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Le labyrinthe au coucher du soleil, Hugo Marsan

Publié le par Jean-Yves Alt

Hugo Marsan raconte la passion forcenée d'un homme pour un adolescent dont il s'est fait le père, quitte à tout sacrifier. Un labyrinthe de sentiments au cœur duquel j'ai pris plaisir à me perdre.

Ecrit à la première personne ce roman raconte l'histoire d'un homme qui n'aime pas les femmes et qui veut un enfant. Une femme trouvée un jour de fuite lui en fera un avec un autre homme.

Le narrateur enlise le lecteur doucement par une sorte de puzzle dans la violence de sa passion forcenée pour l'adolescent dont il s'est fait le père. Il sacrifie tout, ses petits amis, ses mesquineries, l'attendrissement sur lui-même, pour l'éclosion maximale de l'adolescent bien aimé. Un père qui aime les hommes ne peut que tout faire pour le sien.

Des fragments de son discours amoureux, il y a trois éléments émouvants :

▫ Le premier concerne le physique de l'adolescent. Il n'est pas beau. Ce gosse n'est pas métaphorique comme un champ de blonds épis de blé. Chétif dans son corps, cet adolescent est fort uniquement par le regard de son « père ».

▫ Le second tient à la toute-présence de la question de l'âge. Le narrateur est un homme vieillissant, qui ne cesse de donner des indications sur l'âge des gens, sur les âges comparés des gens et les dates des événements. Pourtant, rien d'obsessionnel là-dedans, me semble-t-il : seulement un surplus de réalisme.

▫ Le troisième réside dans la vie quotidienne d'un vieux pédé jouisseur et attendri. Les détails qui définissent ses goûts de logement, d'habillement, de sorties, de relations, sont tramés comme les vaisseaux sanguins du corps du texte, y faisant circuler la vie homosexuelle avec une évidence parfaitement imperceptible. Sans ironie, sans autodérision.

Bien évidemment, nul besoin de vouloir être père pour être submergé par ce beau texte.

Hugo Marsan, en adoptant le trucage de la post-datation de son journal - écrit en l'an 2007 -, a construit la pensée d'un vieil homme qui se penche sur son passé avec la distance de celui qui veut donner un sens à son histoire.

Sens qui m'a traîné au cœur du labyrinthe de sa/ma vie.

■ Le labyrinthe au coucher du soleil, Hugo Marsan, Editions Ramsay, 1990, ISBN : 2859568743 et Editions H&O, 2008, ISBN : 978-2845471702


Du même auteur : Monsieur désire - Le balcon d'Angelo - La troisième femme - Le labyrinthe au coucher du soleil - Véréna et les hommes - Saint-Pierre-des-Corps - La femme sandwich - Les absents

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Képas, Denis Belloc

Publié le par Jean-Yves Alt

Un homme de trente-six ans, écrivain débutant, gigolo par nécessité, amoureux sans espoir d'un Jérôme qui fuit, drogué jusqu'à la perte de lui-même, récite, jour après jour, sa dérive, les filles qu'il côtoie, les michetons qu'il se tape, les copains, les amis et surtout cette quête incessante qui finit par bouffer tous les instants de la vie, trouver la dose de came, le képa (lire « paquet ») qui le soulage quelques instants, parfois quelques heures, d'une existence qui supprime absolument tout ce qui n'est pas la meuka (la « came ») et la thune qui permet de se la procurer.

La drogue ? Sujet ressassé. Sans doute, mais Denis Belloc atteint un point de perfection par sa seule manière d'en parler : la vivre sans complaisance, tracer le fil tragique d'une descente vers la perte de conscience sans jamais traduire les «extases» supposées d'après la piquouse.

Juste le quotidien sans mystère, sans miracle, le quotidien ressassé et la blancheur aveuglante d'une réalité sans apprêts, sans romantisme, sans poésie. C'est écrit aux antipodes de nombreuses émissions télévisées qui se penchent, gourmandes, sur les marginaux et les exhibent comme des chiens savants entrant dans un confessionnal.

Le narrateur est homosexuel et écrivain. Il ne prend pas de la hauteur pour autant, l'amour déçu et les livres à faire ne provoquent en lui aucune fierté particulière.

Le monde que décrit Denis Belloc végète au bas de l'échelle de la mafia. On n'apprend rien sur les arcanes du trafic, mais on suit pas à pas le gigolo qui hait les homos et qui guette le dealer au bistrot du coin.

On s'écroule avec ceux qui attendent le remède, les tripes douloureuses à hurler. On connaît l'instant de la piqûre avec ce qui reste de came sur les cotons, les seringues qu'on se passe (« Mais est-ce que tu es séropo ? As tu de la Javel ? Merde ! Je me pique avant toi, je ne suis pas séropo... »).

Les dialogues : l'urgence, la peur. L'amour ? Un souvenir, souvent rien... Il bande plus, il se paie un vieux pour le fric mais il se drogue pour ne pas être dégoûté. La laideur de la jouissance la plus solitaire, ancrée dans un fantasme précis, le gigolo instrument sans conscience.

Entre deux prises, tout manque et surtout l'amour.

Képas est, du début à la fin, le ballet infini des drogués, la ronde du « je suis en manque - il me faut du fric pour acheter de la drogue - je souffre, je me pique, la douleur cesse - puis la douleur recommence - je suis en manque... »

Un roman, qui dans sa nudité et sa crudité, est exemplaire. Plus que tous les discours, il joue étrangement un rôle de dissuasion. Peut-être parce qu'il ne prêche pas et qu'il montre une vérité : comment vivre sans obsessions, sans futur, sans les grands chocs de la passion ?

■ Képas, Denis Belloc, Editions Lieu commun, 1989, ISBN : 2867051312 et Editions Chemin de Fer, 2018, ISBN : 978-2490356003


Du même auteur : Néons - Suzanne - Les ailes de Julien

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Jouissance coupable

Publié le par Jean-Yves Alt

Très vite, dans son histoire, le christianisme a développé cette idée que le plaisir est le plus grand des péchés. Les évangiles furent reconsidérées : il fallait que Marie fut vierge avant et après l'enfantement de Jésus.

On réinventa l'histoire de Marie, et la femme à cause de la tentation qu'elle représente pour l'homme, devint suspecte d'une manière encore plus catégorique que chez les Anciens qui lui refusaient un rôle social.

Dans le droit fil du péché originel, tout ce qui se rattachait au plaisir fut puni, en même temps qu'on excluait les femmes des lieux du culte jusqu'à préférer des castrats dans les chorales.

L'idéal, c'était un état impossible de célibat ou de mariage sans désir. Le coït interrompu par exemple était passible d'une peine aussi grande que le meurtre d'enfant. Toute "pollution" nocturne ou éjaculation (même dans le vagin) qui n'était pas à fin procréatrice devenait un acte criminel.

Pendant des siècles moines et doctes (dont ce cher Augustin divorcé et père d'un garçon adoré qui mourut à dix-huit ans), ergotent pour savoir exactement quand l'acte conjugal peut être pratiqué sans pécher.

Il faut comprendre que la masturbation et la sodomie (et par conséquent l'homosexualité) qui auraient permis la jouissance et la régulation des naissances, furent réprimées, passibles de lourdes peines (parfois exécutées). Au point que femmes et hommes encore aujourd'hui, les regardent comme perversions dégradantes.

Poids énorme des lois religieuses qui nous dictent toujours notre manière de jouir.

Une question pour finir :

Pourquoi l'homme se punit-il de jouir sexuellement, alors qu'il s'autorise si allègrement l'injustice, le crime et la guerre.


On pourra lire avec intérêt l'essai de Uta Ranke-Heinemann, Des eunuques pour le royaume des cieux : L'Eglise catholique et la Sexualité, Editions Hachette/Pluriel, 1992, ISBN : 2010190068

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Outrageous, un film de Richard Brenner (1977)

Publié le par Jean-Yves Alt

Echappée de la clinique psychiatrique où elle était enfermée, Liza vient se réfugier chez son ami Robin, coiffeur homosexuel, qui rêve de quitter Toronto et sa vie médiocre pour faire carrière dans le music-hall.

Ce film traduit les rapports d'un couple inhabituel : Robin, un travesti (Craig Russell) et Liza, une schizophrène (Hollis McLaren).

Robin et Liza sont deux parias, rejetés par la société, qui se conforteront ensemble, réussiront à exprimer leur véritable identité, et atteindront par l'affection une forme de bonheur. Rien de sexuel entre eux. Avec leur spécificité propre, ils entreprennent, sans trop s'en douter, la lutte de David contre Goliath, du faible contre le fort.

Robin, dans les boîtes spécialisées de New York, parvient à imposer ses imitations : il est tour à tour Tallulah Bankhead, Bette Davis, Barbra Streisand, Carol Channing, Mae West, Marilyn Monroë, Judy Garland.

Liza, échappée d'une clinique psychiatrique, ne se consolerait pas de la perte d'un enfant (qu'elle aurait eu un peu au "hasard"), si Robin ne savait l'entourer.

Autour d'eux, circule, vit, souffre, pittoresque, pathétique, toute une petite faune pas piquée des vers.

Richard Brenner, avec talent et originalité, n'hésitant pas à multiplier ses personnages secondaires pittoresques, à explorer sans complaisance le monde nocturne des spectacles interdits, donne à son récit une réelle épaisseur romanesque.

Un film anti-conformiste au possible, à la fois baigné de mélancolie et d'humain espoir : touchant, qui tire le cœur par sa compassion.

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Hôtel Styx, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est Caron qui mène le bal. Caron dirige l'embarcation qui reçoit les âmes des morts et leur fait traverser l'Achéron ou le Styx, fleuve des enfers qui les entoure de ses méandres, au prix d'une obole. Dur et avare, il refuse ceux qui n'ont pas cette monnaie entre les dents et n'ont pas de sépultures.

Caron, dans le roman d'Yves Navarre, est un jeune homme au corps savoureux. Ce corps, il le donne facilement contre un peu d'argent, un peu de plaisir peut-être... avant le grand voyage dont on ne revient pas. Dans l'hôtel Styx où Yves Navarre rassemble ses personnages - ceux de tous ses précédents écrits -, les victimes sont consentantes. Elles paient pour une mort accompagnée.

Caron conduit le bal. Drôle de bal en cet hôtel où se gère la mort sous la férule indifférente de «Madame», la mère de Caron qui, dans la mythologie, est fils de la Nuit.

A Caron, les « hôtes » demandent un éclat de vie, un peu de chair vive à caresser, avant que se referme l'oubli.

Danse macabre ?

Non, le roman d'Yves Navarre tisse un désespoir simple. Aucune grandiloquence sur un thème qui peut facilement basculer dans la tragédie. Les dialogues s'éparpillent dans les jardins. Les clients se racontent. Madame fait ses comptes. Des femmes, des hommes qui arrivent en bout de course. Pas obligatoirement la vieillesse mais plutôt une grande lassitude parce que tout amour est consumé, toute parole formulée, tout espoir englouti et annulé. Des femmes, des hommes qui broient des souvenirs inutiles :

« Pourquoi sommes-nous toujours à rêver d'une vie autre que celle qu'il nous est donné de vivre ? »

Jonathan est atteint du sida. Son ami en est mort. Il choisit l'hôtel Styx. Julien n'arrive pas à survivre dans cet immense vide laissé par la mère morte, son seul amour. Toutes les morts se ressemblent. Un arrêt de vie quand le constat s'impose : nous n'avons plus rien à faire de cette existence.

Yves Navarre a construit un roman ample, désespéré, tendu comme un arc blessé mais inondé de cette tendresse humaine qui n'est que le chant solitaire de la commisération. Les voix s'entremêlent, s'égarent, se rassemblent, s'éteignent.

La réussite de ce roman grave est de donner l'illusion de la vie, une vie de vacances dans quelque station balnéaire, une ville d'eau triste et noyée de nostalgie où des curistes sans avenir viendraient acheter l'oubli, une parenthèse qui ressemble à la joie :

« C'est un matin comme je les aime. Une journée encore, un seul jour pour toute une vie. »

A l'hôtel Styx, on mange, on dort (et une nuit, on ne se réveille plus), on se promène, on ressasse les deux ou trois - ou l'unique - souvenirs qui pèsent un peu dans la mémoire. A l'hôtel Styx, le corps se souvient et faire l'amour devient peut-être la seule façon de dire à l'autre l'importance du rendez-vous manqué de l'existence qui n'a pas su clamer à sa juste mesure l'extase de cette rencontre des corps.

Caron est sans doute le vrai héros du roman, celui qui entre dans la chambre, se dénude et donne son corps à toucher. Caron n'aide pas seulement à traverser la nuit pour atteindre la mort, il est, dans sa primitive innocence, le médiateur apaisé et paisible entre des anciens désirs et le désir d'en finir avec le désir.

Julien s'est imaginé toute son existence que ses parents détenaient la clef de ce mystère... Découvrir qu'on est incapable d'aimer est, sans doute, la plus cruelle désillusion, car, dans le même temps, nous avons cru que tout était amour.

« Le goût de vivre n'a pas de prix, le droit de partir non plus. »

Hôtel Styx est un grand roman de Navarre. Par le miracle de l'écriture, le requiem fatal se transforme en un superbe allegro de la vie.

■ Hôtel Styx, Yves Navarre, Editions Albin Michel, 1989, ISBN : 2226035206


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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