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La travestie, un film d'Yves Boisset (1987)

Publié le par Jean-Yves Alt

A quelles extrémités peut se laisser porter une femme lorsque s'empare d'elle la haine de tout ce qui ressemble à un homme, j'entends à un être humain de sexe masculin ?

Cette femme peut, par exemple, décider d'emprunter l'apparence ordinaire de l'ennemi, de se travestir pour tromper son monde, pour changer de peau, donc (?) de comportement, pour se venger de ceux qui l'ont tant fait souffrir, pour fuir l'image dégradée d'elle-même, pour « tuer » cette image en entrant peu à peu dans le monde de la folie.

C'est ce que nous montre Yves Boisset dans ce film adapté d'un roman du même titre d'Alain Roger.

Même s'il faut, parfois déchanter au cours de "La travestie", j'admets qu'Yves Boisset a traité un sujet fort, porteur de violence dramatique, et qui permet de fermer un peu les yeux, si j'ose dire, sur quelques carences de mise en scène. Telle celle-ci : selon la façon de cadrer Zabou (Nicole Armingault) lorsqu'elle est travestie en homme, l'illusion (donc la magie, donc le trouble) est totalement créée par des plans moyens où on la voit de demi-profil ou bien carrément ratée par des gros plans au comptoir de l'hôtel où l'on ne peut y croire une seconde, Zabou courant en sortant d'un bar.

Ce film reste toutefois attachant : par le thème, bien sûr, avec cette femme déçue par les hommes, en amour comme dans le travail, et qui, insensiblement, dès lors qu'elle monte à Paris, s'enfonce dans son complexe de persécution, son malheur venant toujours des autres.

Il y a de bonnes scènes lorsqu'elle devient le mac d'une prostituée, empruntant en même temps que la culotte tous les stéréotypes machos ! Des bons moments parfois aussi dans son expérience de l'homosexualité avec une jeune bourgeoise mariée, mère de famille et qui s'emmerde un peu dans la vie. Ou encore dans l'ultime tentative de bonheur qui échoue.

Le thème donc, qui se ramène aussi à une allégorie sur le mensonge (mentir aux autres pour mieux se mentir à soi-même), et l'heureuse présence d'une Zabou qui se donne avec générosité à son personnage.

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Mon regard sur le « saint Sébastien soigné par sainte Irène » peint par Nicolas Régnier

Publié le par Jean-Yves Alt

De son corps on ne perçoit d'abord que la pâleur ivoirine. Puis, le regard lentement glisse comme porté par le balancement du modelé de la jambe et de la cuisse, et longe les lisières sableuses d'un ventre plat, que ceinture le plissé d'un linge.

Une ombre légère creuse un sillon à la surface de la poitrine qui s'offre. La chevelure protège la crête du cou, sommant le visage immobile. Les yeux sont clos.

La bouche entr'ouverte. Pour une plainte ? Un soupir ? Ou un souffle par où s'affirmerait la condition d'homme. Intime fracture, stigmate des origines.

Le jeune homme s'abandonne.

Il gît et les flèches du supplice délimitent son territoire. Certaines le percent encore. Mais la densité de la chair résiste, habitée par une force qui rend dérisoire ce transpercement fantôme.

A ses pieds une armure brille faiblement avec des luisances de coquillage.

Le silence vêt ce corps nu.

Saint Sébastien soigné par sainte Irène, Nicolas Régnier (Maubeuge, 1591 - Venise, 1667)

Musée des Beaux-Arts de Rouen (en réserve), huile sur toile, 148cm x 199cm

Deux femmes veillent. Elles montent une garde attentive. L'espace sculpte les profils à leur commune apparence. Leurs mains se croisent. Sur le pourpre d'une robe se noue leur double geste. Main qui porte un écrin mystérieux, main qui trempe dans ce néant noir. Quelle pâte, quel onguent ira remplir l'ouverture ourlée de sang que le trait d'un index désigne ?

Bouche d'ombre qui nomme le lieu de la douleur, le lieu de la mort jusqu'alors justement inommé. Lumière sur leurs visages, et distance d'un cri entre les regards qui s'affrontent.

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L'enfant miroir, un film de Philip Ridley (1990)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans "L'enfant miroir" tout est vu, d'un bout à l'autre, à travers le regard omniprésent de Seth Dove, sept ans, qui habite le réel à la manière d'une surface réfléchissante.

Le titre anglais - The Reflecting Skin - suggère que la peau figure l'emblème des obsessions sur lesquelles viennent se greffer les péripéties de cette réalisation miroitante comme le soleil dont la course rythme le film.

A la frange du fantastique, du film d'horreur, l'histoire ravive la vérité propre à l'inquiétude enfantine. «L'innocence peut être un enfer», dira un des protagonistes de ce suspense onirique chargé d'angoisse métaphysique.

L'enfer du héros - magistrale interprétation du petit Jeremy Cooper - est nourri de son imagination, fertile autant qu'immature, qui assigne le réel aux fantasmes les plus fous. En retour, la réalité lui renvoie ses images authentiquement cruelles, sa morbidité implacable.

Dans cette campagne américaine de l'Idaho au ciel oppressant, la touffeur des blés est comme une peau épaisse où l'on s'enfonce, où l'on s'échappe, où l'on se dissimule et d'où l'on observe à loisir. Sur ces chemins plats, caillouteux, non encore goudronnés des années 50, qui coupent l'immensité des champs, les gamins s'initient au sadisme sur de monstrueux batraciens (à cet égard, ne rater le prologue à aucun prix ).

Ces batraciens sont certes des créatures à la peau plus extensible que celle, transparente et spectrale, de Dolphin Blue (Lindsay Duncan) que le jeune Seth Dove prendra pour un vampire, inconsolable veuve recluse parmi ses reliques dans la mémoire de son amant balayé jadis par le suicide.

Il y a la peau de la mère de l'enfant ravinée, parcourue de tics. La peau du shérif local, criblée d'éclats et cuirassée de prothèses. La peau fragile, érotique, héroïque du frère aîné, Cameron, vétéran épuisé, marqué par la guerre du Japon, et qui lâchera «Dieu, que c'est laid, ici !», tandis qu'un des enfants court la campagne, enveloppé dans le drapeau américain.

Peau intacte des enfants, à la fois rejetés et convoités, vulnérables et puissants : l'adolescent maléfique en limousine noire promenant son doigt lourdement bagué sur les lèvres muettes de Seth Dove...

Dans ce film où chaque élément entre dans une correspondance secrète, intangible, la peau est la surface irréductible du désir. Elle est le lieu du stigmate, de l'entaille, de l'immolation.

Pompiste de métier par ratage, le père survit à la honte d'une vieille affaire homosexuelle, qu'on s'empresse d'exhumer à la suite de l'assassinat, tour à tour, des compagnons de jeu de son fils.

Il y a aussi cet arrière-plan social - cette Amérique agreste, pudibonde, tassée dans son puritanisme, avec son cortège de préjugés inexpiables, sa violente intolérance, son oppression sociale…

L'enfant miroir est un film d'initiation : à travers ces épreuves horrifiques, Seth conduit tragiquement son propre apprentissage du monde - vivant toutes choses à travers le prisme de son enfance improbable, où pêle-mêle l'angoisse de la mort, la perspective du dépérissement physique, le péril nucléaire (toujours la peau : celle des enfants d'Hiroshima, sur ces clichés que son frère lui montre), la pulsion de meurtre, l'appréhension du sexe... se cristallisent.

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Le myrte et la rose, Annie Messina

Publié le par Jean-Yves Alt

Un magnifique prince d'Orient, un enfant bientôt adolescent d'une beauté à subjuguer tous les hommes, c'est le pari de ce roman d'amour.

Le myrte est le symbole de la virilité, la rose celui de l'enfance.

Une écriture exaltée et poétique, un thème qui fait fi de la morale, des personnages : princes, guerriers, eunuques et esclaves, tous ces ingrédients astucieusement assaisonnés donnent l'illusion d'un texte venu d'aussi loin que « Les mille et une nuits ».

Le prince Hamid el-Ghâzi, quadragénaire superbe, vigoureux et sensible, découvre un esclave de douze ans prêt à être châtré par l'ignoble marchand Boutros. Il l'arrache à l'infamie. Shahin (c'est le nom que le prince donne au garçon) grandit dans l'amour absolu de son sauveur. Cet amour total fait de tendresse sensuelle et d'adoration est réciproque.

« […] l'enfant était d'une beauté si exceptionnelle, si éloignée de la grossière humanité qui l'entourait qu'on pouvait le croire une créature particulière, tombée d'on ne sait quel monde éthéré au milieu d'êtres totalement différents.

Si l'on ne pouvait douter qu'il fût le résultat de croisements successifs de races, une mystérieuse alchimie avait déterminé la couleur de sa peau, de l'ivoire ancien, chaud, lumineux, à peine plus clair sur la paume des mains et la plante des pieds – c'est souvent le cas chez les personnes de couleur –, mais nuancé d'un rose délicat sur les lèvres et les aréoles des seins, comme dans la race blanche. Tout laissait présager, jusqu'à la gracilité des membres, la future harmonie d'une virilité parfaite.

Une masse de boucles châtain aux reflets d'argent auréolait le front et les oreilles, petites et bien faites – indice d'une noble ascendance – et retombait, trempée de sueur, sur le cou et sous l'arc gracieux des sourcils. Les yeux, obstinément fermés, avaient la forme de l'amande. Des cils épais et courts bordaient les paupières et ombraient plus profondément encore des cernes violets. Le nez droit, aquilin, le menton rond qui terminait la ligne ferme de la mâchoire conféraient de la fierté à ce visage qui sans cela aurait été trop doux. Il haletait, et dans sa bouche plutôt grande, entre les lèvres bien dessinées, ses dents blanches brillaient. » (p. 27)

Hamid fait l'amour avec les femmes de son harem, mais dort avec son protégé. Et le lecteur comprend dès les premières lignes que cette fidélité aux valeurs viriles est une précaution : le prince est fou de son enfant qu'il préfère à son propre fils. Shahin lui-même est éperdument amoureux de son protecteur.

Cet amour suscite la convoitise d'un affreux pédophile qui n'aime que les petits garçons et leur fait subir les plus atroces sévices sexuels. Cet émir rival «veut» cette pièce unique de splendeur physique et morale qu'est l'esclave devenu prince et dont le passé laisse supposer qu'il fut lui aussi enfant de roi.

Grâce à une reconstitution stylistique de bon aloi, Annie Messina se sort victorieuse des embûches de cette scabreuse affaire qui décrit ce qui est tabou en accusant les traîtres et prône un amour qui ne se consomme jamais : Hamid aime Shahin jusqu'à réfréner ses exceptionnelles pulsions de mâle. Tous deux s'engloutissent dans les caresses troubles d'une passion chaste et finissent comme tous les amants occidentaux célèbres, dans la mort qui leur permet d'échapper à la laideur des appétits humains et à la corrosion du temps.

■ Le myrte et la rose, Annie Messina, Editions Viviane Hamy, Collection bis, 2001, ISBN : 2878581393


Lire la préface de René de Ceccatty

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Furyo, Laurens Van der Post

Publié le par Jean-Yves Alt

Imaginez un Sud-Africain blond, au regard pénétrant, fascinant de beauté et d'élégance. Son nom : Jack Celliers, officier de l'armée britannique, porté volontaire pour une mission délicate en Indonésie.

La mort ne lui fait pas peur : la guerre lui permet de se racheter de la lâcheté dont il a fait preuve en trahissant son jeune frère. Cet officier fixe, droit dans les yeux, Yonoï, capitaine japonais qui dirige le camp où il est retenu prisonnier.

Une fascination indéniable attire l'un vers l'autre les deux hommes. Cette fascination n'est pas d'ordre sexuel. Souligner cet aspect de leur relation équivaudrait à en dénaturer complètement le propos.

Les deux officiers ont en commun cette conscience aiguë d'être prisonniers de leur propre échelle de valeurs, de leur propre code moral. Ils se reconnaissent tous les deux comme parfaitement intègres face aux valeurs de leur civilisation.

Le sort en a fait deux jumeaux, en quelque sorte, car le rôle social qu'ils ont à jouer est identique : servir le plus dignement possible.

L'estime qui les unit est d'ordre chevaleresque.

■ Furyo, Laurens Van der Post, Editions Stock, 1984, ISBN : 2234017211


Furyo, le film de Nagisa Oshima (1983)

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