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Le livre blanc, Jean Cocteau (1928)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un désir interdit dont parle la littérature

Qui mieux que Cocteau a dit la séduction sexuelle de l'élève quand elle est ressentie au plus profond de l'être par un autre élève ?

Il y a toujours, l'archétype du petit mec qui n'existe que par son corps mais qui à travers son enveloppe charnelle signale l'inépuisable faim du voyeur qui cherche en vain une vérité, une satiété que ce corps ne lui donnera pas.

Extraits que Jean Cocteau a consacré à Dargelos, héros des «Enfants terribles» :

« Un des élèves, nommé Dargelos, jouissait d'un grand prestige à cause d'une virilité très au-dessus de son âge. Il s'exhibait avec cynisme et faisait commerce d'un spectacle qu'il donnait même à des élèves d'une autre classe en échange de timbres rares ou de tabac. Les places qui entouraient son pupitre étaient des places de faveur. Je revois sa peau brune. A ses culottes très courtes et à ses chaussettes retombant sur ses chevilles, on le devinait fier de ses jambes. Nous portions tous des culottes courtes, mais à cause de ses jambes d'homme, seul Dargelos avait les jambes nues. Sa chemise ouverte dégageait un cou large. Une boucle puissante se tordait sur son front. Sa figure aux lèvres un peu grosses, aux yeux un peu bridés, au nez un peu camus, présentait les moindres caractéristiques du type qui devait me devenir néfaste (...) »

« La présence de Dargelos me rendait malade. Je l'évitais. Je le guettais. Je rêvais d'un miracle qui attirerait son attention sur moi... Mon sentiment était vague. Je ne parvenais pas à le préciser. Je n'en ressentais que gêne ou délices. La seule chose dont j'étais sûr, c'est qu'il ne ressemblait d'aucune sorte à celui de mes camarades. »

« Un jour, n'y tenant plus, je m'en ouvris à un élève dont la famille connaissait mon père et que je fréquentais en dehors de Condorcet. »

« Que tu es bête, me dit-il, c'est simple. Invite Dargelos un dimanche, emmène-le derrière les massifs et le tour sera joué (...) Dès qu'on le flatte il marche. S'il te plaît, tu n'as qu'à te l'envoyer. »

« La crudité de cette apostrophe me bouleversa. Je me rendis compte qu'il était impossible de me faire comprendre. En admettant, pensais-je, que Dargelos accepte un rendez-vous, que lui dirais-je, que ferais-je ? Mon goût ne serait pas de m'amuser cinq minutes, mais de vivre toujours avec lui. Bref, je l'adorais, et je me résignai à souffrir en silence, car, sans donner à mon mal le nom d'amour, je sentais bien qu'il était le contraire des exercices de la classe et qu'il n'y trouverait aucune réponse. » (pages 24 à 27)

■ Le livre blanc, Jean Cocteau, Editions Passage du Marais, 1992, ISBN : 2840750015


Du même auteur : Les enfants terribles - Journal (1942-1945)

Lire encore : Hommage à Jean Cocteau : « être jusqu'au bout »

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Parler de sexualité aux ados : une éducation à la vie affective et sexuelle de Nicole Athéa

Publié le par Jean-Yves Alt

Eduquer les adolescents à la sexualité ? Une nécessité aux yeux de tous les professionnels. Ne serait-ce que pour mettre des mots sur les images à connotation sexuelle dont ils sont abreuvés, dans la rue comme dans les médias.

« Nous nous devons, en tant qu'adultes, de faire contrepoids à ces messages, car ils véhiculent de nouvelles normes sociales d'autant plus dangereuses qu'elles risquent d'être intégrées sans recul par les adolescents », affirme la gynécologue et médecin d'adolescents Nicole Athéa. Un impératif également reconnu par l'éducation nationale, dont une circulaire invite depuis 2003 à "développer l'éducation à la sexualité en milieu scolaire comme une composante essentielle de la construction de la personne et de l'éducation du citoyen". Au détail près qu'on demande trop souvent aux intervenants de ne parler que de prévention.

« Mettre des préservatifs, prendre la pilule : on en a marre, on sait déjà tout ce que vous allez nous dire ! », ont beau jeu de rétorquer les jeunes.

« Au lieu d'entendre parler de leurs préoccupations intimes concernant l'engagement du corps, leurs désirs, leurs peurs et leur besoin de se sentir normaux, ils ont entendu discourir de biologie, de lymphocytes, de cycles ovariens », déplore Nicole Athéa, pour qui la pédagogie de l'éducation sexuelle doit être définie comme "un travail qui permet d'apprendre à penser sa vie sexuelle".

Une démarche à laquelle elle vient de contribuer en publiant un ouvrage d'une grande clarté, explicitement destiné aux parents et aux intervenants scolaires : Parler de sexualité aux ados.

Qu'il s'agisse du décalage pubertaire entre filles et garçons, des premiers rapports, de l'homosexualité, de la dictature de la jouissance, du respect de soi et de l'autre ou de la pornographie, ce guide réunit à peu près tout ce qu'il faut savoir sur la sexualité des adolescents et sur la façon d'aborder avec eux les questions délicates.

A mettre entre toutes les mains - y compris les leurs.

Le Monde, Catherine Vincent, mercredi 17 mai 2006

■ Parler de sexualité aux ados : une éducation à la vie affective et sexuelle de Nicole Athéa, Editions Eyrolles/CRIPS, avril 2006, ISBN : 2708136208

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The servant, un film de Joseph Losey (1963)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un grand film en noir et blanc

On y retrouve une manière, une atmosphère, un indescriptible qui fait l'époque. Une sorte de monotone ennui, un profond psychologisme visant à montrer la fausseté des rapports entre les êtres malgré le bien être économique de cette décennie 60.

L'histoire se passe en Angleterre. Un jeune maître, Tony, décide de prendre à son service un valet, Hugo Barrett, lequel est frauduleux, aussi malhonnête que lui, mais un peu plus réaliste, donc un peu plus vicieux. Toute l'action se déroule en vase clos : la maison ; à part quelques incartades comme celle de la réconciliation entre le maître et son valet.

Dès le début du contrat qui les lie, on sent que le rapport n'est pas celui entendu par les clauses du contrat. Un drame couve. Au début les rapports sont distants entre les deux hommes. Toutes les autres figures, ne sont, tout au long du film, que de vulgaires pièces d'échiquier, que les contractants déplacent au fur et à mesure qu'augmente « l'amour », l'adversité, la dépendance réciproque, en un mot : la connivence. C'est en ce sens qu'il faut voir la position de la fiancée du maître : pièce maîtresse oui, mais si facilement contournable pour un homme averti.

Qui du valet ou du maître est vraiment ce par quoi sa fonction le désigne ?

Toute l'analyse du rapport que fait Losey est basée sur une homosexualité latente entre les deux hommes. Elle est plus lucidement vécue de la part du valet. Leur rapport sado-maso ou maître-esclave, en sera le catalyseur : la scène de la douche, réalisée dans les limites décentes que permet l'époque, sera donc sous-entendue.

A partir de là, le lieu de l'action se resserre pour faire corps avec le lieu qui distribue le rapport de pouvoir : l'escalier. L'escalier sera la métaphore du rapport entre James Fox (Tony) et Dirk Bogarde (Hugo Barrett) : l'un dominant l'autre ; encore faut-il savoir lequel ?

Joseph Losey montre toute sa force et son talent dans ce film qui pourrait être aussi une nouvelle version de Dorian Gray, dans la mesure où le valet et son maître ne sont après tout qu'à la recherche d'une perpétuelle jeunesse que leur rapport leur interdit.

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Ludion d'alcool, Jean-Baptiste Niel

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce très beau roman détonne par le choix de l'atmosphère et des personnages. Le héros, Tristan Beuve, soldat du contingent, est fasciné par la femme de son colonel mais, de Léa, il retient surtout qu'elle hante les bars interlopes et se donne à des inconnus.

Rêves inassouvis d'un jeune homme qui frôle tous les bas-fonds mais se tient sage ou presque aux marges des excès ?

C'est ainsi que de très belles pages, remarquables de finesse, mettent le héros en présence d'un critique de cinéma célèbre, Théo van Oost, amateur de jeunes hommes, avec qui il joue au chat et à la souris non sans regretter que la souris ne se fasse croquer par le chat, confus et flatté d'être ainsi « objet de sa préférence obnubilée, locale, élu d'entre cent mille, noyau dur de cette harmonieuse dînette, je lui en voulais de me déifier tout de même quand on sait que tout est maladivement relatif sur cette terre. Au fond, je n'étais pas loin de jalouser le garçon qui aurait pu tout aussi bien être à ma place. »

Finement et naïvement analysé que ce désir d'être désiré qui fait fi des conventions.

A travers de bien douces épreuves, le héros continue sa quête initiatique, ce qui donne à ce roman toute sa force.

Intrigue policière, personnages marginaux et hors du commun, tous les symboles des rêves adolescents et tout le lyrisme de la conquête sûre de l'avenir sont rassemblés, avec beaucoup de talent.

■ Ludion d'alcool, Jean-Baptiste Niel, Editions Gallimard, 1990, ISBN : 2070720314


Du même auteur : Ceci est mon sang

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Seize ans ou presque, torture absolue, Sue Limb

Publié le par Jean-Yves Alt

Jess, jeune anglaise pleine d’humour, lucide sur sa beauté, aimerait bien passer ses prochaines vacances avec Fred, son petit copain. Mais elle doit aussi aller rendre visite à son père qu'elle n'a encore jamais vu chez lui depuis le divorce de ses parents.

Avant de rejoindre son père, sa mère, bibliothécaire et adepte des vacances culturelles a tout prévu sauf une « place » au jeune garçon avec qui elle a une idylle… Après de multiples péripéties, elle apprendra la raison de la séparation de ses parents (l'homosexualité de son père) tout en savourant l’arrivée surprise de Fred.

Un roman à la lecture facile et agréable et qui pourtant n'emporte pas totalement mon adhésion. Les thématiques abordées (jalousie, mort d'un être cher, mensonge et homosexualité cachée) sont pourtant riches de potentialité mais leur traitement a du mal à dépasser la simple superficialité, ce qui est dû sans doute au système de narration centré sur l'adolescente ce qui ne favorise pas le développement des problématiques sous-jacentes.

Il restera au lecteur à dépasser les faits certes habilement relatés grâce à l'humour de Jess et du narrateur qui se permet parfois même de donner son avis – ce qui est bien vu – mais seulement sur des éléments secondaires voire insignifiants du roman.

Annonce par le père de Jess de son homosexualité :

« - Bon, finit-il par dire. Puisque c'est le moment des grandes révélations, moi aussi j'en ai une. Moi aussi, j'ai un petit ami. (page 180)

Réponses de Jess :

Jess était de plus en plus soulagée. Elle n'aimait pas l'idée que son père fréquente d'autres hommes, les embrasse et tout ça. Mais s'il avait été hétérosexuel, elle n'aurait pas non plus aimé l'idée qu'il fréquente une femme. Peut-être qu'on n'aimait tout simplement pas imaginer ses parents en train de faire ce genre de truc. […] Elle commença à penser aux gays qu'on voyait à la télé: Ian McKellen, l'acteur qui jouait Gandalf dans Le Seigneur des anneaux. Et Elton John, pour ne citer qu'eux. Dire que son père appartenait au club très spécial de ces types géniaux !

- C'est trop cool ! Quand je vais raconter ça à mes copines, elles vont être vraiment jalouses ! (page 182)

- Tu aurais dû me le dire il y a des années, dit Jess. Ça explique pourquoi vous n'êtes pas restés ensemble, tu n'as pas pensé à ça ? Un mariage hétérosexuel ne peut pas marcher si l'homme est gay. Et puis, avoir un ex devenu gay, c'est trop à la mode. C'est génialissime ! (page 183)

- Promets-moi juste une chose, dit-elle. Je ne veux pas que tu tiennes Phil par la main ou que tu l'embrasses en ma présence. Ce n'est pas le problème que tu sois gay. Je détesterais encore plus si c'était une femme. (page 186)

Quand Jess en parle à son petit ami, Fred :

- […] Maintenant, je suis ravie ! C'est tellement mieux que s'il (elle parle de son père) avait eu une nouvelle femme et un bébé ! Ça aurait été atroce ! Au lieu de ça, il est gay ! Trop cool ! Attends que je raconte ça à mes amies ! Elles vont être si jalouses ! (page 214)

« Seize ans ou presque… » est un roman branché, à tous les sens de ce terme : le téléphone portable y joue un rôle central. Les adolescentes d'aujourd'hui ne pourront que plus facilement s'identifier à Jess mais cette plongée dans la vie réelle suffit-elle à faire de ce roman une œuvre littéraire ?

Dernier point, plus général, je m'étonne du développement, depuis quelques temps, d'«écrits pour les filles» (de la petite enfance à l'adolescence) : je crains que les enseignants qui souhaiteraient faire étudier ce roman aux élèves de leurs classes aient bien du mal à vaincre les réticences de certains garçons à lire un livre dont les "enluminures" de début des chapitres sont des petits cœurs et des étoiles. Dommage, « Seize ans ou presque… » pourrait être l'objet d'une fructueuse réflexion sur ce qui se cache derrière la superficialité et le cliché dans la littérature.

■ Seize ans ou presque, torture absolue, Sue Limb, Editions Gallimard Jeunesse, juillet 2006, ISBN : 2070574830


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

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