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A l'école, il faut bien s'occuper... par Mario Soldati (La Confession - 1955)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Serrés dans un espace étroit et chaud entre le banc et le pupitre, les sexes encore enfantins s'emplissaient de fourmillements et de tiraillements, s'enflaient des premiers désirs charnels. »

Mario Soldati

in La Confession (1955)

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Tonio Kröger de Thomas Mann [1903]

Publié le par Jean-Yves Alt

"Tonio Kröger" est, à double titre, une œuvre de jeunesse de Thomas Mann. D'abord, il l'écrit en 1903, à l'âge de 28 ans, juste après la grande fresque des "Buddenbrook", ensuite, il y évoque ses premiers émois amoureux, son adolescence tourmentée et solitaire.

La dimension autobiographique du livre est aujourd'hui largement avérée, qu'il s'agisse de son amour pour Hans Hansen (lire, à ce sujet, l'extrait d'une lettre de Thomas Mann publié ci-dessous), de son enfance à Lübeck, de son voyage au Danemark... Mais au-delà de la genèse de l'œuvre, Tonio Kröger échappe au singulier et atteint à l'universel. C'est de ce passage de l'anecdote à la littérature que naît toute la richesse du livre et lui donne cette qualité d'émotion qui en fait le charme et le prix.

L'amour pour Hans

Cette longue nouvelle est certainement l'une des clés de l'œuvre romanesque de Thomas Mann. Son propos essentiel se retrouve en filigrane dans tous ses livres : le déchirement, ressenti par le créateur, entre le désir du bonheur et la malédiction de l'art. Dans un long monologue adressé à son amie et confidente Lisaveta Ivanovna, Tonio Kröger parle avec infiniment de justesse et de sincérité de ce qu'il entrevoit comme la véritable nature de l'artiste. Ce portrait terriblement lucide du créateur, en l'occurrence de l'écrivain, en retrait du monde, de l'activité quotidienne et insouciante qui poursuit son cours autour de lui, Tonio Kröger y fait écho, à la fin du livre, dans une lettre à Lisaveta où il exprime son inaccessible désir :

« Mon amour le plus profond et le plus secret appartient à ceux qui ont des cheveux blonds et des yeux bleus, aux êtres clairs et vivants, aux heureux, aux aimables, aux habituels.» Cet amour «est fait d'aspirations douloureuses, de mélancolique envie, d'un petit peu de dédain, et d'une très chaste félicité. »

Cette malédiction du bonheur, Tonio Kröger en fait très jeune l'apprentissage, en même temps qu'il apprend la souffrance d'être différent, "comme étranger parmi les autres garçons". A quatorze ans, l'amour qu'il porte à son camarade de classe Hans Hansen, comme lui fils d'une puissante famille de Lübeck, lui fait éprouver douleur et joie mêlées. Il aime Hans pour sa beauté mais aussi parce qu'il apparaissait exactement comme son opposé en tout point. Physiquement, autant Tonio est méridional, fin et rêveur, autant Hans est typiquement nordique, bien découplé, sportif et joyeux.

« Il désirait douloureusement, tel qu'il était, être aimé de lui, et il sollicitait son affection à sa manière, qui était une manière lente, profonde, pleine d'abnégation, de souffrance et de mélancolie, mais d'une mélancolie plus brûlante et plus dévorante que toute l'impétueuse passion que l'on aurait pu attendre de son apparence étrangère. »

Comment ne pas être marqué à vif, sa vie durant, par un tel sentiment, alors que l'on comprend si jeune que celui qu'on aime est le plus faible, et doit souffrir ?

Même si, deux ans plus tard, son amour pour Hans lui apparaît comme celui à d'un petit nigaud et qu'il éprouve une passion muette et malheureuse pour la blonde Ingeborg Holm, Tonio Kröger conservera toute sa vie Ï'empreinte de ce sentiment premier jusqu'à le revivre dans une douce irréalité lors d'un voyage solitaire au Danemark, de nombreuses années plus tard.

Cette fatalité de l'amour secret, jamais exprimé, est, en quelque sorte, le prix que paie l'homme-Tonio Kröger pour que vive l'artiste-Tonio Kröger, et pour qu'existe son œuvre littéraire, reconnue unanimement comme celle d'un écrivain de valeur, pleine d'humour et d'expérience de la souffrance.

Souffrance est, d'ailleurs, le maître-mot d'un livre qui révèle, avec une admirable impudeur, la déchirure intime d'un homme qui a ce courage essentiel de la lucidité, de l'exigence et du renoncement.

■ Tonio Kröger de Thomas Mann [1903], Editions LGF - Livre de Poche, 153 pages, 1978, ISBN : 2253002690

Lettre à un ami

« Nous avons vieilli - pour ma part, vieilli de façon très inattendue. Combien elles sont loin derrière nous, l'enfance et la jeunesse, avec la vue dont tu parles, de ma chambre d'écolier sur le jardin au jet d'eau et au vieux noyer qui joua un rôle dans mes premiers poèmes puérils. Tout ou presque tout est parti, mort, car vivre longtemps signifie survivre à beaucoup, et l'on reste presque le seul, de ces temps de jeunesse ; - un tronc privé de son feuillage. Il n'y a quasiment plus personne avec qui échanger des souvenirs antérieurs ou tout à fait anciens, le « tu te rappelles encore ? ». Je vois qu'en somme, je ne le peux plus qu'avec toi, et il s'avère ainsi que parmi tous les camarades de jeunesse dont tu ne donnes même pas une liste complète, tu as été non seulement le plus résistant mais aussi le plus intelligent et le plus ouvert à la culture. Dans ton énumération, tu passes sous silence (à dessein, sans doute), le nom d'Armin Martens et pourtant il eût mérité un trait rouge. Car celui-là, je l'ai aimé - ce fut en fait mon premier amour, et jamais il ne m'en fut dévolu de plus délicat, merveilleux et douloureux à la fois. Une chose pareille ne s'oublie pas, même si 70 années riches en péripéties ont coulé pardessus. Peut-être est-ce ridicule, mais je conserve comme un trésor le souvenir de cette passion innocente. On comprend trop bien qu'il n'ait su que faire de mon exaltation, que je lui avouai une fois, en un "grand jour". Cela tenait à sa nature - et à la mienne. La passion mourut d'ailleurs toute seule - longtemps avant que lui, dont la puberté avait déjà sensiblement diminué le charme, ne mourut et ne disparût je ne sais trop où, lui le tout premier. Mais je lui ai dressé une stèle commémorative dans Tonio Kröger - une histoire devenue déjà dans maint pays un manuel scolaire allemand (avec vocabulaire) ; et il est étrange de penser qu'aujourd'hui les visages de jeunes Anglais, Américains, Français, Hongrois, se penchent sur les pages qui parlent de lui et de la souffrance que je subis à cause de lui. Etrange aussi de penser que toute la destinée de cet être fut d'éveiller un sentiment, appelé un jour à devenir un poème durable. »

■ Lettres de Thomas Mann 1948-1955, Editions Gallimard, Collection Du Monde Entier, 656 pages, Traduit de l'allemand par Louise Servicen, 1973


Du même auteur : Le mirage - Journal [1918-1921, 1933-1939] - Sang réservé, suivi de Désordre

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Images pieuses

Publié le par Jean-Yves Alt

Objets de propagande ou représentations équivoques, les images pieuses sont aussi naïves qu'un ange déchu.

L'image pieuse est émouvante, c'est un fétiche auquel on se confie, un autel particulier que l'on porte sur soi ou que l'on met au chevet de son lit, et avec lequel on a un tutoiement d'amour, comme avec la photo d'un fiancé.

A travers les siècles, et plus particulièrement en des périodes de crise, l'Eglise catholique a su recourir à l'art de l'image, à sa force émotionnelle, pour éduquer et séduire ses ouailles. Parallèlement à ses commandes de peintures religieuses, prestigieux chefs-d'œuvre souvent délicieusement sensuels et équivoques, l'Eglise, dès le XIVe siècle, s'est attachée à développer l'édition et la diffusion de représentations moins artistiques mais tout aussi expressives : les images pieuses.

Cette imagerie religieuse est actuellement souvent dédaignée ; pour beaucoup ce ne sont que "bondieuseries de mauvais goût". S'il est vrai que ces images sont souvent esthétiquement médiocres, elles sont affectivement belles. Elles sont la trace, parfois maladroite, d'un idéal, d'un paradis perdu. Ces images évoquent aussi l'exil, notre exil sur terre dans une acception religieuse, mais aussi notre exil du monde de l'enfance, du temps du catéchisme.

Pour l'Eglise, ces images avaient un but éducatif. C'était un extraordinaire moyen de propagande. Le XIXe siècle est l'âge d'or de l'imagerie saint-sulpicienne. L'Eglise, face à la déchristianisation bourgeoise qui s'amorce, cherche à récupérer ses ouailles. C'est une véritable entreprise de séduction : ces images sont une sorte de bande dessinée ; il faut frapper l'imagination des humbles et des analphabètes, des enfants. Elles deviennent de plus en plus exubérantes, de plus en plus décorées. Ces images proposent des ersatz théologiques : à une richesse d'inventions extravagantes correspond une symbolique très pauvre, schématique. Ces images sont le lieu de la piété populaire et non pas de l'intellect.

C'est un art inférieur que l'Eglise a confié à des marchands, souvent sans scrupules, les imagiers. Elle n'a pas fait appel aux grands artistes, suspects d'athéisme. Cette prudente frilosité ne l'a pas empêchée d'être dépassée. Quelque chose lui a échappé qu'elle n'a pu maîtriser, une subversion de l'image, une production dans laquelle le désir est latent.

Certaines images sont lascives ou équivoques. Toute l'imagerie chrétienne porte ces désirs frustrés qui surgissent là où on les attend le moins. C'est une religion qui exclut la femme ou l'idéalise, une religion d'hommes, extrêmement sensuelle. Les orgues, l'encens, l'or, tous les sens sont sollicités. C'est la religion de l'incarnation et de l'image. L'acte d'amour de Dieu est un acte charnel dans cette religion de l'interdit. Dans l'imagerie du XIXe siècle, les sens se sont exprimés de manière souterraine, par des images d'anges "pédophiles", de Christ ambigus, des représentations équivoques, terriblement phalliques. Une certaine latence homosexuelle s'est développée, que l'on retrouve dans le texte de ces images, un langage d'amour ; on est "possédé", "pénétré" par le Christ ; c'est le vocabulaire passionnel des amants, "soyons haletants d'amour".

A travers ces images pieuses, on retrouve ainsi l'évolution même de l'histoire religieuse. Leur esthétisme est révélateur de cette évolution. Au XXe siècle, cette production s'appauvrit, devient plus austère, plus socialisante. Elle a perdu à la fois son caractère sacré et intime, ce rôle miraculeux et confidentiel qu'on lui attribuait.


■ En savoir plus : Le monde merveilleux des images pieuses, Alain Vircondelet, Editions Hermé, 1988, ISBN : 286665076X

■ Visiter aussi sur le web, l'exposition : Si tu es sage, tu auras une image : Imagerie populaire, religieuse et profane du fonds Michel Chomarat (Bibliothèque Municipale de Lyon)

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Les cavaliers de l'orage, un film de Gérard Vergez (1983)

Publié le par Jean-Yves Alt

Au village, tout le monde connaît Jason (Gérard Klein), un colosse taciturne, preux cavalier, qui n'hésite pas, chaque été à affronter les meilleurs lutteurs de cavalerie, bandant ses muscles et repartant toujours vainqueur sous les yeux ébahis du public, et à la plus grande joie de son frère cadet (Wadeck Stanczak), prénommé Ange.

Ce dernier rêve du jour où il pourra se montrer aussi fort que son aîné ; l'amour fraternel qui le lie à Jason se transformera - malheureusement - en rivalité.

Les deux frères se portent, au début, un amour réciproque, à la limite de l'ambigu : Jason ne déclare-t-il pas à son cadet : « Mon Ange, je te veux tout entier. » Même l'arrivée d'une femme ne semble pouvoir entacher leur complicité : « Le mariage ? Pas de danger, je suis content avec toi. »

Et pourtant, le sexe féminin se trouve merveilleusement représenté par Marie (Marlène Jobert), exilée polonaise, épouse d'un commandant de garnison. Nos deux héros, au gré de leurs fantasques démonstrations équestres, se lieront avec cette infirmière, âme dévouée aux déshérités.

Hélas, le 2 août 1914, la guerre éclate et le tocsin résonne dans toute la France. Les troupes embarquent par convois entiers et Jason se voit réquisitionné. Mais avant de revêtir l'uniforme, il emmène Ange chez le photographe afin d'emporter un souvenir. Ce n'est pas un portrait qu'il désire mais le torse bombé de son jeune frère : « Montre-leur comme tu es beau ! » Les photos du bellâtre seront enfouies au fond d'un petit coffret qu'il pourra ouvrir dans les moments de nostalgie…

Sur le front oriental, les troupes anglaises et françaises se heurtent à l'armée turque qui tient avec l'Allemagne le détroit des Dardanelles. Une tentative alliée se solde par un massacre dont seuls réchappent Jason et un officier français, d'origine serbe, le lieutenant Gorian (Vittorio Mezzogiorno). Marie, après le décès de son époux, s'est engagée comme médecin militaire. Ange l'aide en qualité de chauffeur, cherchant comme un amant désespéré et abandonné des nouvelles de son aîné, en s'adressant à tous les soldats blessés qui reviennent du front.

Une lettre de Jason, laissant percevoir une tendresse cachée pour Marie, les décidera à partir à sa recherche jusqu'à Salonique. Amour, amitié, les retrouvailles sont saluées par des débordements affectifs…

Gérard Vergez renoue ici avec le film d'aventures, de guerre et d'amour.

J'avoue que je suis sensible à ce désir asexué et délicieusement ambigu, cette délectation de la caméra qui lèche les corps des deux frères en lutte. C'est beau parce que c'est tendre et viril, tout à la fois.

Les cavaliers de l'orage repose également sur les prestations exceptionnelles des acteurs : Marlène Jobert qui joue là un de ses plus beaux rôles, méconnaissable ; Gérard Klein, qui a dû subir un entraînement intensif pendant un an : course, équitation, et lutte pour faire face aux six combats du scénario ; et Wadeck Stanczak « l’ange » qui montre ici une remarquable présence.

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Miss Mona, un film de Mehdi Charef (1986)

Publié le par Jean-Yves Alt

Perruquée, maquillée, talons hauts et tout le tralala, c'est Miss Mona sur son trottoir. Un travelo sur le retour, incarné par Jean Carmet le film de Mehdi Charef.

Miss Mona n'est pas heureuse. Malgré son "amour" pour Marilyn Monroe, elle vit une cinquantaine douloureuse, dans une peau qui n'est pas la sienne. Sa passion pour le jeune travailleur immigré clandestin Samir (Ben Smaïl) va provoquer son destin.

Son appétit de vivre nous emporte dans les bas-fonds d'une capitale glauque et nauséabonde, où la corruption et la prostitution, le vol et la mort, sont les seules armes de combat. Un monde peuplé d'homosexuels et d'immigrés, marginalisés à l'extrême, d'une douleur noire, difficilement supportable.

Medhi Charef, le réalisateur se préoccupe des exclus, "les extra-terrestres" comme "ils disent", parce que la loi n'est pas faite pour eux.

L'originalité du scénario, c'est la rencontre des deux protagonistes, qui apparemment, bien qu'exclus, ne sont pourtant pas branchés sur la même longueur d'ondes. L'immigré clandestin a besoin de papiers et, pour ce faire, accepte la proposition de Mona, la prostitution masculine, bien qu'il ne soit pas homosexuel, et que son problème est de pouvoir assumer sa virilité. Quant à Mona, elle n'a de cesse d'économiser suffisamment pour s'offrir l'opération qui lui donnera le sexe qu'elle a choisi.

La trame du film est simple, le texte limité, tout se joue sur les attitudes et les mouvements. La caméra déambule dans les zones chaudes, et insoupçonnées, d'une capitale en rut, où le sexe se vend bien. Parallèlement à nos deux héros, Charef introduit un troisième personnage conducteur de métro, errant désespérément à la recherche du partenaire idéal qui saura lui donner du plaisir.

Un film grave et douloureux, donc. A bien des égards, "Miss Mona" peut être comparé à "L'Homme blessé", dans une version plus cosmopolite.

J'ajoute, pour terminer, que Jean Carmet est prodigieux, c'est un de ses plus beaux rôles. Ne manquez pas la scène où il parodie Marilyn Monroe dans "Sept Ans de réflexion", en robe blanche et perruque blonde sur une plaque d'aération…

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