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La perm, un court métrage de Eytan Fox (1990)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un jeune soldat subit les brimades de son supérieur. Lors d'une permission, ils vont se révéler l'un à l'autre. Le premier court métrage (45 minutes) du réalisateur de Yossi & Jagger et de Tu marcheras sur l'eau.

Ce film met en scène un lieutenant macho et homo, un appelé troublé par le spectacle de son chef dans une pissotière de Jérusalem et une femme-soldat qui joue les figurantes souriantes.

Le service militaire est une expérience très forte pour tout jeune Israélien. En mêlant l'identité sexuelle (l'homosexualité) à celui de l'armée (particulièrement parlant en Israël), Eytan Fox, pose, dans son court métrage, la question suivante :

« Qui suis-je face à la société qui m'entoure ? »

La période où l'appelé fait ses classes, est particulièrement difficile. Il ne faut pas oublier que les jeunes soldats sortent à peine de l'adolescence, qu'ils viennent du lycée, qu'ils quittent papa-maman et tombent d'un coup dans cette société de machos sous la dictature d'un lieutenant et la présence étrange d'une femme en treillis.

Cette jeune fille n'est pas une invention du réalisateur, elle existe réellement dans l'armée israélienne : chaque unité militaire a «sa» femme qui est supposée être douce, sympathique avec tout le monde, dorloter les appelés, les soutenir, leur remonter le moral alors que le lieutenant incarne la discipline, la dureté, la virilité. La jeune fille s'occupe des repas, distribue le courrier et les journaux, collecte le linge sale... Pourtant ce poste est considéré comme un titre de prestige parce que la femme-soldat suit l'unité partout lors des exercices militaires.

Dans "La perm", cette femme est jolie, elle tourne autour du lieutenant homo. En fait, elle lui sert de couverture bien malgré elle, et, à la fin elle se retrouve seule.

Yonathan, le soldat du film n'a pas encore d'identité solide de «soldat-héros national». En plus, il découvre l'homosexualité de son chef qui lui en fait baver au service... la scène de baise très forte à laquelle il assiste lui fait prendre conscience de sa propre ambiguïté sexuelle. Yonathan est encore un enfant. Il n'est pas sûr de ce qu'il pense politiquement, il n'est pas encore concerné. Seule compte sa guitare. L'expérience de "La perm" montre qu'il est troublé. Il hésite entre la fille et son lieutenant. Cet épisode va sans doute déterminer ses choix, sa vie future.

Le spectateur peut penser que Yonathan découvre son homosexualité en voyant son supérieur faire l'amour dans les toilettes situées dans un lieu de drague de Jérusalem. Eytan Fox ne le dit pas et a conservé l'ambiguïté jusqu'au bout du film.

Autour de l'identité sexuelle de son héros, jeune soldat-voyeur, Eytan Fox signe un film autobiographique, puissant et dérangeant.

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Papa et maman sont morts, Gilles Paris

Publié le par Jean-Yves Alt

Un récit original, vif et poignant. Plein d'humour aussi.

Le narrateur raconte l'itinéraire de deux enfants (lui et sa sœur Alice) aux prises avec la solitude. Comme le titre l'indique, Papa et maman sont morts dans un accident d'avion, au-dessus de la mer. Les parents noyés, le couple d'enfants est récupéré par l'oncle Paul, paysan sale et égoïste. Cet affreux jojo finira par mourir lui aussi, ainsi que Mme Knop, institutrice folle, et même la belle Bérénice, ex-maîtresse de papa, dingue passionnée du beau Tom aux muscles et aux ambitions don juanesques hypertrophiés...

On croise un libraire pédé coincé dont la littérature interdite s'arrête à "La confusion des sentiments". On rencontre aussi un gigolo élevé par des clochards et des travestis, un peintre tendre qui aime les garçons autant que les filles, une serveuse de café nymphomane dont le bébé s'appelle Hugo.

L'intérêt du roman, sa force insolite est de s'insinuer tendrement entre les vrais souvenirs et l'imaginaire, une ré-création du regard de l'enfance. En ce sens c'est une réussite.

L'enfant doit survivre et se méfier des chausse-trappes de l'amour. Une initiation violente qui répète en filigrane que vivre c'est savoir sans apprendre.

L'enfance s'étire longue et paresseuse . Le frère et la sœur s'adorent. Ils enferment dans cette cellule familiale réduite au duo toute l'affectivité qu'ils auront la prudence de ne pas exposer ailleurs, et s'offrent, contre leur gré peut-être, une jeunesse amorale et meurtrie.

■ Papa et maman sont morts, Gilles Paris, Editions du Seuil, Collection Points Virgule, n°100, 1991, ISBN : 2020129655

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Hommage à Camille Claudel (1864-1943)

Publié le par Jean-Yves Alt

La sensualité, le tragique vibrent tour à tour dans les sculptures de cette femme, témoignant de son affreux destin.

Grande, belle, décidée, les yeux bleus sous son épaisse chevelure auburn, telle était Camille Claudel jeune. A dix-huit ans, elle commence à sculpter puis rencontre Rodin, devient sa compagne. Les critiques reconnaissent son talent mais sa vie est un échec. Peu à peu elle sombre dans la folie. Elle meurt à l'asile trente ans plus tard.

Trente ans enfermée ! Cette jeune femme volontaire, saisie par une passion, la sculpture. Mais brisée par une rupture, celle que le maître lui a imposée.

Pourtant, l'œuvre qui subsiste reste immense. Terminé le temps où on lui accordait deux lignes dans les histoires de l'art : "Maîtresse de Rodin", "sœur de Paul Claudel". Elle fut bien plus, une artiste à part entière.

Dès l'enfance, Camille a décidé de son avenir. Elle sera sculpteur. Sa famille manque d'enthousiasme. Mais elle tient bon et réussit à arracher l'autorisation de prendre des leçons à Paris. C'est là qu'elle rencontre Rodin. Avant même d'avoir suivi ses conseils, elle témoignait d'une grande compréhension du sujet, d'une force extraordinaire dans le rendu du modelé.

Sakountala (ci-dessus) ressemble étrangement au Baiser de Rodin. Mais Paul Claudel saisit tout ce qui fait la distinction de l’œuvre de Camille. Chez le premier, «l'homme est attablé à la femme. Il est assis pour mieux en profiter. Il s'y est mis des deux mains». Camille, elle, a montré un homme «à genoux, il n'est que désir, le visage levé, il aspire, étreint avant qu'il n'ose le saisir, cet être merveilleux, cette chair sacrée qui, d'un niveau supérieur, lui est échue».

Comment la frémissante Camille aurait-elle pu s'accommoder de demi-mesures ? Rodin, en effet, ne veut pas quitter sa maîtresse Rose Beuret.

Camille donne encore La valse, tourbillon sensuel et enivrant, image de son idéal d'harmonie, mais elle se sépare définitivement de son amant et c'est Clotho, parque décharnée, hideuse de vieillesse, qui succède aux danseurs.

Dans L'âge mûr, elle se représente en implorante, tendant les bras vers l'homme âgé qui s'enfuit. La belle et fière jeune fille est à genoux maintenant...

Les difficultés financières la rongent. Elle n'a jamais beaucoup aimé les salons mais elle est désormais totalement seule. Chaque été, elle casse les œuvres qu'elle a réalisées dans l'année. Les voisins se plaignent de cette folle et la font interner en 1913. A l'asile, l'anormale ! Fini l'art ! Finis la terre glaise, le marbre, le bronze ! Encore trente ans à survivre dans la peau de Clotho.

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Lonesome cowboys, un film d'Andy Warhol (1968)

Publié le par Jean-Yves Alt

Les premiers cowboys homos au cinéma ne sont pas ceux du film d'Ang Lee : "Brokeback Mountain", d'après une nouvelle d'Annie Proulx (sortie le 18/01/2006)

En effet, "Lonesome cowboys" tourné en 1968, par le tandem Andy Warhol - Paul Morrissey, se déroulait déjà dans les reliefs de l'Ouest.

Deux illuminés défoncés traversent une ville abandonnée, en quête d'une âme sœur, d'amis, d'amants pour délirer un peu plus. Cinq somptueux cavaliers de l'Apocalypse surgissent de la nuit, tels des Zorro en goguette. Luttes et pressions s'engagent afin de séduire et de percer les vraies natures de ces cinq frères au goût étrange.

Les cowboys, dans ce film, se comportent en solitaires, une secte qui se suffit à elle-même, alignant les mythes les plus sexistes et affichant une homosexualité latente faite de bravoure, de franche camaraderie et de jeux de mains.

Warhol utilise le cadre qu'il a choisi - le western - pour dévoiler et analyser vies intimes, sociales et modes relationnels. C'est dans ce sens que "Lonesome cowboys" est un film symbolique : les acteurs incarnent leurs personnages et proposent, au bout du compte, une image qui n'est autre que le reflet de l'Amérique.

Un autre aspect de "Lonesome cowboys" est de montrer de façon explicite l'élément homosexuel ou plutôt bisexuel latent dans les films de cowboys ordinaires, et plus généralement dans les récits de l'histoire des Etats-Unis.

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La petite monnaie, Costas Taktsis

Publié le par Jean-Yves Alt

Treize nouvelles, comme les maillons d'une chaîne. Un récit en pointillé, où les silences jouent un grand rôle. Un fil conducteur, de la petite enfance à l'âge adulte, la formation du narrateur et de sa sexualité. Enfin, une question qui peu à peu s'impose : quel est le je qui parle ici, dont l'auteur dit que c'est lui-même, tout en se contredisant par ailleurs ?

À mi-chemin entre fiction et confession, entre roman et quasi-autobiographie, Costas Taktsis atteint un point d'équilibre, où les deux passions qui l'écartèlent depuis toujours – celle de se travestir, celle de se mettre à nu – s'affrontent sans se départager en un jeu de miroirs sans fin.

L'homosexualité – la façon dont l'auteur la percevait – est une thématique largement présente dans ce recueil. Non seulement, Costas Taktsis l'aborde à tous les âges de la vie en décrivant différentes situations mais il donne aussi son explication de cette homosexualité.

Dans la nouvelle « Un produit moderne » un petit garçon se met de brillantine sur les cheveux puis se fait admonester par sa grand-mère :

« C'est de la brillantine, lui dit-il, j'ai mis de la brillantine de l'oncle, et il porta la main à sa tête pour aplatir les cheveux déplacés, mais elle lui attrapa le poignet, criant, enlève tes pattes de là ou tu vas t'en coller ailleurs, hou, tu vas me faire vomir, mets-toi la tête sous le robinet tout de suite, je n'ai pas encore la vue si basse qu'on puisse me dire que c'est de la brillantine, j'en mettais moi aussi de la brillantine dans ma jeunesse, ton grand-père me la rapportait de Paris par bouteilles d'un litre, et ta sainte femme de mère me la volait pour remplir des petites bouteilles qu'elle vendait à ses camarades, cours vite te laver […] » (p. 37)

Ne peut-on voir en ce jeune garçon si préoccupé de son aspect, le portrait d'un homosexuel en devenir ? D'autant que la grand-mère espère que son petit fils n'aura pas les « autres défauts » de son père (p. 36). À quel autre défaut pense-t-elle ?

Dans « La première image », l'auteur explique que son père est directement lié à son orientation sexuelle :

« C'était l'hiver. Le matin. Dehors il neigeait sans doute. Ma mère se leva du lit, et avant de faire chauffer le lait et le café elle vint à mon berceau (j'avais deux ans), me souleva dans ses bras et alla me jeter contre mon père, qui se prélassait encore sous l'édredon bien chaud. "Prends-la, ta petite merveille de fils, et fais-en ton portrait tout craché..." Mon père ne répondit pas : il ne la prenait jamais au sérieux. Il me prit, m'assit à cheval sur sa poitrine, me retenant de ses deux mains énormes, me fit danser un peu, puis se redressa sur les oreillers, m'allongea sur le dos et se mit à jouer à la petite bête qui monte, qui monte..., et quand ses doigts – les pattes de la petite bête – arrivaient à mon cou et me chatouillaient, je me tordais de rire. Et même, très souvent (oui, cette scène a dû se répéter souvent), j'étouffais de rire avant que les petites pattes n'arrivent à mon cou, rien qu'à entendre les mots "petite bête", comme un chien de Pavlov. Mais ce jour-là, peut-être à cause de la neige et du froid terrible (ma mère n'avait pas encore allumé le poêle), mon père, après deux ou trois chatouilles, me fourra sous l'édredon bien chaud, et moi, me mettant sur le ventre, comme les chatons qui refusent de s'allonger sur le dos comme les humains, tournant sur moi-même et poussé par une attirance mystérieuse, invincible, je m'enfonçai sous l'édredon la tête la première et me dirigeai à quatre pattes, à l'aveuglette, droit sur la source de chaleur – ses cuisses ; et avant qu'il ne me tire de là, riant de mes chatouilles et de sa propre gêne, pour donner un semblant de fessée à mon derrière tout nu, j'eus le temps de jouer un peu avec ses boules, comme j'aurais joué avec mon hochet. Malgré la réprimande, j'étais prêt à reprendre ce doux jeu, mais au même instant ma mère arriva de la cuisine avec un seau d'anthracite et un peu de bois, posa le tout près du poêle, s'approcha du lit, m'enleva des mains de mon père et lui dit : "Cesse de radoter avec ton fils, je te prie, lève-toi, allume le poêle, ne crois pas que je vais tout faire...", puis elle me jeta dans mon berceau. Alors mon père se leva en rajustant son caleçon long, vint se pencher sur moi, me chatouilla encore un peu comme pour me dire qu'il n'était pour rien dans cette interruption de nos jeux amoureux, que notre séparation était provisoire, qu'il me reprendrait au lit avec lui dès que s'attendrirait le cœur de la mégère, et... et après je ne me rappelle rien, l'image est effacée. Hélas ! Un peu plus tard nous fûmes séparés à jamais. Quand ils divorcèrent, et que la garde des enfants fut donnée à ma mère, je perdis pour toujours mon premier amant. Et de le perdre avant que n'intervienne la satiété idéalisa mon père à mes yeux. Si bien que la brève reprise de nos relations – pour une semaine seulement – peu avant sa mort, avec sa conséquence : la déception qu'amène, chez les natures romantiques, le contact avec la réalité brute, fut impuissante à modifier mes penchants. C'était trop tard. Non que j'aie revu en mon père un amant – dieu m'en garde. Mais entre-temps, toutes ces années, je l'avais cherché, et trouvé, en d'autres hommes. Et mon seul sentiment, en le revoyant vieux et malade, ce n'était pas de la tendresse filiale, mais de la pitié, du désespoir à la pensée qu'un jour tous les autres, et moi aussi bien sûr, nous serions vieux comme lui, sans personne pour nous désirer. » (pp. 181-182)

Joli pied de nez à la psychanalyse qui attribue à la mère la cause de l'homosexualité, même si le concept de mère castratrice reste toujours présent dans l'ensemble des nouvelles qui abordent l'enfance.

Toujours dans « La première image », Costas Taktsis dénonce le « matriarcat barbare » qui conduit à ne « tuer que des hommes » :

« Dès ma petite enfance, j'ai vu la vie par les yeux des femmes : ceux de ma mère, de ma grand-mère (ma grand-mère maternelle) ou de ma tante (sœur de ma mère). Et c'est ainsi que j'ai vu les hommes. Les femmes ont régné sur mon berceau, mon enfance et mon adolescence en monarques absolus. Lorsque j'ai fait ma révolution d'Octobre, je ne les ai pas exilées de ma vie. Je leur ai coupé la tête. Et depuis, je n'ai vécu que pour mes remords. […] Ce sont les hommes qui sortent d'un endroit du corps des femmes – je ne savais pas encore lequel. Toute la journée chez moi je voyais et j'entendais dire que les hommes devaient tout aux femmes, jusqu'à leur propre vie ; et ils étaient souvent priés d'acquitter leur dette. […] Sans doute ai-je perdu mon père trop tôt. En tout cas, même quand j'étais sous la coupe de mes oncles (ceux du côté de ma mère), le seul pouvoir que j'aie subi était maternel. La Grèce n'a jamais été pour moi une patrie, mais une "matrie" : une Grèce d'avant les dieux de l'Olympe, un matriarcat barbare, primitif, plein d'ignorance noire, de magie noire, de mystérieux cultes aux serpents, et de sacrifices humains où l'on ne tuait que des hommes... » (pp. 173-174)

« Cette place ambiguë que les femmes ont prise très tôt dans ma vie (à la fois persécutrices et refuges, bourreaux et anges consolateurs) m'a fait, tout bébé encore – et j'étais, semble-t-il, un bébé exceptionnellement clairvoyant – me tourner vers les hommes pour la satisfaction de ma curiosité sexuelle, et plus tard celle de mes instincts ; non sans quelques ultimes tentatives, qui échouèrent, par simple malchance peut-être. » (pp. 178-179)

Dans « La petite monnaie », nouvelle qui donne son titre au recueil, Taktsis raconte l'histoire d'un garçon qui, à chaque fois qu'il fait les courses, se fait dérober – sans violence – son argent par des petits voyous. En rentrant chez lui, il subit la colère maternelle :

« […] tu restais à regarder les garçons qui donnaient un sou pour voir la lanterne magique, ou bien ils te disaient, en te voyant serrer quelque chose dans ta main : "Viens te battre et je te laisserai gagner", et ils te volaient ta monnaie sans que tu t'en aperçoives, et elle, au lieu d'aller les battre, c'est toi qu'elle battait. "C'est ma faute, ma très grande faute ! criais-tu entre deux sanglots, Maman chérie, je ne le ferai plus !" et tu t'efforçais de te cacher derrière ses jupes, mais plus tu lui échappais, plus tu pleurais, et plus elle enrageait, elle n'aimait pas que tu pleures ou implores, elle attendait de toi que tu reçoives le châtiment comme un homme. "Ou bien tu deviens un homme et tu apprends à ne pas pleurer, disait-elle en écumant, frappant où elle pouvait, ou bien je vais te tuer maintenant une fois pour toutes, pour te pleurer et t'oublier, des mauviettes comme ton père, des bons à rien comme ça la société n'en veut plus, allez dis-moi, tu vas devenir un homme ? Dis : Je vais devenir un homme ! Dis-le car tu ne sortiras pas vivant d'entre mes mains, c'est ta dernière heure !" » (p. 20)

Dans « La tache » et « L'alibi », l'auteur évoque les jeux sensuels entre un enfant et un adolescent. Le narrateur adulte de « L'alibi » raconte son adolescence où il était fasciné par un camarade de vacances, un peu plus âgé, Miltos, qui vivait déjà une vie sexuelle mouvementée. Sous la tente, le narrateur observe Miltos :

« Il se gratta de nouveau les parties, cette fois en mettant la main dans le short de gymnastique noir, et dans la pénombre je le vis sourire comme un satyre enfant. » (p. 86)

Derrière des situations innocentes, le narrateur évoque la découverte de moments sensuels dont il apprécie la durée et la tendresse :

« […] puis Miltos revenait vers moi, disant "allons au large" ; alors nous nagions vers le large, et quand j'étais fatigué je lui mettais les bras autour du cou, les jambes autour de la taille et il me ramenait lentement là où j'avais pied. Puis il repartait sous l'eau, attrapait une autre fille et lui faisait boire la tasse. » (p. 87)

À l'inverse, la nouvelle « Une histoire diplomatique » décrit la peur du qu'en-dira-t-on, l'inquiétude d'un adolescent face aux avances de son professeur homosexuel (M. N.) – que Taktsis n'hésite d'ailleurs pas à égratigner allègrement. Le narrateur ne condamne pas l'homosexualité du professeur même s'il répugne à être l'objet de ses désirs : il en reste à un état compassionnel :

« […] j'interrompis M. N. et lui demandai s'il habitait toujours à l'hôtel Grande-Bretagne ; je lui passerais un coup de fil pour aller manger ensemble, et cette fois ce serait lui l'invité, mais pour l'instant, hélas, nous devions partir. Tout le monde se leva. Il nous salua, non pas comme un homme éconduit, mais comme s'il quittait de lui-même un groupe de personnages subalternes, et se dirigea vers les urinoirs publics. Mais en le voyant partir je fus pris d'un grand trouble, et de remords, et de haine pour le Français à cause duquel j'avais dû snober un vieil ami, et soudain, porté par un élan aveugle, je laissai l'autre et courus derrière M. N. Je ferais semblant d'avoir oublié de lui dire une chose, je lui laisserais entendre que je ne le méprisais pas, je lui dirais... je ne savais pas quoi. Mais comme je n'étais plus qu'à quelques pas de lui, je vis venir vers moi deux marins, qui en passant près de lui lâchèrent une phrase injurieuse, dans un grand rire. Je fus cloué sur place. Je reculai. Je ne voulais pas qu'il me voie, je ne voulais pas qu'il sache que j'avais entendu. Je me tournai vers l'autre qui s'impatientait, lui racontai l'histoire, lui décrivis mes sentiments de ce moment-là, mais lui fit la grimace, haussa les épaules et dit "Oh, c'est une tante comme il y en a tant à Toulouse !" » (pp. 144-145)

Dans « Quelques pennies pour l'Armée du Salut », un Grec décide de quitter son pays pour l'Australie. Il n'accepte pas d'être un exclu de la société à cause de son homosexualité. Il pense que, là-bas, il pourra se débarrasser de son vice :

« Ce matin-là c'était une nouvelle vie qui commençait, dans un pays neuf, riche, beau, intact, affranchi de tout ce qui rappelle un passé coupable, ce passé qui nous poursuit, sur notre terre natale, comme un casier judiciaire bien rempli, se dressant devant nous à chaque tentative de retour au droit chemin. Les hommes de ce pays étaient sans malice, pleins d'innocence. » (p. 162)

Le leurre ne dure pas. Alors que le Grec se rend dans des toilettes publiques, pour le seul motif de déféquer, il devient témoin d'une scène qui le pousse à s'enfuir. Comprendra-t-il que l'homosexualité ne peut se fuir puisqu'elle est d'abord en lui ? :

« L'urinoir était enduit de bitume. En face il y avait trois compartiments de bois aux portes munies, en guise de poignée, d'un appareil automatique. Il alla au compartiment du fond, jeta un penny dans l’appareil et entra. La porte se ferma toute seule avec fracas. Il baissa son pantalon et s'assit sur le bois de la lunette. Machinalement il étendit la main pour prendre du papier au rouleau accroché à la paroi de bois. Sa main resta suspendue : le mur était couvert de dessins et d'inscriptions obscènes ; pas seulement les deux ou trois grossièretés sans orthographe qu'on voyait dans les W.C. des cinémas populaires d'Athènes, mais des tirades entières. Presque effacées, sauf l'une d'entre elles. Fasciné, il se mit à lire. L'écriture était confuse, les lettres collées ensemble, il ne déchiffrait pas tous les mots, mais il comprit à peu près de quoi il s'agissait. Le chroniqueur anonyme racontait qu'une fois, dans un parc au crépuscule, tandis qu'il marchait sans bruit sur les pelouses, il avait failli trébucher sur des amoureux : un marin couché sur une fille. Suivait la description de la scène avec tous les détails excitants, et de nombreux gros plans pris par les yeux de l'inconnu, opérateur infatigable, tombé à genoux presque entre les jambes du marin qui ne se doutait de rien. Échauffé, pris de vertige comme s'il avait bu d'un coup toute une bouteille de vin fort, le corps frémissant de désir, il se tourna fébrilement de l'autre côté, tandis que sa main, obéissant à un élan aveugle, animal, descendait entre ses jambes. Mais soudain il resta figé comme s'il avait vu un fantôme. Par un trou de la paroi qu'il n'avait pas remarqué jusqu'alors, il vit un doigt qui bougeait, l'air de dire "viens, viens..." Il le regarda interdit, le souffle coupé, comme s'il avait devant lui un cobra prêt à bondir au moindre geste. Puis le doigt se retira. En se penchant un peu il parvint à distinguer deux cuisses, des taches de rousseur et des poils roux clairsemés. Aussitôt après le trou s'obscurcit, et il vit sortir une chose qui cette fois n'était pas un doigt, il la vit sortir tout entière et attendre, palpitante, provocante. Il regarda, médusé, ce morceau de chair humaine qui semblait issu de la paroi et non d'un être humain, comme si cette paroi de bois sale et sans âme l'invitait maintenant à faire l'amour. Il regardait, irrésolu, plein de désir, mais aussi de peur et de dégoût. Son cœur battait follement. Tout son sang lui était monté à la tête. A ce moment-là quelqu'un tenta d'ouvrir la porte. Pris de panique, il se leva d'un bond et frappa le battant deux fois du poing. Au même instant tout le quai fut secoué par le vacarme d'un train entré en gare. Il remonta son pantalon dare-dare et se rua dehors. » (pp. 169-171)

La Grèce des années 40/60 de Costas Taktsis sonne vraie, loin de tout folklore : elle est saisie par un œil et une oreille ultrasensibles, décrite avec un frémissement d'écorché vif. Ses nouvelles dénoncent son pays qui a si fortement rejeté l'homosexualité. Pourtant avec un sens du cocasse au tragique, du feutré au terrifiant, l'auteur n'a pas – dans ses écrits – été un total défenseur de la "cause" homosexuelle.

■ La petite monnaie, Costas Taktsis, Éditions Gallimard/Du Monde Entier, 1988, ISBN : 2070712656

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