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My Own Private Idaho, un film de Gus Van Sant (1991)

Publié le par Jean-Yves Alt

Est-ce un rêve ou est-ce le réalisme cru des bas-fonds urbains et de la prostitution ? Le film de Gus Van Sant "My Own Private Idaho", navigue subtilement entre ces deux univers. Un itinéraire indispensable pour décrypter l'aventure du jeune héros Mike Waters (River Phoenix), tapin à l'enfance brisée, ado en quête d'un futur moins amer.

Le film de Gus Van Sant s'ouvre sur le visage de River Phoenix, un ancien duvet clairsemé sur ses joues d'enfant glabre, le cheveu en bataille. Le garçon bat des paupières, il a le souffle court, il paraît en transe : on croit à une épilepsie, sa tête se renverse et le râle s'enfle.

Et puis l'image recule, la caméra prend dans son champ la silhouette d'un homme très laid qui se retire furtivement. On comprend que Mike Waters vient d'éjaculer. Avec cette fellation proprement expédiée, on entre dans le vif du sujet.

Voilà pour le réel, à ras de terre. Puis l'image s'envole vers les nuées, dans un accéléré fuligineux, celui de la mémoire du héros, qui peuple malgré lui ses rêves fugaces, car Mike s'évade, par intermittence, dans de brusques accès de narcolepsie (ne pas rater le prélude, qui nous en donne la définition, dans le dictionnaire : sommeil transitoire et irrésistible). Cette pathologie, dans le film, n'a rien de purement accessoire : l'histoire se développe tout entière à travers le prisme de cette conscience brouillée, vulnérable, qui dans ses visions s'échappe vers son enfance brisée, vers cette mère absente et la violence lacunaire d'un passé trop amer.

L'Idaho du titre, c'est celui de la terre natale («my own private...»), mais surtout le paysage intérieur du héros dont le film n'est jamais que la projection. Le réel y traverse le rêve, plutôt que l'inverse.

Un autre registre du film n'est pas moins frappé d'irréalité : c'est celui des bas-fonds urbains, revisités par une caméra virevoltante, instable. En plus, le réalisateur force parfois outrancièrement la couleur.

C'est dans la mouvance de Bob Pigeon (William Richert) et de sa colonie de paumés que Scott Favor (Keanu Reeves) a pu faire sécession d'avec son milieu d'origine, représenté par un père acariâtre, veuf en chaise roulante qui persiste à protéger son fils du haut de ses fonctions municipales. Par défi, le jeune homme s'est lancé dans la prostitution - comme on monte une entreprise d'import-export. Rien à voir avec Mike, pour qui c'est une question de survie matérielle et de traumatisme moral.

Scott et Mike sont deux largués qui, chacun à leur manière, n'en finissent pas de courir après une famille improbable. Aux refuges cataleptiques de Mike répondra le vagabondage de Scott. Leur périple en Italie, sur les traces d'une mère introuvable, est comme un voyage de noces raté. C'est bien sur ce sentiment d'exclusion que se fonde leur complicité.

Le vrai sujet du film est là, dans l'intimité de cette relation entre deux garçons qui partagent leur exil dans la prostitution : ils ne vendent leur corps que pour garder leur âme. Le tapin, dans les hôtels de Portland, n'est pas vécu par eux comme une dégradation. C'est un spectacle : d'où la séquence incroyable ou Hans, l'industriel allemand, fait son show dans la chambre du palace.

Entre Mike et Scott, la relation culminera dans ce tête-à-tête noctambule, auprès d'une énorme flambée : sans aucun doute une des plus belles déclarations d'amour de tout le cinéma. Cette scène est la plus forte du film. Répliques maladroites, voix nouées, le dialogue se suspend autour de quelques mots arrachés au silence, pour chuter dans une étreinte muette. A cet endroit du film, l'émotion passe, plus que partout ailleurs.

« Deux mecs peuvent pas s'aimer...», lâchera Scott, « Moi, je crois que je pourrais aimer quelqu'un, même si c'est pas pour le fric...» L'amour tâtonne vers son aveu. Et le lent cheminement de la trahison est le parcours le plus profond de cette histoire hybride, baroque, où s'imbriquent sans faux-semblants les transactions du sexe et les échanges du désir.

Gus Van Sant a fait un film illuminé d'une formidable générosité, et d'une grande tendresse vis-à-vis de son héros, Mike, cet ado valétudinaire, errant entre deux songes tétanisés.

Au détour de leur périple italien à la recherche de la mère de Mike, Scott ramasse pour finir une Carmella (Chiara Caselli) des faubourgs. A cette rencontre, il sacrifie brutalement son compagnon.

La caméra repart à la poursuite de Mike, seul, dépouillé de tout, dans son « own private Idaho » échevelé, sans horizon.

Dans la dernière image, en contre-plongée, une ultime voiture stoppe, vue de très loin, une silhouette se penche sur le corps de Mike évanoui sur la chaussée, le soulève, l'emporte : chaque spectateur peut s'identifier à ce hasard secourable.

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Les nuits de juillet, Jacques Siclier

Publié le par Jean-Yves Alt

La mort du père

Une lettre anonyme, une adresse. Jean-François part à la recherche du père inconnu. Dans quelles circonstances est mort l'acteur célèbre dont l'image hante son existence ?

La version officielle est qu'Alexandre Brétigny s'est suicidé cette tristement fameuse nuit de juillet 1942, veille de la rafle du Vél'd'Hiv'.

Mais l'intrigue apparente du très beau roman de Jacques Siclier est un piège. L'enquête véritable du fils est de comprendre sa propre vérité. Les nuits de juillet se transforme lentement en un insolite roman d'amour, un éloge du bonheur.

Si Jean-François maintenant marié revient à Paris, c'est aussi pour retrouver Vincent, le seul homme qu'il ait aimé. Il a quarante ans : leur passion est intacte.

Les nuits de juillet mêle avec talent le passé et le présent : le souvenir imaginaire du père, la mort de la mère, le mariage de Jean-François et de Marceline, l'annonce de la naissance d'un deuxième enfant, les émouvantes retrouvailles des deux hommes.

Les nuits de juillet est l'histoire d'une longue naissance, celle de Jean-François qui admet que l'on peut aimer à la fois un homme et une femme, fonder une famille, que l'on peut faire exploser tranquillement les codes, ceux de l'hétérosexualité certes, mais aussi ceux de l'homosexualité qui exigent aussi que l'on choisisse son clan et s'y enferme.

La mort du père qui ne fut ni héroïque ni lâche, mais accidentelle, la mort du père enfin élucidée le fils ressuscite. Jean-François se détourne du terrorisme de la légende et se recrée, multiple et unique.

Une belle histoire et aussi un courageux témoignage : un homme peut aimer un autre homme en toute dignité, sans pour autant s'amputer des bonheurs communs à tous les êtres humains.

■ Les nuits de juillet, Jacques Siclier, Editions Seghers, 1991, ISBN : 223210396X

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L'amant du roi Louis XIII - Luynes de Jean-Claude Pascal

Publié le par Jean-Yves Alt

Louis XIII aima Cinq-Mars que Richelieu mit dans le lit royal pour distraire le monarque taciturne. Mais on escamote un autre amour, l'amour réciproque qui unit le dauphin, encore sous la tutelle maternelle, et Charles d'Albert de Luynes, le favori.

Le livre que consacre Jean-Claude Pascal aux dix années (1611-1621) que Louis XIII et Luynes partagèrent, dans une intimité de presque tous les instants, est exceptionnel à plus d'un titre.

- Par son honnêteté : l'auteur étaye ses révélations de documents scrupuleusement dépouillés.

- Par son courage : il ne suggère pas mais dit que Louis XIII - qui ne connut qu'une femme (la sienne, Anne d'Autriche) - aima les hommes et plus particulièrement Luynes.

- Par sa précision historique : Jean-Claude Pascal donne à voir, non seulement une intimité mais aussi tout ce qui l'entoure, la cour, le peuple, une époque encore fruste où, pour les «grands», vie privée et vie publique se conjuguaient sans tabous.

- Par la méticuleuse investigation psychologique à l'écoute des mœurs de l'époque.

- Par la sympathie profonde, la compréhension intelligente, que l'historien témoigne à ce couple hors du commun, somme toute pédérastique : un adulte, opportuniste certes, mais profondément troublé par la solitude d'un adolescent qu'écrase une mère abusive, égoïste, influençable et stupide.

Lorsque Louis XIII rencontre Luynes, il a dix ans. On connaît la légende : Charles d'Albert de Luynes s'intéresse à la chasse et aux oiseaux qui fascinent l'enfant. Il a déjà trente-quatre ans. Le roi-enfant ne veut plus le quitter. Ils deviennent inséparables. Leurs chambres communiquent par un escalier intérieur. Qu'ils aient eu des relations sensuelles (sexuelles ?) ne fait aucun doute. Luynes, comme Cinq-Mars plus tard, sont hétérosexuels. Mais on ne mesure pas, aujoud'hui, la précocité des enfants dans un siècle où l'on meurt jeune, et surtout ce que pouvait représenter de primordial d'être «choisi» par le prince.

Louis XIII détestait l'univers féminin. En revanche, très attaché à son père Henri IV dont l'assassinat le laisse très tôt meurtri, il se complaît dans le monde masculin, rassurant, la virilité des odeurs fortes (écuries, chevaux, cuir, senteurs brutales des valets), une forme de masochisme aussi et, à cinq ans déjà, il «joue» avec un soldat - Descluzeaux - dont le contact physique lui plaît. Luynes partagea le lit de Louis XIII alors que celui-ci n'avait pas encore treize ans. C'est Luynes d'ailleurs qui «obligea» le roi âgé de presque vingt ans à consommer un mariage officiellement célébré six ans auparavant.

Louis XIII eut des enfants d'Anne d'Autriche et fut très fier d'avoir fait le pas... hétérosexuel, mais de l'amour il n'est pas question, si tant est que le mot eut alors un sens à l'intérieur du mariage. Il aima Luynes et, à sa mort, cacha sa douleur.

Sa mère, Marie de Médicis, ne connut (exception faite de son royal époux, Henri IV, qui entretint plusieurs maîtresses et bâtards) que les plaisirs de Lesbos avec sa confidente de toujours : Leonora Galigaï. Laquelle épousa Concini, dont il est dit aussi qu'il évita les femmes.

L'intérêt de cette étude va au-delà du dévoilement de la sexualité et des sentiments amoureux de Louis XIII. C'est une analyse exhaustive de la première moitié du XVIIe siècle : attentats contre Henri IV, contre Concini, décapitation de la Galigaï, relégation de la régente, accès effectif au trône de Louis XIII, cabales contre Luynes, manœuvres de Richelieu dont on sait l'emprise sur le roi, plus tard, influences étrangères, diplomaties papales...

A choisir dans la richesse de l'ouvrage, je retiens volontairement le plus humain : l'amour du roi et de Luynes, oasis préservée dans l'horreur d'un règne sanglant.

■ L'amant du roi Louis XIII - Luynes de Jean-Claude Pascal, Editions du Rocher/Histoire, 1991, ISBN : 2268011240


Lire un extrait


Lire aussi : Cinq-Mars, le mignon du roi Louis XIII, vu par l'historien Philippe Erlanger

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Le ciel de Paris, un film de Michel Bena (1992)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un chasse-croisé entre trois jeunes gens, sur le thème du désir.

Marc et Suzanne partagent à Paris le même appartement. Une pudique amitié les lie, jusqu'au jour où ils rencontrent à la piscine qu'ils fréquentent assidûment, Lucien, un garçon plutôt renfermé qui sauve Suzanne de la noyade. Marc, homosexuel, est immédiatement séduit par le jeune homme qui, lui, n'a d'yeux que pour Suzanne. Une amitié douloureuse va unir les trois personnages...

Un imbroglio sentimental à la tonalité plutôt sombre qui mêle trois êtres jeunes, deux garçons et une fille, entre lesquels circule, volatile, récurrent, panique, le désir.

Le ciel de Paris de Michel Bena (un ancien assistant de Téchiné), on a souvent l'impression que l'essentiel s'est passé hors champ. Cette histoire d'amour à trois, pas vraiment triangulaire, vaut par la présence d'une Sandrine Bonnaire (Suzanne) excellente, honnêtement secondée par Marc Fourastier (Marc) et Paul Blain (Lucien).

Suzanne s'y montre à fleur de peau. Lucien est un peu gauche et coincé et voudrait tant que Suzanne soit à lui, d'emblée. Marc, est le plus habité de ce trio fatal, en dépit (ou à cause) de son âpreté. Une rencontre à la piscine, un amour-passion indicible et précaire, sans répondant, pour Lucien qui, lui, en pince pour Suzanne, l'amie-complice de Marc.

Marc est un personnage très entier. Il drague Lucien à la piscine, et on a l'impression parfois que c'est Lucien qui le dévore du regard. Lucien est sans doute simplement troublé. Pour lui, Suzanne et Marc sont des inconnus, c'est le garçon qui l'accoste, mais il imagine que cette femme et cet homme forment un couple. A un moment, Lucien dira à Marc : « Je ne peux pas te donner ce que tu demandes. »

La force du sentiment conduit au désir. Les sentiments sont asexués. C'est très bien montré dans le sens Suzanne-Marc. Mais entre Lucien et Marc, l'échec est patent. Suzanne navigue de l'un à l'autre. Lucien n'a catégoriquement rien à dire à Marc.

Marc apparaît comme une victime et en même temps, il est difficile de le trouver totalement sympathique. Marc vit avec Suzanne sans la voir. Il exige tout, immédiatement, de Lucien. Quand il se rend à l'évidence que cela ne marche pas, il dit à Suzanne : « Laisse-le tomber. Suis-moi ! »

Par déception Marc va "se lever" un type sur les quais. Le mec qu'il rencontre a tout pour séduire, mais Marc, au retour, ne se sent pas plus heureux. Il ne recherchait donc pas simplement un corps...

Le ciel de Paris est un film assez "janséniste" : le dialogue est très stylisé, il n'y a pas de musique. Comme si le réalisateur avait voulu aller droit au but, éviter tout élément inutile à l'intrigue. A la manière d'une tragédie classique, où les actes quotidiens, quand ils ne sont pas éludés, doivent produire du sens.

Entre Suzanne et Marc, le compagnonnage reste périlleux, traversé de rancœur et de jalousie. A la dernière image du film, la piscine est vide, et l'eau transparente...

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L'amour presque parfait, Cathy Bernheim

Publié le par Jean-Yves Alt

Un superbe livre sur les femmes qui préfèrent les femmes. L'amour presque parfait est un recueil de textes... parfait.

Cathy Bernheim a construit son livre comme elle regarde notre société, refusant aussi bien les artificiels cloisonnements hétérosexuels que les dogmes lesbiens. C'est intelligent, sensible, vrai. Pour elle, pas besoin de «outing» ni de proclamation agressive. L'amour coule de source et elle s'abreuve à celle de toutes les vies : la femme.

Je suis un homme qui aime les hommes et cela ne m'a pas empêché d'aimer totalement l'écriture de ces fragments d'autobiographie. Je m'y suis retrouvé par le miracle d'une étrange fraternité. Je partage la vision de Cathy Bernheim, sachant depuis toujours que l'homosexualité s'enracine dans une perception de l'humain qui dépasse largement le simple fait de désirer son propre sexe :

« Dès que j'ai su penser, je me suis pensée telle : un homme, accessoirement de sexe féminin. Et jusqu'à l'âge de vingt-six ans, j'ai renoncé à l'accessoire (le sexe) pour garder l'essentiel (l'humanité). »

« Ce que les hommes demandaient aux femmes en échange de leur amour me paraissait trop humiliant ou trop débile : toute cette construction, tous ces masques, ça ne donnait pas des rapports vrais ni égaux. En fait, je n'aurais supporté d'aimer les hommes que si j'en avais été un. »

Poétique, subtil, violent et tendre, L'amour presque parfait est d'abord un essai éclaté sur l'amour et la quête de l'authenticité dans les rapports humains.

■ L'amour presque parfait, Cathy Bernheim, Editions Le Félin, 2003, ISBN : 2866455002

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