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Wilhelm von Gloeden [1856-1931] : « Le temps de la pose » par Guy Hocquenghem

Publié le par Jean-Yves Alt

Avertissement : ce texte est de pure fiction, même s'ils reposent sur des faits historiques.

« Il y a seulement une dizaine d'années, il n'était pas difficile de retrouver Il Moro, le compagnon de Gloeden, sur la place de Taormina. Devenu un vieux paysan sicilien, il a laissé pour nous s'égrener ses souvenirs. Si j'ai connu le Baron, monsieur ? J'ai peut-être été le premier à l'apercevoir, moi. Quand j'étais jeune, on m'appelait Il Moro, l'Arabe ; il doit y avoir un peu de ce sang-là dans ma famille. Il n'y avait pas tellement de distractions, à Taormina, à cette époque. […]

Je me souviens très bien quand il est arrivé, il était habillé bien trop chaud ; tout de suite, quand on s'est précipités pour prendre ses bagages, il a sorti de l'argent. Il était très généreux, monsieur, d'une générosité dont on n'a plus idée aujourd'hui. Et il n'y avait pour ainsi dire pas d'argent, à Taormina, à cette époque. Des chèvres, des gamins et des vieillards […] Pour chaque photo qu'il faisait, il nous comptait un crédit, et ça allait à un pécule qu 'il nous donnait, au mariage […]

Au début, il n'a rien fait que nous regarder, avec de drôles de longues-vues qu'il avait apportées. On a très vite compris que c'était bien nous qu'il regardait, pendant qu'on jouait au jeu que vous appelez saute-mouton en français. Nous étions déjà des adolescents, mais on jouait encore comme des ragazzini […]

Donc, il nous espionnait, et ça nous faisait un peu bizarre de sentir son regard, comme ça, dans la campagne. On n'était pas dégourdis. Ça nous faisait rire, ça nous chatouillait de savoir qu'un monsieur, un vrai, un étranger fortuné s'intéressait à nous plutôt qu'à la famille. Dans ce temps-là, les filles ne sortaient pas du tout, elles restaient enfermées avec les mères, au coin du feu, même en été. Les hommes partaient travailler à la ville ou en mer, et nous, les gamins, on gardait des troupeaux qui connaissaient le chemin aussi bien que nous […]

Et puis un jour il a fini par nous demander si on voulait bien poser pour lui. Bien sûr, au début, on n'a pas compris. On croyait qu'il était peintre : de la photographie, c'était la première fois qu'on nous en parlait. Il avait choisi son décor ; une toile peinte, justement, qu'on a transportée jusque chez. lui à dos d'âne, et qui venait de l'ancien théâtre.

Je mélange un peu mes souvenirs. Que voulez-vous, il en est tant passé, de garçons du village, devant cette fameuse toile peinte. Ça été le début de tout le commerce de photographies dans le pays, et le décor a servi un demi-siècle...

Nous, au début, on ne comprenait rien à ce qu'il voulait de nous […] Il nous montrait les photos qu'il faisait tirer à Naples. Nous, on riait comme des imbéciles, à se voir comme ça, en tableaux vivants. Il tournait autour de nous, il nous changeait un bras déplace, nous bougeait la jambe. On était ses poupées, ses mannequins de chair et de sang. Enfin, il reculait, il nous disait : Achtung ! On retenait son souffle jusqu'au déclic. Ça n'était plus nous, sur la plaque. D'autres êtres, immobiles, beaux comme des dieux […]

[…] il nous parlait en mauvais italien, prenait la pose pour nous montrer. Il voulait qu'on ait l'air plus sérieux, il nous expliquait la grâce des pâtres grecs et la beauté des fresques de Pompéi. Nous, on était distraits, il devait recommencer dix fois, il reprenait sans se lasser, il prenait le ciel à témoin de notre insensibilité à l'art, de notre incompréhension de l'Antiquité […]

Des gens du village passaient dehors, et ils regardaient par la fenêtre illuminée, la drôle de cérémonie du baron. Mais il était si généreux, si gentil et si poli avec les femmes, que personne n'y trouvait à redire. Par exemple, ma mère avait à la longue une vraie vénération pour lui. A sa mort, elle a mis sa photo sur sa cheminée, à côté des images des saints.

Nous, on aurait donné toutes les statues romaines du musée d'Agrigente pour un phonographe, ou un appareil photo comme le sien. Pour nous mettre dans l'atmosphère, il nous récitait des vers d'un poète grec, Theocrito, ou encore du Virgilio. Pendant ce temps-là, nous on se pinçait, on prenait des fous rires. […] on ne se rendait compte de rien. C'est bien après que je me suis rendu compte, qu'on a su que le Baron était un... si grand artiste, comme tout le monde le connaît.

[…] il voulait nous dégrossir, nous transformer en héros de la mythologie, faire de nous des Paris, des Ganimèdi, des Antinoüs. Il nous répétait que nous étions tous des nobles, de vrais nobles qui descendaient tout droit des grandes familles grecques de Sicile. Il cherchait en nous la perfection de l'homme, mais nous étions une substance bien misérable et bien imparfaite pour un si grand créateur, monsieur...

[…] Du matin au soir, il était avec nous, quelque part à nous espionner. Comme s'il avait craint de manquer l'occasion de beauté d'un seul de nos gestes.

Souvent, il entrait dans des grandes colères contre nous, contre nos jeux, notre grossièreté. Il nous disait : vous n'avez pas honte, à votre âge ? Il essayait de nous sortir de notre trou, de nous intéresser aux charmes de la culture. Mais nous, on revenait toujours à la chose animale […]

Oui, nous devions être terribles. Lui, il avait la patience d'un oiseleur, il nous emprisonnait dans ses photos presque par surprise, tout insaisissables qu'on était.

A la belle saison, on allait dehors, sur la terrasse devant le vieux couvent abandonné. Avec les années, le baron s'était mis à toutes sortes de cérémonies païennes, des manières de messes en l'honneur du soleil, que les anciens appelaient Apollo. Je crois que le baron était devenu zoroastrien, ou quelque chose dans ce genre. On était ses enfants de chœur pour des longues invocations à la lumière d'été, le jour du solstice […]

Il nous lisait l'histoire des dieux d'autrefois dans Hesiodo, avec un drôle d'accent, comme un prédicateur. On riait dans son dos, mais on n'osait rien dire, parce qu'on avait un peu peur, tout de même. On le croyait un peu sorcier, on craignait ses malédictions.

Qu'est-ce qu'on a pu passer comme temps, à poser, des jours entiers, au soleil... Après, on était plus habitués, on connaissait ses tics. Il avait la folie des grands yeux, qu'il considérait comme le miroir de l'âme, dans ses photos. C'était bien le temps de la pose - aujourd'hui, on préfère les instantanés. Mais lui, il pouvait passer trois jours pour faire un cliché, parce qu'un nuage passait, l'un de nous avait bougé, ou avait souri.

Toute la mythologie y passait, et c'est comme ça que j'ai commencé à la connaître. J'ai fait Ixione sur la roue, Endymione endormi, le chasseur à l'arc surprenant Diane au bain.

Il se servait de toutes les vieilleries du village pour fabriquer son décor ; et, vous savez, c'est lui qui a mis les roues de charrette siciliennes à la mode. Des fois, il était dur avec nous, pour notre bien, pour le bien de l'art.

Il nous attachait, il nous tordait les bras, il nous contorsionnait, il voulait de la douleur, de l'expression. Peu à peu, on apprenait à reconnaître la ligne qui va du bout des doigts jusqu'à l'extrémité du pied, le jeu des hanches […] Il dévalisait la sacristie en cierges, et les papillons venaient se brûler les ailes aux chandeliers. Il nous versait à boire quelques gouttes d'un vin français dans des verres en cristal, on en renversait un peu, on était nerveux et excités. C'était une impression comme je n'en ai jamais connu depuis, ces nuits-là. Une grande douceur, un avant-goût pas très catholique du paradis. Il avait besoin que nous éprouvions certains sentiments, pour obtenir sur la photo le résultat qu'il cherchait. Alors rien n'était trop beau pour créer en nous l'impression de la poésie, pour nous arracher à notre autre nature, celle de petits culs-terreux rigolards […]

Il venait des étrangers, de plus en plus nombreux, qui montaient jusque chez lui pour voir nos photos. Il s'était mis à les vendre, et il nous montrait des journaux d'Allemagne, ou américains, où elles étaient imprimées. Ça nous semblait miraculeux. Lui nous disait le prix qu'atteignaient nos photos, et on s'apercevait qu'il y avait plus d'argent à gagner là-dedans que dans n'importe quel élevage de chèvres. Il nous obligeait à épargner l'argent qu'il nous donnait. C'est comme ça que le village s'est repeuplé. Les filles venaient de la ville pour chercher un mari à Taormina, et les nouveaux couples ouvraient les premiers hôtels pour touristes. Il ne nous a pas seulement formé le goût, l'esprit, il nous a aussi appris à sortir de la misère.

Devenus des hommes, nous les montrions à nos enfants, ces photos, on était fiers d'avoir posé pour lui. Nous leur faisions aimer le nom du Baron, à qui nous devions l'aisance […] »

Extrait de Race d’Ep : Un siècle d'images de l'homosexualité de Guy Hocquenghem, avec la collaboration iconographique de Lionel Soukaz, Paris, Éditions Libres/Hallier, collection Illustrations, 1979, ISBN 2862970301, pages 39-46


Lire aussi sur ce blog : Garçons des années 20 (Photographie)

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Partners, un film de James Burrows (1982)

Publié le par Jean-Yves Alt

Les deux poutres maîtresses de Partners sont beaucoup plus l'intelligence du scénario et le jeu des deux acteurs principaux que la mise en scène elle-même, soignée mais très banale. C'est Francis Veber qui est l'auteur du scénario et des dialogues de Partners : il se rachète de ses anciennes bêtises (il fut l'adaptateur pour Edouard Molinaro de "La cage aux folles" d'après la pièce de Jean Poiret) et parvient à concilier le suspense policier et les problèmes psychologiques de ses personnages, de l'inspecteur Benson (Ryan O'Neal) en particulier.

Partners repose sur une double progression :

Premier aspect, un crime a été commis dans le milieu gay de Los Angeles : un cover boy de la revue Man's Man a été mystérieusement assassiné et l'on accuse la police de renoncer à retrouver le coupable, de faire du sexisme primaire. Le capitaine Wilkins (Kenneth McMillan) décide d'envoyer deux de ses hommes sur les lieux pour s'infiltrer dans le quartier gay, très important à Los Angeles, avec ses immeubles où n'habitent que des couples homosexuels, ses salles de gymnastique. Tout au long du film, la place de l'enquête n'est jamais négligée : les deux flics feront leur travail, recueilleront des indices, prendront des risques, démêleront l'affaire.

Deuxième aspect, c'est le rapport entre les deux policiers, où Veber a su faire preuve de sensibilité et de nuances. Benson est un homme à femmes, œil de velours et sourire conquérant qui font tomber en pâmoison les dactylos de la brigade criminelle ; son acolyte Kerwin (John Hurt) est au contraire un homosexuel refoulé qui travaille aux archives de la police ; il n'est jamais allé sur le terrain, mais, comme homosexuel, son rôle sera de servir de carte de visite à Benson.

« Je veux que vous viviez comme un couple gay», ordonne le truculent capitaine Wilkins, petit gros malicieux et même un peu pervers, aux réparties pleines d'humour qui donnent à son regard délavé une impression curieuse d'autosatisfaction. Quand Benson lui demande, exaspéré, pourquoi il a été choisi, Wilkins répond : «Parce que vous êtes vraiment un bon flic, Benson, et puis... parce que vous avez un beau cul !»

Le "comique" vient de ce que nous assistons à une situation renversée : l'hétéro tombeur de femmes qui règne et se pavane dans le monde majoritaire se retrouve soudain en minorité dans un univers homosexuel ; il est aussi mal à l'aise qu'un homo contraint de jouer le jeu de la "normalité" dans la société hétérosexuelle. Le comique vient aussi de ce que Benson demeure un flic, un professionnel qui a une mission à remplir : ses réticences sont vaincues par l'objectif à atteindre et Francis Veber a psychologiquement, vu juste. Chaque fois que Kerwin exprime le désir de revenir en arrière, d'en rester là, de ne pas faire ceci ou cela, Benson, qui sait très bien que c'est ceci ou cela qu'il faut faire pour avancer, relève le défi et répond positivement (scène où il pose pour la couverture de Man's Man, notamment, prenant le double risque de servir d'appât à l'assassin et de passer aux yeux de tous et de toutes pour ce qu'il n'est pas). Certes, Benson aura toujours l'habileté d'éviter le corps à corps sensuel dans des amours qui ne sont pas son genre.

Cela ne l'empêche pas d'observer et de tirer certaines conclusions. Après que le tenancier d'un motel gay l'a peloté sous la table quelques instants, il prend conscience d'une réalité de la condition... féminine : «Ça ne doit pas être drôle d'être une femme, note-t-il, se faire mettre la main au cul par des types répugnants!» Amusante aussi la scène où, pour se désintoxiquer du milieu pédé par lequel il se sent agressé, il drague une jolie fille... qui le prend pour un pédé : voulant montrer qu'il « n'en est pas », il insiste pour honorer la mignonne... mais n'arrive pas à bander.

Sans doute Francis Veber n'a-t-il pas résisté à présenter quelques caricatures outrancières : le personnage de Kerwyn est un condensé de tous les clichés les plus éculés (refoulé, tremblotant, balbutiant, il ne sait guère que cuisiner, coudre et repasser. Quand il doit manier le revolver, il est pris d'un accès de tremblement qui dure tellement qu'il en manque sa cible), de même pour le tenancier du motel et le logeur de l'immeuble gay : mais, emporté dans tout le contexte, ça passe assez bien, d'autant que cette fois le comique n'est pas à sens unique. De plus, il montre que ce fameux milieu gay n'est qu'un microcosme où les individus restent fidèles aux passions humaines traditionnelles : amour, jalousie, recherche du bonheur, tous les sentiments propres à la nature humaine y sont reproduits, ni en mieux ni en, pire ; l'homosexualité n'y apparaît ni comme une monstruosité bouffonne ni comme une dépravation malsaine. Le talent des comédiens apporte même à ce film une dimension souvent émouvante.

Globalement, Partners est un film positif : il ne provoque ni le sarcasme ni la haine latente et constitue une approche plutôt sensible de l'homosexualité grâce au comique cinématographique.

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Les homosexuels de Berlin du Dr Magnus Hirschfeld

Publié le par Jean-Yves Alt

Homos 1900

Magnus Hirschfeld (1868-1935) osa dire que l'homosexualité est innée et doit être respectée.

Ce pionnier, qui défendit et sauva de nombreux homosexuels, était dans l'obligation de napper ses plaidoyers d'une couche de théories scientifiques. Il fallait ruser avec la terreur morale exercée sur la sexualité "déviante" et utiliser un langage susceptible d'être entendu des homosexuels eux-mêmes.

Magnus Hirschfeld avait ainsi un génie pédagogique, en un temps où l'uranisme était mondain, scandaleux, confiné dans la clandestinité mais était aussi passible de punitions.

Les homosexuels de Berlin raconte et montre comment vivent les homos, en 1900, dans une capitale alors célèbre.

Tout est dit des comportements, des amours, des rencontres, des fêtes clandestines, des liaisons qui faisaient fi des différences sociales, des rares familles qui aidaient leur rejeton "perverti". Tout est dévoilé des moyens par lesquels les homos réussissent à survivre, cachés, en porte-à-faux constant avec une société qui n'accepte pas que l'on contourne l'imprenable classification sexuelle. Tout est dit sur les interventions de la police, les sarcasmes et les violences à rencontre des homos démunis. Certains subliment leurs désirs, comme d'autres mènent une double vie. Les gigolos, les truands se servent de la culpabilité de leurs clients ou de leurs victimes.

Il en ressort que, coûte que coûte, le désir parvient à tracer sa voie. Mais l'amour et une entente profonde sont-ils suffisants pour que les homos construisent l'avenir à deux ? Hirschfeld met le doigt sur la plaie, conséquence de l'anormalité sociale : la solitude, la peur de l'engagement, tout un magma de mal vivre qui sévit parfois encore aujourd'hui.

Le livre de Magnus Hirschfeld doit être replacé dans son contexte. Il ne faut pas tomber dans le piège de juger l'œuvre et l'action de cet homme dans les perspectives du XXIe siècle. Ce serait commettre la même erreur que les militants homosexuels qui ont condamné, dans les années 80, sans aucun recul historique, le rôle d'André Baudry dans les années 60.

Le livre de Hirschfeld fait basculer l'homosexualité du plaisir (de tous temps pratiquée, mais occultée) dans l'homosexualité sociale en plein jour. Il remettait en question, pour la première fois, cette normosexualité (terme qu'il utilisait pour désigner l'hétérosexualité) si sûre de son exclusivité.

■ Les homosexuels de Berlin du Dr Magnus Hirschfeld, présentation de Patrick Cardon, Cahiers des éditions GayKitschCamp, collection Mémoires, 2e édition revue et corrigée, 1993, ISBN : 2908050218


Lire un extrait - Compléments de l'éditeur


Lire aussi sur ce blog : Allemagne : De Magnus Hirschfeld à Adolf Hitler

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La boue, Françoise Bouillot

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean sans terre

Dans "La boue", le romanesque reprend ses droits avec talent : un grand roman d'atmosphère et de suspense.

Françoise Bouillot a signé un étonnant roman, juste, clair, fort, profondément discret. Ville ou campagne, les gens sont ce qu'ils sont, empêtrés jusqu'au cou dans la boue des habitudes.

Une ferme, un château, une famille de paysans ; le père, la mère et leur fils solitaire, P'tit Louis l'indigent, un ouvrier agricole, et quelques comparses perdus dans la nuit d'une campagne misérable.

La narratrice est écrivain, un personnage dont on sait peu de chose : elle vit un an dans la ferme, hôte payant semble-t-il, seule (après une rupture ?) et elle observe, à la fois distante et proche, lointaine parce qu'elle sait que jamais elle ne s'intégrera à un milieu qui n'est pas le sien, sensible pourtant à ce qu'elle devine de souffrances, de secrets, de non-dit, cette part des êtres qui n'a plus rien à voir avec les coutumes du village mais avec ce qui est universel, l'éblouissement de l'amour, sa perte et la lumineuse conscience de sa mémoire.

Jean le fermier, Jean le fils du couple de paysans, Jean aime les hommes depuis toujours. Jean n'est ni une folle égarée dans la boue nauséabonde d'une ferme où sévirait Cendrillon, ni le super mec viril dont les muscles ont durci au soleil des moissons. Jean est plutôt silencieux, fragile, inquiet, en butte à une mère sournoise. Un homme qui porte un assez lourd secret dans un univers où les secrets aussi ignobles soient-ils sont commentés à la veillée ; tous les secrets sauf peut-être celui-ci dont il est impossible de parler puisqu'il mettrait en péril la structure primaire de tout milieu concentré sur le travail manuel : la virilité.

Françoise Bouillot décrit avec sobriété et d'une écriture puissante et dense la vie quotidienne de la ferme, sans effets superflus, sans excès, avec la même force que le soc de la charrue qui s'enfonce dans la terre dure et dévoile un instant la fraîcheur tendre du sillon. Il n'y a ni bons ni méchants et Jean n'est pas particulièrement choyé. L'homosexualité ici n'a pas à être défendue, elle est simplement donnée comme telle dans un monde où elle subit les dérapages du langage mais supporte plus facilement les accommodements avec l'argent.

De Jean nous ne recevrons pas beaucoup de confidences. Comme il est de coutume dans les pays où parler obéit à des rites très précis, ce sont les autres, lentement, qui mettent en place le puzzle d'où émergera le passé de Jean. Un cimetière de prisonniers allemands, près de là, où Jean va régulièrement se recueillir, quelques allusions, une histoire macabre d'enfant mort (suicide ?) dans un puits… mais où est la légende ? Ce qui est suggéré c'est non pas l'homosexualité de Jean mais ces dérapages du destin qui émerveillent les paysans parce qu'ils cassent la sempiternelle succession des saisons et qu'il faut se raconter des histoires pour savoir que le monde n'est pas que cela : une accumulation de jours et de travaux.

Françoise Bouillot a peint avec un réalisme étonnant la monotonie du temps à la campagne, les rapports qu'entretiennent les paysans avec la politique, la confraternité étrange qui leur fera défendre le plus paumé s'il est des leurs.

Le châtelain arrive, le nouveau, celui qui rachète le blanc manoir que l'on croyait hanté depuis le drame. Le châtelain est pédé et ça se voit à cent lieues. Il ne le cache pas, a les pieds sur terre et les yeux où il faut. Notre paysan solitaire tombe amoureux ; le château l'invite et il partage, hagard mais flatté, les festivités des folles du week-end. Le châtelain comprend l'intérêt d'un tel lien outre son aspect excitant ; il saura se concilier la famille et concéder des bouts de terre contre un respect apparent et l'usage paisible du fils depuis, très, très longtemps majeur.

Françoise Bouillot tenait un sujet en or, elle ne l'a pas gâché. Tout reste juste, en nuances... humain. Chacun vivra sa vie au meilleur du possible. Pas de drame. La terre est là, simple et éternelle et l'essentiel est d'en garder possession. Alors si les châtelains aiment les hommes et si Jean n'aime pas les femmes... que la vie continue.

■ La boue, Françoise Bouillot, Editions J'ai lu, 1999, ISBN : 2277241393


Du même auteur : Travesti - Roman de Roberte

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L'après-mai des faunes : préface de Gilles Deleuze (1974)

Publié le par Jean-Yves Alt

Personne ne peut y échapper, ni l’auteur du livre, ni l’éditeur, ni le préfacier, la vraie victime, bien qu'il n'y ait nul besoin de préface. C'est un gai livre. Il aurait pu s'appeler : Comment des doutes naquirent sur l'existence de l'homosexualité ou bien personne ne peut dire "Je suis homosexuel".

Signé Hocquenghem

« Comment en est-il venu là ? Évolution personnelle, marquée dans la succession et le ton divers des textes de ce livre ? Révolution collective liée à un travail de groupe, à un devenir du FHAR (*) ? Évidemment ce n'est pas en changeant, en devenant hétérosexuel par exemple, qu'Hocquenghem a des doutes sur la validité des notions et des déclarations. C'est en demeurant homosexuel for ever, en le restant en l'étant de plus en plus ou de mieux en mieux, qu'on peut dire "mais après tout personne ne l'est". Ce qui vaut mille fois mieux que la plate et fade sentence d'après laquelle tout le monde l'est, tout le monde le serait, pédé inconscient latent. Hocquenghem ne parle ni d'évolution ni de révolution, mais de volutions. Imaginons une spirale très mobile : Hocquenghem y est en même temps à plusieurs niveaux, à la fois sur plusieurs courbes, tantôt avec une moto, tantôt en défonce, tantôt sodomisé ou sodomisant, tantôt travesti. A un niveau il peut dire oui, oui je suis homosexuel, à un autre niveau non ce n'est pas cela, à un autre niveau c'est encore autre chose. Ce livre ne répète pas le livre précédent, le Désir homosexuel, il le distribue, le mobilise tout autrement, le transforme.

Première volution. Contre la psychanalyse, contre les interprétations et réductions psychanalytiques - l'homosexualité vue comme rapport avec le père, avec la mère, avec Œdipe. Hocquenghem n'est contre rien, il a même écrit une lettre à la mère. Mais ça ne marche pas. La psychanalyse n'a jamais supporté le désir. Il faut toujours qu'elle le réduise et lui fasse dire autre chose. Parmi les pages les plus ridicules de Freud, il y a celles sur la «fellatio» : un désir si bizarre et si "choquant" ne peut valoir pour lui-même, il faut qu'il renvoie au pis de la vache, et par là au sein de la mère. On aurait plus de plaisir à suçoter un pis de vache. Interpréter, régresser, faire régresser. Ça fait rire Hocquenghem. Et peut-être y a-t-il une homosexualité œdipienne, une homosexualité-maman, culpabilité, paranoïa, tout ce que vous voulez. Mais justement elle tombe comme le plomb, lestée par ce qu'elle cache, et que veut lui faire cacher le conseil de famille et de psychanalyse réunies : elle ne tient pas à la spirale, elle ne supporte pas l'épreuve de légèreté et de mobilité. Hocquenghem se contente de poser la spécificité et l'irréductibilité d'un désir homosexuel, flux sans but ni origine, affaire d'expérimentation et non d'interprétation.

On n'est jamais homosexuel en fonction de son passé, mais de son présent, une fois dit que l'enfance était déjà présence qui ne renvoyait pas à un passé. Car le désir ne représente jamais rien, et ne renvoie pas à autre chose en retrait, sur une scène de théâtre familial ou privé. Le désir agence, il machine, il établit des connexions. Le beau texte d'Hocquenghem sur la moto : la moto est un sexe. L'homosexuel ne serait pas celui qui en reste au même sexe, mais celui qui découvre d'innombrables sexes dont nous n'avons pas l'idée ? Mais d'abord Hocquenghem s'efforce de définir ce désir homosexuel spécifique, irréductible - et non pas par une intériorité régressive, mais par les caractères présents d'un Dehors, d'un rapport avec le Dehors : le mouvement particulier de la drague, le mode de rencontre, la structure "anulaire", l'échangeabilité et la mobilité des rôles, une certaine traîtrise (complot contre sa propre classe, comme dit Kiossowski? : "on nous a dit que nous étions des hommes, nous sommes traités comme des femmes ; oui, pour nos adversaires, nous sommes traîtres, sournois, de mauvaise foi : oui, dans toute situation sociale, à tout moment, nous pouvons lâcher les hommes, nous sommes des lâcheurs et nous en sommes fiers").

* FHAR : Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire : mouvement radical revendiquant le droit à l'homosexualité pour les deux sexes fondé par Françoise d'Eaubonne et Guy Hocquenghem en 1971.

Seconde volution. L'homosexualité n'est pas production de désir sans être en même temps formation d'énoncés. Car c'est la même chose, produire du désir et former de nouveaux énoncés. C'est évident qu'Hocquenghem ne parle pas comme Gide, ni comme Proust, encore moins comme Peyrefitte : mais le style, c'est de la politique - et les différences de génération ausssi, et les manières de dire "je" (cf. l'abîme de différences entre Burroughs père et fils, quand ils disent je et parlent de la drogue}. Autre style, autre politique : l'importance de Tony Duvert aujourd'hui, un nouveau ton. C'est du fond d'un nouveau style que l'homosexualité produit aujourd'hui des énoncés qui ne portent pas, et ne doivent pas porter sur l'homosexualité même. S'il s'agissait de dire "tous les hommes sont des pédés", aucun intérêt, proposition nulle qui n'amuse que les débiles. Mais la position marginale de l'homosexuel rend possible et nécessaire qu'il ait quelque chose à dire sur ce qui n'est pas l'homosexualité : "avec les mouvements homosexuels l'ensemble des problèmes sexuels des hommes sont apparus". Pour Hocquenghem, les énoncés d'homosexualité sont de deux sortes complémentaires. D'abord sur la sexualité en général : loin d'être phallocratique, l'homosexuel dénonce dans l'asservissement de la femme et dans le refoulement de l'homosexualité un seul et même phénomène qui constitue le phallocentrisme. Celui-ci en effet procède indirectement, et, en formant le modèle hétérosexuel de nos sociétés, rabat la sexualité du garçon sur la fille à laquelle il donne le rôle à la fois de première piégeuse et de première piégée. Dès lors, qu'il y ait une complicité mystérieuse entre les filles qui préfèrent les filles, les garçons qui préfèrent les garçons, les garçons qui préfèrent aux filles une moto ou un vélo, les filles qui préfèrent, etc., l'important est de ne pas introduire de rapport symbolique ou pseudo-signifiant dans ces complots et complicités ("un mouvement comme le Fhar apparaît intimement lié aux mouvements écologiques... quoique ce soit inexprimable dans la logique politique").

D'où, aussi bien, la seconde sorte d'énoncés qui portent sur le champ social en général et la présence de la sexualité dans ce champ tout entier : en échappant au modèle hétérosexuel, à la localisation de ce modèle dans un type de rapports comme à sa diffusion dans tous les lieux de la société, l'homosexualité est capable de mener une micro-politique du désir, et de servir de révélateur ou de détecteur pour l'ensemble des rapports de force auxquels la société soumet la sexualité (y compris dans le cas de l'homosexualité plus ou moins latente qui imprègne les groupes virils militaires ou fascistes). Précisément l'homosexualité se libère, non pas en brisant tout rapport de force, mais lorsque, marginale, elle n'est d'aucune utilité sociale : "les rapports de force n'y sont plus inscrits au départ par la société, les rôles homme-femme, baisé-baiseur, maître-esclave y sont instables et inversables à tout moment."

Troisième volution. On croyait Hocquenghem en train de se fixer, de creuser sa place dans la marge. Mais qu'est-ce que c'est, cette marge ? Qu'est-ce que c'est, cette spécificité du désir homosexuel, et ces contr'énoncés d'homosexualité ? Un autre Hocquenghem, à un autre niveau de la spirale, dénonce d'homosexualité comme un mot. Nominalisme de l'homosexualité. Et vraiment il n'y a pas de pouvoir des mots, mais seulement des mots au service du pouvoir : le langage n'est pas information ou communication, mais prescription, ordonnance et commandement. Tu seras dans la marge. C'est le central qui fait le marginal. "Ce découpage abstrait du désir qui permet de régenter même ceux qui échappent, cette mise dans la loi de ce qui est hors la Loi. La catégorie en question, et le mot lui-même, sont une invention relativement récente. L'impérialisme croissant d'une société qui veut donner un statut social à tout l'inclassable a créé cette particularisation du déséquilibre... Découpant pour mieux régner, la pensée pseudo-scientifique de la psychiatrie a transformé l'intolérance barbare en intolérance civilisée." Mais voilà ce qui se passe de bizarre : moins l'homosexualité est un état de chose, plus l'homosexualité est un mot, plus il faut la prendre au mot, assumer sa position comme spécifique, ses énoncés comme irréductibles, et faire comme si…

Par défi. Par presque-devoir. Par moment dialectiquement nécessaire. Par passage et par progrès. Nous ferons les folles puisque vous le voulez. Nous déborderons vos pièges. Nous vous prendrons au mot : "C'est en rendant la honte plus honteuse qu'on progresse. Nous revendiquons notre féminité, celle-là même que les femmes rejettent, en même temps que nous déclarons que ces rôles n'ont aucun sens... La forme concrète de cette lutte, on ne peut pas y échapper, c'est le passage par l'homosexualité." Encore un masque, encore une traîtrise, Hocquenghem se retrouve hégélien - le moment nécessaire par lequel il faut passer - Hocquenghem se retrouve marxiste : le pédé comme prolétaire d'Éros ("c'est précisément parce qu'il vit en l'acceptant la situation la plus particulière que ce qu'il pense a valeur universelle"). Le lecteur s'étonne. Hommage à la dialectique, à l'École normale supérieure ? Homohégélianisme-marxisme ? Mais Hocquenghem est déjà ailleurs, à un autre endroit de sa spirale, et dit ce qu'il avait dans la tête ou dans le cœur, et qui ne se sépare pas d'une espèce d'évolution. Qui d'entre nous n'a pas à faire mourir Hegel et Marx en lui-même, et l'infâme dialectique ?

Quatrième volution. Dernière figure de danse pour le moment, dernière traîtrise. Il faut suivre les textes d'Hocquenghem, sa position par rapport au Fhar et dans le Fhar, comme groupe spécifique, les rapports avec le M.L.F. Et même l'idée que l'éclatement des groupes n'est jamais tragique. Loin de se fermer sur "le même", l'homosexualité va s'ouvrir sur toutes sortes de relations nouvelles possibles, micrologiques ou micropsychiques, essentiellement réversibles, transversales, avec autant de sexes qu'il y a d'agencements, n'excluant même pas de nouveaux rapports entre hommes et femmes : la mobilité de certaines relations SM, les puissances du travesti, les 36000 formes d'amour à la Fourier, ou les n-sexes (ni un ni deux sexes). Il ne s'agit plus d'être ni homme ni femme, mais d'inventer des sexes, si bien qu'un homosexuel homme peut trouver chez une femme les plaisirs que lui donnerait un homme et inversement (Proust opposait déjà à l'homosexualité exclusive du Même cette homosexualité davantage multiple et plus "localisée" qui inclut toutes sortes de communications trans-sexuelles, y compris les fleurs et les bicyclettes). Dans une très belle page sur le travesti, Hocquenghem parle d'une transmutation d'un ordre à un autre, comme d'un continuum intensif de substances : "Pas l'intermédiaire entre l'homme et la femme, ou le médiateur universel, c'est une part d'un monde transférée dans un autre comme on passe d'un univers à un autre univers, parallèle au premier, ou perpendiculaire, ou de biais; ou plutôt c'est un million de gestes déplacés, de traits reportés, d'événements..." Loin de se fermer sur l'identité d'un sexe, cette homosexualité s'ouvre sur une perte d'identité, sur le "système en acte des branchements non exclusifs du désir polyvoque". A ce point précis de la spirale, on comprend comment le ton a changé : il ne s'agit plus du tout pour l'homosexuel de se faire reconnaître, et de se poser comme sujet pourvu de droits (laissez-nous vivre, après tout, tout le monde l'est un peu... homosexualité - demande, homosexualité - récognition, homosexualité du même, forme œdipienne, style Arcadie). Il s'agit pour le nouvel homosexuel de réclamer d'être ainsi, pour pouvoir dire enfin : Personne ne l'est, ça n'existe pas. Vous nous traitez d'homosexuels, d'accord, mais nous sommes déjà ailleurs.

Il n'y a plus de sujet homosexuel, mais des productions homosexuelles de désir, et des agencements homosexuels producteurs d'énoncés, qui essaiment partout, SM et travestis, dans des relations d'amour autant que dans des luttes politiques. Il n'y a plus de sujet-Gide emporté divisé, ni même de sujet-Proust encore coupable, encore moins le lamentable Moi-Peyrefitte. On comprend mieux comment Hocquenghem peut être partout sur sa spirale, et dire à la fois : le désir homosexuel est spécifique, il y a des énoncés homosexuels, mais l'homosexualité n'est rien, ce n'est qu'un mot, et pourtant prenons le mot au sérieux, passons nécessairement par lui, pour lui faire rendre tout ce qu'il contient d'autre - et qui n'est pas l'inconscient de la psychanalyse, mais la progression d'un devenir sexuel à venir. »

Gilles Deleuze


L’après-mai des faunes de Guy Hocquenghem, préface de Gilles Deleuze, Grasset, collection Enjeux, 1974, ISBN : 2246000807

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