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Quand le Christ avait un sexe...

Publié le par Jean-Yves Alt

A la Renaissance, au sud comme au nord des représentations artistiques du Christ, enfant et adulte, le montraient généralement nu : tout sexe à l'air. Durant cette période, qui commence un peu avant 1400 et se termine après la moitié du XVIe siècle, l'art religieux était plus explicite et moins pudibond qu'il ne le sera par la suite.

Vers la fin du XVIe siècle, en effet, voiles et repeints recouvriront les parties naturelles du corps du Christ, ainsi que de nombreuses restaurations ont pu le révéler.

Comment et pourquoi tant de liberté dans l'art religieux de la Renaissance, suivie d'un véritable mouvement de censure ?

C'est à ces questions que répond le livre de Léo Steinberg. (1)

Maerten Jacobsz van Heemskerck, Homme de douleurs, vers 1525

(laissez traîner votre curseur pour faire apparaître un autre tableau de cet artiste ou cliquez si cela ne fonctionne pas)

Léo Steinberg conclut que pour ces artistes (pour ce lien, voir 2) :

rédemption = érection.

Etait-ce la meilleure manière pour l'Eglise de montrer qu'après sa mise en croix et sa mort, le Christ a ressuscité en montrant que le sang s'est mis à circuler à nouveau dans tout son corps d'homme ? La métaphore graphique était risquée dans le sens où elle pouvait être interprétée de façon… grivoise.

(1) La sexualité du Christ dans l'art de la Renaissance et son refoulement moderne de Léo Steinberg, Editions Gallimard, Collection L'Infini, 1987, ISBN : 2070710998

(2) Hans Léonhard Schaufelein, Crucifixion, vers 1515

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Un printemps de glace (An Early Frost), un film de John Erman (1985)

Publié le par Jean-Yves Alt

Katherine et Nick Pierson ont tout pour être heureux, surtout grâce à leur fils, Michael, brillant avocat.

Tout est calme et paisible dans cette petite maison de Boston. Pour célébrer le trentième anniversaire de leur mariage, Papa et Maman ont réuni leur progéniture. A Chicago, Michael, leur fils aîné s'apprête à les rejoindre. Mais depuis quelque temps, il a du mal à se lever, il est constamment fatigué. Après des examens compliqués, il reçoit en pleine figure le diagnostic fatidique. Il a le sida. Et personne pour le soutenir alors qu'il se rend dans la maison familiale. Son petit ami lui reproche d'être allé baiser ailleurs, alors qu'ils vivent ensemble depuis deux ans.

Et ses parents qui ne se doutaient même pas de son homosexualité ! Sa sœur le fuit parce qu'elle est enceinte et sa mère est toujours au bord de l'affolement. Il faudra attendre l'arrivée de la grand-mère (Sylvia Sidney) pour recoller les morceaux d'une famille désemparée. Elle sera la première à oser « donner le baiser au lépreux » et à dire « c'est une maladie, pas une malédiction ». Finalement le père lui-même mettra de l'eau dans son vin : il faudra que des ambulanciers refusent de prendre en charge son fils pour qu'il choisisse de le défendre face à ce comportement discriminant ; il invitera même le petit ami à venir partager leur toit.

Ce film fait bien comprendre qu'au milieu des années 80, les familles apprenaient très souvent – en même temps – l'homosexualité de leurs enfants et la maladie. Ce qui était vécu comme une double peine. Le médecin ne cache d'ailleurs pas à la mère de Michael qu'il n'a « jamais vu un malade du sida en réchapper ».

Avec le personnage de Victor (John Glover) que Michael rencontre à l'hôpital, il y a dans ce film une touche très théâtrale (les anglais utilisent le terme « outrageous ». Victor est un pédé efféminé, avec un humour terrible alors qu'il se déplace avec un déambulateur et qu'il est couvert de marques de Kaposi. Mais parce qu'il reste totalement humain (il est généreux, fin, drôle, solidaire et courageux), il gagne l'affection de la famille de Michael et du public. Ce personnage est une grande réussite du réalisateur John Erman car il réussit à dissoudre les clichés qui lient sida et "follitude".

Un printemps de glace est un film d'une grande pudeur. Evitant le registre mélo, les acteurs donnent le meilleur d'eux-mêmes. Gena Rowlands dans le rôle de Katherine reste digne en mère de famille. Quant à Aidan Quinn (dans le rôle de Michael), loin de la caricature homosexuelle, il sait rester grave. Un film où l'émotion joue un rôle capital… et qui peut toucher le grand public.


Ce film fut diffusé à la télévision française (Antenne 2) en mai 1986 dans le cadre de l'émission « Les Dossiers de l'écran » qui avait pour thématique : Le Sida ou La Peste du XXe siècle.

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Les quartiers d'hiver, Jean-Noël Pancrazi

Publié le par Jean-Yves Alt

Le sida, jamais nommé, hante presque toutes les pages de ce roman. Si Hervé Guibert avait su livrer le cri intime d'une expérience vécue, Jean-Noël Pancrazi a lui écrit LE roman d'une panique et ses répercussions dans la mémoire d'une communauté.

Le propos peut sembler scabreux et faire l'apologie d'une fatalité inéluctable. Il n'en est rien. La fiction, aussi tragique soit-elle, a le pouvoir de transcender l'horreur en inscrivant le drame dans le mouvement de l'histoire : c'est la réussite des Quartiers d'hiver, un roman poignant et fraternel.

Eduardo, le serveur de la rue Thérèse, était l'âme joyeuse du "Vagabond", cette boîte d'habitués créée en 1958, bar symbole des trente dernières années de l'âge d'or homosexuel, avant la maladie. Entre les murs rouges et les miroirs fanés, il orchestrait de sa jeunesse la liturgie de l'ombre où les clients immobilisaient le temps du désir.

Aux dernières heures de la maladie, Eduardo est reparti. La mère, image terrifiante et nue d'une pieta envoûtée de silence réprobateur, est venue rechercher son fils pour le voyage sans retour.

Et il y a aussi Joep dont on apprend la mort, Joep le peintre qui ne s'exhumait de son atelier où il traquait, sur ses toiles, la beauté inaltérable du monde, que pour se condamner, avec délices, aux jouissances brutales des bars «cuir». Intolérable de beauté est son journal des derniers jours retrouvé par le narrateur.

Jean-Noël Pancrazi dit avec splendeur et acuité le climat intemporel d'un bar où se répètent indéfiniment les rites de la séduction et du désespoir avec une écriture qui n'a jamais recours à la moindre description sexuelle. L'auteur a le don de capter l'insaisissable correspondance entre gestes et mythes qu'ils ressuscitent.

Ils sont tous au rendez-vous du "Vagabond" : Auguste, clown précieux qui régit les fastes du bar depuis des lustres ; Lydia la femme stérile, chanteuse mélancolique des amours perdues, femme-mère-sœur, double provocateur des vertiges féminins, reposoir des lassitudes de chacun ; Amer, le gigolo fatigué de son micheton vieilli ; la bande de Gilles...

Au-delà de l'évocation lucide des homosexuels solitaires qui renaissent chaque soir, au-delà de l'exacte perception des répercussions en abîme du sida, "Les quartiers d'hiver" est un superbe roman sur les rapports du temps et du désir homosexuel, désir romanesque (par essence ?), nourri à chaque seconde de l'imaginaire et de la certitude qu'il ne peut pas être rassasié.

Glisse au cours des nuits, la figure emblématique d'un aveugle - l'est-il devenu parce qu'il savait enfin la vie par cœur ? - qui frôle les jeunes gens de ses caresses (comme le virus envahit sa proie en aveugle), les devine, pendant que pleure inlassablement le chant des différentes nostalgies.

Seule tâche de lumière dans la mémoire noire d'une nuit de neige, la mère dans sa robe imbibée de soleil et l'enfant qui s'accroche à son amour, dans le doute déjà : n'a-t-elle pas déchiré le cahier où il consignait, tout jeune, des histoires de jouissance interdite dans le double pressentiment de son destin d'écrivain et d'homosexuel ? La mère, témoin affolé de ses futures quêtes qui l'éloigneraient à tout jamais d'elle mais l'empêcheraient de jamais la quitter.

■ Les quartiers d'hiver, Jean-Noël Pancrazi, Editions Gallimard/Folio, 1992, ISBN : 2070385612


Du même auteur : La mémoire brûlée - L'heure des adieux - Madame Arnoul

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Le garçon enterré ce matin, Joseph Hansen

Publié le par Jean-Yves Alt

Une plongée dans les délires politico-militaires d'une Amérique violente et raciste

L'enquêteur d'assurances Dave Brandstetter reste, pour moi, l'un des plus attachants et des plus originaux héros du roman noir. Parce qu'il est homosexuel, bien sûr, mais surtout parce qu'il vieillit au fur et à mesure de ses aventures, ce qui l'amène à réagir en fonction de l'évolution de sa vie et des événements qui le marquent.

"Le garçon enterré ce matin" présente un Brandstetter à la soixantaine encore alerte, même si ses réflexes n'ont plus leur rapidité d'antan : cela lui vaut des coups sur la tête et quelques situations difficiles... D'ailleurs, Dave n'a pas le cœur à l'ouvrage : Max Romano, le vieux restaurateur italien qui a si longtemps couvé ses amours d'un œil attendri, vient de mourir. C'est pour lui offrir un dérivatif, et non par intérêt pour la victime, que Cecil, le jeune journaliste noir avec qui Dave vit depuis des années, lui demande d'enquêter sur les circonstances de la mort d'un de ses collègues, Vaughn Thomas, tué d'une balle de gros calibre au milieu d'une zone de combat où des amateurs s'entretuent à coups de cartouches de peinture.

Cecil ne croit guère à la thèse de la police, « la balle perdue d'un quelconque bigleux de chasseur de daims, paumé là-bas dans les collines »... Dave rejette à son tour la thèse de l'accident lorsque la compagne de Vaughn s'enfuit précipitamment avec son fils. Son enquête le mène alors du côté de Winter Creek, une petite ville de l'Amérique profonde où le Ku Klux Klan tient le haut du pavé et dont le chef, George Hetzel, recrute « des skinheads, des gosses blancs des banlieues, dont la grande spécialité était de piétiner, de détruire à grands coups de bottes à bout ferré, les Juifs, les Noirs, les immigrés clandestins mexicains, les homosexuels. » Vaughn, qui a fait partie de ses troupes, s'était déjà fait remarquer pendant son adolescence en peignant des croix gammées et en profanant un cimetière juif...

A Winter Creek, le shérif et le procureur appuient Hetzel et 90% des gens pensent comme lui... « De la populace ignorante, des petits-blancs racistes, des blaireaux. » La ville est un bastion de l'extrême droite américaine, raciste et militariste, où les hommes du Klan règnent en maîtres sous le signe du treillis et du fusil d'assaut. Brandstetter mène ses investigations, dans cet univers où il suffit « de mentionner la Charte des droits de l'homme... pour passer pour un communiste », sans se laisser arrêter par des antipathies compréhensibles.

Ralph Alexander, noir cultivé et combatif, en butte au harcèlement et aux menaces du Klan, fait un suspect d'autant plus crédible que son père a péri dans un incendie criminel qu'on soupçonne Vaughn d'avoir allumé et Hetzel commandité : le leader raciste de Winter Creek ne sévit pas qu'en paroles. Même s'il se rend aussi « en Caroline du Sud, à l'université d'été du pouvoir blanc »...

Plus âgé que lors de ses précédentes enquêtes, Brandstetter ne fait guère de prodiges avec son Sig-Sauer, son arme préférée, mais il continue à traquer les criminels avec efficacité.

Il porte cependant sur le monde qui l'entoure un regard de plus en plus désabusé mais jamais indifférent, ni à Cecil, son ami dont il effleure « d'une tendre caresse le corps endormi », ni aux injustices et aux morts violentes qu'il côtoie.

Dave vieillit doucement, et évoque à l'occasion « ce lycéen barbu avec lequel il avait eu une brève aventure, au cours d'un été qui se perdait à présent dans la nuit des temps, et qui écrivait un article sur "La cité de l'indicible peur" de Jean Ray », témoignage discret de l'importante culture littéraire de l'auteur.

"Le garçon enterré ce matin" bénéficie d'une intrigue policière solide mais ce qui fait son prix, c'est le climat un peu amer qui s'en dégage, même si la fin est plus optimiste que le reste du récit, et la plongée dans les délires politico-militaires d'une Amérique violente et raciste. Hansen démontre ici, s'il en était encore besoin, que le roman noir n'est jamais aussi bon que lorsqu'il reflète une époque et une société.

■ Le garçon enterré ce matin, Joseph Hansen, Editions Rivages, Collection Rivages noir, 1991, ISBN : 2869304331


Du même auteur : Les mouettes volent bas - Un pied dans la tombe - Par qui la mort arrive - Petit Papa pourri - Pente douce


Lire aussi sur ce blog :

Joseph Hansen et son détective homosexuel, Dave Brandstetter

Hommage à Joseph Hansen et chroniques brèves des romans : Le poids du monde - En haut des marches - Les ravages de la nuit

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Johan, carnet intime d'un homosexuel, un film de Philippe Vallois (1976)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un cinéaste inspiré par l'amour qu'il porte à un garçon, Johan, décide de le mettre en scène dans un film. Mais Johan est en prison. Le film se fera quand même…

Johan aurait dû être l'interprète du film que le narrateur veut tourner : il ne sera que l'Arlésienne du film de Vallois. Il sera sans cesse question de lui, de sa beauté, de ses qualités, mais jamais nous n'aurons le bonheur de le voir apparaître.

Le cinéaste est donc en panne d'interprète, il lui faut trouver un remplaçant. Sa quête le conduit alors dans les milieux homosexuels : amis, ennemis, remplaçants de Johan. Mais après avoir fait le tour du milieu gay qui inclut l'inévitable fille à pédés et la maman compréhensive au discours plein d'intelligence, il devra se résigner à attendre la libération de Johan.

Malgré les conventions aliénantes du ghetto, semble dire Philippe Vallois, le cœur a encore sa place et l'amour de deux êtres peut triompher.

Avec son air de reportage, ou même parfois de cinéma-vérité qui nous fait passer des Tuileries (comme si Vallois rendait un hommage malicieux à ce lieu) au sauna, du sauna aux fantasmes dernier cri, Johan est une histoire d'amour entre un jeune cinéaste et son ami incarcéré.

Ce film datant de 1976 n'a rien perdu de son intérêt : autant par l'originalité de son découpage que par son aspect documentaire sur les changements qui commençaient alors à bouleverser le mode de vie homosexuel en France. Ce qui aujourd'hui est devenu banal même si tout le monde n'y est pas accroché (poppers, gadgets multiples, conformisme d'une nouvelle uniformisation de l'apparence, etc.) était encore à l'époque très marginal.


La petite histoire : A sa sortie, en 1976, Johan faillit être classé X, si le réalisateur n'avait consenti à la coupure de quelques phallus.


Du même réalisateur : Haltéroflic (1983) - Nous étions un seul homme (1978)

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