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Accident de parcours, Roger Vrigny

Publié le par Jean-Yves Alt

« Adieu, petit Martin » Ce sont les derniers mots de Christophe à Martin. Le jeune adolescent embrasse l'homme de cinquante ans. Rite ultime pour le mystère qui clôt le court roman de Roger Vrigny : « Accident de parcours ».

« Accident de parcours », le premier récit d'un recueil de trois nouvelles, est d'une remarquable intensité narratrice. Dès les premières lignes, j'ai compris que cette histoire n'était pas anodine. Et ce, malgré un ton familier qui cherchait à m'amadouer pour mieux me piéger. Jusqu'au choc final qui déchire brusquement le récit et m'a abandonné au face à face solitaire : accident de parcours…

J'ai ressenti « ma » première méfiance s'installer dans le rapprochement des deux personnages : Martin et Christophe.

■ Martin, le narrateur, célibataire de cinquante ans, homme ordinaire dans ses exigences, fragile sans doute dans le secret, attachant par son culte de la mémoire où glissent les êtres aimés, Martin garde précieusement l'écharpe de soie rouge donnée par Serge Lanier, l'ami de jeunesse, tué par les Allemands (il avait alors l'âge de Christophe aujourd'hui). Echarpe rouge du sang de la mort, rouge de l'espoir, rouge aussi de cet amour de garçons gardé dans les frontières de l'amitié.

■ Christophe, hier enfant, aujourd'hui adolescent, fils de l'ami du narrateur, Christophe s'avance vers Martin, clair comme l'avenir quand tout est encore possible.

Des autres, Gustave, Maureen, nous ne connaîtrons que ce que chaque homme sait : l'amour, la passion, les vieilles amitiés...

Ces êtres resurgissent alors que Martin ramène en voiture chez son père, Christophe, débarqué gare du Nord. Deux générations, deux hommes, deux expériences, le savoir et la tendre désinvolture : Martin et Christophe roulent dans la nuit, enfermés dans un premier et unique tête à tête.

Roman de l'allusion, du souvenir, de la tendresse diffuse qui enveloppe tous les amours, "Accident de parcours" raconte l'essentiel par le truchement des petits riens : Christophe s'endort sur l'épaule de Martin, une voiture s'enfonce dans la nuit, des visages et des corps ressuscitent pour se confondre… chant d'amour calme au crépuscule porté par une écriture superbe mais économe qui joue le réalisme mais nous prend aux filets du rêve.

Christophe dans ta neuve beauté, au temps de l'éveil sensuel, de quel univers es-tu le messager ? Que viens-tu confier à cet homme vieillissant ? Quel cérémonial mets-tu en place, sous le masque d'une banale histoire d'embouteillages, d'itinéraire détourné, au fil d'un dialogue aux limites du silence ?

Les paroles apparentes de Christophe n'indiquent que la route à suivre avec une superbe fin que je ne vous dévoilerai pas…

■ Accident de parcours, Roger Vrigny, Editions Gallimard/Folio, 1996, ISBN : 2070394042


Du même auteur : Le bonhomme d'Ampère - Les cœurs sensibles - Le garçon d'orage - Instants dérobés

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Muscles à la Galerie Au Bonheur du Jour

Publié le par Jean-Yves Alt

Nicole Canet

et la Galerie Au Bonheur du Jour

présentent une nouvelle exposition de photographies intitulée :

« Muscles »

Photographies de culturistes des années 1940 à 1965

18 septembre - 26 octobre 2019

Bruce of Los Angeles, Western Photography Guild, Arax, Ferrero et autres. « Homme! ma divinité » disait le grand collectionneur de ce thème, Lucien Bacquemane qui avait réuni un grand nombre de photographies dont beaucoup de Arax, où il nomme les modèles, la date et son nom au dos des photographies.

Sont aussi présentés des revues sur ce thème ainsi que des albums de photos de culturistes.

Sans oublier des "Posing Pouch", strings que portaient les modèles pour les prises de vue.

Muscles à la Galerie Au Bonheur du Jour
Muscles à la Galerie Au Bonheur du Jour

Galerie Au Bonheur du jour

1 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

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Free Soul, Ebine Yamaji

Publié le par Jean-Yves Alt

Après "LOVE MY LIFE", "SWEET LOVIN' BABY" et "INDIGO BLUE", cet opus d'Ebine Yamaji parle de musique, d'amour et de création : et autant annoncer d'emblée que plus Ebine Yamaji avance, plus son art se précise.

Son style tout en nuances, désormais apprécié et reconnu en France (succès public et critique de "LOVE MY LIFE" nominé à ANGOULÊME 2005, "INDIGO BLUE" sélectionné dans les découvertes manga d'ARTE...), ne s'était sans doute pas encore affiné de façon aussi éclatante que dans "FREE SOUL".

Ici, c'est un portrait réfléchi de l'auteur en dessinatrice de manga qu'elle nous propose, et non plus à travers la formule dérivée d'une jeune traductrice ("LOVE MY LIFE") ou écrivaine ("INDIGO BLUE"). Une mise en abîme chère à bien d'autres auteurs, et un procédé littéraire que semble affectionner YAMAJI autant qu'Osamu TEZUKA : un chapitre mettant en scène le personnage sur lequel travaille Keito, apparaît même en fin de volume.

La réflexion sur la part intime qu'un artiste investit dans la création d'un personnage de fiction, autrefois plus distante et allégorique dans "INDIGO BLUE", est ici plus explicite, donnée à voir et à vivre «de l'intérieur.» L'œuvre, dans "FREE SOUL", est le fruit espéré d'un cheminement initiatique, psychologique et amoureux. Contrairement au « Y » de "INDIGO BLUE", le personnage créé par Keito n'est pas anonyme : Angie a une identité précise ; musicienne, noire, homosexuelle.

Etrange de penser que, toutes créatures de papier qu'elles soient, nous savons faire la différence entre Keito et Angie, et accordons plus de « réalité » à l'une qu'à l'autre... Et pourtant, le dernier chapitre la mettant en scène donne soudain une densité troublante à Angie. Reflet du secret de toute émotion littéraire qui sait nous rendre réel l'imaginaire et peut aussi nous projeter dans une réflexion vertigineuse sur la nature du réel.

L'amour passionné de Keito (Kate) pour Niki, qui semble sans grand espoir, - femme publique, peu accessible, instable, éperdument en quête de son père - demeure justement cette fois plein de promesses, sans doute parce qu'il part autant de l'intuition d'une évidence que d'une simple révélation ou «coup de foudre».

La vision proposée par YAMAJI des relations amoureuses, hétéro ou homosexuelles, s'affine elle-même de récit en récit. Les contradictions dans lesquelles nous place tout jugement tranché à l'égard de nos relations ou notre sexualité sont davantage désignées, mais avec un art de la suggestion si poussé qu'elles peuvent glisser sur le lecteur si celui-ci ne prête pas assez d'attention au récit.

Il n'y a en effet aucune volonté intrusive ou prosélyte de la part de YAMAJI à l'égard du lecteur : à l'heure des messages (publicitaires, politiques, moraux, religieux...) assénés sans recul, dans le mépris de l'être et de ses nuances, ce respect rare mérite d'être souligné.

Fait remarquable et nouveau dans l'œuvre d'Ebine : l'apparition d'un humour décapant, qu'on ne lui connaissait pas, à travers le personnage haut en couleurs de Rui, artiste de quatre-vingts ans pleine d'esprit et d'un sens de la répartie scotchant, qui dans une enfance de l'âme que l'art a su préserver, s'impose comme une actrice centrale du récit et l'une des créations les plus abouties de l'auteur !

Ce dernier one-shot en date d'Ebine YAMAJI a de grandes chances d'être le préféré des lecteurs qui la suivent. Et pour une bonne raison : les qualités pressenties dans ses premiers travaux se retrouvent ici transfigurées. "FREE SOUL" apparaît ainsi comme la synthèse parfaite entre la fraîcheur et l'optimisme de "LOVE MY LIFE" et la subtilité des procédés littéraires à l'œuvre dans "INDIGO BLUE".

Le double sens du titre symbolise à lui seul l'art de l'auteur : le sous-entendu musical, la vitalité de la Soul et du Funk (cf. la référence à Mothership Connection de PARLIAMENT, album mythique (1975) de l'histoire du Funk), l'art de la suggestion et de la nuance. Mais aussi et surtout peut-être «Free Soul» est-il à prendre dans le sens de la déclaration d'amour à la vie de « I Love my Life ». Ebine YAMAJI est avant tout une «âme libre». Notion rare et partagée par tous les grands, de TEZUKA à MIYAZAKI, épicentre de la vision passionnée et épanouie de la vie qu'elle tente d'insuffler à ses lecteurs.

Une composante essentielle de ses personnages, dont l'étonnante fraîcheur n'est finalement que la résultante. Une foi en la vie et la pureté de l'intension qui, dans le contexte de "FREE SOUL". semble pleinement souscrire à cette affirmation d'Hélène GRIMAUD : « On se trompe rarement. On ne va simplement pas assez loin. » Rodolphe Massé, Postface de l’album

■ Free Soul, Ebine Yamaji, Editions Asuka, Collection Yuri, 2005, ISBN : 2849650544

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Poison, un film de Todd Haynes (1991)

Publié le par Jean-Yves Alt

"Poison" sent-il le soufre ? Les Américains, en tout cas, s'étaient si mal accommodés du film, à sa sortie, qu'ils l'avaient classé X.

Qu'est-ce donc qui a pu épouvanter les chastes yeux yankees, dans ce triptyque inspiré par l'œuvre de Jean Genet ? Est-ce la scène où les lèvres tout ouvertes d'un adolescent recueillent le crachat collectif des garçons qui lui font cercle ? Ou l'érotisme si doux de ces paluches de forçats qui se passent la dope ?

Ou une scène de viol qui, si l'on y tient, peut passer pour perversement homophobe.

Le réalisateur a mêlé trois histoires de style différent qui donnent au film une construction éclatée, composite. Trois parties, mais imbriquées les unes dans les autres.

- Horror, en noir et blanc, est un pastiche des horror films américains des années 50 : un certain "docteur Graves" a découvert le secret scientifique des pulsions sexuelles, mais il avale le breuvage magique, et devient un monstre sexuel, de surcroît contagieux. Tout ça finit très mal pour lui et sa laborantine qui l'aime d'amour fou.

- Héros répond plutôt à l'esthétique vidéo du téléreportage, mais ici, l'enquête porte sur un miracle : un enfant tue son père, et s'envole par la fenêtre. Pourquoi ? Comment ? La caméra se plante, six ans plus tard, devant les témoins. La mère, les voisins, les petits camarades du dangereux parricide. Et on commence à comprendre.

- Homo, enfin, fait passer dans le monde des prisons et des maisons de correction : John Broom adulte retrouvera, en tôle, Jack Bolton, son ancien bourreau adolescent de la prison de Fontenal. L'appellation est transparente pour tout lecteur de Genet, qui connaît par cœur les noms de Mettray ou de Fontevreau. Son passé s'incruste, en abyme, dans le récit de ces retrouvailles entre mâles, dans l'ambiance confinée des cellules. Jack (le prisonnier incarné par James Lyons) fait le dur et nie l'existence de son attirance pour John. Mais en fait il bande pour lui.

Le spectateur habitué aux narrations linéaires, est certes déconcerté mais il y a, aussi, quelque chose de stimulant à passer d'un sujet à l'autre à travers trois styles différents.

Ces trois histoires ont en commun le sujet de la déviance, de la transgression, du rejet. A Genet, le réalisateur a emprunté, plus que des passages, mais des thématiques et un certain regard de rebelle sur le monde. Inspirées de Notre-Dame des fleurs et du Miracle de la rose, elles composent trois variations autour d'un même personnage : le hors-la-loi.

Pourquoi ce titre, Poison ? Le poison, c'est peut-être la souffrance, l'oppression sociale. C'est aussi ce qui est en soi, et qui vous dévore. Ou au contraire ce qu'on rejette loin de soi.


Du même réalisateur : Loin du paradis

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Le démon de l'oubli, Michel del Castillo

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est une histoire de couple : deux hommes, l'aîné, intellectuel célèbre, le cadet, jeune provincial monté à Paris qui vit dans l'ombre du premier.

● Hugues La Prades dirige la très renommée Revue Grise ; il est homosexuel, dans la tradition douloureuse des hommes brillants qui désirent ceux qui ne peuvent les aimer et déchirent dans le secret de la nuit leur célébrité diurne.

● Pierre Alain aurait bien couché avec lui, si cela avait été nécessaire, mais, justement, son illustre ami ne lui demande que d'être un second fidèle, Pierre Alain se marie et sa femme, juive, se passionne à son tour pour Hugues La Prades.

Décidément, Pierre Alain ne possède rien ni personne. Ceci posé, "Le Démon de l'oubli" n'est pas un roman d'amour à trois.

Pierre Alain se donne existence en devenant complice de cet homme dont il se veut le confident, mêlant admiration, vénération et haine. Il devient le témoin d'un étrange procès intérieur, celui qu'il débat contre le collaborateur que devient son ami.

Le roman de Michel del Castillo n'est pourtant pas une réflexion sur l'histoire et les années d'occupation allemande. Ou, du moins, il ne l'est que par le biais intime et ne s'adresse qu'à notre conscience individuelle.

Michel del Castillo s'interroge sur un homme, tente d'élucider le paradoxe d'une intelligence exceptionnelle et d'une pénétrante lucidité, associées à des actes jugés scandaleux. Comment Hugues La Prades a-t-il pu croire en Mussolini, se faire le complice de la propagande nazie, de l'antisémitisme… alors qu'il portait sur le monde, sur l'art et la littérature en particulier, un regard si juste et une vénération dégagée de toute gloire personnelle ?

"Le Démon de l'oubli" s'organise comme un roman policier. Narrateur, Pierre Alain mène l'enquête, après que sa femme, rendue folle par la déportation des juifs, l'eut abandonné définitivement au seul être qu'il puisse aimer, cet Hugues La Prades, dont il ne peut nier le côté monstrueux.

Est-ce sa déchéance qui le colle encore à lui ou l'aura toujours intacte d'un individu qui reste superbe, au-delà du bien et du mal, habitué de toujours à la solitude ?

Les deux hommes se retrouvent, une fois de plus… autour d'un mort, Alain Mavon, acteur célèbre qui s'est suicidé après la publication d'articles l'accusant d'avoir menti à propos de son internement dans un camp de concentration alors qu'il était enfant. Pierre Alain veut retrouver la vérité.

La vérité n'est jamais exactement où on veut la chercher. Le mystère de l'acteur et, plus impératif pour le narrateur, le mystère d'Hugues La Prades, restent des énigmes à mesure qu'il croit les élucider.

Si l'on peut expliquer partie ou tout du comportement d'Hugues La Prades en devinant le plus caché, les obsessions de sa vie intime, on reste encore loin de la transparence. La filature minutieuse de Pierre Alain a un autre sens qui donne toute sa valeur au roman : n'est-elle pas, en fin de compte, le dérisoire acharnement à ne pas s'oublier soi-même quand les jeux sont faits et qu'il ne reste que le luxe de se demander si les cartes étaient bien jouées ?

Se retourner sur son passé n'a qu'un faible pouvoir : temporiser avec sa mort.

■ Le démon de l'oubli, Michel del Castillo, Editions du Seuil, collection Points, 1989, ISBN : 2020104180


Du même auteur : La nuit du décret - Mort d'un poète - Une femme en soi - Dictionnaire amoureux de l’Espagne - Le faiseur de rêves (Tome 1 des Aveux interdits)

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