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Mon regard sur le « saint Sébastien aux archers » peint par Gustave Moreau

Publié le par Jean-Yves Alt

Il n'y a pas un saint Sébastien peint par Gustave Moreau, mais une dizaine plus les nombreuses esquisses. L'artiste ne s'est d'ailleurs pas essayé à cette représentation du saint, comme le firent nombre de peintres, par conformisme du motif.

Le mystère que provoque la peinture de Gustave Moreau est lié à l'indistinction des corps, à une sorte de Séraphita balzacienne. Ses saint Sébastien n'échappent pas à cette règle, dévirilisation accentuée des corps.

De la même esquisse, tel Prométhée séparant dans l'argile des deux sexes, Gustave Moreau tranche le lien. D'un, il fait deux.

Il est une femme, de la légende officielle de Sébastien, que le peintre ignorera. Il s'agit d'Irène, figure de la soignante qui vient panser les plaies, retirer les flèches entre deux doigts fins, ressusciter celui qui avait été laissé pour mort. Du couple, il n'a gardé qu'une figure hiératique, un Sébastien toujours debout alors même que les flèches ont constellé ses cuisses, appuyé tel un Titan contre un arbre. De deux, Moreau ne fait qu'un(e). Moreau n'a pas peint un saint, alangui, recueilli dans un snobisme extatique, presque mort ou endormi dans les bras consolateurs d'Irène.

Le pubis du saint est celui d'une femme, rond, recouvert d'un linge devenu une sorte de paréo enroulé sur sa cuisse droite. Image du désir, symbolisme d'un pantalon ouvert sur le ventre, sur le sexe.

Saint Sébastien aux archers [détail], Gustave Moreau, vers 1875

Peinture à l'huile sur toile – Musée Gustave Moreau (Paris)

Le saint lui-même dresse sa croix comme un chrome, la tête fondue dans une auréole qui singe le néon. Cette mise à mort est électrique.

Une toile survoltée… où je trouve un plaisir à plonger mon regard dans ce fouillis métallique, dans cette débauche d'accessoires incandescents, dans ce fatras de bimbeloterie et de visions orfévrées.

Gustave Moreau a particulièrement bien compris que la séduction du martyr est liée à un goût prononcé pour le fétichisme. Le mien, bien entendu !

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La messe est finie, un film de Nanni Moretti (1986)

Publié le par Jean-Yves Alt

Est-ce que la foi chrétienne battrait de l'aile de l'autre côté des Alpes ? Il suffit de suivre à Rome la soutane de Don Giulio (Nanni Moretti lui-même) pour s'en convaincre.

Le bon prêtre vient de quitter sa paroisse, dans une petite île du Sud où tout se passe encore comme autrefois, pour Rome, sa ville natale où il n'est plus revenu depuis de nombreuses années.

On l'affecte aux destinées d'une église de faubourgs, vide et désertée par les fidèles depuis que le prêtre a pris ses cliques et ses claques pour savourer les joies du concubinage. Choquant !

Don Giulio retrouve aussi sa famille et ses vieux amis : le couple de ses parents est menacé par le démon de midi qui démange son père, Gianni le libraire va draguer les beaux garçons dans les cinémas, Andréa est en prison pour terrorisme. Choquant encore !

Tout allait tellement mieux avant, lorsque Dieu régentait les faits et gestes de ce petit monde. Aujourd'hui, le curé d'autrefois est un homme perdu, déboussolé, c'est un martien dont on refuse l'aide spirituelle.

Don Giulio a beau prêcher, sermonner, faire la morale autour de lui : les oreilles se bouchent, on ne veut plus entendre sa bonne parole.

Car le processus s'est inversé. On le sait bien, de nos jours ce n'est plus en écoutant conseils et paroles de réconfort qu'on affronte la vie avec les meilleures armes, c'est au contraire en parlant, en trouvant un interlocuteur qui vous en dit le moins possible : Don Giulio ne savait pas que le domaine « psy », jusque dans Rome, avait remplacé l'Evangile.

"La messe est finie" illustre ce constat, dans un style aigre-doux, cocasse et tragique, au-delà d'un comique au premier degré.

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L'homosexualité par Marcel Jouhandeau

Publié le par Jean-Yves Alt

Depuis notre dernière confrontation sans cesse le cas de M. Henri m'obsède. Il est certainement la victime d'une éducation religieuse trop sévère pour admettre la contingence de notre nature. Il est une notion du péché qui équivaut à la négation même de la vie.

A partir d'une intransigeance morale excessive, paralysé, l'homme n'ose plus broncher. Le malheur de M. Henri tient à un complexe de culpabilité congénital et incoercible qui l'accompagnera jusqu'à la mort. De parti pris il a regardé, regarde et regardera son état comme un opprobre et convaincu qu'il n'y saurait rien changer, il n'a d'avenir qu'un désespoir dont l'unique issue est le suicide.

Quand, au moment de nous séparer, en signe de bonne entente fraternelle, je lui ai demandé de m'embrasser, il a refusé, mécontent de moi, parce que je n'avais pas approuvé son inintelligence complète des difficultés qu'il éprouve, disons, du problème qui se pose à lui.

S'il avait consenti à se départir de son préjugé défavorable à la nécessité, s'il avait accepté d'être ce qu'il est et ne peut pas ne pas être, au lieu de se vouloir différent, il y avait une chance de salut pour lui. Non, il a opté contre lui pour l'impossible.

Il fallait le voir quand il donnait libre cours à ce qui seulement l'intéresse, quel lyrisme ! Mais, surpris la main dans le sac, il s'entête à rompre avec ce qui lui est plus essentiel et plus cher que lui-même et parce qu'il a honte de son désir il s'en croit délivré.

Je me représente encore sa colère, son indignation, quand je lui ai dit : « Mon ami, ne vous faites pas illusion. Vous êtes, c'est l'évidence, homosexuel, comme vous êtes un animal raisonnable. Il n'y a rien à faire à cela ; contre la fatalité. Nous pouvons seulement imposer à notre désir la forme qui convient, limiter ses exigences, lui imposer un minimum d'ordre, d'élégance qui nous justifie. »

Si j'envisage le phénomène humain en question, sans plus songer au cas particulier de M. Henri, je me dis que toutes les inclinations et affections sont dans la nature, qu'aucune d'elles n'est bonne ou mauvaise a priori, mais le devient selon la manière dont nous nous conduisons.

Rien n'est plus débilitant, déprimant que le pessimisme et la pire forme du pessimisme c'est de se croire damnable, damné, condamnable, condamné.

Un désir n'est pas péché, la tentation est un mérite. Un saint n'a-t-il pas dit que la pire des tentations, c'est de n'en connaître pas.

Beaucoup de nos semblables parmi les plus nobles, les plus intelligents, les plus grands par leur génie ont connu cet état de fait qu'est l'homosexualité. Il y a là une occasion de s'abîmer, une occasion aussi de prouesse.

A mon avis, le tort qu'ont les hommes, c'est de ne pas accepter les données de leur être, de leur personne. Le chagrin que l'on éprouve en présence de telle disposition qui serait la nôtre et n'est pas conforme à la norme de notre espèce me semble un enfantillage, comme si l'on ne pouvait se consoler de ne pas être un Ange ?

Quand chacun a pris conscience de ce qu'il est par nature, il lui conviendrait de se réjouir, de se féliciter d'être soi, de ce qui constitue son être propre, douaire millénaire, dont les origines remontent au temps du Chaos, de l'Esprit voguant sur les eaux.

Ce n'est même qu'à partir du moment où l'on est établi dans ces bornes exclusives qu'on est libre d'intervenir et de mener le jeu. En somme, nous pourrions dire que nous ne sommes pour rien dans ce que nous sommes par nature, mais qu'à partir de là nous sommes absolument et universellement responsables de ce que nous devenons.

Ceci posé, l'éthique essentielle doit consister à faire porter la volonté sur ce qui dépend de nous, sans nous inquiéter de ce qui est en nous sans que nous l'ayons choisi.

Autrement dit, si nous ne choisissons pas nos désirs qui sont « nous » autant que nous-mêmes, il nous est parfaitement loisible d'en régler l'intensité, d'en réduire la précipitation et d'intervenir efficacement dans le choix de leur objet. Si nous le jugeons indigne, nous disposons d'un droit inaliénable de veto. Ainsi ne s'agit-il jamais pour nous de renoncer à ce qui fait tout l'intérêt de la vie, ainsi ne s'agit-il jamais de renoncer à une passion mais de l'empêcher de s'avilir, d'exiger d'elle qu'elle nous élève et nous transfigure en même temps que son objet. Admettrait-on que d'y céder soit regrettable, soit même un péché, il suffira, pour être quitte avec soi, de supporter ce genre de malheur, comme on accepte ses maladies, en évitant qu'elles soient insupportables aux autres et à nous-même.

Marcel Jouhandeau

■ in Nouveau Testament, Journaliers XII, Editions Gallimard, 1968, pages 38 à 41

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Saint Sébastien soigné par sainte Irène, peinture de Trophime Bigot (?)

Publié le par Jean-Yves Alt

Une scène d'une concentration inouïe : une femme, pour mieux éclairer la délicate opération de sa maîtresse, s'appuie de la main droite sur son épaule et tend un lampion de papier huilé dans sa main gauche. Les deux femmes ne regardent que la plaie, peut-être la dernière, car s'il demeure à proximité la trace d'une extraction, on ne distingue plus aucune flèche.

On peut supposer qu'elles sont arrivées auprès de l'homme depuis un long moment et qu'elles ont déjà retiré toutes les autres flèches.

L'homme, c'est Sébastien : il est retenu debout par des liens. Il a une sorte de défaillance extrême, lisible - en prolongement de son visage - dans celui des deux femmes : nul effroi, nul renoncement intime de leur part.

La maîtresse, c'est sainte Irène et l'autre femme, sa suivante : elles espèrent, qu'en retirant les flèches elles écarteront la mort de Sébastien.

Irène appuie sa main gauche sur le corps de Sébastien, de son pouce elle tend la peau tandis que de sa main droite elle retire la flèche avec d'infinies précautions. L'action du pouce vise précisément à déchirer moins la chair. Le sang coule peu. Seul est taché le tissu qui ceint le corps.

Sébastien n'est pas encore mort : il sent d'une façon mystérieuse et sans ouvrir les yeux - il n'en a plus la force - que quelqu'un efface l'horreur par la douceur et l'amour agissant.

Quelqu'un, une femme, essaie de rétablir l'intégrité de ce corps.

Saint Sébastien soigné par sainte Irène

peinture à l'huile - vers 1620 - 170 x 130 cm

Trophime Bigot [attribution incertaine] Arles 1579 - Rome 1649

Musée de Bordeaux

C'est le personnage de la suivante qui donne à cette peinture sa dimension contemplative. Elle semble prise dans un songe sans pour autant être inattentive. Sa beauté est moins raffinée mais aussi plus émouvante que celle d'Irène qui a le maintien d'une sainte occidentale. La suivante vit le drame sur un autre plan que sa maîtresse : si quelqu'un convoite le corps de Sébastien, son extase amoureuse profane, c'est elle.

Le lampion de papier huilé, seule source plausible de lumière, est à l'image d'une coupe qui dispenserait l'ivresse. Quand Irène retirera la dernière flèche et qu'elle aura dénoué les liens, Sébastien tombera - comme ivre - dans ses bras puis dans leurs bras à toutes deux : il leur restera à essayer de le ramener à la vie.

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Qui suis-je ?, Thomas Gornet

Publié le par Jean-Yves Alt

Vincent, le narrateur de cette histoire, est en dernière année de collège. Il excelle dans toutes les matières scolaires sauf en sport. Son professeur de gym ne le ménage d'ailleurs pas :

« C'est pas encore pour cette année on dirait. » (p.10) ; « Désolé Christophe mais je crois que tu n'as pas le niveau pour battre Vincent à la marelle. » (p.12)

Vincent n'est pourtant pas isolé dans sa classe : il a comme meilleurs copain et copine, Aziz et Myriam. Christophe – le plus beau et le plus sportif – n'hésite pas à rire devant les déboires de Vincent. Pas seulement ricaner d'ailleurs, puisque – comme tous les autres garçons du collège – il a toujours plaisir à insulter les autres de « pédés », de « tapettes » et d'« enculés ».

A la fin du premier mois de l'année scolaire, arrive, dans la classe de Vincent, un nouvel élève : Cédric. Vincent va alors ressentir, peu à peu - sans qu'il les comprenne vraiment - de nouvelles sensations et émotions :

« Tout d'un coup, j'ai froid. Un frisson zigzague dans mon dos. » (p.25) « Il se met à percevoir que des garçons de son âge (ont) le bras passé autour du cou d'une fille. » (p.27) « Je regarde ses cheveux. Il a des reflets roux […] Je lui touche le bras. J'ai la main moite. » (p.35) « Mon regard descend sur son caleçon. Je ressens un grand vide dans ma poitrine, comme si mon cœur s'était décroché et était tombé dans mes godasses. » (p.40) « Cette nuit là, j'ai rêvé de Cédric. Il était dans les vestiaires. Il portait un grand t-shirt et tout le monde se moquait de lui. Je prenais sa défense. Il se retournait pour me regarder. Il avait la peau mate et me souriait. » (p.66)

Vincent a de plus en plus de mal à se concentrer sur ses études et perd peu à peu le sommeil.

Les autres élèves analysent les bouleversements de Vincent bien plus rapidement que lui :

● avec beaucoup d'empathie pour Myriam mais aussi avec beaucoup de retenue puisqu'elle n'arrive pas à lui faire comprendre ses interrogations : (mais peut-être est-ce aussi Vincent qui ne veut pas entendre !) « Depuis un moment, t'es plus comme avant. Tu veux pas me dire. C'est Cédric, c'est ça ? » (p.69)

● avec de l'agressivité de la part de Christophe et de sa bande. « Il [en parlant de Cédric] aime pas les pédés. » (p.68)

● avec prise de distance pour Aziz qui n'ose pas rejeter son copain. Il craint seulement le rejet des autres. « Ok, ça va Vincent. Bah, on se rappelle. C'est Myriam qui viendra demain. Moi je peux pas. Salut. » (p.91)

● avec violence pour Cédric. Au cours d'un match de volley, Cédric lance volontairement de toutes ses forces le ballon sur la tête de Vincent car il ne supportait plus d'entendre qu'eux deux soient pédés. Si Vincent accepte progressivement, en la découvrant, son identité homosexuelle, Cédric ne le peut et ne le veut pas, en dehors d'un baiser qu'ils échangeront à l'insu de tous. Ce qui signifie la fin d'une histoire en devenir.

Il reste à espérer que ce livre ne donnera pas de mauvaises idées aux homophobes de tout poil et que les éventuels lecteurs qui le seraient deviennent un peu moins "brutes" en prenant conscience de ce qui est affectif et amoureux dans tout amour, qu'il soit homosexuel ou non.

Un roman magnifique qui montre la peur que chacun ressent face à la différence.

« Il faudrait que je [Vincent] lui [Aziz] dise ce que j'ai sur le cœur. Lui, quand il était amoureux de Claire […], il m'en parlait tous les jours. Je pourrais faire pareil.

Mais là, c'est pas pareil.

Enfin si, c'est pareil.

Pas complètement.

Malheureusement.

Pour moi c'est pareil, mais pour les autres, je sens bien que ça sera différent. Et cette perspective m'angoisse terriblement. » (pp.90-91)

■ Qui suis-je, Thomas Gornet, Editions Ecole des Loisirs/Médium, octobre 2006, ISBN : 2211083285 et Editions du Rouergue, collection DoAdo, 2018


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Le site de l'auteur


Du même auteur : Je n’ai plus dix ans - L'amour me fuit

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