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Une morale pratique par Saadi

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Jardin des roses, du poète persan Saadi, propose, à ses lecteurs, une morale pratique, apprise sur les chemins, de Bagdad à Tanger, de boutre en chameau et de taverne en mosquée, par le commerce des grands et des petits, des marchands et des sages retirés, dans les odeurs d'encens, d'épices, de fleurs et de fruits : à travers, en un mot, la vie quotidienne du XIIIe siècle oriental.

Mais diffère-t-elle tant d'aujourd'hui ?

Les anecdotes de Saadi conduisent à travers les méandres des désirs, de la jeunesse et de l'amour et offrent réflexions, souriantes ou mélancoliques, touchant aux avantages du silence ou aux questionnements de l'arrière saison :

Pourquoi le coq ne chante-t-il pas cette nuit ?

Les amants n'ont pas encore mis fin à leurs caresses et leurs baisers, répond Saadi.

Le poète persan connaît les chemins et les coutumes de l'amour aussi bien qu'on connaît l'arabe à Bagdad. En témoigne, avec pertinence, l'anecdote suivante :

Quelqu'un n'avait pas revu un ami depuis longtemps. Il le rencontra et lui dit :

– Où étais-tu ? Tu m'as manqué, j'ai eu très envie de te voir.

– Le désir est bien préférable à l'ennui, répondit l'autre.

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La piscine-bibliothèque, Alan Hollinghurst

Publié le par Jean-Yves Alt

"La piscine-bibliothèque", publié en 1988, est un roman capital sur l'homosexualité. Depuis Proust (oui, l'analogie s'impose), peu de romans ont réussi à exprimer avec autant de puissance et de subtilité une vision aussi globale de l'univers homosexuel masculin.

"La piscine-bibliothèque" raconte le Londres de l'été 1983, à l'apogée d'une frénésie de liberté et de sexe : il n'est donc pas fait référence au sida. Les personnages sont presque exclusivement des homosexuels ; le roman laisse dans la marge les relations familiales et professionnelles.

Afin de circonscrire son sujet à sa pleine intensité romanesque, l'écrivain parle par le truchement d'un héros privilégié, Will Beckswith, jeune et bel aristocrate, cultivé, riche, totalement oisif qui ne se pose que rarement la question de son insertion sociale. Il perdure une adolescence bénie et recrée à perpétuité l'univers viril du collège, lieu hautement nostalgique des mâles britanniques. Les autres personnages sont de vieux lords amoraux, un jeune médecin, des employés d'hôtel ou de clubs, une kyrielle d'hommes dont l'idéal est le corps et la drague.

A travers les innombrables aventures de Will, le lecteur capte néanmoins le paysage social. Ce sont les garçons qui hantent les lieux de rencontre ou, lors d'une scène magnifiquement reconstituée, un groupe de loubards de banlieue qui agressent le narrateur. Le plus émouvant portrait de "zonard" est, sans aucun doute, Arthur, un jeune Noir dont Will tombe éperdument amoureux mais qu'il ne sortira pas de l'engrenage de la délinquance. Soulignons que Will traverse sans gémir les expériences dangereuses qui sont la rançon de sa vie de plaisirs.

"La piscine-bibliothèque" a pour décor principal la piscine du Corinthian, une ambiance délectable de mecs réunis dans la vénération de la virilité. Le roman donne à voir exactement cette atmosphère d'excitation permanente : muscles et sexes exposés, contentement du corps, exaltation d'une sensualité adolescente, jouissance fraternelle, brutale, immédiatement orientée vers le jeu émerveillé des sexes qui se raidissent. Ce huis clos rituel des mâles est déjà une réussite. Mais la structure du roman est plus complexe.

La narration domine sans imposer de codes. Par sa profusion descriptive, elle génère chez le lecteur la complète liberté de la réflexion. Will raconte sa vie, celle de son ami James, celui avec qui on ne couche pas mais qui survit au temps qui file. Entre deux baises, Will lit les confessions du vieux Charles Wantwich, occasion de retrouver l'homosexualité des années 20-30 et de détecter la pérennité des fantasmes homosexuels, le monde souterrain et cosmopolite d'un plaisir qui prend naissance au collège et se perpétue dans un cérémonial parallèle à la vie apparente. Comme chez Proust, les classes sociales s'interpénètrent et les passions naissent toujours du contraste culturel, selon la tradition d'un désir qui aurait besoin de la différence.

"La piscine-bibliothèque" c'est déjà l'endroit où Will adolescent se rendait la nuit pour participer aux orgies inépuisables du collège. C'est maintenant la piscine de la drague quotidienne, symbole de la vie nourrie de l'imaginaire. Sous les douches s'offre l'objet du désir, si férocement interdit par la morale, parce qu'il est immédiatement, facilement et fondamentalement accessible dans le luxe d'une jouissance sans engagements et conséquences sociales.

Roman ample et intelligent, précis, violemment impudique et iconoclaste, savoureux et vrai, "La piscine-bibliothèque" porte témoignage de ce que les bibliothèques ne gardent pas : le plaisir que de tous temps les hommes ont pris entre eux. A la fin du livre surgit la loi. James, comme Charles un demi-siècle plus tôt, est victime de la répression. Images noires prémonitoires d'un autre drame. Mais l'amour entre hommes renaît toujours, nous dit cet hymne superbe à un paradis sans cesse retrouvé.

■ La piscine-bibliothèque, Alan Hollinghurst, traduit de l'anglais par Gérard Clarence, Editions Christian Bourgois, 455 pages, 1988, ISBN : 2267006863

& traduit de l'anglais par Alain Defosse, Editions Albin Michel, 544 pages, 2015, ISBN : 9782226314581

& Editions Le Livre de Poche, 576 pages, 2016, ISBN : 9782253067894

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Pour fêter un succès par Tony Duvert

Publié le par Jean-Yves Alt

« Au succès de quelqu'un, il faudrait envoyer des couronnes de deuil : sa réussite me raconte longuement, lugubrement, les échecs qui l'ont conduit là. »

Abécédaire Malveillant, Tony Duvert, Editions de Minuit, 1989, ISBN : 2707313165, page 31

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Young Soul Rebels, un film d'Isaac Julien (1991)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce film nous transporte à Londres, dans l'Angleterre d'avant Maggie-la-terreur, où les teen-agers blacks s'éclatent à la funk, entre punks et skinheads. Un Black est assassiné une nuit de drague dans un parc, mais l'épisode a été enregistré sur une cassette... Chris et Cas, les deux teen-agers blacks, DJ sur une radio pirate, avec l'aide du beau punk homo Billibud, vont-ils retrouver le meurtrier ? Ou se faire arrêter ?

Thriller sociologique féroce, allègre, autour du jubilé de la reine, cette «comédie dramatique» doit son climat à la drôlerie du dialogue : c'est un film attachant, qui a le grand mérite d'ancrer l'homosexualité dans l'observation scrupuleuse de la réalité sociale.

Il y a, dans "Young Soul Rebels", quatre films possibles :

- la chronique d'une époque : 1977, sur toile de fond du Jubilé de la Reine, prémonitoire du thatchérisme, peuplée de skins désœuvrés.

- la double expression d'une même transgression, sexuelle et raciale - sexiste et raciste.

- un music-film qui n'est pas un simple prétexte à compilation. Même si c'est l'occasion d'écouter Parliament, War, Dr Buzzard ou Junior Murvin, le réalisateur rend aussi justice à une "école" qui n'a jamais eu sa mythologie.

- un film black comme porte-parole de cette identité-là alors qu'en 1977, être black et britannique, c'était parfaitement incompatible.

En fait, ce film échappe aux catégories parce que le héros black est également gay.

"Young Soul Rebels" reste un thriller de facture classique. Le scénario est peut-être l'aspect le plus faible du film, qui entretient un suspense cousu de fil blanc, autour d'une intrigue pas trop crédible, où l'ombre du serial-killer se fraye quelques apparitions au coin de l'écran. Comme si Isaac Julien manquait d'un prétexte narratif pour colmater les creux. Cela dit, on se prend quand même au jeu.

Une double romance, homo et hétéro, en contrepoint, font alliance pour composer une intrigue finalement touffue et orchestrée avec brio. D'un côté, la love story entre le beau métis Chris (Valentine Nonyela) et la somptueuse assistante radio Tracy (Sophie Okonedo) ; de l'autre la magnifique idylle entre Caz (Mo Sesay) le super Black et Billibud (Jason Durr) le sublime petit punk. Avec, liant les deux, l'amitié indéfectible entre Chris et Caz - ou comment rester amis sans pouvoir coucher ensemble (cf. au bord de l'aveu amoureux, l'accolade pudique et sensible des deux garçons).

L'intrigue amoureuse, ici, a encore la même évidence allègre, émouvante et dramatique à la fois, que dans "My Beautiful Laundrette", dont "Young Soul Rebels" se situe, à cet égard, dans la droite ligne. Isaac Julien (ci-contre) aborde l'homosexualité, non pas de façon lourdement thématique, avec le regard ethnologique du chercheur penché sur ses peuplades indigènes, mais vraiment de l'intérieur, dans une espèce de jubilation mêlée de tendresse vulnérable qui donnent ensemble le ton du film : c'est là l'aspect le plus réussi du film.

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Joyeux Noël, un film de Christian Carion (2005)

Publié le par Jean-Yves Alt

"Joyeux Noël" raconte le miracle du rapprochement des belligérants pendant l'hiver 1914.

Basés sur des moments véridiques de fraternisation entre ennemis, le réalisateur, Christian Carion, les a transfigurés en un conte de Noël empli de miséricorde se répandant sur les combattants.

Il suffit qu'un Allemand, ténor dans le civil, amène son amie sur le front, et ose sortir de la tranchée en chantant, pour que tout bascule dans la fraternité. Avec comme "point culminant" du film, une messe célébrée au pied d'un calvaire écartelé entre les tranchées.

Tous les éléments étaient réunis pour aboutir à un superbe film … comédiens doués, seconds rôles intenses, si ce n'était cette avalanche de bons sentiments. On obtient une vision de la Grande Guerre, manichéenne à l'excès, dépeignant d'une part, la bravoure du poilu, et d'autre part le cynisme de l'arrière.

Avec la disparition des derniers témoins, le regard sur cette guerre serait-il en train de se modifier ?… avec un éclairage politiquement correct ?

La réalité fut, sans aucun doute, plus complexe, que celle présentée dans ce film.

Que cache ce besoin de typer "excellemment" les victimes ? Peut-être, pour satisfaire le besoin du spectateur de s'identifier au simple soldat qu'il aurait sûrement été à l'époque, et pour qu'il ne puisse pas imaginer se situer du côté des "oppresseurs".

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