldt vit chez son oncle Werner qui tient une épicerie avec son épouse Laura. Son père est enterré dans le cimetière juste à côté. Personne n'en parle.

Sa vie est presque tranquille, dans ce milieu rural des années 60. Pourtant l'attitude des adultes qu'ils croisent, essentiellement des clients de l'épicerie, l'interroge. Il commence à percevoir une certaine complexité du monde et perçoit que chacun ne partage pas les mêmes valeurs. Il vit dans un monde où les émotions ne sont que peu traduites dans la langue. Quand ces dernières le submergent, il se replie sur les vieilles photos, rangées dans une valise sous son lit.

Pour observer le monde réel, il a besoin "d'un temps de pose". Il découvre ainsi Mlle Van Vooren et sa pingrerie, M. Snellaert, son instituteur, et sa rigidité, Me Hélène Vuylsteke et sa vie petite-bourgeoise, le curé et ses cérémonies bâclées , sa mère et son retour d'Espagne, après y avoir fait selon ses propres paroles « ce qu'y ne fallait pas » (page148).

Joris prend peu à peu conscience qu'il n'a pas sa place dans les mondes de ces personnes - pas même dans celui de sa mère - malgré la part d'humanité que chacune a aussi.

En racontant son histoire, le narrateur, Joris devenu adulte, nous rappelle que les choses disparaissent, et que les gens meurent. Peu à peu, le lecteur comprend que Joris, par son récit, participe à la formation de sa propre identité, que pour s'en sortir, il a besoin d'alléger le poids de son passé. Que les mots lui permettent de construire sa vie. Mots qui lui auront sans doute terriblement manqué pendant son enfance et qu'il n'aura eu de cesse de chercher dans les livres.

« Quant à la boîte de leurs lettres d'amour […], je la retrouvai vide. Ma tante doit en avoir déchiré ou brûlé le contenu. Enfant, je n'ai jamais osé l'ouvrir […]. Personne ne sait ce qu'ils se sont écrit, je peux pourtant m'imaginer, sans avoir lu leurs phrases, les tournures malhabiles de leur affection. Pourquoi brûlons-nous toujours les lettres, ou du moins en partie, lorsque nous voulons réécrire l'histoire ? Et pourquoi jetons-nous rarement les photos ? […] Toutes ces silhouettes, jeunes et vieilles, ces visages vierges ou creusés de sillons, et toute cette agitation, ces rires, ces pleurs, ces rêveries, ces regards fixes, pourquoi trahiraient-ils moins que ce que l'encre a figé sur le papier ? » (page 188)

L'écriture de "Temps de pose" montre la face poétique du réel. En traduisant par les mots ce qui n'avait pu être dit jusque là, Erwin Mortier réalise le sanctuaire de l'enfance de Joris, peut-être même celui de sa propre enfance.

■ Temps de pose, Erwin Mortier, Editions Fayard, 31 août 2005, ISBN : 2213625875


Du même auteur : Ma deuxième peau

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Bang ! Bang !, Christophe Donner

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman est l'histoire d'Henri ; il est journaliste à Paris Turf et il joue compulsivement aux courses. Alors qu'il joue, sa femme, la célèbre actrice de cinéma Martine Victoire (qui jure comme un charretier et ne joue que dans des navets), s'ouvre les veines. Sa fille Gaëlle, grâce à une histoire de chèque de cantine oublié, la découvre à temps. Bang ! Bang ! C'est à cause de la chanson de Sheila qu'elle chante à tue-tête.

Henri est ce qu'on pourrait appeler un père "absent". Et pourtant, c'est ce personnage que Christophe Donner a choisi comme narrateur de son roman. Il a eu là, une excellente idée car cela permet de lire les évènements racontés d'une autre façon en cassant le manichéisme entre les "bons" et les "moins bons" personnages.

Christophe Donner a pour habitude de ne pas fixer de limites entre la fiction et le réel : c'est ainsi que certains personnages de notre monde sont "convoqués" par l'auteur dans ce nouveau roman. Mathilde Seigner par exemple qui devient la "bête noire" de Martine Victoire car elle serait, selon les médias, en passe de la remplacer dans son rôle de star (page 153). Alexandre (le fils de Martine Victoire né de son premier mariage) rappelle le fils d'un comédien très connu : il est atteint de gangrène dans le bras (pour l'autre, c'était dans la jambe) suite à une infection virale. « Avec de la chance, il ne perdra qu'une partie de son bras » (page 114)…

Christophe Donner est un grand amateur de sports hippiques ; il connaît bien aussi le cinéma pour avoir été lui-même réalisateur. Il m'a amusé en "démontant" ces "milieux". Son écriture est à l'image d'une course de chevaux : vive, rapide avec des rebondissements. A la différence qu'il n'y a pas de ligne d'arrivée : chacun gagne et perd quelque chose. Chacun ressort enrichi des "expériences" diverses de la vie. C'est ce qui fait de la lecture de ce livre un immense plaisir. La vie est à l'image d'une course de chevaux : on se lance à perdre haleine au point parfois d'en oublier de réfléchir. Je me suis même senti visé, ici et là de façon salutaire ; Christophe Donner m'a permis de largement rectifier ma "course" en démontant quelques idées reçues et surtout en m'apportant un regard "autre" sur la morale de la société.

Quelques exemples :

- Sur le deuil : réflexion de l'oncle Georges, chirurgien.

« Il en va d'un bras comme d'une personne, écrivait oncle Georges dans la conclusion de son livre, le deuil se traite comme un accident physiologique, quand on vous dit : Il faut oublier, il faut passer à autre chose, c'est tout le contraire, il faut entretenir le souvenir. Qu'est-ce que le souvenir sinon, aussi, l'illusion de la présence ? Il faut regarder sans fin les photos, se repasser les images, les sons, retourner sur les lieux où le cher disparu a vécu, vous a emmené, et vous lui parlez à voix haute, vous répandez son parfum. C'est ce que les humains font depuis toujours, bien avant que des zozos viennent leur dire de "faire le deuil". S'ils ont dressé des tombeaux, s'ils ont écrit des livres, c'était pour faire en sorte que les morts continuent d'être là, avec eux. Morts mais présents. Il n'y a que ça qui fasse du bien. » (page 268)

- Sur la pédophilie : le premier mari de Martine Victoire, est condamné pour pédophilie. Son fils Alexandre prend sa défense au cours d'un repas où il est invité.

« — J'adore la pédophilie. Je rends grâces à la pédophilie. Si Rodolphe n'avait pas été pédophile, s'il n'avait pas eu ce goût pour les jeunes garçons comme moi, à l'époque où il m'a connu, je serais mort, ou alors je serais là, en train de tout casser ici […]. C'est grâce à la pédophilie que je suis assis là, bien gentiment, en train d'écouter vos conneries sur les pédophiles. » (page 138)

- Sur le viol et sa condamnation : parole de l'avocat du premier époux de Martine Victoire.

« Qu'est-ce que vous faites de la vie qu'elle mène aujourd'hui auprès de son ami,.le président de l'association Touche pas aux enfants dans cette grande villa de Saint-Cloud ? La vie d'un enfant n'a-t-elle plus de valeur depuis qu'elle a été violée ? À quelle époque vivons-nous, et c'est quoi, ce pays où les femmes violées sont considérées comme mortes ? Je vais vous le dire. Mesdames et Messieurs les jurés, je vais vous dire quel est le pays que M. le Procureur a imaginé pour vous, ce pays c'est le nôtre, c'est le nôtre il y a deux ou trois mille ans, un pays de barbares où les femmes violées, ayant perdu leur honneur, étaient lapidées. Un pays comme tous les autres, d'où nous sommes sortis, grâce à deux millénaires de civilisation, et où nous ne voulons plus retourner. Non, Mesdames et Messieurs les jurés, mademoiselle Louloua n'a pas été "détruite" par son beau-père. Si elle est là, vivante, devant vous, c'est qu'elle n'a pas été tuée. Elle est meurtrie, traumatisée, certes, mais elle a encore la vie devant elle. Sauf, bien sûr, sauf si vous infligez à son violeur une peine démesurée, une peine qui fera penser à cette jeune femme qu'en effet, ce qu'elle a subi est aussi grave que la mort. » (page 169)

- Sur l'éducation civique : Henri assiste au procès du premier mari de sa femme.

« Une classe du collège de Nogent a débarqué dans la salle. J'ai trouvé ça choquant la présence de ces vingt-cinq débiles qui n'arrêtaient pas de parler, de gigoter. […] C'étaient surtout ces ricanements que je trouvais insupportables. Et le professeur qui les accompagnait ne disait rien, les juges non plus, ils avaient l'habitude, il paraît qu'il y a souvent des classes de collège qui viennent voir fonctionner la Justice. Ça remplace le cours d'éducation civique. Un comble quand on voit leur façon de se tenir. » (page 125)

Dans le personnage d'Henri, j'ai cru, à certains moments, reconnaître Christophe Donner et ce qui lui a été reproché comme des "attaques" dans ses livres précédents :

« Mais quoi, est-ce que c'est obligé de faire mal à quelqu'un quand on écrit un article, un livre ? Est-ce qu'on peut faire un dessin sans déformer, tordre, et blesser ? Je ne pensais même plus à la littérature, mais à la vérité des choses, à l'écœurement que suscite le roulis de ces vérités, ces petites vagues nauséabondes de secrets, ces faits englués dans le mensonge, l'exagération fétide. La vie pue, mais c'est un fleuve. » (pages 222-223)

Un roman qui reprend la devise "Shadoks" : Si ça [me] fait mal, c'est que ça [me] fait du bien.

A découvrir de toute urgence. La course va partir...

■ Bang ! Bang !, Christophe Donner, Editions Grasset, 24 août 2005, ISBN : 2246652316


Du même auteur : Les sentiments - Les lettres de mon petit frère - Tu ne jureras pas - L'Europe mordue par un chien - Le chagrin du tigre - Trois minutes de soleil en plus - Giton

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