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Oscar Wilde ou la vérité des masques, Jacques de Langlade

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec cette biographie, le lecteur découvre un autre Oscar Wilde... Si Jacques de Langlade décrit un grand écrivain – ce que nul ne peut contredire – il parle aussi d'un homme courageux, profond, fasciné par le danger quand il chassait les « panthères » de la maison Taylor. Rien à voir avec l'image habituelle du dandy superficiel.

Même si dans le Londres luxueux des suites du Savoy ou dans la prison de Reading, Oscar Wilde reste un poète avant tout.

La mère d'Oscar Wilde, Speranza, était une héroïne de la résistance irlandaise. Même si elle s'est un peu reconvertie par la suite en devenant Lady Wilde. C'était une femme, avec une très forte personnalité. Le père d'Oscar, Sir William Wilde, un oculiste extrêmement célèbre, était aussi le chirurgien de la reine Victoria. Très intelligent, presque nain. Seulement voilà, il avait endormi et violé l'une de ses jeunes patientes. Une mère très possessive, un père donnant un exemple plutôt dramatique du rapport avec les femmes...

Après ses études à Dublin, Oscar Wilde a obtenu une bourse pour Oxford. Il était très rare qu'un roturier y soit admis. C'était réservé aux membres de l'aristocratie, de la naissance ou de l'argent. Wilde n'appartenait ni à l'une ni à l'autre. Il y fait des études très brillantes : il parlait couramment le grec et lisait Homère à livre ouvert. Il traduisait et lisait très bien le latin, parlait parfaitement le français et évidemment l'anglais. À vingt-trois ans, il obtient même le Newdigate Prize (l'équivalent du Prix de poésie de l'Académie française), en 1877. Et surtout, il a rencontré à Oxford, John Ruskin et Walter Pater, ses professeurs d'esthétique qui lui ont apporté une culture qui n'a rien à voir avec l'image du jeune homme frivole qu'on se fait couramment de lui.

L'atmosphère d'Oxford était alors très homosexuelle. Jacques de Langlade pense pourtant que ça n'aurait pas compté pour Wilde. La preuve ? Il est parti en voyage en Grèce avec le révérend Mahaffy, qui était le recteur du Trinity Collège de Dublin, où il avait fait ses études primaires et secondaires. Curieusement, Wilde n'a pratiquement pas parlé dans ses écrits de ce voyage en Grèce. Mahaffy, qui était un homosexuel « agressif » et qui lui avait fait traduire un livre sur les mœurs grecques, lui a probablement fait des avances. Et probablement il y a eu un retrait de Wilde, qui n'était pas préparé, alors, à une véritable expérience homosexuelle. En tout cas, il a été choqué par la conduite de Mahaffy et au retour de Grèce, il a pratiquement coupé les ponts avec lui.

Oscar Wilde avait une stature imposante et un très grand courage physique. Quand un jour, un costaud de la classe a ricané à la lecture d'un de ses poèmes, Wilde a traversé toute la salle et lui a administré une paire de baffes à lui faire tourner la tête. Une autre fois, son ami Frank Miles, chez lequel il habitait, a été menacé de chantage pour homosexualité. Wilde a reçu le maître chanteur et a déchiré devant lui la lettre compromettante. Et il n'a jamais reculé devant le marquis de Queensberry, le père de Lord Alfred Douglas, qui était toujours accompagné de trois ou quatre boxeurs professionnels… Des comportements qui ne collent pas avec l'image d'un évaporé.

Vers 1879, la mère de Wilde vient s'installer à Londres. Elle y ouvre un salon. On l'avait surnommée la madame Récamier de Chelsea, le quartier artiste. Là, trois événements marquants pour Wilde : sa rencontre avec les actrices Lillie Langtry et Sarah Bernhardt, et la fameuse querelle avec le peintre Whistler qui les a mis tous les deux en vedette ; toutes les lettres qu'ils échangeaient étaient publiées dans les journaux. Whistler faisait une conférence ? Wilde lui apportait la contradiction... À ce moment-là, Wilde voulait secouer la société victorienne, particulièrement ennuyeuse et grise. Il choquait par des tenues excentriques, en se promenant avec un tournesol, en s'installant à la terrasse d'un café de Picadilly pour demander un verre d'eau pour son tournesol... C'était un système. C'était tellement un système qu'il a été caricaturé dans les journaux. Oscar Wilde en a été enchanté, parce qu'il avait un sens très aigu de la publicité. Tout cela n'a pas duré très longtemps. Un an ou deux. Puis Wilde est parti pour une longue tournée de conférences aux États-Unis : sa théorie de l'esthétique avait mûri. Il avait toujours été en réaction contre la laideur en général. Il considérait maintenant que la seule chose qui comptait, c'était la beauté et il faisait table rase des questions de morale. Pour lui, une œuvre d'art était belle ou non, un poème bien ou mal écrit. Ça n'avait rien à voir avec son contenu. Il mettait en avant uniquement l'harmonie des couleurs, la décoration intérieure des maisons, les fleurs, le théâtre, le costume masculin ou féminin. Parce qu'il ne faut pas oublier qu'il avait été aussi journaliste de mode.

Oscar Wilde a épousé Constance Mary Lloyd, une femme un peu bas-bleu. Avec elle, il a eu deux garçons, Cyril et Vyvyan, qu'il adorait. Mais après la deuxième grossesse de sa femme, c'est la catastrophe. Il s'aperçoit que cette femme qui était un idéal androgyne parce qu'elle avait un côté masculin, tout d'un coup devient femme et s'abîme physiquement. C'est à ce moment-là qu'il rencontre Robert Ross et qu'il a sa première vraie expérience homosexuelle, il a alors trente-deux ans.

Avec Alfred Douglas, dit Bosie, le biographe bouscule tout ce que chacun sait de Wilde, en disant que c'était un amour plutôt platonique, leur sexualité passait par les jeunes « panthères ».

Pour Jacques de Langlade, Oscar Wilde n'a pas rencontré Alfred Douglas, mais Dorian Gray, le personnage du roman qu'il avait écrit trois ans avant. Quand on lui amène Lord Alfred Douglas, un aristocrate dont la famille remonte aux rois d'Écosse, exceptionnellement beau, très jeune, dix-huit ans, en extase devant Wilde, c'est la fascination réciproque : Douglas à cette époque était déjà un homosexuel notoire. Ensemble, ils ont peut-être eu, durant une période qui n'a pas dû excéder un an, des rapports furtifs. Mais leur relation est devenue ensuite un amour-passion pour Wilde et pour Douglas une façon commode d'être entretenu. >Wilde était surtout excité par le danger qu'il y avait à fréquenter Douglas, à se promener avec lui alors qu'ils étaient pourchassés par le père de Douglas. On voit naître le côté provocation de Wilde, le côté autopunition aussi, dont parle Robert Merle dans la préface. Ils fréquentaient la maison Taylor, où ils rencontraient des personnages « bariolés et pittoresques » qui évoquaient pour Wilde « des panthères dans la jungle ».

La catastrophe, c'est Wilde qui l'a voulue. Il a dit à Gide qui lui conseillait la prudence : « J'ai été suffisamment loin dans la direction de l'esthétique sans la morale, je suis arrivé au bout, je n'ai plus rien à dire, à écrire, il faut que j'aille de l'autre côté. » L'autre côté, c'est l'autopunition, c'est le masochisme, qui le conduiront au procès et à la prison.

En prison, dans des conditions épouvantables, moralement et physiquement, Wilde continue à prouver son courage : l'isolement total, la saleté, la nourriture abjecte, l'humiliation, la ruine... pour cet homme qui avait connu la gloire et le luxe des suites du Savoy. Wilde en tire une nouvelle morale. Son De Profundis, qui est une longue lettre à Bosie, il le termine comme ça : « Je suis peut-être venu au monde pour vous apprendre autre chose que la joie et le plaisir, mais la valeur de la douleur. »

■ Oscar Wilde ou la vérité des masques, Jacques de Langlade, Préface de Robert Merle. Éditions Mazarine, 1987, ISBN : 2863742604


Lire aussi : Oscar Wilde ou le procès de l’homosexualité par Odon Vallet - Oscar Wilde de Robert Merle

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Une saison à Djibouti, Jean Claude Quénet

Publié le par Jean-Yves Alt

Qu'est-ce qu'un couple dont la vie n'offre en partage que la sexualité, et… par trois fois la naissance d'un enfant ? Tel est le nœud du couple que formaient Jean, le narrateur, et Marlène.

Un envoûtement partagé et singulier permet-il à l'inverse à un couple de s'entendre pour la vie ? Telle est la trame existentielle dessinée par Jean et Arthur ; deux hommes qui se ravissent mutuellement.

Jean, de quatorze ans son aîné, rencontre Arthur à Djibouti – territoire encore sous souveraineté française – où les deux hommes travaillent ; le premier tient un commerce d'objets de luxe, le second s'active les nuits pour Air France.

« […] bien que décelant son côté frimeur, je fus frappé par son extraordinaire beauté. Il me rappelait un pêcheur tahitien que j'avais peint à l'âge de dix-huit ans, d'après un tableau de Gauguin. Il en avait toute la grâce, la finesse et la puissance de trait. Comme il amplifiait légèrement et stylisait le mouvement de ses jambes et de ses bras musclés, il semblait exécuter autour du baby-foot une étrange danse barbare, scandée par sa chevelure noire, souple et brillante qu'il portait presque jusqu'aux épaules. » (p. 94)

Jean Claude Quénet ancre son histoire dans les souvenirs de chacun des protagonistes. En filigrane court la question : par quoi ou par qui chacun a-t-il été contraint ?

« Beaucoup m'envient mon implacable mémoire, s'ils savaient pourtant quel fardeau elle peut devenir certaines nuits et combien elle me rend mal à l'aise avec la notion de temps qui emporte le plus grand nombre, ceux pour qui un clou chasse l'autre et ne sont durant toute leur vie que d'éternels nouveau-nés. J'aimerais pouvoir comme eux tourner chaque page en oubliant la précédente et retrouver un minimum de virginité, de foi et d'inconscience. Pouvoir recommencer autre chose et succomber à de nouveaux leurres sans le frein désespérant de l'expérience, du souvenir et de la fidélité : la fidélité est une sorte de mémoire du cœur. Mais c'est impossible, je me souviens de tout, je ne peux rien laisser derrière moi, et ma mémoire n'est plus un outil de qualité, mais une monstrueuse infirmité que je vois grossir comme une tumeur avec effarement au fil des années. » (p. 186)

A 37 ans, Jean traverse-t-il encore les mêmes paysages que ceux d'Arthur ? Ce qui semble de plus en plus flagrant, c'est que ses désirs et ses attentes n'ont plus l'espérance de victoires qui seraient définitives.

Un homme mûr dit sa vie : le narrateur (l'auteur) ose aborder ce point grave : toi, lecteur, tu dois savoir, je te dois cette vérité, infime peut-être, c'est la mienne et peut-être est-ce, aussi là, ta vérité…

« Les conséquences psychologiques du passage de Vicky m'avaient sans doute marqué profondément pour le reste de ma vie. Nous avions vécu pendant près de trois mois ensemble dans une harmonie si parfaite, sans l'ombre d'une querelle, que par la suite inconsciemment j'ai dû accepter l'idée qu'il était beaucoup plus simple de vivre avec un copain qu'avec une femme. N'avais-je pas été jusqu'à accepter, non seulement sans dégoût, mais avec une certaine tendresse, le débordement intempestif de sa virilité ? » (pp. 151-152)

La beauté de ce récit est de ne jamais permettre totalement au lecteur de résoudre l'énigme du lien qui unit les deux hommes qui s'entendront, parfois, mais… ne vivront rien.

Jean Claude Quénet décrit dans un style à la fois droit, métaphorique et pudique la sexualité des deux amants. Son livre ne s'en tient pas là ; il sonde ce qui peut aimanter deux personnes.

Si leçon, ce récit offre, c'est que pour aimer, il faut lâcher prise, accepter d'éteindre sa vigilance.

« >Je décelais déjà, sans vouloir les admettre, les premières et imperceptibles fissures qui nous sépareraient, et dont nous serions l'un et l'autre, malgré nous, responsables. Je savais que ce serait encore plus difficile pour lui que pour moi d'enrayer ce processus de décomposition. Il ne pourrait jamais s'empêcher de frimer et de séduire, au besoin sans trop se préoccuper de la peine qu'il pourrait me faire, par vanité d'une part, mais aussi pour ne pas être considéré comme un pédé, non seulement par les autres, mais surtout par lui-même. Moi par contre, j'étais certain de ne jamais adhérer à ses codes machistes primaires et de ne pouvoir le considérer autrement que comme un hypocrite, chaque fois qu'il renierait notre intimité pour frimer et se donner en spectacle à des abrutis, que souvent par ailleurs il détestait. Combien de temps pourrais-je supporter ce double comportement, qui non seulement m'exaspérait, mais me conduisait à le mépriser et à me mépriser moi-même de l'aimer.> » (p. 231)

■ Une saison à Djibouti, Jean Claude Quénet, éditions du Sagittaire, juillet 2007, ISBN : 978-2917202029


Il y a d'autres merveilleuses pages dans l'ouvrage de Jean Claude Quénet : celles sur les relations entre un être humain et un maki (p.30), sur Chifta le guépard adoptif de Jean, sur Djibouti vu et vécu comme un personnage.


Une saison à Djibouti est en vente chez son auteur, contactez-le par mail : jeanclaude.quenet@sfr.fr

Achat en version e-book

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Les beaux jours du crime, Serge Garde et Jean de Maillard

Publié le par Jean-Yves Alt

Un livre qui dénonce la formule selon laquelle le crime ne paie pas. Serge Garde (journaliste) et Jean de Maillard (magistrat) étudient les arcanes de la criminologie et de la justice.

« Les beaux jours du crime », au titre iconoclaste, est un document rigoureux sur la délinquance. En France bien sûr qui produit une société criminelle, mais aussi aux USA, en Russie, en Italie.

Les auteurs ont étudié les dossiers les plus périlleux, interrogé les plus grands spécialistes et enquêté dans les milieux de l'argent et de la corruption. Le crime est le reflet de notre société. Le décrire c'est comprendre notre civilisation, décrypter les imbrications sournoises entre les affaires et la politique. Ce livre très riche ne craint pas de désigner les paradoxes :

« Le but du droit pénal n'est pas de faire disparaître le crime, mais plutôt de l'isoler, de rendre visibles et insupportables des comportements réprouvés. Ainsi, le voleur de voitures s'attire plus de réprobation que le fraudeur fiscal, même si le coût social de son méfait est loin d'atteindre le montant des dissimulations de ce dernier. »

Le rapprochement établi par les auteurs entre punition et codes moraux en vigueur est pertinent :

« Chercher le délinquant, étiqueter le criminel, c'est donc toujours, d'une façon ou d'une autre, désigner une forme d'exclusion. »

Il suffit de songer aux meurtres commis sur des homosexuels. L'homophobie ambiante encourage cette criminalité spécifique :

« ...quand une infraction ne porte pas atteinte à un sentiment collectif fort, elle n'entraîne pas de réprobation grave ni durable à l'encontre de son auteur. »

Crimes politiques jamais élucidés, délinquance des jeunes paumés : tout l'éventail du crime est affronté. Sur notre « planète mafieuse », les vieux schémas du meurtre individuel disparaissent au profit du crime organisé.

■ Les beaux jours du crime, Serge Garde et Jean de Maillard, Éditions Plon, 1992, ISBN : 2259024246

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Journal (1942-1945), Jean Cocteau

Publié le par Jean-Yves Alt

Paris est en état de siège... Ville occupée puis libérée, on ne peut détacher ce « Journal » de Jean Cocteau (1942-1945) de la présence allemande en France et plus particulièrement à Paris.

Mais n'oublions pas que Jean Cocteau appartient à la fois au milieu mondain dont il ne peut pas se passer et au milieu littéraire et artistique avec lequel il entretient des rapports ambigus, sinon passionnés et souvent passionnels. Mais ce serait néanmoins faux de ne voir dans ce journal qu'un reflet des années de guerre.

Au-delà d'une crise profonde qui dresse les Français les uns contre les autres et suscite autant d'héroïsme que de bassesse et d'hypocrisie, c'est Jean Cocteau, homme et créateur, qui est intéressant : un cinéaste au plus fort de son génie, un auteur de théâtre, un critique avisé de l'art contemporain, mais aussi un homme de plus de cinquante ans qui s'interroge sur sa vie, ses amours, son œuvre.

Il y a bien sûr Jeannot. C'est Jean Marais, jeune acteur insolite, beau, étrange, totalement investi dans l'époque et pris en mains et en amour par Jean, l'homonyme, l'aîné, qui voit enfin incarné le jeune homme tout puissant, tendre et pur qu'il traque depuis toujours dans sa vie et son œuvre.

Jean Marais n'a pas trente ans et les metteurs en scène ne jurent que par lui. C'est le temps où les acteurs français commencent à avoir un « corps ». Quand il est à Paris, il vit chez Cocteau avec Paul Morihien. Leurs fenêtres donnent comme celles de Colette sur le jardin du Palais-Royal et des troupeaux de jeunes filles campent au bas de l'immeuble dans l'espoir d'entrevoir l'idole Marais. C'est une époque, qu'il est difficile de se représenter aujourd'hui, où les stars vivent à l'abri, programmant leurs apparitions sur les plateaux de télé, à l'heure de la promotion de leur film.

Être acteur dans les années 40/50, c'était habiter les rêves des jeunes qui copiaient les vêtements et l'allure de leurs idoles (les pulls Jacquard de Marais), qui se passionnaient aussi pour les écrivains auxquels on demandait des comptes, les peintres, et surtout les comédiens de théâtre. Paris, ville occupée mais qui n'a jamais connu autant de goût de vivre, de savoir, de voir... ni vu éclore autant de créations artistiques.

C'est ce qui explique sans doute que le Cocteau du début du siècle (écrivain romancier – avec le demi-dieu Radiguet –, écrivain poète de la manière la plus étonnante, novateur toujours sur la brèche) fait place à un homme pressé, préférant les films immédiatement encensés ou conspués, les pièces de théâtre mêlées à la vie immédiate, les livrets d'opéra, les dessins, les costumes et les décors de théâtre. Un homme qui ne peut dissocier Jean Marais de sa vie créatrice, avec la générosité au zénith d'un homme rapidement jugé frivole.

Au centre lumineux de cette période noire, il faut retenir le film fétiche de Cocteau, « L'éternel retour », légende transposée de Tristan et Iseult, qui apporte aux cinéphiles de l'époque cette immense part d'absolu, de splendeur définitive que les années sombres de la guerre appellent de toute leur tragique incertitude. En collaboration avec Delannoy, Cocteau, travailleur intransigeant, suit chaque minute de la mise en scène, veillant au scénario, à la photographie et au jeu des acteurs. « L'éternel retour », c'est évidemment Jean Marais, blond, mis en lumière par l'ami qui veille à capter la beauté de son acteur.

Les jeunes hommes ne s'y trompent pas. Cocteau est le seul créateur qui ose flatter la beauté sculpturale des hommes. Sans nettement traiter de sujets homosexuels, il exalte le corps et le visage masculins. Le milieu mondain parisien en connaît les raisons, s'en amuse ; les journalistes véreux s'en gaussent ; les homosexuels perdus dans leur placard viennent chercher dans les films de Cocteau des images qui, enfin, les rassurent et les enivrent. Inquiet, Cocteau peut enfin savourer que « L'éternel retour » n'a pas trahi ses espérances :

« Toute la fin est d'une beauté sublime. Peu importe ce qu'on en pensera ou ce qu'on en dira. J'ai vu ce que je voulais voir et ce que j'ai espéré voir en inventant les épisodes. Il y a une force équivalente à la force indirecte du "Sang d'un poète". Il est triste qu'un film passe et disparaisse si vite. J'aimerais garder cette fin et la revoir toujours. Surtout lorsque le progrès ou ce que l'on considère comme tel embellira cette fin du prestige des fantômes. La mort de Jean Marais dans "L'éternel retour" est prodigieuse. Je me souvenais de la mort de Garbo dans "La dame aux camélias". C'est presque plus beau. L'héroïsme sombre de la musique de Georges [Auric]. Sa tendresse. Son recul de légende. Sa vérité. En fin de compte, je me demande si toute la dernière partie du film n'est pas ce que j'ai vu de plus beau depuis que le cinématographe existe. »

Au théâtre, c'est Renaud et Armide, Eurydice, La voix humaine (dont on insinuera qu'elle camoufle la rupture entre deux hommes)… À l'Opéra, Antigone... Au cinéma, « Le baron fantôme ». Et aussi, sur scène, « L'aigle à deux têtes » (qui deviendra un film), « Les parents terribles » (un film aussi, plus tard)...

La grande Histoire de Jean Cocteau pendant l'Occupation, c'est son fameux Salut à Breker, acte de bravade qui témoigne à la fois du courage et de l'inconscience de Cocteau qui, admirateur des sculptures de Breker, oublie que l'homme est l'ami intime d’Hitler. Il ne comprend absolument rien à la politique, et il vit assez préservé, enfermé dans ce monde parisien qui flirte avec l'ennemi, se compromet. Cocteau mettra de longues années à sortir de la disgrâce où journalistes et écrivains le maintiendront après la Libération. Bien sûr, tout est difficilement contrôlable. Il y eut beaucoup de rancœurs et de vengeances personnelles sous couvert de patriotisme ou d'antisémitisme. On ne peut excuser Cocteau, mais seulement relever l'ambiguïté tenace qui colle l'une à l'autre, dans un inextricable nœud de vipère : l'adulation des homosexuels pour la glorification du corps de l'homme et un certain idéal nazi.

Il faut savoir que si des Triangles roses souffrirent et moururent dans les camps de concentration, des homosexuels allemands et français se retrouvaient à Paris dans des « messes » où l'antagonisme des deux nations était momentanément balayé. Jean Marais, par le miracle de son intelligente innocence, ne sera jamais compromis dans ce genre de paradoxale fascination et il s'engagera dans les Forces alliées au moment même où sa carrière atteignait les plus grandes réussites. Cocteau, lui, fréquenta Breker et affirma par écrit son admiration :

« Breker est un artisan, un orfèvre. Son goût du détail, du relief s'oppose aux volumes ennuyeux de ses maîtres. Il choquera l'esthétisme. C'est pourquoi je l'aime. Il progresse beaucoup. Sa dernière statue [Le blessé – ci contre] m'étonne par ses veines, par ses muscles, par son réalisme, son plus vrai que vrai. On devine que tout lui vient du David de Michel-Ange. Je ferai le « salut à Breker ». Je lui expliquerai pourquoi je me cabrais contre l'idée d'écrire ces lignes sur commande. Je voulais avoir envie de les écrire. Mon goût des mauvaises postures. Écrire avec tous et seul. Breker m'invite à Berlin pour faire mon buste. »

Mais il vrai aussi qu'à la différence d'écrivains comme Paul Morand ou Marcel Jouhandeau, Jean Cocteau a évité les pièges de l'Institut allemand. Il n'ira pas à Berlin pendant l'Occupation et n'appartiendra jamais au groupe «Collaboration».

Cocteau découvre le voleur, le fameux Jean Genet qui doit beaucoup au secrétaire de Cocteau, Paul Morihien, qui l'éditera. Ainsi, le 6 février 1943, Cocteau écrit dans son Journal :

« Parfois il arrive un miracle. Par exemple "Le condamné à mort" de Jean Genet. Je crois qu'il n'en existe que quatre exemplaires. Il a déchiré le reste. Ce long poème est une splendeur. Jean Genet sort de Fresnes. Poème érotique à la gloire de Maurice Pilorge, assassin de vingt ans, exécuté le 12 mars 1939 à Saint-Brieuc. L'érotisme de Genet ne choque jamais. Son obscénité n'est jamais obscène. Un grand mouvement magnifique domine tout. La prose qui termine est courte, insolente, hautaine. Style parfait. »

Même s'il repère le personnage que se joue à lui-même Genet, Cocteau, ébloui par le génie de l'écrivain, ne juge jamais :

« Genet est accouru, croyant que j'allais le blâmer et le renvoyer. Il était tout surpris que je ne porte aucun jugement sur son acte. Chacun est libre d'agir comme il le veut. Genet, malade d'orgueil, croit se révolter contre la "littérature" qu'il méprise. Il se révolte contre les tentatives que chacun fait pour lui venir en aide. Il est le littérateur type. »

Cocteau porte presque toujours des jugements sains sur les artistes qu'il côtoie et dont il est l'ami. Danse, musique, peinture, jeu de comédien, écriture... tout lui est perceptible, sur tout il porte un regard sûr qui se confirme aujourd'hui. Giraudoux, Valéry, Gide, Proust... il s'est sans doute trompé sur Claudel qu'il n'aimait pas... Quant à Picasso, il fut sûrement son plus proche admirateur :

« Picasso est un homme et une femme profondément enchevêtrés. C'est un ménage. Le ménage Picasso. Dora est une concubine avec laquelle il se trompe. »

Ce qui domine le « Journal », c'est Jean Marais, Jeannot, l'ami, le fils... Les propos à son sujet sont discrets. Cocteau parle surtout de l'acteur et de son exceptionnelle conscience professionnelle. Si l'on suit bien l'éphéméride, c'est de Jeannot qu'il est toujours question. Tel voyage avec Marais. Tel séjour en Bretagne avec Jeannot... Il ne prononce jamais le mot d'amour, mais avec une simplicité exemplaire il dit le partage permanent avec l'ami. Amitié qui n'est pas que physique. Cocteau aime la créature de ses rêves et s'arrange merveilleusement de vivre entre l'idole qui joue sur scène et à l'écran ses personnages les plus sacrés et l'homme quotidien dont il admire l'élégance spontanée, la pureté, l'évidence :

« Son courage. Son calme ? J'ai honte de ma faiblesse et de me noyer dans ce déluge. Il possède la puissance de l'arche, sa solitude, et l'élégance de toutes les bêtes. »

Le journal de Cocteau est, en profondeur, le regard vigilant d'un quinquagénaire qui se regarde dans le miroir du temps : son œuvre, les années qui fuient, la mort de sa mère (son père très jeune s'était suicidé) :

« Maman est morte... Elle est morte comme on naît. Courbe admirable... La mort ne me rend jamais triste. Je trouve tout cela normal et je déteste qu'on adopte l'attitude conventionnelle des deuils... Maintenant, Maman habite avec moi. J'ai longtemps habité avec elle. C'est l'intervalle qui me gêne. »

Les années n'ont pas de prise sur cet écrivain, peintre, poète, cinéaste, homme de théâtre, qui aima les hommes, la beauté, l'art sous toutes ses formes. Cocteau a retraversé le miroir comme celui qu'Orphée liquéfiait en y plongeant les mains :

« Le temps, c'est la mer qui filerait sous le bateau immobile. Nous ne bougeons pas et le voyage nous traverse à toute vitesse. »

■ Journal (1942-1945), Jean Cocteau, Texte établi, présenté et annoté par Jean Touzot, éditions Gallimard, 1989, ISBN : 2070715760

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La vierge rouge, Fernando Arrabal

Publié le par Jean-Yves Alt

Arrabal se passionne pour un fait divers des années 30 qui fit frémir l'Espagne et intéressa les intellectuels de l'époque. Une femme élève, seule, son enfant et décide d'en faire un génie.

Lorsque sa fille semble se détacher du destin exceptionnel qu'elle avait programmé pour elle, la mère la tue, persuadée qu'elle œuvre pour le meilleur et que ce meurtre est exigé de la jeune fille elle-même. Fait divers certes mais superbe sujet, de roman qui n'est pas sans résonner comme un récit de science-fiction.

Le personnage central est cette femme, elle-même consciente de sa différence. Elle raconte son histoire et ce n'est pas un des moindres mérites de cette autobiographie fictive que de s'écrire à la première personne du féminin.

VIERGE ROUGE ARRABALÀ dix ans, la gamine n'ignore plus rien des sciences les plus hermétiques. Enfermée avec sa mère qui n'a connu l'homme que l'instant de s'ensemencer de cet enfant-miracle, elle vit écartée du monde, adulée mais prisonnière de sa tendre geôlière.

Les autres rôdent, notamment un couple d'homos. Chevalier et... Abélard, l'un débauché, fantasque, séduisant, l'autre poète, malade, servile. La jeune fille subira l'influence d'Abélard (qui recouvre la santé à mesure que son ami s'enfonce dans la mort : étrange allégorie du couple gay) et sa pureté intellectuelle s'altérera inexorablement.

Dans un journal intitulé "Enfer", elle exprime sa hargne, son désespoir. Désir d'ailleurs, désir d'une vie ordinaire, désir d'être femme : elle va fuir, encore lucide au plus fort de la nuit.

Conte fantastique, épopée surréaliste, traité dans la manière moyenâgeuse, Arrabal signe, une œuvre originale, folle et étrangement morale.

■ La vierge rouge, Fernando Arrabal, Éditions Acropole, 1986, ISBN : 2735700526

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