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Le langage perdu des grues, David Leavitt

Publié le par Jean-Yves Alt

Étonnant, remarquable roman que "Le langage perdu des grues" de David Leavitt, en tout point accompli. David Leavitt choisit délibérément des personnages homosexuels et situe son intrigue dans la société américaine d'aujourd'hui.Ses personnages vivent un quotidien ordinaire et ne posent pas leur homosexualité comme une tragédie ou une marginalité qui par son intensité de blocage ferait question importante : comment vivre aujourd'hui son homosexualité dans le contexte social, comment la vivre pour être heureux ou du moins en accord avec soi-même, sachant qu'hétéro ou homo, les problèmes de travail, de vieillissement, l'amitié, la passion, les aventures et le refuge positif d'une affection respectueuse de chacun mesurent une existence commune à chaque individu quel qu'il soit.

Modestie qui permet à David Leavitt d'entourer Philip, son héros homosexuel, de sa mère Rose, de son père Owen (qui à plus de cinquante ans ose reconnaître son homosexualité, s'en ouvre à son fils, à sa femme, comme Philip a su «communiquer» avec ses parents), de Jerene, une lesbienne, d'Eliot l'amant du bonheur exalté mais aussi de Brad qu'il découvre lentement.

Je dis mon enthousiasme pour ce roman parfaitement construit, où le face à face des parents de Philip, dans son intense désespoir (comment vivre avec une femme qu'on aime et qu'on respecte quand on rêve des bras d'un homme ?), est le contrepoint de l'initiation homosexuelle du fils. Les valeurs établies depuis si longtemps vacillent face à ses doutes, ces désirs, ces bonheurs ou ces misères et ici l'histoire de Philip (qui n'occupe pas toute la place) sert de révélateur à une société en mutation.

Le lecteur est pris dans l'abondance romanesque du récit et en même temps est attiré de l'intérieur vers chaque personnage. Reste cet appel éternel de l'homme, sa quête d'amour, comme cet enfant privé de sa mère qui s'attache à la grue qui monte et descend, la grue qu'il fixe de ses yeux d'enfant abandonné, debout dans le berceau où il est oublié.

Un superbe roman que je conseille sans restrictions.

■ Le langage perdu des grues, David Leavitt, traduit de l'américain par Michel Lederer, Denoël, 1988, ISBN : 2890850285 (ou Denoël, Collection : Et d' Ailleurs, 2000, ISBN : 220724941


Du même auteur :

À vos risques et périls [nouvelles]

Tendresses partagées

Quelques pas de danse en famille [nouvelles]

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A l'école, il faut bien s'occuper... par Daniel Zimmermann (Le Spectateur)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il est possible d'écrire d'une main et de se distraire de l'autre. »

Daniel Zimmermann

in Le Spectateur (1985)

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Mort à Venise, un film de Luchino Visconti (1971)

Publié le par Jean-Yves Alt

La maladie de l'amour à Venise

C'est en voyant pour la première fois "Mort à Venise", que j'ai compris :

- que j'étais mortel, ma jeunesse aussi

- que l'amour est une "vacherie"

- que ce n'est pas un fossé qui sépare les générations, mais cette fascination, si bien exprimée, d'abord par Thomas Mann, ensuite par Luchino Visconti, de la vieillesse pour des âges plus tendres.

Ce n'est pas la beauté du jeune Tadzio, si bien incarnée par Björn Andresen, qui me trouble quand je revois les images viscontiennes pour la Nième fois, mais bien plus ce regard lancinant, exaspéré du vieux compositeur, le génial Gustav von Aschenbach - Dirk Bogarde - qui ne peut de sa contemplation passionnée réussir à inventer la communication dont il aurait tant besoin.

Ce n'est pas un vieillard draguant un biquet que je vois, mais un spécialiste du beau - tout créateur ne l'est-il pas à sa façon ? - mis en échec par le mystère de cette perfection éphémère qu'est l'adolescence.

Quoi de plus inachevé que l'immaturité gracile d'un jouvenceau, et de plus inaccessible ?

Là où l'art s'appuie sur l'inspiration jugulée par des règles et une discipline de tous les instants, la nature inspire à certaines formes une miraculeuse harmonie. Un miracle voué à la destruction par le temps.

Et c'est cette fragilité de la jeunesse qui nous la fait voir sous un jour si désirable. "Mort à Venise" en liant dans une même étreinte du regard les ravages de l'amour et ceux de la mort nous indique une étrange et dangereuse morale : nous mourons de ce que nous aimons.

Est-ce du choléra ou de ce visage trop longtemps contemplé, à la limite de l'insoutenable, que meurt le héros ? Du poison qui coule dans nos veines, ou dans nos vies, nous nous nourrissons.

Comment échapper au feu quand on ne peut s'empêcher d'aimer si fort la lumière ?

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Un pied dans la tombe, Joseph Hansen

Publié le par Jean-Yves Alt

Une parabole sur le sida et un pied dans l'ennui.

Dans le souci d'une identification totale, si vous rêvez d'un roman homosexuel tous azimuts. C'est ce roman qu'il vous faut.

L'auteur est homosexuel, les victimes sont homosexuelles, le meurtrier présumé est homosexuel (mais pas le vrai !), les meubles sont… non, pas les meubles, ils sont impeccables, de bon goût… Car le détective, Dave Brandstetter, a tout pour plaire : courageux, discret, généreux, attentif aux femmes, digne ; il est bien sous tous les rapports (ne doit-il pas être mieux que les hétéros qu'il rencontre incidemment ?) Oui, c'est un héros et il ne craint ni la bagarre, ni les coups, il sait se servir de ses muscles, de son intelligence.

Dave est dans un sacré merdier : des crimes sont commis. Les victimes : des homosexuels, et pas n'importe quels homosexuels, des gays (nous sommes aux USA, l'avais-je oublié ?) atteints du sida.

Mon problème, c'est que quand je lis un polar (j'en lis assez peu au demeurant), tout gay que je suis, j'aime bien m'échapper de la morale, de la générosité.

J'aime bien les codes, les rites du polar :

des mecs machos en diable, des traîtres et des traîtresses, des vamps chaloupées et des héros pressés qui les basculent sur des divans moelleux dans des sites de rêve, et des lieux noirs, du sang, de la violence, parce que un polar pour moi, ce n'est pas forcément un sujet de réflexion, c'est un lieu imaginaire ou se défoulent toutes les zones d'ombre que la société m'interdit d'exprimer.

Alors me voici coincé car ce polar m'a ennuyé. Totalement. Mais voilà, qu'un polar montre des hommes atteints du sida, et je me sens coupable de critiquer un bouquin aux si bonnes intentions. Je n'ai plus qu'à attendre les commentaires d'insultes...

Il y a des thèmes graves, si graves... Pour autant, peut-on s'en servir dans l'intrigue de ce qui est, par excellence, une lecture de divertissement ?

■ Un pied dans la tombe, Joseph Hansen, Editions Rivages, 1988, ISBN : 2869301634


Du même auteur : Les mouettes volent bas - Le garçon enterré ce matin - Par qui la mort arrive - Petit Papa pourri - Pente douce


Lire aussi sur ce blog :

Joseph Hansen et son détective homosexuel, Dave Brandstetter

Hommage à Joseph Hansen et chroniques brèves des romans : Le poids du monde - En haut des marches - Les ravages de la nuit

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A l'école, il faut bien s'occuper... par Daniel Zimmermann (Le Gogol)

Publié le par Jean-Yves Alt

« L'émulation est saine, tous les élèves de perfectionnement s'activent, une main sous la table, ça y va sec, en général les grandes compétitions masturbatoires coïncident avec l'arrivée du printemps. »

« Il (le maître) fait semblant de ne pas voir les grattouillages compulsifs des petits au travers de leur cache-misère, il tolère les réassurances davantage élaborées des moyens quand ils s'octroient une paluche discrète dans la poche, il autorise même les grands à retourner aux gogues cinq minutes après la fin de la récréation, un par un évidemment. »

(Cette tolérance n'est concevable, bien évidemment, qu'avec les "débiles" d'une classe de perfectionnement).

■ Daniel Zimmermann, Le Gogol (1987)

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